Or, les coutumes et les idées qui déterminent ce type, ce n'est pas

nous, individuellement, qui les avons faites. Elles sont le produit

de la vie en commun et elles en expriment les nécessités. Elles sont

même, en majeure partie, l'œuvre des générations antérieures. Tout le

passé de l'humanité a contribué à faire cet ensemble de maximes qui

dirigent l'éducation d'aujourd'hui; toute notre histoire y a laissé

des traces et même l'histoire des peuples qui nous ont précédés. C'est

ainsi que les organismes supérieurs portent en eux comme l'écho de

toute révolution biologique dont ils sont l'aboutissement. Lorsqu'on

étudie historiquement la manière dont se sont formés et développés les

systèmes d'éducation, on s'aperçoit qu'ils dépendent de la religion,

de l'organisation politique, du degré de développement des sciences,

de l'état de l'industrie, etc. Si on les détache de toutes ces causes

historiques, ils deviennent incompréhensibles. Comment, dès lors,

l'individu peut-il prétendre à reconstruire, par le seul effort de sa

réflexion privée, ce qui n'est pas une œuvre de la pensée individuelle?

Il n'est pas en face d'une table rase sur laquelle il petit édifier

ce qu'il veut, mais de réalités existantes qu'il ne peut ni créer, ni

détruire, ni transformer à volonté. Il ne peut agir sur elles que dans

la mesure où il a appris à les connaître, où il sait quelle est leur

nature et les conditions dont elles dépendent; et il ne peut arriver

à le savoir que s'il se met à leur école, que s'il commence par les

observer, comme le physicien observe la matière brute et le biologiste

les corps vivants.

Comment, d'ailleurs, procéder autrement? Quand on veut déterminer par

la seule dialectique ce que doit être l'éducation, il faut commencer

par poser quelles fins elle doit avoir. Mais qu'est-ce qui nous permet

de dire que l'éducation a telles fins plutôt que telles autres? Nous ne

savons pas a priori quelle est la fonction de la respiration ou de la

circulation chez l'être vivant. Par quel privilège serions-nous mieux

renseignés en ce qui concerne la fonction éducative? On répondra que,

de toute évidence, elle a pour objet d'élever les enfants. Mais c'est

poser le problème dans des termes à peine différents; ce n'est pas le

résoudre. Il faudrait dire en quoi consiste cet élevage, à quoi il

tend, à quelles nécessités humaines il répond. Or, on ne peut répondre

à ces questions qu'en commençant par observer en quoi il a consisté, à

quelles nécessités il a répondu dans le passé. Ainsi, ne serait-ce que

pour constituer la notion préliminaire de l'éducation, pour déterminer

la chose que l'on dénomme ainsi, l'observation historique apparaît

comme indispensable.

2° _Définition de l'éducation._

Pour définir l'éducation, il nous faut donc considérer les systèmes

éducatifs qui existent ou qui ont existé, les rapprocher, dégager

les caractères qui leur sont communs. La réunion de ces caractères

constituera la définition que nous cherchons.

Nous avons déjà déterminé, chemin faisant, deux éléments. Pour qu'il y

ait éducation, il faut qu'il y ait en présence une génération d'adultes

et une génération de jeunes, et une action exercée par les premiers sur

les seconds. Il nous reste à définir la nature de cette action.

Il n'est, pour ainsi dire, pas de société où le système d'éducation ne

présente un double aspect: il est, à la fois, un et multiple.

