Le fait que l'on invoque ainsi pour dénier tout crédit à la pédagogie

est, en lui-même, incontestable. Il est certain que la science

de l'éducation est tout entière à faire, que la sociologie et la

psychologie sont encore bien peu avancées. Si donc il nous était permis

d'attendre, il serait prudent et méthodique de patienter jusqu'à ce

que ces sciences eussent fait des progrès et pussent être utilisées

avec plus d'assurance. Mais c'est que, justement, la patience ne

nous est pas permise. Nous ne sommes pas libres de nous poser ou

d'ajourner le problème: il nous est posé, ou plutôt imposé par les

choses elles-mêmes, par les faits, par la nécessité de vivre. La

question n'est pas entière. Nous sommes embarqués et il faut suivre.

Sur bien des points, notre système traditionnel d'éducation n'est

plus en harmonie avec nos idées et nos besoins. Nous n'avons donc de

choix qu'entre les deux partis suivants: Ou bien essayer de maintenir

quand même les pratiques que nous a léguées le passé, bien qu'elles

ne répondent plus aux exigences de la situation, ou bien entreprendre

résolument de rétablir l'harmonie troublée en cherchant quelles sont

les modifications nécessaires. De ces deux partis, le premier est

irréalisable et ne peut aboutir. Rien n'est vain comme ces tentatives

pour donner une vie artificielle et une autorité d'apparence à des

institutions vieillies et discréditées. L'échec est inévitable. On ne

peut pas étouffer les idées que ces institutions contredisent: on ne

peut pas faire taire les besoins qu'elles froissent. Les forces contre

lesquelles on entreprend ainsi de lutter ne peuvent pas ne pas avoir le

dessus.

Il n'y a donc qu'à se mettre courageusement à l'œuvre, qu'à rechercher

les changements qui s'imposent et à les réaliser. Mais comment les

découvrir si ce n'est par la réflexion? Seule, la conscience réfléchie

peut suppléer aux lacunes de la tradition, quand celle-ci vient à faire

défaut. Or qu'est-ce que la pédagogie, sinon la réflexion appliquée

le plus méthodiquement possible aux choses de l'éducation en vue d'en

régler le développement? Sans doute, nous n'avons pas entre les mains

tous les éléments qui seraient désirables pour résoudre le problème;

mais ce n'est pas une raison pour ne pas chercher à le résoudre

puisqu'il faut qu'il soit résolu. Nous n'avons donc rien d'autre à

faire qu'à faire pour le mieux, qu'à rassembler le plus de faits

instructifs qu'il nous est possible, qu'à les interpréter avec le

plus de méthode que nous pouvons y mettre, afin de réduire au minimum

les chances d'erreur. Tel est le rôle du pédagogue. Rien n'est vain

et stérile comme ce puritanisme scientifique qui, sous prétexte que

la science n'est pas faite, conseille l'abstention et recommande aux

hommes d'assister en témoins indifférents, ou tout au moins résignés,

à la marche des événements. A côté du sophisme d'ignorance, il y a le

sophisme de science qui n'est pas moins dangereux. Sans doute, à agir

dans ces conditions, on court des risques. Mais l'action ne va jamais

sans risques; la science, si avancée qu'elle puisse être, ne saurait

les supprimer. Tout ce qu'on peut nous demander, c'est de mettre tout

ce que nous avons de science, si imparfaite qu'elle soit, et tout ce

que nous avons de conscience, à prévenir ces risques autant qu'il

est en nous. Et c'est précisément en cela que consiste le rôle de la

pédagogie.

Mais la pédagogie ne sera pas seulement utile dans ces périodes

critiques où il faut, en toute urgence, remettre un système scolaire en

harmonie avec les besoins du temps; aujourd'hui, tout au moins, elle

est devenue un auxiliaire constamment indispensable de l'éducation.

