On voit par ces quelques exemples à quoi se réduirait l'homme, si l'on

en retirait tout ce qu'il tient de la société: il tomberait au rang

de l'animal. S'il a pu dépasser le stade auquel les animaux se sont

arrêtés, c'est d'abord qu'il n'est pas réduit au seul fruit de ses

efforts personnels, mais coopère régulièrement avec ses semblables;

ce qui renforce le rendement de l'activité de chacun. C'est ensuite

et surtout que les produits du travail d'une génération ne sont pas

perdus pour celle qui suit. De ce qu'un animal a pu apprendre au cours

de sort existence individuelle, presque rien ne peut lui survivre.

Au contraire, les résultats de l'expérience humaine se conservent

presque intégralement et jusque dans le détail, grâce aux livres, aux

monuments figurés, aux outils, aux instruments de toute sorte qui

se transmettent de génération en génération, à la tradition orale,

etc. Le sol de la nature se recouvre ainsi d'une riche alluvion qui

va sans cesse en croissant. Au lieu de se dissiper toutes les fois

qu'une génération s'éteint et est remplacée par une autre, la sagesse

humaine s'accumule sans terme, et c'est cette accumulation indéfinie

qui élève l'homme au-dessus de la bête et au-dessus de lui-même.

Mais, tout comme la coopération dont il était d'abord question, cette

accumulation n'est possible que dans et par la société. Car, pour que

le legs de chaque génération puisse être conservé et ajouté aux autres,

il faut qu'il y ait une personnalité morale qui dure par-dessus les

générations qui passent, qui les relie les unes aux autres: c'est la

société. Ainsi, l'antagonisme que l'on a trop souvent admis entre la

société et l'individu ne correspond à rien dans les faits. Bien loin

que ces deux termes s'opposent et ne puissent se développer qu'en sens

inverse l'un de l'autre, ils s'impliquent. L'individu, en voulant la

société, se veut lui-même. L'action qu'elle exerce sur lui, par la voie

de l'éducation notamment, n'a nullement pour objet et pour effet de le

comprimer, de le diminuer, de le dénaturer, mais, au contraire, de le

grandir et d'en faire un être vraiment humain. Sans doute il ne peut

se grandir ainsi qu'en faisant effort. Mais c'est que précisément le

pouvoir de faire volontairement effort est une des caractéristiques

les plus essentielles de l'homme.

4° _Le rôle de l'État en matière d'éducation._

Cette définition de l'éducation permet de résoudre aisément la

question, si controversée, des devoirs et des droits de l'État en

matière d'éducation.

On leur oppose les droits delà famille. L'enfant, dit-on, est d'abord

à ses parents: c'est donc à eux qu'il appartient de diriger, comme ils

l'entendent, son développement intellectuel et moral. L'éducation est

alors conçue comme une chose essentiellement privée et domestique.

Quand on se place à ce point de vue, on tend naturellement à réduire au

minimum possible l'intervention de l'État en la matière. Il devrait,

dit-on, se borner à servir d'auxiliaire et de substitut aux familles.

Quand elles sont hors d'état de s'acquitter de leurs devoirs, il est

naturel qu'il s'en charge. Il est naturel même qu'il leur rende la

tâche le plus facile possible, en mettant à leur disposition des écoles

où elles puissent, si elles le veulent, envoyer leurs enfants. Mais

il doit se renfermer strictement dans ces limites, et s'interdire

toute action positive destinée à imprimer une orientation déterminée à

l'esprit de la jeunesse.

Mais il s'en faut que son rôle doive rester aussi négatif. Si, comme

nous avons essayé de l'établir, l'éducation a, avant tout, une

fonction collective, si elle a pour objet d'adapter l'enfant au milieu

social où il est destiné à vivre, il est impossible que la société

se désintéresse d'une telle opération. Comment pourrait-elle en être

absente, puisqu'elle est le point de repère d'après lequel l'éducation

doit diriger son action? C'est donc à elle qu'il appartient de rappeler

sans cesse au maître quelles sont les idées, les sentiments qu'il

faut imprimer à l'enfant pour le mettre en harmonie avec le milieu

dans lequel il doit vivre. Si elle n'était pas toujours présente et

vigilante pour obliger l'action pédagogique à s'exercer dans un sens

social, celle-ci se mettrait nécessairement au service de croyances

particulières, et la grande âme de la patrie se diviserait et se

résoudrait en une multitude incohérente de petites âmes fragmentaires

en conflit les unes avec les autres. On ne peut pas aller plus

complètement contre le but fondamental de toute éducation. Il faut

choisir: si l'on attache quelque prix à l'existence de la société,--et

nous venons de voir ce qu'elle est pour nous,--il faut que l'éducation

assure entre les citoyens une suffisante communauté d'idées et de

sentiments sans laquelle toute société est impossible; et pour qu'elle

puisse produire ce résultat, encore faut-il qu'elle ne soit pas

abandonnée totalement à l'arbitraire des particuliers.

