Très souvent, il est vrai, on raisonne comme si tout cela allait de

soi, comme si cette fin commune n'avait rien d'obscur, comme si tout

le monde savait ce que c'est que former un esprit. Mais, en réalité,

cette vague formule est vide de tout contenu positif; et c'est pourquoi

je pouvais l'employer tout à l'heure sans rien préjuger des résultats

que donneront nos recherches ultérieures. Tout ce qu'elle énonce, c'est

qu'il ne faut pas spécialiser les esprits; mais elle ne nous apprend

pas pour autant sur quel modèle il faut les former. La manière dont

on formait un esprit au XVIIe siècle ne saurait convenir aujourd'hui;

on forme aussi un esprit à l'école primaire, mais autrement qu'au

lycée. Tant donc que les maîtres n'auront pour centre de ralliement

que des adages aussi imprécis, il est inévitable que leurs efforts se

dispersent et se paralysent par suite de cette dispersion.

Et c'est trop souvent ce spectacle que nous donne l'enseignement de nos

lycées. Chacun y professe sa spécialité comme si elle était une fin

en soi, alors qu'elle n'est qu'un moyen en vue d'une fin à laquelle

elle devrait être, à tout moment, rapportée. Au temps où j'enseignais

dans les lycées, un ministre, pour lutter contre ce morcellement

anarchique, institua des assemblées mensuelles où tous les professeurs

d'un même établissement devaient venir s'entretenir des questions

qui leur sont communes. Hélas! ces assemblées ne furent jamais que

de vaines formalités. Nous nous y rendions avec déférence, mais nous

pûmes constater bien vite que nous n'avions rien à nous dire, parce

que tout objectif commun nous faisait défaut. Comment en serait-il

autrement tant que, à l'Université, chaque groupe d'étudiants reçoit

son enseignement préféré dans une sorte de compartiment étanche? Le

seul moyen de prévenir cet état de division, c'est d'amener tous ces

collaborateurs de demain à se réunir et à penser en commun à leur tâche

commune. Il faut qu'à un moment donné de leur préparation, ils soient

mis à même d'embrasser du regard, dans toute son étendue, le système

scolaire à la vie duquel ils seront appelés à participer; il faut

qu'ils voient ce qui en fait l'unité, c'est-à-dire quel idéal il a pour

fonction de réaliser, et comment toutes les parties qui le composent

doivent concourir à ce but final. Or, cette initiation ne peut se faire

qu'au moyen d'un enseignement, dont je déterminerai tout à l'heure le

plan et la méthode.

3. Mais il y a plus. L'enseignement secondaire se trouve aujourd'hui

dans des conditions très spéciales qui rendent cette culture

exceptionnellement urgente. Depuis la seconde moitié du XVIIIe siècle,

il traverse une crise très grave qui n'est pas encore parvenue à son

dénouement. Tout le monde se rend compte qu'il ne peut pas rester ce

qu'il a été dans le passé: mais on ne voit pas avec la même clarté

ce qu'il est appelé à devenir. De là ces réformes qui, depuis près

d'un siècle, se succèdent périodiquement, attestant, à la fois, la

difficulté et l'urgence du problème. Certes, on ne pourrait, sans

injustice, méconnaître l'importance des résultats obtenus: l'ancien

système s'est ouvert à des idées nouvelles; un système nouveau est en

train de se constituer qui paraît plein de jeunesse et d'ardeur. Mais

est-il excessif de dire qu'il se cherche encore, qu'il n'a de lui-même

qu'une conscience encore incertaine, et que le premier s'est tempéré

par d'heureuses concessions beaucoup plus qu'il ne s'est renouvelé?

Un fait rend particulièrement sensible le désarroi où sont, sur ce

point, nos idées. À toutes les périodes antérieures de notre histoire,

on pouvait définir d'un mot l'idéal que les éducateurs se proposaient

de réaliser chez les enfants. Au Moyen Âge, le maître de la Faculté

des arts voulait avant tout faire de ses élèves des dialecticiens.

Après la Renaissance, les Jésuites et les régents de nos collèges

universitaires se donnèrent comme but de faire des humanistes.

Aujourd'hui, toute expression manque pour caractériser l'objectif que

doit poursuivre l'enseignement de nos lycées; c'est que cet objectif,

nous ne voyons que bien confusément quel il doit être.

