Ainsi peuvent se concilier le réalisme et l'idéalisme. Les i

ÉDUCATION

ET

SOCIOLOGIE

PAR

ÉMILE DURKHEIM

Professeur à la Sorbonne.

INTRODUCTION DE PAUL FAUCONNET

Maître de conférences à la Sorbonne.

L'ÉDUCATION: SA NATURE, SON RÔLE.

NATURE ET MÉTHODE DE LA PÉDAGOGIE.

PÉDAGOGIE ET SOCIOLOGIE.

L'ENSEIGNEMENT SECONDAIRE EN FRANCE.

BIBLIOTHÈQUE DE PHILOSOPHIE CONTEMPORAINE

PARIS

LIBRAIRIE FÉLIX ALCAN

108, BOULEVARD SAINT-GERMAIN, VIe

1922

ÉDUCATION ET SOCIOLOGIE

INTRODUCTION

L'œuvre pédagogique de Durkheim.

Durkheim a enseigné toute sa vie la pédagogie, en même temps que la

sociologie. À la Faculté des lettres de Bordeaux, de 1887 à 1902, il a

toujours donné, hebdomadairement, une heure de cours à la pédagogie.

Ses auditeurs étaient surtout des membres de renseignement primaire.

À la Sorbonne, c'est dans la chaire de _Science de l'Éducation_ qu'en

1902 il suppléa, qu'en 1906 il remplaça M. Ferdinand Buisson. Jusqu'à

sa mort, il y a réservé, à la pédagogie, un tiers au moins, et souvent

les deux tiers de son enseignement: cours publics, conférences pour les

membres de l'Enseignement primaire, cours aux élèves de l'École Normale

Supérieure. Cette œuvre pédagogique est presque entièrement inédite.

Nul de ses auditeurs, sans doute, ne l'a embrassée dans toute son

étendue. Nous voudrions ici la présenter en raccourci.

I

Durkheim n'a pas partagé son temps ni sa pensée entre deux activités

distinctes, coordonnées l'une à l'autre d'une manière accidentelle.

C'est par le côté où elle est un fait social qu'il aborde l'éducation:

sa doctrine de l'éducation est un élément essentiel de sa sociologie.

«Sociologue, dit-il, c'est surtout en sociologue que je vous parlerai

d'éducation. D'ailleurs, bien loin qu'à procéder ainsi on s'expose à

voir et à montrer les choses par un biais qui les déforme, je suis,

au contraire, convaincu qu'il n'est pas de méthode plus apte à mettre

en évidence leur véritable nature.» L'éducation est chose éminemment

sociale.

L'observation le prouve. D'abord, dans chaque société, il y a autant

d'éducations spéciales qu'il y a de milieux sociaux différents. Et,

même dans des sociétés égalitaires comme les nôtres, qui tendent

à éliminer les différences injustes, l'éducation varie et doit

nécessairement varier, selon les professions. Sans doute, toutes

ces éducations spéciales reposent sur une base commune. Mais cette

éducation commune varie d'une société à l'autre. Chaque société se

fait un certain idéal de l'homme. C'est cet idéal «qui est le pôle de

l'éducation». Pour chaque société, l'éducation est «le moyen par lequel

elle prépare dans le cœur des enfants les conditions essentielles de

sa propre existence». Ainsi, «chaque type de peuple a son éducation

qui lui est propre et qui peut servir à le définir au même titre que

son organisation morale, politique et religieuse». L'observation

des faits conduit donc à la définition suivante: «L'éducation est

l'action exercée par les générations adultes sur celles qui ne sont

pas encore mûres pour la vie sociale. Elle a pour objet de susciter

et de développer chez l'enfant un certain nombre d'états physiques,

intellectuels et moraux que réclament de lui et la société politique

dans son ensemble et le milieu spécial auquel il est particulièrement

destiné». Plus brièvement, «l'éducation est une socialisation... de la

jeune génération».

Mais pourquoi en est-il nécessairement ainsi? C'est «qu'en chacun de

nous, peut-on dire, il existe deux êtres qui, pour être inséparables

autrement que par abstraction, ne laissent pas d'être distincts.

