Réponse à diverses objections contre la Lecture à l'usage des Aveugles.
»1º Les reliefs de votre Caractère s'effacent sans doute facilement,
(nous dit-on) et bientôt ils n'affecteront plus le tact des Aveugles.«
Personne n'ignore la délicatesse de ce sens chez des individus qui,
depuis l'enfance, s'en servent pour remplacer celui que la Nature leur a
refusé. La surface, en apparence la plus égale à nos yeux, présente à
leurs doigts, des inégalités qui semblent échapper à cet organe, avec
lequel cependant l'homme qui voit clair atteint fièrement l'astre le
plus reculé dans l'immensité des Cieux. Et lorsque nos Elèves
distinguent au toucher un caractère typographique dont l'oeil est
émoussé; lorsqu'ils sentent la différence d'un quart de ligne entre deux
épaisseurs données; lorsqu'enfin ils lisent encore une suite de mots
après qu'on en a affaissé les reliefs, qu'avons nous à craindre du
fréquent usage qu'ils feront de leurs livres, si ce n'est cette
destruction entière des Volumes, de laquelle ceux des clairvoyans même
ne sont pas exemts?
»2º Vos livres (ajoute-t-on) sont trop volumineux. Vous enflez un léger
in-douze, & vous en faites croître la forme commode & portative, jusqu'à
la masse énorme & gênante de l'in-folio.«
Nous pourrions nous contenter de répondre à cette objection, que notre
imprimerie n'est encore qu'au berceau; qu'elle se perfectionnera
peut-être un jour comme celle des clairvoyans; qu'elle aura sans doute
aussi ses Helzevirs, ses Barbou, ses Pierres, ses Didot &c. Eh! depuis
sa naissance, combien n'a-t-elle pas déja d'obligations à M. Clousier,
Imprimeur du Roi, qui nous aide de ses conseils avec autant de zèle que
de désintéressement?
Nous ajoutons, qu'en attendant ce dégré de perfection, nous nous
occupons maintenant d'une méthode d'abréviations qui diminuera de
beaucoup la grosseur de nos Volumes. Nous espérons en donner les
premiers essais, dans l'ouvrage que nous ferons imprimer immédiatement
après celui-ci, à l'usage des Aveugles.[4]
D'ailleurs nous ferons un choix; nous ne confierons à notre presse que
les oeuvres dont la réputation sera méritée: en amplifiant d'un côté,
par la dimension de nos caractères, nous abrégerons de l'autre par le
discernement; & peut-être un jour la bibliothèque de l'aveugle sera
celle de l'homme de goût.
»3º Mais avouez donc que vos Aveugles lisent lentement, & que le
discours le plus animé semble venir expirer sur leurs lèvres, sans vie &
sans mouvement.«
Nos Elèves, il est vrai, lisent avec lenteur. Outre le trop peu d'usage
que la nouveauté de notre Institution leur a permis d'acquérir dans la
lecture, ils ont encore le désavantage de ne voir en lisant (si nous
pouvons nous exprimer ainsi) qu'une seule lettre à la fois; comme feroit
notre Lecteur lui même, en ne lisant qu'à travers une ouverture, de la
grandeur d'un des caractères de cet ouvrage. Mais nous espérons qu'après
un fréquent usage de la lecture, & en se servant des abréviations dont
nous avons parlé ci-dessus, nos aveugles liront avec plus de célérité.
D'ailleurs nous n'avons jamais eu l'ambition d'en faire des Lecteurs
pour placer auprès des Princes, ou dans les Chaires d'Eloquence. Qu'ils
prennent seulement par le moyen de la lecture les Eléments des Sciences;
qu'ils y trouvent un remède contre l'ennui: nos voeux seront comblés.
»4º Mais à quoi bon enseigner les lettres aux aveugles? pourquoi
imprimer des livres à leur usage? ils ne liront jamais les nôtres. Et de
la connoissance qu'ils auront des principes de la lecture,
résultera-t-il quelques avantages pour la Société?«
A notre tour permettez-nous de vous interroger. Que sert-il que l'on
imprime des livres chez tous les peuples qui vous environnent?
Lisez-vous le Chinois, le Malabar, le Turc, les Quipos du Péruvien, &
tant d'autres langages si nécessaires à ceux qui les entendent? Eh bien!
vous ne seriez qu'un aveugle à la Chine, sur les rives du Gange, dans
l'Empire Ottoman, au Pérou.
Quant à l'utilité dont il peut être pour la Société qu'un aveugle sache
lire, sans nous écarter du sentiment que nous avons annoncé vers la fin
de la page 11 de cet ouvrage, nous en appellons avec plaisir à
l'expérience que nous avons vu se réitérer plusieurs fois sous nos yeux,
& dont le Public lui-même a été témoin dans nos exercices; c'est celle
d'un enfant Aveugle enseignant à lire à un enfant clairvoyant;[5] nous
en appellons à l'exemple de l'aveugle du Puyseaux.[6] Nous en appellons
à vous enfin tendres & respectables époux! nés dans le sein d'une
fortune honnête; vous dont le fils vient de naître, & cependant ne verra
jamais le jour; quelle douce satisfaction pour nous de pouvoir modérer
les transports de votre douleur. Oui, notre plan d'Institution va, d'un
côté, rendre à ce fils, déja tendrement aimé, la moitié de son
existence; de l'autre, vous fournir les moyens de satisfaire le desir
que votre goût pour les Sciences & les talens vous inspire, de lui
procurer une éducation digne d'un enfant bien-né. Et vous, Savans, qui
nous éclairez de vos lumières! Si les suites d'un travail opiniâtre
éteignent un jour cette vue que vous avez fatiguée pour notre
instruction, permettez-nous alors de vous offrir une ressource faite
pour prolonger tout à la fois, à nous, le bienfait de vos leçons; à
vous, la jouissance d'un avantage dont elles sont en partie le fruit
agréable. Homere, Bélizaire, Milton, affligés de la cécité, eussent été
charmés de consacrer encore au service de la Patrie les années de leur
vie qui suivirent la perte de leur vue.