Et qu'on ne croie pas résoudre la difficulté, en disant que notre

devoir est tout simplement de faire de nos élèves des hommes! La

solution est toute verbale; car il s'agit précisément de savoir quelle

idée nous devons nous faire de l'homme, nous. Européens, ou, plus

spécialement encore, nous, Français du XXe siècle. Chaque peuple a,

à chaque moment de son histoire, sa conception propre de l'homme; le

Moyen Âge a eu la sienne, la Renaissance a eu la sienne, et la question

est de savoir quelle doit être la notre. Cette question, d'ailleurs,

n'est pas spéciale à notre pays. Il n'est pas de grand État européen

où elle ne se pose et dans des termes presque identiques. Partout,

pédagogues et hommes d'État ont conscience que les changements survenus

dans l'organisation matérielle et morale des sociétés contemporaines

nécessitent des transformations parallèles et non moins profondes dans

cette partie spéciale de notre organisme scolaire.--Pourquoi est-ce

surtout dans l'enseignement secondaire que la crise sévit avec cette

intensité? C'est une question que nous aurons à examiner un jour; pour

l'instant, je me borne à constater le fait, qui n'est pas contestable.

Or, pour sortir de cette ère de trouble et d'incertitude, on ne

saurait compter sur la seule efficacité des arrêtés et des règlements.

Quelle qu'en soit l'autorité, règlements et arrêtés ne sont jamais que

des mots qui ne peuvent devenir des réalités qu'avec le concours de

ceux qui sont chargés de les appliquer. Si donc vous, qui aurez pour

fonction de les faire vivre, vous ne les acceptez qu'à contre-cœur, si

vous les subissez sans y adhérer, ils resteront lettre morte et sans

résultats utiles; et, suivant la manière dont vous les entendrez, ils

pourront produire des effets tout à fait différents ou même opposés.

Ce ne sont guère que des projets dont le sort finalement dépendra

toujours de vous et de votre état d'opinion. Combien il importe,

par conséquent, de vous mettre en mesure de vous faire une opinion

éclairée! Tant que l'indécision sera dans les esprits, il n'est pas de

décision administrative qui puisse y mettre un terme. On ne décrète

pas l'idéal, il faut qu'il soit compris, aimé, voulu par tous ceux

qui ont le devoir de le réaliser. Il faut, en un mot, que le grand

travail de réfection et de réorganisation qui s'impose soit l'œuvre du

corps même qui est appelé à se refaire et à se réorganiser. Il faut

donc lui fournir tous les moyens nécessaires pour qu'il puisse prendre

conscience de lui-même, de ce qu'il est, des causes qui le sollicitent

à changer, de ce qu'il doit vouloir devenir. On entend sans peine que,

pour obtenir un tel résultat, il ne suffit pas de dresser les futurs

maîtres à la pratique de leur métier; il faut, avant tout, provoquer de

leur part un énergique effort de réflexion, qu'ils devront poursuivre

dans toute la suite de leur carrière, mais qui doit commencer ici,

à l'Université; car, ici seulement, ils trouveront les éléments

d'information sans lesquels leurs réflexions sur la matière ne seraient

que des constructions idéologiques et des rêveries sans efficacité.

