Il en est tout autrement de la pédagogie. Celle-ci consiste, non

en actions, mais en théories. Ces théories sont des manières de

concevoir l'éducation, non des manières de la pratiquer. Parfois elles

se distinguent des pratiques en usage au point de s'y opposer. La

pédagogie de Rabelais, celle de Rousseau ou de Pestalozzi, sont en

opposition avec l'éducation de leur temps. L'éducation n'est donc que

la matière de la pédagogie. Celle-ci consiste dans une certaine manière

de réfléchir aux choses de l'éducation.

C'est ce qui fait que la pédagogie, au moins dans le passé, est

intermittente, tandis que l'éducation est continue. Il y a des peuples

qui n'ont pas eu de pédagogie proprement dite; elle n'apparaît même

qu'à une époque relativement avancée de l'histoire. On ne la rencontre

en Grèce qu'après l'époque de Périclès, avec Platon, Xénophon,

Aristote. C'est à peine si elle a existé à Rome. Dans les sociétés

chrétiennes, ce n'est guère qu'au seizième siècle qu'elle produit des

œuvres importantes; et l'essor qu'elle prit alors se ralentit au siècle

suivant, pour ne reprendre toute sa vigueur qu'au cours du dix-huitième

siècle. C'est que l'homme ne réfléchit pas toujours, mais seulement

quand il est nécessité à réfléchir, et que les conditions de la

réflexion ne sont pas toujours et partout données.

Ceci posé, il nous faut rechercher quels sont les caractères de la

réflexion pédagogique et de ses produits. Faut-il y voir des doctrines

proprement scientifiques et doit-on dire de la pédagogie qu'elle est

une science, la science de l'éducation? Ou convient-il de lui donner un

autre nom, et lequel? La nature de la méthode pédagogique sera entendue

très différemment, suivant la réponse qu'on donnera à cette question.

I. Que les choses de l'éducation, considérées d'un certain point de

vue, puissent être l'objet d'une discipline qui présente tous les

caractères des autres disciplines scientifiques, c'est, tout d'abord,

ce qu'il est facile de démontrer.

En effet, pour qu'on puisse appeler science un ensemble d'études, il

faut et il suffit qu'elles présentent les caractères suivants:

1° Il faut qu'elles portent sur des faits acquis, réalisés, donnés à

l'observation. Une science, en effet, se définit par son objet; elle

suppose par conséquent que cet objet existe, qu'on peut le désigner du

doigt, en quelque sorte, marquer la place qu'il occupe dans l'ensemble

de la réalité;

2° Il faut que ces faits présentent entre eux une homogénéité

suffisante pour pouvoir être classés dans une même catégorie. S'ils

étaient irréductibles les uns aux autres, il y aurait, non pas une

science, mais autant de sciences différentes que d'espèces distinctes

de choses à étudier. Il arrive bien souvent aux sciences en train de

naître et de se constituer d'embrasser assez confusément une pluralité

d'objets différents; c'est le cas, par exemple, de la géographie, de

l'anthropologie, etc. Mais ce n'est jamais là qu'une phase transitoire

dans le développement des sciences;

3° Enfin, ces faits, la science les étudie pour les connaître, et

seulement pour les connaître, d'une manière absolument désintéressée.

Nous nous servons à dessein de ce mot un peu général et vague

de connaître, sans préciser autrement en quoi peut consister la

connaissance dite scientifique. Peu importe, en effet, que le savant

s'attache à constituer des types plutôt qu'à découvrir des lois,

qu'il se borne à décrire ou bien qu'il cherche à expliquer. La

science commence dès que le savoir, quel qu'il soit, est recherché

pour lui-même. Sans doute, le savant sait bien que ses découvertes

seront vraisemblablement susceptibles d'être utilisées. Il peut même

se faire qu'il dirige de préférence ses recherches sur tel ou tel

point parce qu'il pressent qu'elles seront ainsi plus profitables,

qu'elles permettront de satisfaire à des besoins urgents. Mais en tant

qu'il se livre à l'investigation scientifique, il se désintéresse des

conséquences pratiques. Il dit ce qui est; il constate ce que sont les

choses, et il s'en tient là. Il ne se préoccupe pas de savoir si les

vérités qu'il découvre seront agréables ou déconcertantes; s'il est bon

que les rapports qu'il établit restent ce qu'ils sont, ou s'il vaudrait

mieux qu'ils fussent autrement. Son rôle est d'exprimer le réel, non

de le juger.

