On peut dire que, jusqu'à nos jours, l'enseignement grammatical et

littéraire est le seul qui ait eu pleinement conscience de son rôle

logique: il apprend _pour former_; les connaissances qu'il transmet

sont volontairement utilisées à la constitution de l'entendement. Dans

quelque mesure, l'enseignement mathématique s'assigne le même rôle: ici

déjà, pourtant, la fonction éducative, créatrice des connaissances est

souvent perdue de vue, et les connaissances appréciées en elles-mêmes.

On le voit, la didactique de Durkheim s'apparente, en la renouvelant,

à celle de Herbart. Mise à sa place dans l'histoire des doctrines

pédagogiques, elle paraît trancher le conflit du _formalisme_ et de son

contraire, l'opposition du savoir et de la culture. Elle fournit le

principe qui permettra seul de résoudre les difficultés où se débattent

nos enseignements primaire et secondaire, pris entre les aspirations

encyclopédiques et le juste sentiment des dangers qu'elles font naître.

Chacune des disciplines fondamentales implique une philosophie latente,

c'est-à-dire un système de notions cardinales, qui résument les

caractères les plus généraux des choses, telles que nous les concevons,

et qui commandent leur interprétation. C'est cette philosophie,

fruit du travail accumulé des générations, qu'il faut transmettre à

l'enfant, parce qu'elle constitue l'ossature même de l'intelligence.

_Philosophique_ et _élémentaire_ ne sont pas des termes qui s'excluent.

Bien au contraire: l'enseignement le plus élémentaire doit être le plus

philosophique. Mais il va de soi que ce qu'on appelle ici philosophie

ne doit pas être exposé sous forme abstraite. Elle doit se dégager de

l'enseignement le plus familier, sans jamais se formuler. Mais, pour

s'en dégager ainsi, il faut d'abord qu'elle l'inspire.

V

L'éducation intellectuelle élémentaire ressortit à deux types,

l'enseignement primaire pour la masse, l'enseignement secondaire pour

l'élite. C'est l'éducation de l'élite qui soulève, dans la France

contemporaine, les problèmes les plus embarrassants. Depuis plus

d'un siècle, notre enseignement secondaire traverse une crise, dont

l'issue est encore incertaine. On peut parler, sans exagération, de la

question sociale de l'enseignement secondaire. Quelle est exactement sa

nature, et quel est son rôle? Quelles causes ont déterminé la crise,

en quoi consiste-t-elle au juste, comment peut-on prévoir qu'elle se

dénouera? C'est à traiter ces questions que Durkheim a consacré un de

ses plus beaux cours, sur l'_Évolution et le Rôle de l'Enseignement

secondaire en France_: cours qu'il a professé plusieurs fois et dont il

a laissé deux rédactions achevées. Il l'avait entrepris à la demande

du recteur Liard, quand celui-ci voulut organiser, pour la première

fois, un enseignement pédagogique à l'usage des futurs professeurs

de renseignement secondaire. Destiné aux candidats à toutes les

agrégations, tant scientifiques que littéraires, il avait pour but,

dans la pensée de Durkheim, d'éveiller, en même temps, chez tous, le

sentiment de la tache commune: sentiment indispensable, si l'on veut

que des disciplines diverses concourent à un enseignement qui, comme

l'esprit qu'il forme, doit avoir son unité. Il est vraisemblable que

les futurs professeurs de l'enseignement secondaire sentiront un jour,

d'eux-mêmes, le besoin de réfléchir méthodiquement, sous la direction

d'un maître, à la nature et à la fonction propres de l'institution

qu'ils ont à faire vivre. Et ce jour-là, le cours de Durkheim

apparaîtra comme le guide le plus sûr pour cette réflexion. Son auteur

estimait insuffisantes, sur plusieurs points, les recherches qu'il

avait entreprises, la documentation sur laquelle il s'était appuyé.

Qu'on n'oublie pas, avant de juger l'œuvre, qu'il n'a guère consacré,

à ce sujet immense, qu'une ou deux années de travail. Tel quel, ce

cours est un modèle incomparable de ce que peut donner l'application,

aux choses de l'éducation, de la méthode sociologique. C'est le seul

exemple achevé qu'ait pu laisser Durkheim de l'analyse historique d'un

système d'institutions scolaires.

