Il est d'autant plus nécessaire d'appeler tout de suite votre attention

sur cet axiome fondamental qu'il est plus généralement méconnu.

Jusqu'à ces dernières années--et encore les exceptions peuvent-elles

se compter[4]--les pédagogues modernes étaient presque unanimement

d'accord pour voir dans l'éducation une chose éminemment individuelle

et pour faire, par conséquent, de la pédagogie un corollaire immédiat

et direct de la seule psychologie. Pour Kant comme pour Mill, pour

Herbart comme pour Spencer, l'éducation aurait avant tout pour objet

de réaliser en chaque individu, mais en les portant à leur plus haut

point de perfection possible, les attributs constitutifs de l'espèce

humaine en général. On posait comme une vérité d'évidence qu'il y a une

éducation, et une seule, qui, à l'exclusion de toute autre, convient

indifféremment à tous les hommes, quelles que soient les conditions

historiques et sociales dont ils dépendent, et c'est cet idéal

abstrait et unique que les théoriciens de l'éducation se proposaient

de déterminer. On admettait qu'il y a _une_ nature humaine, dont les

formes et les propriétés sont déterminables une fois pour toutes, et le

problème pédagogique consistait à rechercher de quelle manière l'action

éducatrice doit s'exercer sur la nature humaine ainsi définie. Sans

doute, nul n'a jamais pensé que l'homme soit d'emblée, dès qu'il entre

dans la vie, tout ce qu'il peut et doit être. Il est trop manifeste

que l'être humain ne se constitue que progressivement, au cours d'un

lent devenir qui commence à la naissance pour ne s'achever qu'à la

maturité. Mais on supposait que ce devenir ne fait qu'actualiser des

virtualités, que mettre au jour des énergies latentes qui existaient,

toutes préformées, dans l'organisme physique et mental de l'enfant.

L'éducateur n'aurait donc rien d'essentiel à ajouter à l'œuvre de

la nature. Il ne créerait rien de nouveau. Son rôle se bornerait à

empêcher que ces virtualités existantes ne s'atrophient par inaction,

ou ne dévient de leur direction normale, ou ne se développent avec trop

de lenteur. Dès lors, les conditions de temps et de lieu, l'état où se

trouve le milieu social perdent tout intérêt pour la pédagogie. Puisque

l'homme porte en lui-même tous les germes de son développement, c'est

lui et lui seul qu'il faut observer quand on entreprend de déterminer

dans quel sens et de quelle manière ce développement doit être dirigé.

Ce qui importe, c'est de savoir quelles sont ses facultés natives et

quelle est leur nature. Or la science qui a pour objet de décrire et

d'expliquer l'homme individuel, c'est la psychologie. Il semble donc

qu'elle doive suffire à tous les besoins du pédagogue.

Malheureusement, cette conception de l'éducation se trouve en

contradiction formelle avec tout ce que nous apprend l'histoire: il

n'est pas un peuple, en effet, où elle ait jamais été mise en pratique.

Tout d'abord, bien loin qu'il y ait une éducation universellement

valable pour tout le genre humain, il n'y a, pour ainsi dire, pas de

société où des systèmes pédagogiques différents ne coexistent et ne

fonctionnent parallèlement. La société est-elle formée de castes?

L'éducation varie d'une caste à l'autre; celle des patriciens n'était

pas celle des plébéiens, celle du Brahmane n'était pas celle du Çudra.