Ceci posé, il n'y a pas de raison pour que l'éducation ne devienne pas

l'objet d'une recherche qui satisfasse à toutes ces conditions et qui,

par conséquent, présente tous les caractères d'une science.

En effet, l'éducation, en usage dans une société déterminée et

considérée à un moment déterminé de son évolution, est un ensemble

de pratiques, de manières de faire, de coutumes qui constituent des

faits parfaitement définis et qui ont la même réalité que les autres

faits sociaux. Ce ne sont pas, comme on l'a cru pendant longtemps,

des combinaisons plus ou moins arbitraires et artificielles, qui

ne doivent l'existence qu'à l'influence capricieuse de volontés

toujours contingentes. Elles constituent, au contraire, de véritables

institutions sociales. Il n'est pas d'homme qui puisse faire qu'une

société ait, à un moment donné, un autre système d'éducation que celui

qui est impliqué dans sa structure, de même qu'il est impossible à un

organisme vivant d'avoir d'autres organes et d'autres fonctions que

ceux qui sont impliqués dans sa constitution. Si, à toutes les raisons

qui ont été données à l'appui de cette conception, il est nécessaire

d'en ajouter de nouvelles, il suffit de prendre conscience de la

force impérative avec laquelle ces pratiques s'imposent à nous. Il

est vain de croire que nous élevons nos enfants comme nous voulons.

Nous sommes forcés de suivre les règles qui règnent dans le milieu

social où nous vivons. L'opinion nous les impose, et l'opinion est une

force morale dont le pouvoir contraignant n'est pas moindre que celui

des forces physiques. Des usages auxquels elle prête son autorité

sont par cela même soustraits, dans une large mesure, à l'action des

individus. Nous pouvons bien y contrevenir, mais alors les forces

morales contre lesquelles nous nous insurgeons ainsi réagissent contre

nous, et il est difficile que, en raison de leur supériorité, nous ne

soyons pas vaincus. C'est ainsi que nous pouvons bien nous révolter

contre les forces matérielles dont nous dépendons; nous pouvons

tenter de vivre autrement que ne l'implique la nature de notre milieu

physique; mais, alors, la mort ou la maladie sont la sanction de notre

révolte. De même, nous sommes plongés dans une atmosphère d'idées et

de sentiments collectifs que nous ne pouvons pas modifier à volonté;

et c'est sur des idées et des sentiments de ce genre que reposent les

pratiques éducatives. Elles sont donc des choses distinctes de nous,

puisqu'elles nous résistent, des réalités qui ont par elles-mêmes une

nature définie, acquise, qui s'impose à nous; par conséquent, il peut

y avoir lieu de l'observer, de chercher à la connaître dans le seul

but de la connaître. D'autre part, toutes les pratiques éducatives,

quelles qu'elles puissent être, quelque différence qu'il y ait entre

elles, ont en commun un caractère essentiel: elles résultent toutes

de l'action exercée par une génération sur la génération suivante en

vue d'adapter celle-ci au milieu social dans lequel elle est appelée à

vivre. Elles sont donc toutes des modalités diverses de cette relation

fondamentale. Par conséquent, elles sont des faits d'une même espèce,

elles ressortissent à une même catégorie logique; elles peuvent donc

servir d'objet à une seule et même science, qui serait la science de

l'éducation.

Il n'est pas impossible d'indiquer dès maintenant, dans le seul but de

préciser les idées, quelques-uns des principaux problèmes que cette

science aurait à traiter.