Il est multiple. En effet, en un sens, on peut dire qu'il y a autant

de sortes différentes d'éducation qu'il y a de milieux différents

dans cette société. Celle-ci est-elle formée de castes? L'éducation

varie d'une caste à l'autre; celle des patriciens n'était pas celle

des plébéiens; celle du Brahmane n'était pas celle du Çudra. De même,

au moyen âge, quel écart entre la culture que recevait le jeune page,

instruit dans tous les arts de la chevalerie, et celle du vilain

qui s'en allait apprendre à l'école de sa paroisse quelques maigres

éléments de comput, de chant et de grammaire! Aujourd'hui encore,

ne voyons-nous pas l'éducation varier avec les classes sociales, ou

même avec les habitats? Celle de la ville n'est pas celle de la

campagne, celle du bourgeois n'est pas celle de l'ouvrier. On dira

que cette organisation n'est pas moralement justifiable, qu'on ne

peut y voir qu'une survivance destinée à disparaître? La thèse est

aisée à défendre. Il est évident que l'éducation de nos enfants ne

devrait pas dépendre du hasard qui les fait naître ici ou là, de tels

parents plutôt que de tels autres. Mais alors même que la conscience

morale de notre temps aurait reçu sur ce point la satisfaction qu'elle

attend, l'éducation ne deviendrait pas pour cela plus uniforme. Alors

même que la carrière de chaque enfant ne serait plus, en grande

partie, prédéterminée par une aveugle hérédité, la diversité morale

des professions ne laisserait pas d'entraîner à sa suite une grande

diversité pédagogique. Chaque profession, en effet, constitue un

milieu _sui generis_ qui réclame des aptitudes particulières et des

connaissances spéciales, où règnent certaines idées, certains usages,

de certaines manières de voir les choses; et comme l'enfant doit être

préparé en vue de la fonction qu'il sera appelé à remplir, l'éducation,

à partir d'un certain âge, ne peut plus rester la même pour tous les

sujets auxquels elle s'applique. C'est pourquoi nous la voyons, dans

tous les pays civilisés, qui tend de plus en plus à se diversifier

et à se spécialiser; et cette spécialisation devient tous les jours

plus précoce. L'hétérogénéité qui se produit ainsi ne repose pas,

comme celle dont nous constations tout à l'heure l'existence, sur

d'injustes inégalités; mais elle n'est pas moindre. Pour trouver une

éducation absolument homogène et égalitaire, il faudrait remonter

jusqu'aux sociétés préhistoriques au sein desquelles il n'existe aucune

différenciation; et encore ces sortes de sociétés ne représentent-elles

guère qu'un moment logique dans l'histoire de l'humanité.

Mais, quelle que soit l'importance de ces éducations spéciales,

elles ne sont pas toute l'éducation. On peut même dire qu'elles ne

se suffisent pas à elles-mêmes; partout où on les observe, elles

ne divergent les unes des autres qu'à partir d'un certain point en

deçà duquel elles se confondent. Elles reposent toutes sur une base

commune. Il n'y a pas de peuple où il n'existe un certain nombre

d'idées, de sentiments et de pratiques que l'éducation doit inculquer

à tous les enfants indistinctement, à quelque catégorie sociale qu'ils

appartiennent. Là même où la société est divisée en castes fermées

les unes aux autres, il y a toujours une religion commune à tous,

et, par suite, les principes de la culture religieuse, qui est alors

fondamentale, sont les mêmes dans toute l'étendue de la population. Si

chaque caste, chaque famille a ses dieux spéciaux, il y a des divinités

générales qui sont reconnues de tout le monde et que tous les enfants

apprennent à adorer. Et comme ces divinités incarnent et personnifient

certains sentiments, certaines manières de concevoir le monde et la

vie, on ne peut être initié à leur culte sans contracter, du même coup,

toutes sortes d'habitudes mentales qui dépassent la sphère de la vie

purement religieuse. De même, au moyen âge, serfs, vilains, bourgeois

et nobles recevaient également une même éducation chrétienne. S'il en

est ainsi de sociétés où la diversité intellectuelle et morale atteint

ce degré de contraste, à combien plus forte raison en est-il de même

des peuples plus avancés où les classes, tout en restant distinctes,

sont pourtant séparées par un abîme moins profond! Là où ces éléments

communs de toute éducation ne s'expriment pas sous forme de symboles

religieux, ils ne laissent pas cependant d'exister. Au cours de notre

histoire, il s'est constitué tout un ensemble d'idées sur la nature

humaine, sur l'importance respective de nos différentes facultés, sur

le droit et sur le devoir, sur la société, sur l'individu, sur le

progrès, sur la science, sur l'art, etc., qui sont à la base même de

notre esprit national; toute éducation, celle du riche comme celle

du pauvre, celle qui conduit aux carrières libérales comme celle qui

prépare aux fonctions industrielles, a pour objet de les fixer dans les

consciences.

Il résulte de ces faits que chaque société se fait un certain idéal

de l'homme, de ce qu'il doit être tant au point de vue intellectuel

que physique et moral; que cet idéal est, dans une certaine mesure,

le même pour tous les citoyens; qu'à partir d'un certain point il

se différencie suivant les milieux particuliers que toute société

comprend dans son sein. C'est cet idéal, à la fois un et divers, qui

est le pôle de l'éducation. Elle a donc pour fonction de susciter

chez l'enfant: 1° un certain nombre d'états physiques et mentaux que

la société à laquelle il appartient considère comme ne devant être

absents d'aucun de ses membres; 2°certains états physiques et mentaux

que le groupe social particulier (caste, classe, famille, profession)