De même, au moyen âge, quel écart entre la culture que recevait le

jeune page, instruit dans tous les arts de la chevalerie, et celle du

vilain qui s'en allait apprendre à l'école de sa paroisse quelques

maigres éléments de comput, de chant et de grammaire! Aujourd'hui

encore ne voyons-nous pas l'éducation varier avec les classes sociales

ou bien même avec les habitats? Celle de la ville n'est pas celle de

la campagne, celle du bourgeois n'est pas celle de l'ouvrier. On dira

que cette organisation n'est pas moralement justifiable, qu'on ne peut

y voir qu'une survivance destinée à disparaître? La thèse est aisée

à défendre. Il est évident que l'éducation de nos enfants ne devrait

pas dépendre du hasard qui les fait naître ici plutôt que là, de tels

parents et non de tels autres. Mais alors même que la conscience

morale de notre temps aurait reçu sur ce point la satisfaction qu'elle

attend, l'éducation ne deviendrait pas pour cela plus uniforme. Alors

même que la carrière de chaque enfant ne serait plus prédéterminée,

au moins en grande partie, par une aveugle hérédité, la diversité

morale des professions ne laisserait pas d'entraîner à sa suite une

grande diversité pédagogique. Chaque profession, en effet, constitue

un milieu sui generis qui réclame des aptitudes particulières et des

connaissances spéciales, où règnent certaines idées, certains usages,

certaines manières de voir les choses; et comme l'enfant doit être

préparé en vue de la fonction qu'il sera appelé à remplir, l'éducation,

à partir d'un certain âge, ne peut plus rester la même pour tous les

sujets auxquels elle s'applique. C'est pourquoi nous la voyons, dans

tous les pays civilisés, qui tend de plus en plus à se diversifier et

à se spécialiser: et cette spécialisation devient tous les jours plus

précoce. L'hétérogénéité qui se produit ainsi ne repose pas, comme

celle dont nous constations tout à l'heure l'existence, sur d'injustes

inégalités; mais elle n'est pas moindre. Pour trouver une éducation

absolument homogène et égalitaire, il faudrait remonter jusqu'aux

sociétés pré-historiques au sein desquelles il n'existe aucune

différenciation, et encore ces sortes de sociétés ne représentent-elles

guère qu'un moment logique dans l'histoire de l'humanité.

Or il est évident que ces éducations spéciales ne sont nullement

organisées en vue de fins individuelles. Sans doute, il arrive parfois

qu'elles ont pour effet de développer chez l'individu des aptitudes

particulières qui y étaient immanentes et qui ne demandaient qu'à

entrer en acte: en ce sens, on peut dire qu'elles l'aident à réaliser

sa nature. Mais nous savons combien ces vocations étroitement définies

sont exceptionnelles. Le plus généralement, nous ne sommes pas

prédestiné par notre tempérament intellectuel ou moral aune fonction

bien déterminée. L'homme moyen est éminemment plastique; il peut

être également utilisé dans des emplois très variés. Si donc il se

spécialise et s'il se spécialise sous telle forme plutôt que sous telle

autre, ce n'est pas pour des raisons qui lui sont intérieures; il n'y

est pas poussé par les nécessités de sa nature. Mais c'est la société

qui, pour pouvoir se maintenir, a besoin que le travail se divise entre

ses membres et se divise entre eux de telle façon plutôt que de telle

autre. C'est pourquoi elle se prépare de ses propres mains, par la voie

de l'éducation, les travailleurs spéciaux dont elle a besoin. C'est

donc pour elle et c'est aussi par elle que l'éducation s'est ainsi

diversifiée.

Il y a plus. Bien loin que cette culture spéciale nous rapproche

nécessairement de la perfection humaine, elle ne va pas sans une

déchéance partielle, et cela alors même qu'elle se trouve en harmonie

avec les prédispositions naturelles de l'individu. Car nous ne pouvons

développer avec l'intensité nécessaire les facultés qu'implique

spécialement notre fonction, sans laisser les autres s'engourdir dans

l'inaction, sans abdiquer, par conséquent, toute une partie de notre

nature. Par exemple, l'homme, en tant qu'individu, n'est pas moins

fait pour agir que pour penser. Même, puisqu'il est avant tout un être

vivant et que la vie c'est l'action, les facultés actives lui sont

peut-être plus essentielles que les autres. Et cependant, à partir du

moment où la vie intellectuelle des sociétés a atteint un certain degré

de développement, il y a et il doit nécessairement y avoir des hommes

qui s'y consacrent exclusivement, qui ne fassent que penser. Or la

pensée ne peut se développer qu'en se détachant du mouvement, qu'en se

repliant sur elle-même, qu'en détournant de l'action le sujet qui s'y

donne. Ainsi se forment ces natures incomplètes où toutes les énergies

de l'activité se sont, pour ainsi dire, converties en réflexion, et

qui, pourtant, quelque tronquées qu'elles soient par certains côtés,

constituent les agents indispensables du progrès scientifique. Jamais

l'analyse abstraite de la constitution humaine n'aurait permis de

prévoir que l'homme était susceptible d'altérer ainsi ce qui passe pour

être son essence, ni qu'une éducation était nécessaire qui préparât ces

utiles altérations.