Les pratiques éducatives ne sont pas des faits isolés les uns des

autres; mais, pour une même société, elles sont liées en un même

système dont toutes les parties concourent à une même fin: c'est le

système d'éducation propre à ce pays et à ce temps. Chaque peuple

ale sien, comme il a son système moral, religieux, économique, etc.

Mais, d'un autre côté, des peuples de même espèce, c'est-à-dire des

peuples qui se ressemblent par des caractères essentiels de leur

constitution, doivent pratiquer des systèmes d'éducation comparables

entre eux. Les similitudes que présente leur organisation générale

doivent nécessairement en entraîner d'autres, de même importance, dans

leur organisation éducative. Par conséquent, on peut certainement,

par comparaison, en dégageant les ressemblances et en éliminant

les différences, constituer les types génériques d'éducation qui

correspondent aux différentes espèces de sociétés. Par exemple,

sous le régime de la tribu, l'éducation a pour caractéristique

essentielle qu'elle est diffuse; elle est donnée pour tous les membres

du clan indistinctement. Il n'y a pas de maîtres déterminés, pas de

surveillants spéciaux préposés à la formation de la jeunesse; c'est

tous les anciens, c'est l'ensemble des générations antérieures qui joue

ce rôle. Tout au plus arrive-t-il que, pour certains enseignements

particulièrement fondamentaux, certains anciens sont plus spécialement

désignés. Dans d'autres sociétés, plus avancées, cette diffusion prend

fin, ou, du moins, elle s'atténue. L'éducation se concentre entre les

mains de fonctionnaires spéciaux. Dans l'Inde, en Égypte, ce sont

les prêtres qui sont chargés de cette fonction. L'éducation est un

attribut du pouvoir sacerdotal. Or cette première caractéristique

différentielle en entraîne d'autres. Quand la vie religieuse, au lieu

de rester elle-même complètement diffuse comme elle l'est à l'origine,

se crée un organe spécial chargé de la diriger et de l'administrer,

c'est-à-dire quand il se forme une classe ou une caste sacerdotale, ce

qu'il y a de proprement spéculatif et intellectuel dans la religion

prend un développement jusqu'alors inconnu. C'est dans ces milieux

sacerdotaux que sont apparus les premiers prodromes, les formes

premières et rudimentaires de la science: astronomie, mathématique,

cosmologie. C'est un fait que Comte avait remarqué depuis longtemps

et qui s'explique aisément. Il est tout naturel qu'une organisation

qui a pour effet de concentrer dans un groupe restreint tout ce qui

existe alors de vie spéculative stimule et développe cette dernière.

Par suite, l'éducation ne se borne plus, comme dans le principe, à

inculquer à l'enfant des pratiques, à le dresser à certaines manières

d'agir. Il y a dès lors de la matière pour une certaine instruction. Le

prêtre enseigne les éléments de ces sciences qui sont en train de se

former. Seulement, cette instruction, ces connaissances spéculatives

ne sont pas enseignées pour elles-mêmes, mais en raison des rapports

qu'elles soutiennent avec les croyances religieuses; elles ont un

caractère sacré, elles sont toutes pleines d'éléments proprement

religieux, parce qu'elles se sont formées au sein même de la religion

et en sont inséparables.--Dans d'autres pays, comme dans les cités

grecques et latines, l'éducation reste partagée suivant une proportion,

variable avec les cités, entre l'État et la famille. Point de caste

sacerdotale. C'est l'État qui est préposé à la vie religieuse. Par

suite, comme il n'a pas de besoins spéculatifs, comme il est avant

tout orienté vers l'action et la pratique, c'est en dehors de lui,

par conséquent aussi en dehors de la religion, que la science prend

naissance quand le besoin s'en fait sentir. Les philosophes, les

savants de la Grèce, sont des particuliers et des laïcs. La science

même y a très vite une tendance antireligieuse. Il en résulte, au point

de vue qui nous intéresse, que l'instruction, elle aussi, dès qu'elle

apparaît, a un caractère laïc et privé. Le «grammateus» d'Athènes

est un simple citoyen, sans attaches officielles et sans caractère

religieux.