considère également comme devant se retrouver chez tous ceux qui

le forment. Ainsi, c'est la société, dans son ensemble, et chaque

milieu social particulier, qui déterminent cet idéal que l'éducation

réalise. La société ne peut vivre que s'il existe entre ses membres

une suffisante homogénéité: l'éducation perpétue et renforce cette

homogénéité en fixant d'avance dans l'âme de l'enfant les similitudes

essentielles que réclame la vie collective. Mais, d'un autre côté,

sans une certaine diversité, toute coopération serait impossible:

l'éducation assure la persistance de cette diversité nécessaire en

se diversifiant elle-même et en se spécialisant. Si la société est

arrivée à ce degré de développement où les anciennes divisions en

castes et en classes ne peuvent plus se maintenir, elle prescrira

une éducation plus une à sa base. Si, au même moment, le travail est

plus divisé, elle provoquera chez les enfants, sur un premier fonds

d'idées et de sentiments communs, une plus riche diversité d'aptitudes

professionnelles. Si elle vit en état de guerre avec les sociétés

ambiantes, elle s'efforce de former les esprits sur un modèle

fortement national; si la concurrence internationale prend une forme

plus pacifique, le type qu'elle cherche à réaliser est plus général et

plus humain. L'éducation n'est donc pour elle que le moyen par lequel

elle prépare dans le cœur des enfants les conditions essentielles de sa

propre existence. Nous verrons plus loin comment l'individu lui-même a

intérêt à se soumettre à ces exigences.

Nous arrivons donc à la formule suivante: L'_éducation est l'action

exercée par les générations adultes sur celles qui ne sont pas

encore mûres pour la vie sociale. Elle a pour objet de susciter et

de développer chez l'enfant un certain nombre d'états physiques,

intellectuels et moraux que réclament de lui et la société politique

dans son ensemble et le milieu spécial auquel il est particulièrement

destiné._

3° _Conséquence de la définition précédente: caractère social de

l'éducation._

Il résulte de la définition qui précède que l'éducation consiste en

une socialisation méthodique de la jeune génération. En chacun de

nous, peut-on dire, il existe deux êtres qui, pour être inséparables

autrement que par abstraction, ne laissent pas d'être distincts.

L'un est fait de tous les états mentaux qui ne se rapportent qu'à

nous-même et aux événements de notre vie personnelle: c'est ce qu'on

pourrait appeler l'être individuel. L'autre est un système d'idées,

de sentiments et d'habitudes qui expriment en nous, non pas notre

personnalité, mais le groupe ou les groupes différents dont nous

faisons partie; telles sont les croyances religieuses, les croyances et

les pratiques morales, les traditions nationales ou professionnelles,

les opinions collectives de toute sorte. Leur ensemble forme l'être

social. Constituer cet être en chacun de nous, telle est la fin de

l'éducation.

C'est par là, d'ailleurs, que se montre le mieux l'importance de son

rôle et la fécondité de son action. En effet, non seulement cet être

social n'est pas donné tout fait dans la constitution primitive de

l'homme; mais il n'en est pas résulté par un développement spontané.

Spontanément, l'homme n'était pas enclin à se soumettre à une autorité

politique, à respecter une discipline morale, à se dévouer et à se

sacrifier. Il n'y avait rien dans notre nature congénitale qui nous

prédisposât nécessairement à devenir les serviteurs de divinités,

emblèmes symboliques de la société, à leur rendre un culte, à nous

priver pour leur faire honneur. C'est la société elle-même qui, à

mesure qu'elle s'est formée et consolidée, a tiré de son propre sein

ces grandes forces morales devant lesquelles l'homme a senti son

infériorité. Or, si l'on fait abstraction des vagues et incertaines

tendances qui peuvent être dues à l'hérédité, l'enfant, en entrant

dans la vie, n'y apporte que sa nature d'individu. La société se

trouve donc, à chaque génération nouvelle, en présence d'une table

presque rase sur laquelle il lui faut construire à nouveaux frais. Il

faut que, par les voies les plus rapides, à l'être égoïste et asocial

qui vient de naître, elle en surajoute un autre, capable de mener une

vie morale et sociale. Voilà quelle est l'œuvre de l'éducation, et

l'on en aperçoit toute la grandeur. Elle ne se borne pas à développer

l'organisme individuel dans le sens marqué par sa nature, à rendre

apparentes des puissances cachées qui ne demandaient qu'à se révéler.

Elle crée dans l'homme un être nouveau.