Cependant, quelle que soit l'importance de ces éducations spéciales,

on ne saurait contester qu'elles ne sont pas toute l'éducation. Même

on peut dire qu'elles ne se suffisent pas à elles-mêmes; partout où

on les rencontre, elles ne divergent les unes des autres qu'à partir

d'un certain point en deçà duquel elles se confondent. Elles reposent

toutes sur une base commune. Il n'y a pas de peuple, en effet, où il

n'existe un certain nombre d'idées, de sentiments et de pratiques

que l'éducation doit inculquer à tous les enfants indistinctement,

à quelque catégorie sociale qu'ils appartiennent. C'est même cette

éducation commune qui passe généralement pour être la véritable

éducation. Elle seule semble pleinement mériter d'être appelée de ce

nom. On lui accorde sur toutes les autres une sorte de prééminence.

C'est donc d'elle surtout qu'il importe de savoir si, comme on le

prétend, elle est impliquée tout entière dans la notion de l'homme et

si elle en peut être déduite.

À vrai dire, la question ne se pose même pas pour tout ce qui concerne

les systèmes d'éducation que nous fait connaître l'histoire. Ils sont

si évidemment liés à des systèmes sociaux déterminés qu'ils en sont

inséparables. Si, en dépit des différences qui séparaient le patriciat

de la plèbe, il y avait pourtant à Rome une éducation commune à

tous les Romains, cette éducation avait pour caractéristique d'être

essentiellement romaine. Elle impliquait toute l'organisation de la

cité en même temps qu'elle en était la base. Et ce que nous disons de

Rome pourrait se répéter de toutes les sociétés historiques. Chaque

type de peuple a son éducation qui lui est propre et qui peut servir

à le définir au même titre que son organisation morale, politique et

religieuse. C'est un des éléments de sa physionomie. Voilà pourquoi

l'éducation a si prodigieusement varié suivant les temps et les

pays; pourquoi, ici, elle habitue l'individu à abdiquer complètement

sa personnalité entre les mains de l'État, alors qu'ailleurs, au

contraire, elle s'attache à en faire un être autonome, législateur

de sa propre conduite; pourquoi elle était ascétique au moyen âge,

libérale à la renaissance, littéraire au XVIIe siècle, scientifique de

nos jours. Ce n'est pas que, par une suite d'aberrations, les hommes se

soient mépris sur leur nature d'hommes et sur leurs besoins, mais c'est

que leurs besoins ont varié, et ils ont varié parce que les conditions

sociales dont dépendent les besoins humains ne sont pas restées les

mêmes.

Mais, par une inconsciente contradiction, ce que l'on accorde

facilement pour le passé, on se refuse à l'admettre pour le présent

et, plus encore, pour l'avenir. Tout le monde reconnaît sans peine

qu'à Rome, en Grèce, l'éducation avait pour unique objet de faire

des Grecs et des Romains et, par conséquent, se trouvait solidaire

de tout un ensemble d'institutions politiques, morales, économiques

et religieuses. Mais nous nous plaisons à croire que notre éducation

moderne échappe à la loi commune, que, dès à présent, elle est moins

directement dépendante des contingences sociales et qu'elle est

appelée à s'en affranchir complètement dans l'avenir. Ne répétons-nous

pas sans cesse que nous voulons faire de nos enfants des hommes

avant même que d'en faire des citoyens, et ne semble-t-il pas que

notre qualité d'homme soit naturellement soustraite aux influences

collectives puisqu'elle leur est logiquement antérieure?