C'est que, en effet, si l'art de l'éducateur est fait, avant tout,

d'instincts et d'habitudes devenues presque instinctives, il est

cependant nécessaire que l'intelligence ne s'en retire pas. La

réflexion ne saurait en tenir lieu, mais il ne saurait se passer de la

réflexion, du moins à partir du moment où les peuples ont atteint un

certain degré de civilisation. En effet, une fois que la personnalité

individuelle est devenue un élément essentiel de la culture

intellectuelle et morale de l'humanité, l'éducateur doit tenir compte

du germe d'individualité qui est en chaque enfant. Il doit, par tous

les moyens possibles, chercher à en favoriser le développement. Au lieu

d'appliquer à tous, d'une manière invariable, la même réglementation

impersonnelle et uniforme, il devra, au contraire, varier, diversifier

les méthodes suivant les tempéraments et la tournure de chaque

intelligence. Mais, pour pouvoir accommoder avec discernement les

pratiques éducatives à la variété des cas particuliers, il faut

savoir à quoi elles tendent, quelles sont les raisons des différents

procédés qui les constituent, les effets qu'elles produisent dans les

différentes circonstances; il faut, en un mot, les avoir soumises à

la réflexion pédagogique. Une éducation empirique, machinale, ne

peut pas ne pas être compressive et niveleuse. D'autre part, à mesure

qu'on avance dans l'histoire, l'évolution sociale devient plus rapide;

une époque ne ressemble pas à celle qui précède; chaque temps a sa

physionomie. Des besoins nouveaux et de nouvelles idées surgissent

sans cesse; pour pouvoir répondre aux changements incessants qui

surviennent ainsi dans les opinions et dans les mœurs, il faut que

l'éducation elle-même change, et, par conséquent, reste dans un état

de malléabilité qui permette le changement. Or, le seul moyen de

l'empêcher de tomber sous le joug de l'habitude et de dégénérer en

automatisme machinal et immuable, c'est de la tenir perpétuellement

en haleine par la réflexion. Quand l'éducateur se rend compte des

méthodes qu'il emploie, de leur but et de leur raison d'être, il est en

état de les juger et, par suite, il se tient prêt à les modifier s'il

arrive à se convaincre que le but à poursuivre n'est plus le même ou

que les moyens à employer doivent être différents. La réflexion est,

par excellence, la force antagoniste de la routine, et la routine est

l'obstacle aux progrès nécessaires.

C'est pourquoi, s'il est vrai, comme nous le disions en commençant,

que la pédagogie n'apparaît dans l'histoire que d'une manière

intermittente, il faut cependant ajouter qu'elle tend de plus en plus

à devenir une fonction continue de la vie sociale. Le moyen âge n'en

avait pas besoin. C'était une époque de conformisme où tout le monde

pensait et sentait de la même manière, où tous les esprits étaient

comme coulés dans le même moule, où les dissidences individuelles

étaient rares, et d'ailleurs proscrites. Aussi l'éducation était-elle

impersonnelle; le maître, dans les écoles médiévales, s'adressait

collectivement à tous ses élèves sans qu'il eût l'idée d'approprier

son action à la nature de chacun. En même temps, l'immutabilité des

croyances fondamentales s'opposait à ce que le système éducatif évoluât

très rapidement. Pour ces deux raisons, il avait donc moins besoin

d'être guidé par la pensée pédagogique. Mais, à la Renaissance, tout

change: les personnalités individuelles se dégagent de la masse sociale

où elles étaient, jusque-là, absorbées et confondues; les esprits se

diversifient; en même temps le développement historique s'accélère;

une nouvelle civilisation se constitue. Pour répondre à tous ces

changements, la réflexion pédagogique s'éveille, et, bien qu'elle n'ait

pas toujours brillé d'un même éclat, cependant, elle ne devait plus

s'éteindre complètement.

IV. Mais, pour que la réflexion pédagogique puisse produire les effets

utiles qu'on est en droit d'attendre d'elle, il faut qu'elle soit

soumise à une culture appropriée.