Et c'est à cette condition qu'il sera possible de réveiller, sans

aucun procédé artificiel, la vie un peu languissante de notre

enseignement secondaire. Car, il est impossible de se le dissimuler,

par suite du désarroi intellectuel où il se trouve, incertain, entre

un passé qui meurt et un avenir encore indéterminé, l'enseignement

secondaire ne manifeste plus la même vitalité ni la même ardeur à

vivre qu'autrefois. La remarque en peut être faite librement, car

elle n'implique aucune critique qui s'adresse aux personnes; le fait

qu'elle constate est le produit de causes impersonnelles. D'une part,

l'ancien enthousiasme pour les lettres classiques, la foi qu'elles

inspiraient sont irrémédiablement ébranlés. Certes, il ne saurait être

question d'oublier le glorieux passé de l'humanisme, les services qu'il

a rendus et continue même à rendre; cependant, il est difficile de se

soustraire à l'impression qu'il se survit en partie à lui-même. Mais,

d'un autre côté, aucune foi nouvelle n'est encore venue remplacer celle

qui disparaît. Il en résulte que le maître se demande souvent avec

inquiétude à quoi il sert et où tendent ses efforts; il ne voit pas

clairement comment ses fonctions se relient aux fonctions vitales de

la société. De là une certaine tendance au scepticisme, une sorte de

désenchantement, un véritable malaise moral, en un mot, qui ne peut pas

se développer sans danger. Un corps enseignant sans foi pédagogique,

c'est un corps sans âme. Votre premier devoir et votre premier intérêt

sont donc de refaire une âme au corps dans lequel vous devez entrer; et

vous seuls le pouvez. Assurément, pour vous mettre en état de remplir

cette tâche, ce ne sera pas assez d'un cours de quelques mois. Ce sera

à vous d'y travailler toute votre vie. Mais encore faut-il commencer

par éveiller chez vous la volonté de l'entreprendre et par vous mettre

entre les mains les moyens les plus nécessaires pour vous en acquitter.

Tel l'objet de l'enseignement que j'inaugure aujourd'hui.

4. Vous connaissez maintenant le but que je voudrais poursuivre de

concert avec vous. Je voudrais poser devant vous le problème de

l'enseignement secondaire dans sa totalité et cela pour deux raisons:

d'abord, pour que vous puissiez vous faire une opinion sur ce que cette

culture doit devenir; puis, pour que, de cette recherche faite en

commun, se dégage un sentiment commun qui facilite votre coopération de

demain. Et maintenant, le but ainsi posé, cherchons par quelle méthode

il peut être atteint.

Un système scolaire, quel qu'il soit, est formé de deux sortes

d'éléments. Il y a, d'une part, tout un ensemble d'arrangements définis

et stables, de méthodes établies, en un mot d'institutions; car il

y a des institutions pédagogiques, comme il y a des institutions

juridiques, religieuses ou politiques. Mais, en même temps, à

l'intérieur de la machine ainsi constituée, il y a des idées qui la

travaillent et qui la sollicitent à changer. Sauf peut-être à de

rares moments d'apogée et de stationnement, il y a toujours, même

dans le système le plus arrêté et le mieux défini, un mouvement vers

autre chose que ce qui existe, une tendance vers un idéal plus ou

moins clairement entrevu. Vu du dehors, l'enseignement secondaire se

présente à nous comme un ensemble d'établissements dont l'organisation

matérielle et morale est déterminée; mais, d'un autre côté, cette même

organisation abrite en elle des aspirations qui se cherchent. Sous

cette vie fixée, consolidée, il y a une vie en mouvement qui, pour être

plus cachée, n'est point négligeable. Sous le passé qui dure, il y a

toujours du nouveau qui se fait et qui tend à être. Vis-à-vis de ces

deux aspects de la réalité scolaire, quelle sera notre attitude?

Du premier, les pédagogues se désintéressent d'ordinaire. Peu leur

importent ces arrangements divers que le passé nous a légués: le

problème, tel qu'ils se le posent, les dispense d'y attacher aucune

importance. Esprits éminemment révolutionnaires, au moins pour la

plupart, la réalité présente est sans intérêt à leurs yeux; ils ne

la supportent qu'avec impatience et rêvent de s'en affranchir, pour

édifier de toutes pièces un système scolaire entièrement nouveau où

se réalise adéquatement l'idéal auquel ils aspirent. Dès lors, que

peuvent leur faire les pratiques, les méthodes, les institutions qui

existaient avant eux? C'est vers l'avenir qu'ils ont les yeux fixés, et

ils croient pouvoir l'évoquer du néant.

Mais nous savons aujourd'hui tout ce qu'il y a de chimérique et même

de dangereux dans ces ardeurs d'iconoclastes. Il n'est ni possible

ni désirable que l'organisation présente s'effondre en un instant;

vous aurez à y vivre et à la faire vivre. Mais, pour cela, il faut la

connaître.--Et il faut la connaître aussi pour pouvoir la changer.