Du moment que l'éducation est une fonction essentiellement sociale,

l'État ne peut s'en désintéresser. Au contraire, tout ce qui est

éducation doit être, en quelque mesure, soumis à son action. Ce

n'est pas à dire pour cela qu'il doive nécessairement monopoliser

l'enseignement. La question est trop complexe pour qu'il soit possible

de la traiter ainsi en passant: nous entendons la réserver. On peut

croire que les progrès scolaires sont plus faciles et plus prompts là

où une certaine marge est laissée aux initiatives individuelles; car

l'individu est plus volontiers novateur que l'État. Mais de ce que

l'État doive, dans l'intérêt public, laisser s'ouvrir d'autres écoles

que celles dont il a plus directement la responsabilité, il ne suit

pas qu'il doive rester étranger à ce qui s'y passe. Au contraire,

l'éducation qui s'y donne doit y rester soumise à son contrôle. Il

n'est même pas admissible que la fonction d'éducateur puisse être

remplie par quelqu'un qui ne présente pas des garanties spéciales dont

l'État seul peut être juge. Sans doute, les limites dans lesquelles

doit se renfermer son intervention peuvent être assez malaisées à

déterminer une fois pour toutes, mais le principe de l'intervention

ne saurait être contesté. Il n'y a pas d'école qui puisse réclamer le

droit de donner, en toute liberté, une éducation anti-sociale.

Il est toutefois nécessaire de reconnaître que l'état de division où

sont actuellement les esprits, dans notre pays, rend ce devoir de

l'État particulièrement délicat, en même temps, d'ailleurs, que plus

important. Il n'appartient pas, en effet, à l'État de créer cette

communauté d'idées et de sentiments sans laquelle il if y a pas de

société; elle doit se constituer d'elle-même, et il ne peut que la

consacrer, la maintenir, la rendre plus consciente aux particuliers.

Or, il est malheureusement incontestable que, chez nous, cette unité

morale n'est pas, sur tous les points, ce qu'il faudrait qu'elle

fût. Nous sommes partagés entre des conceptions divergentes et même

parfois contradictoires. Il y a dans ces divergences un fait qu'il est

impossible de nier et dont il faut tenir compte. Il ne saurait être

question de reconnaître à la majorité le droit d'imposer ses idées aux

enfants de la minorité. L'école ne saurait être la chose d'un parti,

et le maître manque à ses devoirs quand il use de l'autorité dont il

dispose pour entraîner ses élèves dans l'ornière de ses partis-pris

personnels, si justifiés qu'ils puissent lui paraître. Mais, en dépit

de toutes les dissidences, il y a dès à présent, à la base de notre

civilisation, un certain nombre de principes qui, implicitement ou

explicitement, sont communs à tous, que bien peu, en tous cas, osent

nier ouvertement et en face: respect de la raison, de la science, des

idées et des sentiments qui sont à la base de la morale démocratique.

Le rôle de l'État est de dégager ces principes essentiels, de les faire

enseigner dans ses écoles, de veiller à ce que nulle part on ne les

laisse ignorés des enfants, à ce que partout il en soit parlé avec le

respect qui leur est dû. Il y a, sous ce rapport, une action à exercer

qui sera peut-être d'autant plus efficace qu'elle sera moins agressive

et moins violente et qu'elle saura mieux se contenir dans de sages

limites.

5° _Pouvoir de l'éducation. Les moyens d'action._

Après avoir déterminé le but de l'éducation, il nous faut chercher à

déterminer comment et dans quelle mesure il est possible d'atteindre ce

but, c'est-à-dire comment et dans quelle mesure l'éducation peut être

efficace.