Pour savoir ce qu'est l'enseignement secondaire actuel de la France,

Durkheim observe comment il s'est formé. Les cadres datent dû moyen

âge, qui a vu naître les Universités. C'est au sein de l'Université,

par l'internement progressif, dans les collèges, de renseignement

donné à la Faculté des arts, que l'enseignement secondaire a pris

naissance, en se différenciant de l'enseignement supérieur. Ainsi

s'expliquent leurs affinités: l'un prépare à l'autre. L'enseignement

dialectique est, au moyen âge, la propédeutique générale, parce que

la dialectique est alors la méthode universelle; enseignement formel,

culture générale donnée à l'aide d'une discipline très spéciale, il a

déjà les caractères que gardera, dans tout le cours de son histoire,

l'enseignement secondaire. Mais, si les cadres sont constitués dès

le moyen âge, la discipline éducative change au XVIe siècle: à la

logique se substituent les humanités gréco-latines. Originaire de la

Renaissance, l'humanisme, en France, a été mis en œuvre surtout par les

Jésuites. Ils lui ont imprimé leur marque propre; et, bien que leurs

rivaux, Oratoire, Port-Royal, Université, aient tempéré leur système,

c'est l'humanisme, tel que l'ont compris les Jésuites, qui a été

l'éducateur par excellence de l'esprit classique français. Dans aucune

société européenne, l'influence de l'humanisme n'a été aussi exclusive:

notre esprit national, par quelques-uns de ses caractères dominateurs,

s'y exprime et, à la fois, en résulte, avec ses qualités et ses

défauts. Mais, à partir du XVIIIe siècle surtout, d'autres tendances se

manifestent: la pédagogie, dite réaliste, bat l'humanisme en brèche.

Elle produit d'abord des doctrines, sans action immédiate sur les

institutions scolaires. Puis elle crée, avec les Écoles Centrales de

la Convention, un système scolaire complètement nouveau, dont la durée

est éphémère. Et le XIXe siècle met aux prises, sana réussir à éliminer

l'un ni l'autre, ni, non plus, à les concilier définitivement, l'ancien

système et le nouveau. Et c'est encore de ce conflit que nous cherchons

à sortir. En nous permettant de le comprendre, l'histoire nous arme

pour le résoudre.

VI

L'enseignement pédagogique fait, en général, une large part à

l'histoire critique des doctrines de l'éducation. Durkheim reconnaît

l'intérêt de cette étude. Il s'y est longuement appliqué. Dans les deux

cours sur l'éducation intellectuelle, primaire et secondaire, une place

est faite à l'histoire des doctrines: celle de Comenius, entre autres,

a retenu son attention. Il a laissé des plans de leçons et des notes de

cours qui forment une histoire des principales doctrines pédagogiques,

en France, depuis la Renaissance. _La Revue de Métaphysique et de

Morale_ a publié le plan développé de ses leçons sur Jean-Jacques

Rousseau. Enfin il a rédigé intégralement un Cours, d'une année

entière, sur Pestalozzi et Herbart. Disons seulement ici quelle méthode

il a suivie.

D'abord, il distingue nettement l'histoire des théories de l'Éducation

de l'histoire de l'Éducation elle-même. La confusion est souvent faite.

Il y a là pourtant deux choses aussi distinctes que l'histoire de la

philosophie politique et l'histoire des institutions politiques. Il

serait à souhaiter que nos éducateurs connussent mieux l'histoire

de nos institutions scolaires et ne crussent pas, comme il arrive,

l'apercevoir à travers Rousseau ou Montaigne.