Et pourtant, ne serait-ce pas une sorte de miracle que l'éducation,

après avoir eu pendant des siècles et dans toutes les Sociétés connues

tous les caractères d'une institution sociale, ait pu changer aussi

complètement de nature? Une pareille transformation paraîtra plus

surprenante encore si l'on songe que le moment où elle se serait

accomplie se trouve être précisément celui ou l'éducation a commencé

à devenir un véritable service public: car c'est depuis la fin du

siècle dernier qu'on la voit, non seulement en France, mais dans

toute l'Europe, tendre à se placer de plus en plus directement sous

le contrôle et la direction de l'État. Sans doute, les fins qu'elle

poursuit se détachent tous les jours davantage des conditions locales

ou ethniques qui les particularisaient autrefois; elles deviennent

plus générales et plus abstraites. Mais elles n'en restent pas moins

essentiellement collectives. N'est-ce pas, en effet, la collectivité

qui nous les impose? N'est-ce pas elle qui nous commande de développer

avant tout chez nos enfants les qualités qui leur sont communes avec

tous les hommes? Il y a plus. Non seulement elle exerce sur nous par la

voie de l'opinion une pression morale pour que nous entendions ainsi

nos devoirs d'éducateur, mais elle y attache un tel prix que, comme

je viens de le rappeler, elle se charge elle-même de la tâche. Il est

aisé de prévoir que, si elle y tient à ce point, c'est qu'elle s'y sent

intéressée. Et, en effet, seule, une culture largement humaine peut

donner aux sociétés modernes les citoyens dont elle a besoin. Parce que

chacun des grands peuples européens couvre un immense habitat, parce

qu'il se recrute dans les races les plus diverses, parce que le travail

y est divisé à l'infini, les individus qui le composent sont tellement

différents les uns des autres qu'il n'y a presque plus rien de commun

entre eux, sauf leur qualité d'homme en général. Ils ne peuvent donc

garder l'homogénéité indispensable à tout _consensus_ social qu'à

condition d'être aussi semblables que possible par le seul côté où ils

se ressemblent tous, c'est-à-dire en tant qu'ils sont tous des êtres

humains. En d'autres termes, dans des sociétés aussi différenciées, il

ne peut guère y avoir d'autre type collectif que le type générique de

l'homme. Qu'il vienne à perdre quelque chose de sa généralité, qu'il se

laisse entamer par quelque retour de l'ancien particularisme, et l'on

verra ces grands États se résoudre en une multitude de petits groupes

parcellaires et se décomposer. Ainsi notre idéal pédagogique s'explique

par notre structure sociale, tout comme celui des Grecs et des Romains

ne pouvait se comprendre que par l'organisation de la cité. Si notre

éducation moderne n'est plus étroitement nationale, c'est dans la

constitution des nations modernes qu'il faut en aller chercher la

raison.

Ce n'est pas tout. Non seulement c'est la société qui a élevé le

type humain à la dignité de modèle que l'éducateur doit s'efforcer

de reproduire, mais c'est elle encore qui le construit et elle le

construit suivant ses besoins. Car c'est une erreur de penser qu'il

soit tout entier donné dans la constitution naturelle de l'homme,

qu'il n'y ait qu'à l'y découvrir par une observation méthodique, sauf

à l'embellir ensuite par l'imagination en portant par la pensée à leur

plus haut développement tous les germes qui s'y trouvent. L'homme que

l'éducation doit réaliser en nous, ce n'est pas l'homme tel que la

nature l'a fait, mais tel que la société veut qu'il soit; et elle le

veut tel que le réclame son économie intérieure. Ce qui le prouve,

c'est la manière dont notre conception de l'homme a varié suivant les

sociétés.

Car les anciens, eux aussi, croyaient faire de leurs enfants des

hommes, tout comme nous. S'ils se refusaient à voir leur semblable dans

l'étranger, c'est précisément parce qu'à leurs yeux l'éducation de la

cité pouvait seule faire des êtres vraiment et proprement humains.

Seulement ils concevaient l'humanité à leur manière qui n'est plus

la nôtre. Tout changement un peu important dans l'organisation d'une

société a pour contre-coup un changement de même importance dans

l'idée que l'homme se fait de lui-même. Que, sous la pression de la

concurrence accrue, le travail social se divise davantage, que la

spécialisation de chaque travailleur soit, à la fois, plus marquée et

plus précoce, le cercle des choses que comprend l'éducation commune

devra nécessairement se restreindre et, par suite, le type humain

s'appauvrira en caractères. Naguère, la culture littéraire était

considérée comme un élément essentiel de toute culture humaine; et

voilà que nous approchons d'un temps où elle ne sera peut-être plus

elle-même qu'une spécialité. De même, s'il existe une hiérarchie

reconnue entre nos facultés, s'il en est auxquelles nous attribuons

une sorte de précellence et que nous devons, pour cette raison,

développer plus que les autres, ce n'est pas que cette dignité leur

soit intrinsèque; ce n'est pas que la nature elle-même leur ait, de

toute éternité, assigné ce rang éminent; mais c'est qu'elles ont

pour la société une plus haute valeur. Aussi, comme l'échelle de ces

valeurs change nécessairement avec les sociétés, cette hiérarchie

n'est jamais restée la même à deux moments différents de l'histoire.