Il est inutile de multiplier ces exemples, qui n'ont qu'un intérêt

d'illustration. Ils suffisent à montrer comment, en comparant des

sociétés de même espèce, on pourrait constituer des types d'éducation,

de même que l'on constitue des types de famille, d'État ou de religion.

Cette classification n'épuiserait pas, d'ailleurs, les problèmes

scientifiques qui peuvent se poser au sujet de l'éducation; elle

ne fait que fournir les éléments nécessaires pour en résoudre un

autre, plus important. Une fois les types établis, il y aurait à les

expliquer, c'est-à-dire à chercher de quelles conditions dépendent

les propriétés caractéristiques de chacun d'eux, et comment ils sont

sortis les uns des autres. On obtiendrait ainsi les lois qui dominent

l'évolution des systèmes d'éducation. On pourrait apercevoir alors et

dans quel sens l'éducation s'est développée et quelles sont les causes

qui ont déterminé ce développement et qui en rendent compte. Question

toute théorique assurément, mais dont la solution, on l'entrevoit sans

peine, serait féconde en applications pratiques.

Voilà déjà un vaste champ d'études ouvert à la spéculation

scientifique. Et pourtant, il est d'autres problèmes encore qui

pourraient être abordés dans le même esprit. Tout ce que nous venons

de dire se rapporte au passé; de telles recherches auraient pour

résultat de nous faire comprendre de quelle manière se sont constituées

nos institutions pédagogiques. Mais elles peuvent être considérées

sous un autre point de vue. Une fois formées, elles fonctionnent,

et l'on pourrait rechercher de quelle manière elles fonctionnent,

c'est-à-dire quels résultats elles produisent et quelles sont les

conditions qui font varier ces résultats. Pour cela, il faudrait une

bonne statistique scolaire. Il y a dans chaque école une discipline,

un système de peines et de récompenses. Combien il serait intéressant

de savoir, non pas seulement sur la foi d'impressions empiriques, mais

par des observations méthodiques, de quelle façon ce système fonctionne

dans les différentes écoles d'une même localité, dans les différentes

régions, aux différents moments de l'année, aux différents moments de

la journée; quels sont les délits scolaires les plus fréquents; comment

leur proportion varie sur l'ensemble du territoire ou suivant les pays,

comment elle dépend de l'âge de l'enfant, de son état de famille, etc.!

Toutes les questions qui se posent à propos des délits de l'adulte

peuvent se poser ici non moins utilement. Il y a une criminologie

de l'enfant, comme il y a une criminologie de l'homme fait. Et la

discipline n'est pas la seule institution éducative qui pourrait être

étudiée d'après cette méthode. Il n'est pas de méthode pédagogique dont

les effets ne pourraient être mesurés de la même manière, à supposer,

bien entendu, que l'instrument nécessaire pour une telle étude,

c'est-à-dire une bonne statistique, ait été institué.

II. Voilà donc deux groupes de problèmes dont le caractère purement

scientifique ne peut être contesté. Les uns sont relatifs à la genèse,

les autres au fonctionnement des systèmes d'éducation. Dans toutes ces

recherches, il s'agit simplement ou de décrire des choses présentes ou

passées, ou d'en rechercher les causes, ou d'en déterminer les effets.

Elles constituent une science; voilà ce qu'est, ou plutôt voilà ce que

serait la science de l'éducation.