Puis, Durkheim traite surtout les doctrines comme des faits, et c

est l'éducation de l'esprit historique qu'il entend poursuivre,

en les étudiant. C'est tout autrement, d'habitude, qu'on les

aborde. Qu'on prenne, par exemple, les livres de Gabriel Compayré,

manuels classiques d'histoire de la Pédagogie, familiers à tous nos

instituteurs. Malgré leur nom, ce ne sont pas, à proprement parler,

des histoires. Sans doute, ils rendent des services. Mais ils

rappellent fâcheusement une certaine conception de l'histoire de la

philosophie, heureusement désuète. Il semble que les grands pédagogues,

un Rabelais, un Montaigne, un Rollin, un Rousseau, y apparaissent

comme les collaborateurs du théoricien qui, actuellement, cherche

à fixer la doctrine pédagogique. On dirait qu'il y a une vérité

pédagogique éternelle, universellement valable, dont ils ont proposé

des approximations. Dans leur doctrine, on cherche à séparer l'ivraie

et le bon grain, à retenir les préceptes utilisables actuellement

pour les maîtres, à rejeter leurs paradoxes et leurs erreurs. La

critique dogmatique prend le pas sur l'histoire, l'éloge ou le blâme

sur l'explication des idées. Le résidu et le profit intellectuels

sont assez minces. Ce n'est pas par la confrontation dialectique

des théories du passé, théories plutôt riches d'intuitions confuses

que scientifiquement construites, qu'on a chance d'élaborer une

doctrine solide et pratiquement féconde. Il arrive communément que les

pédagogues de second ordre, éclectiques, modérés et assez platement

raisonnables, résistent beaucoup mieux à cette critique que les esprits

de premier ordre. La sagesse d'un Rollin s'oppose avec avantage aux

extravagances d'un Rousseau. Si la pédagogie était une science, son

histoire aurait ce caractère étrange que le génie l'aurait le plus

souvent conduite à l'erreur, et la médiocrité, maintenue dans le chemin

du vrai.

Assurément, Durkheim conçoit qu'on puisse chercher à dégager, par une

discussion critique, les éléments de vérité contenus dans une doctrine.

Dans la Préface qu'il a écrite pour le livre posthume d'Hamelin,

_Le Système de Descartes_, il a donné la formule d'une méthode

d'interprétation, à la fois historique et critique. Et il a lui-même

appliqué cette méthode à l'étude de Pestalozzi et de Herbart. Il aimait

la forte et riche pensée de ces grands initiateurs, et, loin d'en

méconnaître la fécondité, il se demandait même s'il ne leur prêtait pas

quelqu'une des idées dont il croyait reconnaître chez eux les premières

ébauches. Mais, quelle que puisse être leur valeur dogmatique,

Durkheim demande surtout aux doctrines de révéler les forces sociales

qui animent un système d'éducation ou travaillent à le modifier.

L'histoire de la Pédagogie n'est pas l'histoire de l'éducation, car

les théoriciens n'expriment pas exactement ce qui se passe en fait,

et n'annoncent pas exactement ce qui se réalisera en fait. Mais les

idées sont aussi des faits, et, quand elles ont du retentissement, des

faits sociaux. Le prodigieux succès de l'_Émile_ a d'autres causes

que le génie de J.-J. Rousseau: il manifeste des tendances confuses,

mais énergiques, de la société européenne du XVIIIe siècle. Il y a des

pédagogues conservateurs, tels un Jouvency, un Rollin, qui reflètent

l'idéal pédagogique des Jésuites ou de l'Université du XVIIe siècle. Et

surtout, puisqu'on voit les grandes doctrines foisonner aux heures de

crise, il y a des pédagogues révolutionnaires qui traduisent des choses

collectives qu'il est essentiel à l'observateur d'atteindre, qu'il

est presque impossible d'atteindre directement: aspirations, idéaux

en voie de formation, rébellions contre des institutions devenues

caduques. Durkheim a, par exemple, étudié de ce point de vue les idées

pédagogiques de la Renaissance et distingué, mieux qu'on ne l'avait

fait avant lui, les deux grands courants qui les emportent, celui qui

traverse l'œuvre de Rabelais, l'autre, tout différent, malgré leur

mélange partiel, qui traverse celle d'Érasme.

Telle est, dans ses grandes lignes, l'œuvre pédagogique de Durkheim.

Ce bref exposé suffit à marquer quelle est son étendue et les rapports

étroits qu'elle soutient avec l'ensemble de son œuvre sociologique. Aux

éducateurs, elle apporte, sur les principaux problèmes pédagogiques,

une doctrine originale et vigoureuse. Pour les sociologues, elle

éclaire, sur quelques points essentiels, les conceptions que Durkheim

a exposées ailleurs: rapports de l'individu et de la société, rapports

de la science et de la pratique, nature de la moralité, nature de

l'entendement. Éducateurs ou sociologues, nombreux sont ceux qui

demandent que cette œuvre pédagogique ne reste pas inédite. On

s'efforcera de publier les principaux Cours.