La question a été, de tout temps, très controversée. Pour Fontenelle,

«ni la bonne éducation ne fait le bon caractère, ni la mauvaise ne le

détruit». Au contraire, pour Locke, pour Helvétius, l'éducation est

toute-puissante. D'après ce dernier, «tous les hommes naissent égaux et

avec des aptitudes égales; l'éducation seule fait les différences». La

théorie de Jacotot se rapproche de la précédente.--La solution que l'on

donne au problème dépend de l'idée qu'on se fait de l'importance et de

la nature des prédispositions innées, d'une part; et, de l'autre, de la

puissance des moyens d'action dont dispose l'éducateur.

L'éducation ne fait pas l'homme de rien, comme le croyaient Locke et

Helvétius; elle s'applique à des dispositions qu'elle trouve toutes

faites. D'un autre côté, on peut concéder d'une manière générale

que ces tendances congénitales sont très fortes, très difficiles

à détruire ou à transformer radicalement; car elles dépendent de

conditions organiques sur lesquelles l'éducateur a peu de prise. Par

conséquent, dans la mesure où elles ont un objet défini, où elles

inclinent l'esprit et le caractère à des manières d'agir et de penser

étroitement déterminées, tout l'avenir de l'individu se trouve fixé par

avance, et il ne reste pas beaucoup à faire à l'éducation.

Mais heureusement, une des caractéristiques de l'homme, c'est que les

prédispositions innées sont chez lui très générales et très vagues.

En effet, le type de la prédisposition arrêtée, rigide, invariable,

qui ne laisse guère de place à l'action des causes extérieures, c'est

l'instinct. Or, on peut se demander s'il existe chez l'homme un

seul instinct proprement dit. On parle quelquefois de l'instinct de

conservation; mais l'expression est impropre. Car un instinct c'est un

système de mouvements déterminés, toujours les mêmes, qui, une fois

qu'ils sont déclanchés par la sensation, s'enchaînent automatiquement

les uns aux autres jusqu'à ce qu'ils arrivent à leur terme naturel,

sans que la réflexion ait nulle part à intervenir; or, les mouvements

que nous faisons quand notre vie est en danger n'ont nullement cette

détermination et cette invariabilité automatique. Ils changent suivant

les situations; nous les approprions aux circonstances: c'est donc

qu'ils ne vont pas sans un certain choix conscient, quoique rapide.

Ce qu'on nomme instinct de conservation n'est, en définitive, qu'une

impulsion générale à fuir la mort, sans que les moyens par lesquels

nous cherchons à l'éviter soient prédéterminés une fois pour toutes.

On en peut dire autant de ce qu'on appelle parfois, non moins

inexactement, l'instinct maternel, l'instinct paternel, et même

l'instinct sexuel. Ce sont des poussées dans une direction; mais les

moyens par lesquels ces poussées s'actualisent changent d'un individu à

l'autre, d'une occasion à l'autre. Une large place reste donc réservée

aux tâtonnements, aux accommodations personnelles, et, par conséquent,

à l'action de causes qui ne peuvent faire sentir leur influence

qu'après la naissance. Or, l'éducation est une de ces causes.

On a prétendu, il est vrai, que l'enfant héritait parfois d'une

tendance très forte vers un acte défini, comme le suicide, le vol, le

meurtre, la fraude, etc. Mais ces assertions ne sont nullement d'accord

avec les faits. Quoi qu'on en ait dit, on ne naît pas criminel; encore

moins est-on voué, dès la naissance, à tel ou tel genre de crime;