Hier, c'était le courage qui était au premier plan, avec toutes les

facultés qu'implique la vertu militaire; aujourd'hui, c'est la pensée

et c'est la réflexion; demain, ce sera peut-être la finesse du goût, la

sensibilité aux choses de l'art. Ainsi, dans le présent comme dans le

passé, notre idéal pédagogique est, jusque dans ses détails, l'œuvre

de la société. C'est elle qui nous trace le portrait de l'homme que

nous devons être, et dans ce portrait viennent se refléter toutes les

particularités de son organisation.

II

En résumé, bien loin que l'éducation ait pour objet unique ou principal

l'individu et ses intérêts, elle est avant tout le moyen par lequel

la société renouvelle perpétuellement les conditions do sa propre

existence. La société ne peut vivre que s'il existe entre ses membres

une suffisante homogénéité? L'éducation perpétue et renforce cette

homogénéité en fixant d'avance dans l'âme de l'enfant les similitudes

essentielles que suppose la vie collective. Mais, d'un autre côté,

sans une certaine diversité, toute coopération serait impossible?

L'éducation assure la persistance de cette diversité nécessaire en se

diversifiant elle-même et en se spécialisant. Elle consiste donc, sous

l'un ou l'autre de ses aspects, en une socialisation méthodique de

la jeune génération. En chacun de nous, peut-on dire, il existe deux

êtres, qui, pour être inséparables autrement que par abstraction, ne

laissent pas d'être distincts. L'un est fait de tous les états mentaux

qui ne se rapportent qu'à nous-même et aux événements de notre vie

personnelle. C'est ce qu'on pourrait appeler l'être individuel. L'autre

est un système d'idées, de sentiments, d'habitudes qui expriment

en nous, non pas notre personnalité, mais le groupe ou les groupes

différents dont nous faisons partie; telles sont les croyances

religieuses, les croyances et les pratiques morales, les traditions

nationales ou professionnelles, les opinions collectives de toute

sorte. Leur ensemble forme l'être social. Constituer cet être en chacun

de nous, telle est la fin de l'éducation.

C'est par là, d'ailleurs, que se montre le mieux l'importance de son

rôle et la fécondité de son action. En effet, non seulement cet être

social n'est pas donné tout fait dans la constitution primitive de

l'homme, mais il n'en est pas résulté par un développement spontané.

Spontanément, l'homme n'était pas enclin à se soumettre à une autorité

politique, à respecter une discipline morale, à se dévouer, à se

sacrifier. Il n'y avait rien dans notre nature congénitale qui nous

prédisposât à devenir les serviteurs de divinités, emblèmes symboliques

de la société, à leur rendre un culte, à nous priver pour leur faire

honneur. C'est la société elle-même qui, à mesure qu'elle s'est formée

et consolidée, a tiré de son propre sein ces grandes forces morales

devant lesquelles l'homme a senti son infériorité. Or, si l'on fait

abstraction des vagues et incertaines tendances qui peuvent être dues

à l'hérédité, l'enfant, en entrant dans la vie, n'y apporte que sa

nature d'individu. La société se trouve donc, pour ainsi dire, à chaque

génération nouvelle, en présence d'une table presque rase sur laquelle

il lui faut construire à nouveaux frais. Il faut que, par les voies les

plus rapides, à l'être égoïste et social qui vient de naître, elle

en surajoute un autre, capable de mener une vie sociale et morale.

Voilà quelle est l'œuvre de l'éducation et vous en apercevez toute la

grandeur. Elle ne se borne pas à développer l'organisme individuel

dans le sens marqué par la nature, à rendre apparentes des puissances

cachées qui ne demandaient qu'à se révéler. Elle crée dans l'homme un

homme nouveau et cet homme est fait de tout ce qu'il y a de meilleur

en nous, de tout ce qui donne du prix et de la dignité à la vie. Cette

vertu créatrice est, d'ailleurs, un privilège spécial de l'éducation

humaine. Tout autre est celle que reçoivent les animaux, si l'on peut

appeler de ce nom l'entraînement progressif auquel ils sont soumis de

la part de leurs parents. Elle peut bien presser le développement de

certains instincts qui sommeillent dans l'animal; mais elle ne l'initie

pas à une vie nouvelle. Elle facilite le jeu des fonctions naturelles;

mais elle ne crée rien. Instruit par sa mère, le petit sait plus vite

voler ou faire son nid; mais il n'apprend presque rien de ses parents

qu'il n'eût pu découvrir par son expérience personnelle. C'est que les

animaux ou vivent en dehors de tout état social ou forment des sociétés

assez simples qui fonctionnent grâce à des mécanismes instinctifs

que chaque individu porte en lui, tout constitués, dès sa naissance.