Cette vertu créatrice est, d'ailleurs, un privilège spécial de

l'éducation humaine. Tout autre est celle que reçoivent les animaux,

si l'on peut appeler de ce nom l'entraînement progressif auquel ils

sont soumis de la part de leurs parents. Elle peut bien presser le

développement de certains instincts qui sommeillent dans l'animal,

mais elle ne l'initie pas à une vie nouvelle. Elle facilite le jeu des

fonctions naturelles, mais elle ne crée rien. Instruit par sa mère, le

petit sait plus vite voler ou faire son nid; mais il n'apprend presque

rien qu'il n'eût pu découvrir par son expérience personnelle. C'est

que les animaux ou vivent en dehors de tout état social ou forment

des sociétés assez simples, qui fonctionnent grâce à des mécanismes

instinctifs que chaque individu porte en soi, tout constitués, dès

sa naissance. L'éducation ne peut donc rien ajouter d'essentiel à la

nature, puisque celle-ci suffit à tout, à la vie du groupe comme à

celle de l'individu. Au contraire, chez l'homme, les aptitudes de

toute sorte que suppose la vie sociale sont beaucoup trop complexes

pour pouvoir s'incarner, en quelque sorte, dans nos tissus et se

matérialiser sous la forme de prédispositions organiques. Il s'ensuit

qu'elles ne peuvent se transmettre d'une génération à l'autre par la

voie de l'hérédité. C'est par l'éducation que se fait la transmission.

Cependant, dira-t-on, si l'on peut concevoir, en effet, que les

qualités proprement morales, parce qu'elles imposent à l'individu

des privations, parce qu'elles gênent ses mouvements naturels, ne

peuvent être suscitées en nous que sous une action venue du dehors,

n'y en a-t-il pas d'autres que tout homme est intéressé à acquérir

et recherche spontanément? Telles sont les qualités diverses de

l'intelligence qui lui permettent de mieux approprier sa conduite

à la nature des choses. Telles sont aussi les qualités physiques,

et tout ce qui contribue à la vigueur et à la santé de l'organisme.

Pour celles-là, tout au moins, il semble que l'éducation, en les

développant, ne fasse qu'aller au-devant du développement même de la

nature, que mener l'individu à un état de perfection relative vers

laquelle il tend de lui-même, bien qu'il puisse y atteindre plus

rapidement grâce au concours de la société.

Mais ce qui montre bien, malgré les apparences, qu'ici comme ailleurs

l'éducation répond avant tout à des nécessités sociales, c'est qu'il

est des sociétés où ces qualités n'ont pas été cultivées du tout,

et qu'en tout cas elles ont été entendues très différemment selon

les sociétés. Il s'en faut que les avantages d'une solide culture

intellectuelle aient été reconnus par tous les peuples. La science,

l'esprit critique, que nous mettons aujourd'hui si haut, ont été

pendant longtemps tenus en suspicion. Ne connaissons-nous pas une

grande doctrine qui proclame heureux les pauvres d'esprit? Il faut

se garder de croire que cette indifférence pour le savoir ait été

artificiellement imposée aux hommes en violation de leur nature. Ils

n'ont pas par eux-mêmes l'appétit instinctif de science qu'on leur a

souvent et arbitrairement prêté. Ils ne désirent la science que dans la

mesure où l'expérience leur a appris qu'ils ne peuvent pas s'en passer.

Or, pour ce qui concerne l'aménagement de leur vie individuelle, ils

n'en avaient que faire. Comme le disait déjà Rousseau, pour satisfaire

les nécessités vitales, la sensation, l'expérience et l'instinct

pouvaient suffire comme ils suffisent à l'animal. Si l'homme n'avait

connu d'autres besoins que ceux, très simples, qui ont leurs racines

dans sa constitution individuelle, il ne se serait pas mis en quête de

la science, d'autant plus qu'elle n'a pas été acquise sans laborieux et

douloureux efforts. Il n'a connu la soif du savoir que quand la société

l'a éveillée en lui, et la société ne l'a éveillée que quand elle-même

en a senti le besoin. Ce moment arriva quand la vie sociale, sous

toutes ses formes, fut devenue trop complexe pour pouvoir fonctionner

autrement que grâce au concours de la pensée réfléchie, c'est-à-dire

de la pensée éclairée par la science. Alors la culture scientifique

devint indispensable, et c'est pourquoi la société la réclame de ses

membres et la leur impose comme un devoir. Mais, à l'origine, tant que

l'organisation sociale est très simple, très peu variée, toujours égale

à elle-même, l'aveugle tradition suffit, comme l'instinct à l'animal.

Dès lors, la pensée et le libre examen sont inutiles et même dangereux,

puisqu'ils ne peuvent que menacer la tradition. C'est pourquoi ils sont

proscrits.