Le petit volume que nous donnons aujourd'hui leur servira

d'introduction. Nous y réimprimons les seules études pédagogiques que

Durkheim ait publiées lui-même[3]. Les deux premières reproduisent

les articles _Éducation et Pédagogie_ du _Nouveau Dictionnaire de

Pédagogie et d'Instruction primaire_, publié sous la direction de F.

Buisson, Paris, Hachette, 1911; la troisième est la leçon d'ouverture,

faite par Durkheim, lorsqu'il prit possession de sa chaire, à la

Sorbonne, en 1902; elle a paru dans la _Revue de Métaphysique et de

morale_, numéro de janvier 1903; la dernière est la leçon d'ouverture

du Cours organisé pour les candidats aux agrégations de l'enseignement

secondaire; faite en novembre 1905, cette leçon a paru dans la _Revue

Politique et Littéraire_ (_Revue Bleue_), numéro du 20 janvier 1906.

Quelques pages font double emploi; il y a même, dans les deux premiers

morceaux, des emprunts textuels au troisième. Nous avons pensé que des

remaniements auraient eu plus d'inconvénients que quelques répétitions.

P. F.

[Footnote 1: PAUL NATORP, _Sozialpädagogik, Theorie der

Willenserziehung auf der Grundlage der Gemeinschaft_, 3. Aufl.,

Stuttgart, 1909 (la 1re éd. est de 1899).--Voir les définitions de

l'_Educational Sociology_ dans MONROE, _A Cyclopedia of Education_, t.

V p. 361.]

[Footnote 2: _Der Begriff der staatsbürgerlichen Erziehung_, 4te Aufl.

Berlin et Leipzig, 1981(?).]

[Footnote 3: Mentionnons cependant: 1° l'article _Enfance_, dans le

_Dictionnaire de Pédagogie_, que Durkheim a signé, en collaboration

avec M. Buisson; 2° la communication sur l'_Éducation sexuelle_, faite

à la Société française de philosophie (Bulletin), qui s'apparente

surtout aux travaux de Durkheim sur la famille et le mariage.

L'étude posthume sur l'_Émile_, parue dans la _Revue de Métaphysique et

de Morale_, t. XXVI, 1919, p. 153, ne peut pas être séparée de l'étude

sur _Le Contrat social_ (même _Revue_, t. XXV, 1918).]

L'ÉDUCATION

SA NATURE ET SON RÔLE

1° _Les définitions de l'éducation. Examen critique._

Le mot d'éducation a été parfois employé dans un sens très étendu

pour désigner l'ensemble des influences que la nature ou les autres

hommes peuvent exercer soit sur notre intelligence, soit sur notre

volonté. Elle comprend, dit Stuart Mill, «tout ce que nous faisons

par nous-même et tout ce que les autres font pour nous dans le but de

nous rapprocher de la perfection de notre nature. Dans son acception

la plus large, elle comprend même les effets indirects produits sur

le caractère et sur les facultés de l'homme par des choses dont le

but est tout différent: par les lois, par les formes du gouvernement,

les arts industriels, et même encore par des faits physiques,

indépendants de la volonté de l'homme, tels que le climat, le sol et

la position locale.» Mais cette définition comprend des faits tout à

fait disparates et que l'on ne peut réunir sous un même vocable sans

s'exposer à des confusions. L'action des choses sur les hommes est très

différente, par ses procédés et ses résultats, de celle qui vient des

hommes eux-mêmes; et l'action des contemporains sur leurs contemporains

diffère de celle que les adultes exercent sur les plus jeunes. C'est

cette dernière seule qui nous intéresse ici et, par conséquent, c'est à

elle qu'il convient de réserver le mot d'éducation.

Mais en quoi consiste cette action _sui generis?_ Des réponses très

différentes ont été faites à cette question; elles peuvent se ramener à

deux types principaux.