L'éducation ne peut donc rien ajouter d'essentiel à la nature, puisque

celle-ci suffit à tout, à la vie du groupe comme à celle de l'individu.

Au contraire, chez l'homme, les aptitudes de toute sorte que suppose

la vie sociale sont beaucoup trop complexes pour pouvoir s'incarner,

en quelque sorte, dans nos tissus, se matérialiser sous la forme

de prédispositions organiques. Il s'ensuit qu'elles ne peuvent se

transmettre d'une génération à l'autre par la voie de l'hérédité. C'est

par l'éducation que se fait la transmission.

Une cérémonie que l'on rencontre dans une multitude de sociétés met

bien en évidence ce trait distinctif de l'éducation humaine et montre

même que l'homme en a eu très tôt le sentiment. C'est la cérémonie de

l'initiation. Elle a lieu une fois l'éducation terminée; généralement

même, elle clôt une dernière période où les anciens parachèvent

l'instruction du jeune homme en lui révélant les croyances les plus

fondamentales et les rites les plus sacrés de la tribu. Une fois

qu'elle est accomplie, le sujet qui l'a subie prend rang dans la

société; il quitte les femmes au milieu desquelles s'était passée toute

son enfance; il a désormais sa place marquée parmi les guerriers;

en même temps, il prend conscience de son sexe dont il a dès lors

tous les droits et tous les devoirs. Il est devenu un homme et un

citoyen. Or, c'est une croyance universellement répandue chez tous ces

peuples que l'initié, par le fait même de l'initiation, est devenu

un homme entièrement nouveau; il change de personnalité, il prend un

autre nom, et l'on sait que le nom n'est pas alors considéré comme un

simple signe verbal, mais comme un élément essentiel de la personne.

L'initiation est considérée comme une seconde naissance. Cette

transformation, l'esprit primitif se la représente symboliquement en

imaginant qu'un principe spirituel, une sorte de nouvelle âme, est venu

s'incarner dans l'individu. Mais si l'on écarte de cette croyance les

formes mythiques dans lesquelles elle s'enveloppe, ne trouve-t-on pas

sous le symbole cette idée, obscurément entrevue, que l'éducation a eu

pour effet de créer dans l'homme un être nouveau? C'est l'être social.

Cependant, dira-t-on, si l'on peut concevoir en effet que les

qualités proprement morales, parce qu'elles imposent à l'individu

des privations, parce qu'elles gênent ses mouvements naturels, ne

peuvent être suscitées en nous que sous une action venue du dehors,

n'y en a-t-il pas d'autres que tout homme est intéressé à acquérir

et recherche spontanément? Telles sont les qualités diverses de

l'intelligence qui lui permettent de mieux approprier sa conduite

à la nature des choses. Telles sont aussi les qualités physiques,

et tout ce qui contribue à la vigueur et à la santé de l'organisme.

Pour celles-là, tout au moins, il semble que l'éducation, en les

développant, ne fasse qu'aller au-devant du développement même de la

nature, que mener l'individu à un état de perfection relative vers

laquelle il tend de lui-même, bien qu'il y atteigne plus rapidement

grâce au concours de la société.--Mais ce qui montre bien, malgré les

apparences, qu'ici comme ailleurs l'éducation répond avant tout à

des nécessités externes, c'est-à-dire sociales, c'est qu'il est des

sociétés où ces qualités n'ont pas été cultivées du tout et qu'en tout

cas elles ont été entendues très différemment selon les sociétés. Il

s'en faut que les avantage d'une solide culture intellectuelle aient

été reconnus par tous les peuples. La science, l'esprit critique, que

nous mettons aujourd'hui si haut, ont été pendant longtemps tenus en

suspicion.

Éducation et sociologie · 第 7 / 10 段