1° Nous avons vu que la pédagogie n'est pas l'éducation et ne saurait

en tenir lieu. Son rôle n'est pas de se substituer à la pratique, mais

de la guider, de l'éclairer, de l'aider, au besoin, à combler les

lacunes qui viennent à s'y produire, à remédier aux insuffisances

qui y sont constatées. Le pédagogue n'a donc pas à construire de

toutes pièces un système d'enseignement, comme s'il n'en existait pas

avant lui; mais il faut, au contraire, qu'il s'applique, avant tout,

à connaître et à comprendre le système de son temps; c'est à cette

condition qu'il sera en mesure de s'en servir avec discernement et de

juger ce qu'il peut s'y trouver de défectueux.

Mais, pour pouvoir le comprendre, il ne suffit pas de le considérer

tel qu'il est aujourd'hui, car ce système d'éducation est un produit

de l'histoire que l'histoire seule peut expliquer. C'est une véritable

institution sociale. Même il n'en est guère où toute l'histoire du

pays vienne aussi intégralement retentir. Les écoles françaises

traduisent, expriment l'esprit français. On ne peut donc rien entendre

à ce qu'elles sont, au but qu'elles poursuivent, si l'on ne sait pas

ce qui constitue notre esprit national, quels en sont les divers

éléments, quels sont ceux qui dépendent de causes permanentes et

profondes, ceux, au contraire, qui sont dus à l'action de facteurs

plus ou moins accidentels et passagers: toutes questions que, seule,

l'analyse historique peut résoudre. On discute souvent pour savoir

quelle place doit revenir à l'école primaire dans l'ensemble de notre

organisation scolaire et dans la vie générale de la société. Mais

le problème est insoluble si l'on ignore comment s'est formée notre

organisation scolaire, d'où viennent ses caractères distinctifs, ce

qui a déterminé, dans le passé, la place qui y a été faite h l'école

élémentaire, quelles sont les causes qui en ont favorisé ou entravé le

développement, etc.

Ainsi, l'histoire de l'enseignement, au moins de l'enseignement

national, est la première des propédeutiques à une culture pédagogique.

Naturellement, si c'est de pédagogie primaire qu'il s'agit, c'est

l'histoire de l'enseignement primaire que l'on s'attache de préférence

à connaître. Mais, pour la raison que nous venons d'indiquer, il ne

saurait être détaché complètement du système scolaire plus vaste dont

il n'est qu'une partie.

2° Mais ce système scolaire n'est pas fait uniquement de pratiques

établies, de méthodes consacrées par l'usage, héritage du passé. Il

s'y trouve, de plus, des tendances vers l'avenir, des aspirations vers

un idéal nouveau, plus ou moins clairement entrevu. Ces aspirations,

il importe de les bien connaître pour pouvoir apprécier quelle place

il convient de leur faire dans la réalité scolaire. Or, elles viennent

s'exprimer dans les doctrines pédagogiques; l'histoire de ces doctrines

doit donc compléter celle de l'enseignement.

On pourrait croire, il est vrai, que, pour remplir sa fin utile, cette

histoire n'a pas besoin de remonter très loin dans le passé et peut,

sans inconvénient, être très courte. Ne suffit-il pas de connaître les

théories entre lesquelles se partagent les esprits des contemporains?

Toutes les autres, celles des siècles, antérieurs, sont aujourd'hui

périmées et n'ont plus, semble-t-il, qu'un intérêt d'érudition.

Mais ce modernisme ne peut, croyons-nous, que raréfier une des

principales sources auxquelles doit s'alimenter la réflexion

pédagogique.