le paradoxe des criminologistes italiens ne compte plus aujourd'hui

beaucoup de défenseurs. Ce qui est hérité, c'est un certain manque

d'équilibre mental, qui rend l'individu plus réfractaire à une conduite

suivie et disciplinée. Mais un tel tempérament ne prédestine pas plus

un homme à être un criminel qu'un explorateur amoureux d'aventures, un

prophète, un novateur politique, un inventeur, etc. On en peut dire

autant de toutes les aptitudes professionnelles. Comme le remarque

Bain, «le fils d'un grand philologue n'hérite pas d'un seul vocable; le

fils d'un grand voyageur peut, à l'école, être surpassé en géographie

par le fils d'un mineur». Ce que l'enfant reçoit de ses parents, ce

sont des facultés très générales; c'est quelque force d'attention,

une certaine dose de persévérance, un jugement sain, de l'imagination,

etc. Mais chacune de ces facultés peut servir à toute sorte de fins

différentes. Un enfant doué d'une assez vive imagination pourra, selon

les circonstances, selon les influences qui se feront sentir sur lui,

devenir un peintre ou un poète, ou un ingénieur à l'esprit inventif, ou

un hardi financier. L'écart est donc considérable entre les qualités

naturelles et la forme spéciale qu'elles doivent prendre pour être

utilisées dans la vie. C'est dire que l'avenir n'est pas étroitement

prédéterminé par notre constitution congénitale. La Raison en est

facile à comprendre. Les seules formes d'activité qui puissent se

transmettre héréditairement sont celles qui se répètent toujours d'une

manière assez identique pour pouvoir se fixer sous une forme rigide

dans les tissus de l'organisme. Or là vie humaine dépend de conditions

multiples, complexes, et, par conséquent, changeantes; il faut donc

qu'elle-même change et se modifie sans cesse. Par suite, il est

impossible qu'elle se cristallise sous une forme définie et définitive.

Mais seules des dispositions très générales, très vagues, exprimant

les caractères communs à toutes les expériences particulières, peuvent

survivre et passer d'une génération à l'autre.

Dire que les caractères innés sont, pour la plupart, très généraux,

c'est dire qu'ils sont très malléables, très souples, puisqu'ils

peuvent recevoir des déterminations très différentes. Entre les

virtualités indécises qui constituent l'homme au moment où il vient

de naître, et le personnage très défini qu'il doit devenir pour jouer

dans la société un rôle utile, la distance est donc considérable. C'est

celle distance que l'éducation doit faire parcourir à l'enfant. On voit

qu'un vaste champ est ouvert à son action.

Mais, pour exercer cette action, a-t-elle des moyens d'une suffisante

énergie?

Pour donner une idée de ce qui constitue l'action éducative et en

montrer la puissance, un psychologue contemporain, Guyau, l'a comparé à

la suggestion hypnotique; et le rapprochement n'est pas sans fondement.

La suggestion hypnotique suppose, en effet, les deux conditions

suivantes: 1° L'état où se trouve le sujet hypnotisé se caractérise

par son exceptionnelle passivité. L'esprit est presque réduit à l'état

de table rase; une sorte de vide a été réalisé dans la conscience; la

volonté est comme paralysée. Par suite, l'idée suggérée, ne rencontrant

point d'idée contraire, peut s'installer avec un minimum de résistance;

2° Cependant, comme le vide n'est jamais complet, il faut de plus

que l'idée tienne de la suggestion elle-même une puissance d'action

particulière. Pour cela, il est nécessaire que le magnétiseur parle sur

un ton de commandement, avec autorité. Il faut qu'il dise: _Je veux_;

qu'il indique que le refus d'obéir n'est même pas concevable, que

l'acte doit être accompli, que la chose doit être vue telle qu'il la

montre, qu'il ne peut en être autrement. S'il faiblit, on voit le sujet

hésiter, résister, parfois même se refuser à obéir. Si seulement il

entre en discussion, c'en est fait de son pouvoir. Plus la suggestion

va contre le tempérament naturel de l'hypnotisé, plus le ton impératif

sera indispensable.

Or ces deux conditions se trouvent réalisées dans les rapports que

soutient l'éducateur avec l'enfant soumis à son action: 1° L'enfant

est naturellement dans un état de passivité tout à fait comparable à

celui où l'hypnotisé se trouve artificiellement placé. Sa conscience

ne contient encore qu'un petit nombre de représentations capables de

lutter contre celles qui lui sont suggérées; sa volonté est encore

rudimentaire. Aussi est-il très facilement suggestionnable. Pour la

même raison, il est très accessible à la contagion de l'exemple, très

enclin à l'imitation; 2° L'ascendant que le maître a naturellement

sur son élève, par suite de la supériorité de son expérience et de sa

culture, donnera naturellement à son action la puissance efficace qui

lui est nécessaire.

Ce rapprochement montre combien il s'en faut que l'éducateur soit

désarmé; car on sait toute la puissance de la suggestion hypnotique.