Caries créations _ex nihilo_ sont tout aussi impossibles dans l'ordre

social que dans l'ordre physique. L'avenir ne s'improvise pas; on ne

peut le construire qu'avec les matériaux que nous tenons du passé. Nos

innovations les plus fécondes consistent bien souvent à couler des

idées nouvelles dans des moules antiques, qu'il suffit de modifier

partiellement pour les mettre en harmonie avec leur nouveau contenu.

De même, le meilleur moyen de réaliser un nouvel idéal pédagogique est

d'utiliser l'organisation établie, sauf à la retoucher secondairement,

si c'est utile, pour la plier aux fins nouvelles auxquelles elle doit

servir. Que de réformes sont faciles, sans qu'il soit nécessaire

de bouleverser les programmes et les cours d'études! Il suffit de

savoir mettre à profit ceux qui sont en vigueur, en les animant d'un

esprit nouveau. Mais, pour pouvoir se servir ainsi des institutions

pédagogiques qui existent, encore faut-il ne pas ignorer en quoi elles

consistent. On n'agit efficacement sur les choses que dans la mesure

où l'on connaît leur nature. On ne peut bien diriger l'évolution d'un

système scolaire que si l'on commence par savoir ce qu'il est, de quoi

il est fait, quelles sont les conceptions qui sont à sa base, les

besoins auxquels il répond, les causes qui l'ont suscité. Et ainsi

toute une étude, scientifique et objective, mais dont les conséquences

pratiques ne sont pas difficiles à apercevoir, apparaît comme

indispensable.

Il est vrai que, d'ordinaire, cette étude ne semble pas devoir être

très complexe. Comme une longue pratique nous a familiarisés avec les

choses de la vie scolaire, elles nous paraissent toutes simples et de

nature à ne soulever aucune question qui réclame, pour être résolue,

un grand appareil de recherches. Depuis de longues années, nous avons

connu, sous nom de secondaire, un enseignement intermédiaire entre

l'école primaire et l'Université; nous avons toujours vu, autour do

nous, des collèges et, dans les collèges, des classes, et, par suite,

nous sommes portés à croire que tous ces arrangements vont de soi et

qu'il n'est pas besoin de les étudier longuement pour savoir d'où ils

viennent et à quelles nécessités ils répondent. Mais dès qu'au lieu de

regarder les choses dans le présent, on les considère dans l'histoire,

l'illusion se dissipe. Cette hiérarchie scolaire à trois degrés n'a

pas existé de tout temps, même chez nous; elle date d'hier; jusqu'à

des temps tout récents, l'enseignement secondaire était indistinct

de l'enseignement supérieur; aujourd'hui, la solution de continuité

qui le séparait de l'enseignement primaire tend à s'effacer. Les

collèges, avec leur système déclassés, ne remontent pas au delà du

XVIe siècle et nous verrons qu'à l'époque révolutionnaire il y eut un

moment où ce système disparut. Tant s'en faut qu'elles correspondent

à une sorte de nécessité éternelle! C'est donc que ces institutions

tiennent, non à des besoins universels de l'homme parvenu à un certain

degré de civilisation, mais à des causes définies, à des états sociaux

très particuliers que, seule, l'analyse historique peut nous déceler.

Or, c'est seulement dans la mesure où nous serons parvenus à les

déterminer, que nous saurons vraiment ce qu'est cet enseignement.

Car savoir ce qu'il est, ce n'est pas simplement en connaître la

forme extérieure et superficielle; c'est savoir quelle en est la

signification, quelle place il tient, quel rôle il joue dans l'ensemble

de la vie nationale.

Gardons-nous donc de croire qu'il suffit d'un peu de sens et de culture

pour résoudre au pied levé des questions comme celle-ci: Qu'est-ce que

l'enseignement secondaire, qu'est-ce qu'un collège, qu'est-ce qu'une

classe? Nous pouvons bien, par une analyse mentale, dégager assez

facilement la notion que nous nous faisons personnellement de l'une

ou de l'autre de ces réalités. Mais de quel intérêt peut être cette

conception toute subjective? Ce qu'il nous faut arriver à démêler,

c'est la nature objective de l'enseignement secondaire, les courants

d'idées d'où il est résulté, les besoins sociaux qui l'ont appelé à

l'existence. Or, pour les connaître, il ne suffît pas de regarder

en nous-mêmes; puisque c'est dans le passé qu'ils ont produit leurs

effets, c'est dans le passé qu'il nous faut les voir agir. Bien loin

que nous soyons fondés à poser comme évidente la notion que nous en

portons en nous, il faut, au contraire, la tenir pour suspecte; car,

produit de notre expérience restreinte d'individu, fonction de notre

tempérament personnel, elle ne peut être que tronquée et trompeuse.