Il n'en est pas autrement des qualités physiques. Que l'état du milieu

social incline la conscience publique vers l'ascétisme, et l'éducation

physique sera rejetée au second plan. C'est un peu ce qui s'est produit

dans les écoles du moyen âge; et cet ascétisme était nécessaire, car

la seule manière de s'adapter à la rudesse de ces temps difficiles

était de l'aimer. De même, suivant le courant de l'opinion, cette même

éducation sera entendue dans les sens les plus différents. À Sparte,

elle avait surtout pour objet d'endurcir les membres à la fatigue;

à Athènes, elle était un moyen de faire des corps beaux à la vue;

au temps de la chevalerie, on lui demandait de former des guerriers

agiles et souples; de nos jours, elle n'a plus qu'un but hygiénique,

et se préoccupe surtout de contenir les dangereux effets d'une culture

intellectuelle trop intense. Ainsi, même les qualités qui paraissent,

au premier abord, si spontanément désirables, l'individu ne les

recherche que quand la société l'y invite, et il les recherche de la

façon qu'elle lui prescrit.

Nous sommes ainsi en mesure de répondre à une question que soulevait

tout ce qui précède. Tandis que nous montrions la société façonnant,

suivant ses besoins, les individus, il pouvait sembler que ceux-ci

subissaient de ce fait une insupportable tyrannie. Mais, en réalité,

ils sont eux-mêmes intéressés à cette soumission; car l'être nouveau

que l'action collective, par la voie de l'éducation, édifie ainsi en

chacun de nous, représente ce qu'il y a de meilleur en nous, ce qu'il y

a en nous de proprement humain. L'homme, en effet, n'est un homme que

parce qu'il vit en société. Il est difficile, au cours d'un article,

de démontrer avec rigueur une proposition aussi générale et aussi

importante, et qui résume les travaux de la sociologie contemporaine.

Mais, d'abord, on peut dire qu'elle est de moins en moins contestée. De

plus, il n'est pas impossible de rappeler sommairement les faits les

plus essentiels qui la justifient.

Tout d'abord, s'il est aujourd'hui un fait historiquement établi, c'est

que la morale est étroitement en rapports avec la nature des sociétés,

puisque, comme nous l'avons montré chemin faisant, elle change quand

les sociétés changent. C'est donc qu'elle résulte de la vie en commun.

C'est la société, en effet, qui nous tire hors de nous-même, qui nous

oblige à compter avec d'autres intérêts que les nôtres, c'est elle qui

nous a appris à dominer nos passions, nos instincts, à leur faire

la loi, à nous gêner, à nous priver, à nous sacrifier, à subordonner

nos fins personnelles à des fins plus hautes. Tout le système de

représentation qui entretient en nous l'idée et le sentiment de la

règle, de la discipline, tant interne qu'externe, c'est la société qui

l'a institué dans nos consciences. C'est ainsi que nous avons acquis

cette puissance de nous résister à nous-même, cette maîtrise sur nos

penchants qui est un des traits distinctifs de la physionomie humaine

et qui est d'autant plus développée que nous sommes plus pleinement des

hommes.

Nous ne devons pas moins à la société au point de vue intellectuel.

C'est la science qui élabore les notions cardinales qui dominent notre

pensée: notions de cause, de lois, d'espace, de nombre, notions des

corps, de la vie, de la conscience, de la société, etc. Toutes ces

idées fondamentales sont perpétuellement en évolution: c'est qu'elles

sont le résumé, la résultante de tout le travail scientifique, loin

qu'elles en soient le point de départ comme le croyait Pestalozzi. Nous

ne nous représentons pas l'homme, la nature, les causes, l'espace même,

comme on se les représentait au moyen âge; c'est que nos connaissances

et nos méthodes scientifiques ne sont plus les mêmes. Or la science

est une œuvre collective, puisqu'elle suppose une vaste coopération

de tous les savants non seulement d'un même temps, mais de toutes les

époques successives de l'histoire.--Avant que les sciences ne fussent

constituées, la religion remplissait le même office; car toute

mythologie consiste en une représentation, déjà très élaborée, de

l'homme et de l'univers. La science, d'ailleurs, a été l'héritière de

la religion. Or une religion est une institution sociale.--En apprenant

une langue, nous apprenons tout un système d'idées, distinguées et

classées, et nous héritons de tout le travail d'où sont sorties ces

classifications qui résument des siècles d'expériences. Il y a plus:

sans le langage, nous n'aurions pour ainsi dire pas d'idées générales;

car c'est le mot qui, en les fixant, donne aux concepts une consistance

suffisante pour qu'ils puissent être maniés commodément par l'esprit.

C'est donc le langage qui nous a permis de nous élever au-dessus de la

pure sensation; et il n'est pas nécessaire de démontrer que le langage

est, au premier chef, une chose sociale.

Éducation et sociologie · 第 3 / 10 段