Si donc l'action éducative a, même à un moindre degré, une efficacité

analogue, il est permis d'en attendre beaucoup pourvu qu'on sache

s'en servir. Bien loin que nous devions nous décourager de notre

impuissance, nous avons plutôt lieu d'être effrayés par l'étendue de

notre pouvoir. Si maîtres et parents sentaient, d'une manière plus

constante, que rien ne peut se passer devant l'enfant qui ne laisse en

lui quelque trace, que la tournure de son esprit et de son caractère

dépend de ces milliers de petites actions insensibles qui se produisent

à chaque instant et auxquelles nous ne faisons pas attention à cause

de leur insignifiance apparente, comme ils surveilleraient davantage

leur langage et leur conduite! Assurément, l'éducation ne peut arriver

à de grands résultats quand elle procède par à-coups brusques et

intermittents. Comme le dit Herbart, ce n'est pas en admonestant

l'enfant avec véhémence de loin en loin que l'on peut agir fortement

sur lui. Mais quand l'éducation est patiente et continue, quand elle ne

recherche pas les succès immédiats et apparents, mais se poursuit avec

lenteur dans un sens bien déterminé, sans se laisser détourner parles

incidents extérieurs et les circonstances adventices, elle dispose de

tous les moyens nécessaires pour marquer profondément les âmes.

En même temps on voit quel est le ressort essentiel de l'action

éducative. Ce qui fait l'influence du magnétiseur, c'est l'autorité

qu'il tient des circonstances. Par analogie déjà, on peut dire

que l'éducation doit être essentiellement chose d'autorité. Cette

importante proposition peut, d'ailleurs, être établie directement.

En effet, nous avons vu que l'éducation a pour objet de superposer,

à l'être individuel et asocial que nous sommes en naissant, un être

entièrement nouveau. Elle doit nous amener à dépasser notre nature

initiale; c'est à cette condition que l'enfant deviendra un homme. Or,

nous ne pouvons nous élever au-dessus de nous-même que par un effort

plus ou moins pénible. Rien n'est faux et décevant comme la conception

épicurienne de l'éducation, la conception d'un Montaigne, par exemple,

d'après laquelle l'homme peut se former en se jouant et sans autre

aiguillon que l'attrait du plaisir. Si la vie n'a rien de sombre et

s'il est criminel de l'assombrir artificiellement sous le regard de

l'enfant, elle est cependant sérieuse et grave, et l'éducation, qui

prépare à la vie, doit participer de cette gravité. Pour apprendre à

contenir son égoïsme naturel, à se subordonner à des fins plus hautes,

à soumettre ses désirs à l'empire de sa volonté, à les renfermer

dans de justes bornes, il faut que l'enfant exerce sur lui-même une

forte contention. Or, nous ne nous contraignons, nous ne nous faisons

violence que pour l'une ou l'autre des deux raisons suivantes: c'est

parce qu'il le faut d'une nécessité physique, ou parce que nous le

devons moralement. Mais l'enfant ne peut pas sentir la nécessité qui

nous impose physiquement ces efforts, car il n'est pas immédiatement en

contact avec les dures réalités de la vie qui rendent cette attitude

indispensable. Il n'est pas encore engagé dans la lutte; quoi qu'en

ait dit Spencer, nous ne pouvons pas le laisser exposé aux trop rudes

réactions des choses. Il faut déjà qu'il soit, en grande partie, formé

quand il les abordera pour de bon. Ce n'est donc pas sur leur pression

que l'on peut compter pour le déterminer à tendre sa volonté et à

acquérir sur lui-même la maîtrise nécessaire.

Reste le devoir. Le sentiment du devoir, voilà, en effet, quel est,

pour l'enfant et même pour l'adulte, le stimulant par excellence de

l'effort. L'amour-propre lui-même le suppose. Car, pour être sensible,

comme il convient, aux punitions et aux récompenses, il faut déjà

avoir conscience de sa dignité et, par conséquent, de son devoir.

Mais l'enfant ne peut connaître le devoir que par ses maîtres ou ses

parents; il ne peut savoir ce que c'est que par la manière dont ils

le lui révèlent, par leur langage et par leur conduite. Il faut donc

qu'ils soient, pour lui, le devoir incarné et personnifié. C'est dire

que l'autorité morale est la qualité maîtresse de l'éducateur. Car

c'est par l'autorité qui est en lui que le devoir est le devoir. Ce

qu'il a de tout à fait _sui generis_, c'est le ton impératif dont il

parle aux consciences, le respect qu'il inspire aux volontés et qui les

fait s'incliner dès qu'il a prononcé. Par suite, il est indispensable

qu'une impression du même genre se dégage de la personne du maître.