En effet, les doctrines les plus récentes ne sont pas nées d'hier;

elles sont la suite de celles qui ont précédé, sans lesquelles, par

conséquent, elles ne peuvent être comprises; et ainsi, de proche

en proche, pour découvrir les causes déterminantes d'un courant

pédagogique de quelque importance, il faut généralement revenir

assez loin en arrière. C'est même à cette condition que l'on aura

quelque assurance que les vues nouvelles qui passionnent le plus les

esprits ne sont pas de brillantes improvisations, destinées à sombrer

rapidement dans l'oubli. Par exemple, pour pouvoir comprendre la

tendance actuelle à l'enseignement par les choses, à ce qu'on peut

appeler le réalisme pédagogique, il ne faut pas se borner à voir

comment elle s'exprime chez tel ou tel contemporain; il faut remonter

jusqu'au moment où elle prend naissance, c'est-à-dire au milieu du

dix-huitième siècle en France, et vers la fin du dix-septième dans

certains pays protestants. Par cela seul quelle se trouvera ainsi

rattachée à ses origines premières, la pédagogie réaliste se présentera

sous un tout autre aspect; on se rendra mieux compte qu'elle tient à

des causes profondes, impersonnelles, agissantes chez tous les peuples

de l'Europe. Et en même temps, on sera dans de meilleures conditions

pour apercevoir quelles sont ces causes, et, par conséquent, pour

juger de la portée véritable de ce mouvement. Mais, d'un autre côté,

ce courant pédagogique s'est constitué en opposition avec un courant

contraire, celui de l'enseignement humaniste et livresque. On ne pourra

donc apprécier sainement le premier qu'à condition de connaître aussi

le second; et nous voilà obligés de remonter bien plus haut encore

dans l'histoire. Cette histoire de la pédagogie, pour porter tous

ses fruits, ne doit pas, d'ailleurs, être séparée de l'histoire de

l'enseignement. Bien que nous les ayons distinguées dans l'exposition,

elles sont, en réalité, solidaires l'une de l'autre. Car, à chaque

moment du temps, les doctrines dépendent de l'état de l'enseignement,

qu'elles reflètent alors même qu'elles réagissent contre lui, et,

d'autre part, dans la mesure où elles exercent une action efficace,

elles contribuent à le déterminer.

La culture pédagogique doit donc avoir une base largement historique.

C'est à cette condition que la pédagogie pourra échapper à un reproche

qu'on lui a souvent adressé et qui a fortement nui à son crédit. Trop

de pédagogues, et parmi les plus illustres, ont entrepris d'édifier

leurs systèmes en faisant abstraction de ce qui avait existé avant eux.

Le traitement auquel Ponocrates soumet Gargantua avant de l'initier

aux méthodes nouvelles est, sur ce point, significatif: il lui purge

le cerveau «avec élébore d'Anticyre» de manière à lui faire oublier

«tout ce qu'il auoit apprins soubz ses anticques precepteurs». C'était

dire, sous une forme allégorique, que la pédagogie nouvelle ne devait

rien avoir de commun avec celle qui avait précédé. Mais c'était du même

coup se placer en dehors des conditions du réel. L'avenir ne peut être

évoqué du néant: nous ne pouvons le construire qu'avec les matériaux

que nous a légués le passé. Un idéal que l'on construit en prenant le

contre-pied de l'état de choses existant n'est pas réalisable puisqu'il

n'a pas de racines dans la réalité. D'ailleurs, il est clair que le

passé avait ses raisons d'être; il n'aurait pu durer s'il n'avait

répondu à des besoins légitimes qui ne sauraient disparaître totalement

du jour au lendemain; on ne peut donc en faire aussi radicalement table

rase sans méconnaître des nécessités vitales. Voilà comment il se fait

que la pédagogie n'a trop souvent été qu'une forme de littérature

utopique. Nous plaindrions des enfants auxquels on appliquerait

rigoureusement la méthode de Rousseau ou celle de Pestalozzi. Sans

doute, ces utopies ont pu jouer un rôle utile dans l'histoire. Leur

simplisme même leur a permis de frapper plus vivement les esprits et

de les stimuler à l'action. Mais, d'abord, ces avantages ne sont pas

sans inconvénients; de plus, pour cette pédagogie de tous les jours,

dont chaque maître a besoin en vue d'éclairer et de guider sa pratique

quotidienne, il faut moins d'entraînement passionnel et unilatéral,

et, au contraire, plus de méthode, un sentiment plus présent de la

réalité et des difficultés multiples auxquelles il est nécessaire de

faire face. C'est ce sentiment que donnera une culture historique bien

entendue.