Mais de l'esquisse même que nous venons d'en tracer, il ressort avec

évidence que les théories que l'on appelle pédagogiques sont des

spéculations d'une tout autre sorte. En effet, ni elles ne poursuivent

le même but, ni elles n'emploient les mêmes méthodes. Leur objectif

n'est pas de décrire ou d'expliquer ce qui est ou ce qui a été, mais

de déterminer ce qui doit être. Elles ne sont orientées ni vers le

présent, ni vers le passé, mais vers l'avenir. Elles ne se proposent

pas d'exprimer fidèlement des réalités données, mais d'édicter des

préceptes de conduite. Elles ne nous disent pas: voilà ce qui existe

et quel en est le pourquoi, mais voilà ce qu'il faut faire. Même,

les théoriciens de l'éducation ne parlent généralement des pratiques

traditionnelles du présent et du passé qu'avec un dédain presque

systématique. Ils en signalent surtout les imperfections. Presque tous

les grands pédagogues, Rabelais, Montaigne, Rousseau, Pestalozzi, sont

des esprits révolutionnaires, insurgés contre les usages de leurs

contemporains. Ils ne mentionnent les systèmes anciens ou existants

que pour les condamner, pour déclarer qu'ils sont sans fondement

dans la nature. Ils en font plus ou moins complètement table rase et

entreprennent de construire à la place quelque chose d'entièrement

nouveau.

Si donc on veut s'entendre soi-même, il faut distinguer avec soin deux

sortes de spéculations aussi différentes. La pédagogie est autre chose

que la science de l'éducation. Mais alors qu'est-ce donc? Pour faire un

choix motivé, il ne nous suffit pas de savoir ce qu'elle n'est pas; il

nous faut indiquer en quoi elle consiste.

Dirons-nous que c'est un art? La conclusion paraît s'imposer; car

d'ordinaire on ne voit pas d'intermédiaire entre ces deux extrêmes et

l'on donne le nom d'art à tout produit de la réflexion qui n'est pas

la science. Mais c'est étendre le sens du mot art au point d'y faire

rentrer des choses très différentes.

En effet, on appelle également art l'expérience pratique acquise

par l'instituteur au contact des enfants et dans l'exercice de sa

profession. Or cette expérience est manifestement une chose très

différente des théories du pédagogue. Un fait d'observation courante

rend très sensible cette différence. On peut être un parfait éducateur

et pourtant être tout à fait impropre aux spéculations de la

pédagogie. Le maître habile sait faire ce qu'il faut, sans pouvoir

toujours dire les raisons qui justifient les procédés qu'il emploie;

inversement le pédagogue peut manquer de toute habileté pratique; nous

n'aurions pas confié une classe ni à Rousseau ni à Montaigne. Même de

Pestalozzi, qui pourtant était un homme du métier, on peut dire qu'il

ne devait posséder que très incomplètement l'art de l'éducateur, comme

le prouvent ses échecs répétés. La même confusion se retrouve dans

d'autres domaines. On appelle art le savoir-faire de l'homme d'État,

expert au maniement des affaires publiques. Mais on dit aussi que les

écrits de Platon, d'Aristote, de Rousseau, sont des traités d'art

politique; et il est certain qu'on ne peut y voir des œuvres vraiment

scientifiques, puisqu'elles ont pour objet non d'étudier le réel,

mais de construire un idéal. Et pourtant, il y a un abîme entre les

démarches de l'esprit qu'implique un livre comme le _Contrat social_

et celles que suppose l'administration de l'État; Rousseau eût été

vraisemblablement aussi mauvais ministre que mauvais éducateur. C'est

ainsi encore que les meilleurs théoriciens des choses médicales ne sont

pas, il s'en faut, les meilleurs cliniciens.

Il y a donc intérêt à ne pas désigner par un même mot deux formes

d'activité aussi différentes. Il faut, croyons-nous, réserver le nom

d'art à tout ce qui est pratique pure sans théorie. C'est 'ainsi que

tout le monde s'entend quand on parle de l'art du soldat, de l'art de

l'avocat, de l'art de l'instituteur. Un art est un système de manières

de faire qui sont ajustées à des fins spéciales et qui sont le produit

soit d'une expérience traditionnelle communiquée par l'éducation, soit

de l'expérience personnelle de l'individu. On ne peut les acquérir

qu'en se mettant en rapport avec les choses sur lesquelles doit

s'exercer l'action et en agissant soi-même. Sans doute, il peut se

faire que l'art soit éclairé par la réflexion, mais la réflexion n'en

est pas un élément essentiel, puisqu'il peut exister sans elle. Même il

n'existe pas un seul art où tout soit réfléchi.