Il n'est pas nécessaire de montrer que l'autorité ainsi entendue n'a

rien de violent ni de compressif: elle consiste tout entière dans un

certain ascendant moral. Elle suppose réalisées chez le maître deux

conditions principales. Il faut d'abord qu'il ait de la volonté.

Car l'autorité implique la confiance, et l'enfant ne peut donner sa

confiance à quelqu'un qu'il voit hésiter, tergiverser, revenir sur ses

décisions. Mais cette première condition n'est pas la plus essentielle.

Ce qui importe avant tout, c'est que l'autorité dont il doit donner le

sentiment, le maître la sente réellement en lui. Elle constitue une

force qu'il ne peut manifester que s'il la possède effectivement. Or

d'où peut-elle lui venir? Serait-ce du pouvoir matériel dont il est

armé, du droit qu'il a de punir et de récompenser? Mais la crainte

du châtiment est tout autre chose que le respect de l'autorité. Elle

n'a de valeur morale que si le châtiment est reconnu comme juste

par celui-là même qui le subit: ce qui implique que l'autorité qui

punit est déjà reconnue comme légitime. Ce qui est en question. Ce

n'est pas du dehors que le maître peut tenir son autorité, c'est de

lui-même; elle ne peut lui venir que d'une foi intérieure. Il faut

qu'il croie, non en lui, sans doute, non aux qualités supérieures de

son intelligence ou de son cœur, mais à sa tâche et à la grandeur de

sa tâche. Ce qui fait l'autorité dont se colore si aisément la parole

du prêtre, c'est la haute idée qu'il a de sa mission; car il parle au

nom d'un dieu dont il se croit, dont il se sent plus proche que la

foule des profanes. Le maître laïc peut et doit avoir quelque chose

de ce sentiment. Lui aussi, il est l'organe d'une grande personne

morale qui le dépasse: c'est la société. De même que le prêtre est

l'interprète de son dieu, lui, il est l'interprète des grandes idées

morales de son temps et de son pays. Qu'il soit attaché à ces idées,

qu'il en sente toute la grandeur, et l'autorité qui est en elles et

dont il a conscience ne peut manquer de se communiquer à sa personne

et à tout ce qui en émane. Dans une autorité qui découle d'une source

aussi impersonnelle, il ne saurait entrer ni orgueil, ni vanité, ni

pédanterie. Elle est faite tout entière du respect qu'il a de ses

fonctions et, si l'on peut ainsi parler, de son ministère. C'est

ce respect qui, par le canal de la parole, du geste, passe de sa

conscience dans la conscience de l'enfant.

On a quelquefois opposé la liberté et l'autorité, comme si ces deux

facteurs de l'éducation se contredisaient et se limitaient l'un

l'autre. Mais cette opposition est factice. En réalité, ces deux termes

s'impliquent loin de s'exclure. La liberté est fille de l'autorité

bien entendue. Car être libre, ce n'est pas faire ce qui plaît; c'est

être maître de soi, c'est savoir agir par raison et faire son devoir.

Or c'est justement à doter l'enfant de cette maîtrise de soi que

l'autorité du maître doit être employée. L'autorité du maître n'est

qu'un aspect de l'autorité du devoir et de la raison. L'enfant doit

donc être exercé à la reconnaître dans la parole de l'éducateur et à

en subir l'ascendant; c'est à cette condition qu'il saura plus tard la

retrouver dans sa conscience et y déférer.

II

NATURE ET MÉTHODE DE LA PÉDAGOGIE

On a souvent confondu les deux mots d'éducation et de pédagogie, qui

demandent pourtant à être soigneusement distingués.

L'éducation, c'est l'action exercée sur les enfants par les parents

et les maîtres. Cette action est de tous les instants, et elle est

générale. Il n'y a pas de période dans la vie sociale, il n'y a

même, pour ainsi dire, pas de moment dans la journée où les jeunes

générations ne soient pas en contact avec leurs aînés, et où, par

suite, elles ne reçoivent de ces derniers l'influence éducatrice. Car

cette influence ne se fait pas seulement sentir aux instants très

courts où parents ou maîtres communiquent consciemment, et par la voie

d'un enseignement proprement dit, les résultats de leur expérience à

ceux qui viennent après eux. Il y a une éducation inconsciente qui ne

cesse jamais. Par notre exemple, par les paroles que nous prononçons,

par les actes que nous accomplissons, nous façonnons d'une manière

continue l'âme de nos enfants.

Éducation et sociologie · 第 4 / 10 段