3° Seule, l'histoire de l'enseignement et de la pédagogie permet de

déterminer les fins que doit poursuivre l'éducation à chaque moment

du temps. Mais, pour ce qui regarde les moyens nécessaires à la

réalisation de ces fins, c'est à la psychologie qu'il faut les demander.

En effet, l'idéal pédagogique d'une époque exprime avant tout l'état

de la société à l'époque considérée. Mais, pour que cet idéal devienne

une réalité, encore faut-il y conformer la conscience de l'enfant. Or,

la conscience a ses lois propres qu'il faut connaître pour pouvoir les

modifier, si, du moins, on veut s'épargner, autant que possible, les

tâtonnements empiriques que la pédagogie a précisément pour objet de

réduire au minimum. Pour pouvoir exciter l'activité à se développer

dans une certaine direction, encore faut-il savoir quels sont les

ressorts qui la meuvent et quelle est leur nature; car c'est à cette

condition qu'il sera possible d'y appliquer, en connaissance de cause,

l'action qui convient. S'agit-il, par exemple, d'éveiller ou l'amour de

la patrie ou le sens de l'humanité? Nous saurons d'autant mieux tourner

la sensibilité morale des élèves dans l'un ou l'autre sens, que nous

aurons des notions plus complètes et plus précises sur l'ensemble des

phénomènes que l'on appelle tendances, habitudes, désirs, émotions,

etc., sur les conditions diverses dont ils dépendent, sur la forme

qu'ils présentent chez l'enfant. Suivant qu'on voit dans les tendances

un produit des expériences agréables ou désagréables qu'a pu faire

l'espèce, ou bien, au contraire, un fait primitif antérieur aux

états affectifs qui en accompagnent le fonctionnement, on devra s'y

prendre de manières très différentes pour en régler le fonctionnement.

Or, c'est à la psychologie et, plus spécialement, à la psychologie

infantile qu'il appartient dé résoudre ces questions. Si donc elle est

incompétente pour fixer la fin,-—puisque la fin varie suivant les états

sociaux,--il n'est pas douteux qu'elle n'ait un rôle utile à jouer

dans la constitution des méthodes. Même, comme aucune méthode ne peut

s'appliquer de la même manière aux différents enfants, c'est encore la

psychologie qui devrait nous aider à nous reconnaître au milieu de la

diversité des intelligences et des caractères. On sait malheureusement

que nous sommes encore loin du moment où elle sera vraiment en état de

satisfaire à ce desideratum.

Il y a une forme spéciale de la psychologie qui a pour le pédagogue

une importance toute particulière: c'est la psychologie collective.

Une classe, en effet, est une petite société, et il ne faut pas la

conduire comme si elle n'était qu'une simple agglomération de sujets

indépendants les uns des autres. Les enfants en classe pensent, sentent

et agissent autrement que quand ils sont isolés. Il se produit dans

une classe des phénomènes de contagion, de démoralisation collective,

de surexcitation mutuelle, d'effervescence salutaire, qu'il faut

savoir discerner afin de prévenir ou de combattre les uns, d'utiliser

les autres. Assurément, cette science est encore tout à fait dans

l'enfance. Cependant, il y a, dès à présent, un certain nombre de

propositions qu'il importe de ne pas ignorer.

Telles sont les principales disciplines qui peuvent éveiller et

cultiver la réflexion pédagogique. Au lieu de chercher à édicter, pour

la pédagogie, un code abstrait de règles méthodologiques,--entreprise

qui, en un mode de spéculation aussi composite et aussi complexe,

n'est guère réalisable d'une manière satisfaisante,--il nous a paru

préférable d'indiquer de quelle manière le pédagogue nous paraît devoir

être formé. Une certaine attitude de l'esprit en face des problèmes

qu'il lui appartient de traiter se trouve, par cela même, déterminée.