Mais entre l'art ainsi défini et la science proprement dite, il y a

place pour une attitude mentale intermédiaire. Au lieu d'agir sur les

choses ou sur les êtres suivant des modes déterminés, on réfléchit

sur les procédés d'action qui sont ainsi employés, en vue non de les

connaître et de les expliquer, mais d'apprécier ce qu'ils valent, s'ils

sont ce qu'ils doivent être, s'il n'est pas utile de les modifier et de

quelle manière, voire même de les remplacer totalement par des procédés

nouveaux. Ces réflexions prennent la forme de théories; ce sont des

combinaisons d'idées, non des combinaisons d'actes, et, par là, elles

se rapprochent de la science. Mais les idées qui sont ainsi combinées

ont pour objet, non d'exprimer la nature des choses données, mais de

diriger l'action. Elles ne sont pas des mouvements, mais sont toutes

proches du mouvement, qu'elles ont pour fonction d'orienter. Si ce

ne sont pas des actions, ce sont, du moins, des programmes d'action,

et, par là, elles se rapprochent de l'art. Telles sont les théories

médicales, politiques, stratégiques, etc. Pour exprimer le caractère

mixte de ces sortes de spéculations, nous proposons de les appeler des

théories pratiques. La pédagogie est une théorie pratique de ce genre.

Elle n'étudie pas scientifiquement les systèmes d'éducation, mais elle

y réfléchit en vue de fournir à l'activité de l'éducateur des idées qui

le dirigent.

III. Mais la pédagogie ainsi entendue est exposée à une objection dont

on ne peut se dissimuler la gravité. Sans doute, dit-on, une théorie

pratique est possible et légitime quand elle peut s'appuyer sur une

science constituée et incontestée dont elle n'est que l'application.

Dans ce cas, en effet, les notions théoriques d'où sont déduites les

conséquences pratiques ont une valeur scientifique qui se communique

aux conclusions qu'on en tire. C'est ainsi que la chimie appliquée est

une théorie pratique qui n'est que la mise en œuvre des théories de

la chimie pure. Mais une théorie pratique ne vaut que ce que valent

les sciences auxquelles elle emprunte ses notions fondamentales. Or,

sur quelles sciences la pédagogie peut-elle s'appuyer? Il devrait

d'abord y avoir la science de l'éducation. Car, pour savoir ce que

l'éducation doit être, il faudrait avant tout savoir quelle en est la

nature, quelles sont les conditions diverses dont elle dépend, les

lois suivant lesquelles elle a évolué dans l'histoire. Mais la science

de l'éducation n'existe guère qu'à l'état de projet. Restent, d'une

part, les autres branches de la sociologie qui pourraient aider la

pédagogie à fixer le but de l'éducation avec l'orientation générale des

méthodes; de l'autre, la psychologie dont les enseignements pourraient

être très utiles pour la détermination, dans le détail, des procédés

pédagogiques. Mais la sociologie est une science à peine naissante;

elle ne compte que bien peu de propositions établies, si tant est qu'il

y en ait. La psychologie elle-même, bien qu'elle se soit constituée

plus tôt que les sciences sociales, est l'objet de toutes sortes de

controverses; il n'est pas de questions psychologiques sur lesquelles

on ne soutienne encore les thèses les plus opposées. Dès lors, que

peuvent valoir des conclusions pratiques qui reposent sur des données

scientifiques à la fois aussi incertaines et aussi incomplètes? Que

peut valoir une spéculation pédagogique qui manque de toutes bases, ou

dont les bases, quand elles ne font pas totalement défaut, manquent à

ce point de solidité?

Éducation et sociologie · 第 5 / 10 段