Suivant Kant, «le but de l'éducation est de développer dans chaque

individu toute la perfection dont il est susceptible». Mais que

faut-il entendre par perfection? C'est, a-t-on dit bien souvent, le

développement harmonique de toutes les facultés humaines. Porter au

point le plus élevé qui puisse être atteint toutes les puissances

qui sont en nous, les réaliser aussi complètement que possible, mais

sans qu'elles se nuisent les unes aux autres, n'est-ce pas un idéal

au-dessus duquel il ne saurait y en avoir un autre?

Mais si, dans certaine mesure, ce développement harmonique est, en

effet, nécessaire et désirable, il n'est pas intégralement réalisable;

car il se trouve en contradiction avec une autre règle de la conduite

humaine qui n'est pas moins impérieuse: c'est celle qui nous ordonne de

nous consacrer à une tâche spéciale et restreinte. Nous ne pouvons pas

et nous ne devons pas nous vouer tous au même genre de vie; nous avons,

suivant nos aptitudes, des fonctions différentes à remplir, et il faut

nous mettre en harmonie avec celle qui nous incombe. Nous ne sommes

pas tous faits pour réfléchir; il faut des hommes de sensation et

d'action. Inversement, il en faut qui aient pour tâche de penser. Or,

la pensée ne peut se développer qu'en se détachant du mouvement, qu'en

se repliant sur elle-même, qu'en détournant de l'action extérieure le

sujet qui s'y donne tout entier. De là une première différenciation

qui ne va pas sans une rupture d'équilibre. Et l'action, de son côté,

comme la pensée, est susceptible de prendre une multitude de formes

différentes et spéciales. Sans doute, cette spécialisation n'exclut

pas un certain fond commun, et, par suite, un certain balancement des

fonctions tant organiques que psychiques, sans lequel la santé de

l'individu serait compromise, en même temps que la cohésion sociale. Il

n'en reste pas moins qu'une harmonie parfaite ne peut être présentée

comme la fin dernière de la conduite et de l'éducation.

Moins satisfaisante encore est la définition utilitaire d'après

laquelle l'éducation aurait pour objet de «faire de l'individu un

instrument de bonheur pour lui-même et pour ses semblables» (James

Mill); car le bonheur est une chose essentiellement subjective que

chacun apprécie à sa façon. Une telle formule laisse donc indéterminé

le but de l'éducation, et, par suite, l'éducation elle-même,

puisqu'elle l'abandonne à l'arbitraire individuel. Spencer, il est

vrai, a essayé de définir objectivement le bonheur. Pour lui, les

conditions du bonheur sont celles de la vie. Le bonheur complet, c'est

la vie complète. Mais que faut-il entendre par la vie? S'il s'agit

uniquement de la vie physique, on peut bien dire ce sans quoi elle

serait impossible; elle implique, en effet, un certain équilibre entre

l'organisme et son milieu, et, puisque les deux termes en rapport sont

des données définissables, il en doit être de même de leur rapport.

Mais on ne peut exprimer ainsi que les nécessités vitales les plus

immédiates. Or, pour l'homme, et surtout pour l'homme d'aujourd'hui,

cette vie-là n'est pas la vie. Nous demandons autre chose à la vie que

le fonctionnement à peu près normal de nos organes. Un esprit cultivé

aime mieux ne pas vivre que de renoncer aux joies de l'intelligence.

Même au seul point de vue matériel, tout ce qui dépasse le strict

nécessaire échappe à toute détermination. Le _standard of life_,

l'étalon de vie, comme disent les Anglais, le minimum au-dessous

duquel il ne nous semble pas qu'on puisse consentir à descendre, varie

infiniment suivant les conditions, les milieux et les temps. Ce que

nous trouvions hier suffisant nous paraît aujourd'hui au-dessous de la

dignité de l'homme, telle que nous la sentons présentement, et tout

fait croire que nos exigences sur ce point iront en croissant.