III

PÉDAGOGIE ET SOCIOLOGIE

Messieurs,

C'est pour moi un très grand honneur, et dont je sens vivement tout

le prix, d'avoir à suppléer dans cette chaire l'homme de haute raison

et de ferme volonté à qui la France doit, pour une si large part, la

rénovation de son enseignement primaire. En contact intime avec les

maîtres de nos écoles depuis quinze ans que je professe la pédagogie à

l'Université de Bordeaux, j'ai pu voir de près l'œuvre à laquelle le

nom de M. Buisson restera définitivement attaché, et j'en connais, par

suite, toute la grandeur. Surtout quand on se reporte par la pensée à

l'état dans lequel se trouvait cet enseignement au moment où la réforme

en fut entreprise, il est impossible de ne pas admirer l'importance

des résultats obtenus et la rapidité des progrès accomplis. Les écoles

multipliées et matériellement transformées, des méthodes rationnelles

substituées aux vieilles routines d'autrefois, un véritable essor donné

à la réflexion pédagogique, une stimulation générale de toutes les

initiatives, tout cela constitue certainement une des plus grandes et

des plus heureuses révolutions qui se soient produites dans l'histoire

de notre éducation nationale. Ce fut donc pour la science une véritable

bonne fortune quand M. Buisson, jugeant sa tâche achevée, renonça à

ses absorbantes fonctions pour communiquer au public, par la voie de

l'enseignement, les résultats de son incomparable expérience. Une

pratique aussi étendue des choses, éclairée d'ailleurs par une large

philosophie, à la fois prudente et curieuse de toutes les nouveautés,

devait nécessairement donner à sa parole une autorité que venaient

rehausser encore le prestige moral attaché à sa personne et le souvenir

des services rendus dans toutes les grandes causes auxquelles M.

Buisson a consacré sa vie.

Je ne vous apporte rien qui ressemble à une compétence aussi

particulière. Aussi aurais-je lieu de me sentir singulièrement effrayé

devant les difficultés de ma tâche, si je ne me rassurais un peu à la

pensée que des problèmes aussi complexes peuvent être utilement étudiés

par des esprits divers et de points de vue différents. Sociologue,

c'est surtout en sociologue que je vous parlerai d'éducation.

D'ailleurs, bien loin qu'à procéder ainsi on s'expose à voir et à

montrer les choses par un biais qui les déforme, je suis, au contraire,

convaincu qu'il n'est pas de méthode plus apte à mettre en évidence

leur véritable nature. Je considère, en effet, comme le postulat même

de toute spéculation pédagogique que l'éducation est chose éminemment

sociale, par ses origines comme par ses fonctions, et que, par suite,

la pédagogie dépend de la sociologie plus étroitement que de toute

autre science. Et puisque cette idée est appelée à dominer tout mon

enseignement, comme elle dominait déjà l'enseignement similaire que je

donnais naguère dans une autre Université, il m'a paru qu'il convenait

d'employer ce premier entretien à la dégager et à la préciser afin que

vous puissiez mieux en suivre les applications ultérieures. Ce n'est

pas qu'il puisse être question d'en faire une démonstration expresse

au cours d'une seule et unique leçon. Un principe aussi général et

dont les répercussions sont aussi étendues ne peut se vérifier que

progressivement, au fur et à mesure que l'on avance dans le détail des

faits et qu'on voit comment il s'y applique. Mais ce qui est possible

dès maintenant, c'est de vous en donner un aperçu d'ensemble; c'est de

vous indiquer les principales raisons qui doivent le faire accepter,

dès le début de la recherche, à titre de présomption provisoire et

sous réserve des vérifications nécessaires; c'est, enfin, d'en marquer

la portée en même temps que les limites, et ce sera l'objet de cette

première leçon.

I

Éducation et sociologie · 第 6 / 10 段