Il faut en faire table rase, nous obliger à un doute méthodique, et

traiter ce monde scolaire, qu'il s'agit d'explorer, comme une terre

inconnue où il y a de véritables découvertes à faire.--La même méthode

s'impose pour tous les problèmes, même les plus spéciaux, que peut

soulever l'organisation de l'enseignement. D'où vient notre système

d'émulation (car il est vraiment trop simple d'en imputer toute la

responsabilité aux jésuites)? D'où vient notre système de discipline

(car nous savons qu'il a varié selon les temps)? D'où viennent nos

principaux exercices scolaires? Autant de questions à côté desquelles

on passe sans même les soupçonner, tant qu'on se renferme dans le

présent, et dont la complexité n'apparaît que quand on les étudie

dans l'histoire. Nous verrons, par exemple, comment la place prise et

gardée dans nos classes par l'exégèse des textes, soit anciens, soit

modernes, tient à un des traits essentiels de notre mentalité et de

notre civilisation; et c'est en étudiant l'enseignement médiéval que

nous serons amenés à faire cette constatation.

5. Mais il ne suffit pas de connaître et de comprendre notre machine

scolaire, telle qu'elle est présentement organisée. Puisqu'elle

est appelée à évoluer sans cesse, il faut pouvoir apprécier les

tendances au changement qui la travaillent; il faut pouvoir décider,

en connaissance de cause, ce qu'elle doit être dans l'avenir. Pour

résoudre cette seconde partie du problème, la méthode historique et

comparative est-elle également indispensable?

Elle peut, au premier abord, paraître superflue. Toute réforme

pédagogique n'a-t-elle pas finalement pour objet de faire en sorte

que les élèves soient davantage des hommes de leur temps? Or, pour

savoir ce que doit être un homme de notre temps, que peut nous

apprendre, dit-on, l'étude du passé? Ce n'est ni au Moyen Âge, ni à la

Renaissance, ni au XVIIe, ni au XVIIIe siècle que nous emprunterons

le modèle humain que l'enseignement d'aujourd'hui doit avoir pour but

de réaliser. Ce sont les hommes d'aujourd'hui qu'il faut considérer;

c'est de nous-mêmes qu'il faut prendre conscience; et, en nous, c'est

surtout l'homme de demain qu'il faut tâcher d'apercevoir et de dégager.

Mais, tout d'abord, il s'en faut qu'il soit si facile de savoir quelles

sont les exigences de l'heure présente. Les besoins qu'éprouve une

grande société comme la nôtre sont infiniment multiples et complexes,

et un regard, même attentif, jeté en nous et autour de nous, ne

saurait suffire à nous les faire découvrir dans leur intégralité. Du

petit milieu où chacun de nous est placé, nous ne pouvons apercevoir

que ceux qui nous touchent de très près, ceux que notre tempérament

et notre éducation nous préparent le mieux à comprendre. Quant aux

autres, ne les voyant que de loin et confusément, nous n'en avons

que des sensations faibles et nous sommes portés, par suite, à n'en

tenir aucun compte. Sommes-nous hommes d'action, vivons-nous dans un

milieu d'affaires? Nous sommes enclins à faire de nos enfants des

hommes pratiques. Sommes-nous épris de spéculation? Nous vanterons

les bienfaits de la culture scientifique, etc. Quand donc on pratique

cette méthode, on aboutit fatalement à des conceptions unilatérales

et exclusives qui se nient mutuellement. Si nous voulons échapper

à cet exclusivisme, si nous voulons nous faire de notre temps une

notion un peu plus complète, il nous faut sortir de nous-mêmes, il

faut élargir notre point de vue et entreprendre tout un ensemble

de recherches en vue de saisir ces aspirations si diverses que

ressent la société. Heureusement, elles viennent, pour peu qu'elles

soient intenses, se traduire au dehors sous une forme qui les rend

observables. Elles prennent corps dans ces projets de réformes, ces

plans de reconstruction qu'elles inspirent. C'est là qu'il faut

aller les atteindre. Voilà notamment à quoi peuvent nous servir les

doctrines édifiées par les pédagogues. Elles sont instructives, non

comme théories, mais comme faits historiques. Chaque école pédagogique

correspond à l'un de ces courants d'opinion que nous avons tant

intérêt à connaître, et nous le révèle. Toute une étude se trouve donc

nécessaire qui aura pour objet de les comparer, de les classer et de

les interpréter.