Nous touchons ici au reproche général qu'encourent toutes ces

définitions. Elles partent de ce postulat qu'il y a une éducation

idéale, parfaite, qui vaut pour tous les hommes indistinctement; et

c'est cette éducation universelle et unique que le théoricien s'efforce

de définir. Mais d'abord, si l'on considère l'histoire, on n'y trouve

rien qui confirme une pareille hypothèse. L'éducation a infiniment

varié selon les temps et selon les pays. Dans les cités grecques et

latines, l'éducation dressait l'individu à se subordonner aveuglément

à la collectivité, à devenir la chose de la société. Aujourd'hui, elle

s'efforce d'en faire une personnalité autonome. À Athènes, on cherchait

à former des esprits délicats, avisés, subtils, épris de mesure

et d'harmonie, capables de goûter le beau et les joies de la pure

spéculation; à Rome, on voulait avant tout que les enfants devinssent

des hommes d'action, passionnés pour la gloire militaire, indifférents

à ce qui concerne les lettres et les arts. Au moyen âge, l'éducation

était avant tout chrétienne; à la Renaissance, elle prend un caractère

plus laïc et plus littéraire; aujourd'hui, la science tend à y prendre

la place que l'art y occupait autrefois.--Dira-t-on que le fait n'est

pas l'idéal; que si l'éducation a varié, c'est que les hommes se

sont mépris sur ce qu'elle devait être? Mais si l'éducation romaine

avait été empreinte d'un individualisme comparable au nôtre, la cité

romaine n'aurait pu se maintenir; la civilisation latine n'aurait pu se

constituer ni, par suite, notre civilisation moderne, qui en est, pour

partie, descendue. Les sociétés chrétiennes du moyen âge n'auraient

pu vivre si elles avaient fait au libre examen la place que nous lui

accordons aujourd'hui. Il y a donc là des nécessités inéluctables dont

il est impossible de faire abstraction. À quoi peut servir d'imaginer

une éducation qui serait mortelle pour la société qui la mettrait en

pratique?

Ce postulat si contestable tient lui-même à une erreur plus générale.

Si l'on commence par se demander ainsi quelle doit être l'éducation

idéale, abstraction faite de toute condition de temps et de lieu,

c'est qu'on admet implicitement qu'un système éducatif n'a rien

de réel par lui-même. On n'y voit pas un ensemble de pratiques et

d'institutions qui se sont organisées lentement au cours du temps,

qui sont solidaires de toutes les autres institutions sociales et qui

les expriment, qui, par conséquent, ne peuvent pas plus être changées

à volonté que la structure même de la société. Mais il semble que

ce soit un pur système de concepts réalisés; à ce titre, il paraît

relever de la seule logique. On imagine que les hommes de chaque temps

l'organisent volontairement pour réaliser une fin déterminée; que, si

cette organisation n'est pas partout la même, c'est que l'on s'est

trompé sur la nature soit du but qu'il convient de poursuivre, soit

des moyens qui permettent de l'atteindre. De ce point de vue, les

éducations du passé apparaissent comme autant d'erreurs, totales ou

partielles. Il n'y a donc pas à en tenir compte; nous n'avons pas à

nous solidariser avec les fautes d'observation ou de logique qu'ont

pu faire nos devanciers; mais nous pouvons et nous devons nous poser

le problème, sans nous occuper des solutions qui en ont été données,

c'est-à-dire que, laissant de côté tout ce qui a été, nous n'avons qu'à

nous demander ce qui doit être. Les enseignements de l'histoire peuvent

tout au plus servir à nous épargner la récidive des erreurs qui ont été

commises.

Mais, en fait, chaque société, considérée à un moment déterminé de son

développement, a un système d'éducation qui s'impose aux individus avec

une force généralement irrésistible. Il est vain de croire que nous

pouvons élever nos enfants comme nous voulons. Il y a des coutumes

auxquelles nous sommes tenus de nous conformer; si nous y dérogeons

trop gravement, elles se vengent sur nos enfants. Ceux-ci, une fois

adultes, ne se trouvent pas en état de vivre au milieu de leurs

contemporains, avec lesquels ils ne sont pas en harmonie. Qu'ils aient

été élevés d'après des idées ou trop archaïques ou trop prématurées,

il n'importe; dans un cas comme dans l'autre, ils ne sont pas de leur

temps et, par conséquent, ils ne sont pas dans des conditions de vie

normale. Il y a donc, à chaque moment du temps, un type régulateur

d'éducation dont nous ne pouvons pas nous écarter sans nous heurter à

de vives résistances qui contiennent les velléités de dissidences.

Éducation et sociologie · 第 2 / 10 段