Mais ce n'est pas assez de connaître ces courants; il faut pouvoir les

apprécier; il faut pouvoir décider s'il y a lieu de les suivre ou de

leur résister, et, au cas où il convient de leur faire une place dans

la réalité, sous quelle forme. Or, il est clair que nous ne serons pas

en état d'estimer leur valeur par cela seul que nous les connaîtrons

dans la lettre de leur expression la plus récente. On ne peut les juger

que par rapport aux besoins réels, objectifs, qui les ont provoqués,

et aux causes qui ont éveillé ces besoins. Suivant ce que seront ces

causes, suivant que nous aurons ou non des raisons de les croire

liées à l'évolution normale de notre société, nous devrons céder à

leur impulsion ou leur faire obstacle. Ce sont donc ces causes qu'il

nous faut atteindre. Mais comment y arriver, sinon en reconstituant

l'histoire de ces courants, en remontant jusqu'à leurs origines, en

cherchant de quelle manière et en fonction de quels facteurs ils se

sont développés? Ainsi, pour pouvoir anticiper ce que le présent doit

devenir, tout comme pour pouvoir le comprendre, il nous faut en sortir

et nous retourner vers le passé. Vous verrez, par exemple, comment,

pour nous rendre compte de la tendance qui nous porte aujourd'hui à

constituer un type scolaire différent du type classique, nous devrons

remonter, par-dessus les controverses récentes, jusqu'au XVIIIe et même

jusqu'au XVIIe siècle. Et déjà le seul fait d'établir que ce mouvement

d'idées dure depuis près de deux siècles, que, depuis le moment où

il est apparu, il a pris toujours plus de force, en démontrera mieux

la nécessité que ne pourraient le faire toutes les controverses

dialectiques du monde.

D'ailleurs, pour pouvoir conjecturer l'avenir avec un minimum de

risques, ce n'est pas assez de s'ouvrir aux tendances réformatrices et

d'en prendre méthodiquement conscience. Car, en dépit des illusions

que nourrissent trop souvent les réformateurs, il n'est pas possible

que l'idéal de demain soit original de toutes pièces; mais il y

entrera certainement beaucoup de notre idéal d'hier, qu'il importe,

par conséquent, de connaître. Notre mentalité ne va pas changer

totalement du jour au lendemain; il faut donc savoir ce qu'elle a été

dans l'histoire, et, parmi les causes qui ont contribué à la faire,

quelles sont celles qui continuent à agir. Il est d'autant plus

nécessaire de procéder avec cette prudence, qu'un idéal nouveau se

présente toujours comme dans un état d'antagonisme naturel avec l'idéal

ancien qu'il aspire à remplacer, bien qu'il n'en soit, en fait, que

la suite et le développement. Et, au cours de cet antagonisme, il est

toujours à craindre que l'idéal d'autrefois ne sombre complètement;

car les idées neuves, ayant la force et la vitalité de la jeunesse,

écrasent aisément les conceptions anciennes. Nous verrons comment une

destruction de ce genre s'est produite à la Renaissance, au moment où

s'est constitué l'enseignement humaniste: de renseignement médiéval, il

n'est presque rien resté, et il est fort possible que cette abolition

totale ait laissé une grave lacune dans notre éducation nationale. Il

importe que nous prenions toutes les précautions possibles pour ne pas

retomber dans la même erreur, et que si, demain, nous devons clore

l'ère de l'humanisme, nous sachions en garder ce qui en doit être

retenu.--Ainsi, à quelque point de vue qu'on se place, nous ne pouvons

connaître avec quelque assurance la route qui nous reste à parcourir,

que si nous commençons par considérer attentivement celle qui s'étend

derrière nous.

Éducation et sociologie · 第 9 / 10 段