L'un est fait de tous les états mentaux qui ne se rapportent qu'à

nous-mêmes et aux événements de notre vie personnelle: c'est ce qu'on

pourrait appeler l'être individuel. L'autre est un système d'idées,

de sentiments et d'habitudes, qui expriment en nous, non pas notre

personnalité, mais le groupe ou les groupes différents dont nous

faisons partie; telles sont les croyances religieuses, les croyances et

les pratiques morales, les traditions nationales ou professionnelles,

les opinions collectives de toutes sortes. Leur ensemble forme l'être

social. Constituer cet être en chacun de nous, telle est la fin de

l'éducation.» Sans la civilisation, l'homme ne serait qu'un animal.

C'est par la coopération et par la tradition sociales que l'homme

s'est fait homme. Moralités, langages, religions, sciences sont des

œuvres collectives, des choses sociales. Or, c'est par la moralité

que l'homme forme en lui la volonté, qui dépasse le désir; c'est le

langage qui l'élève au-dessus de la pure sensation; c'est dans les

religions d'abord, puis dans les sciences, que s'élaborent les notions

cardinales dont est faite l'intelligence proprement humaine. «Cet

être social n'est pas donné tout fait dans la constitution primitive

de l'homme... C'est la société elle-même qui, à mesure qu'elle s'est

formée et consolidée, a tiré de son propre sein ces grandes forces

morales... L'enfant, en entrant dans la vie, n'y apporte que sa

nature d'individu. La société se trouve donc, à chaque génération

nouvelle, en présence d'une table presque rase sur laquelle il lui

faut construire à nouveaux frais. Il faut que, par les voies les plus

rapides, à l'être égoïste et asocial qui vient de naître, elle en

surajoute un autre, capable de mener une vie morale et sociale. Voilà

quelle est l'œuvre de l'éducation.» L'hérédité transmet les mécanismes

instinctifs qui assurent la vie organique et, chez les animaux qui

vivent en sociétés, une vie sociale assez simple. Mais elle ne suffit

pas à transmettre les aptitudes que suppose la vie sociale de l'homme,

aptitudes trop complexes pour pouvoir «se matérialiser sous la forme de

prédispositions organiques». La transmission des attributs spécifiques

qui distinguent l'homme se fait par une voie qui est sociale, comme ils

sont sociaux: c'est l'éducation.

Pour l'esprit exercé à regarder les choses de ce biais, cette

conception sociologique de la nature et du rôle de l'éducation s'impose

avec la force de l'évidence. Durkheim l'appelle: un axiome fondamental.

Disons plus exactement: une vérité d'expérience. Nous voyons

clairement, quand nous pensons en historien, que l'éducation à Sparte,

c'est la civilisation lacédémonienne faisant des Spartiates pour la

cité lacédémonienne;-—que l'éducation athénienne, au temps de Péricles,

c'est la civilisation athénienne faisant des hommes conformes au type

idéal de l'homme, tel que le conçoit Athènes à cette époque, pour la

cité athénienne et, en même temps, pour l'humanité, telle qu'Athènes se

la représente dans ses rapports avec elle. Il nous suffit d'anticiper

sur l'avenir pour comprendre comment les historiens interpréteront

l'éducation française au XXe siècle: même dans ses tentatives les

plus audacieusement idéalistes et humanitaires, elle est un produit

de la civilisation française; elle consiste à la transmettre; bref,

elle cherche à faire des hommes, conformes au type idéal de l'homme

qu'implique cette civilisation, à faire des hommes pour la France, et

aussi pour l'humanité, telle que la France se la représente dans ses

rapports avec elle.

Pourtant, cette vérité d'évidence a été généralement méconnue, surtout

au cours des derniers siècles. Philosophes et pédagogues sont d'accord

pour voir, dans l'éducation, une chose éminemment individuelle. «Pour

Kant, écrit Durkheim, pour Kant comme pour Mill, pour Herbart comme

pour Spencer, l'éducation aurait avant tout pour objet de réaliser,

en chaque individu, mais en les portant à leur plus haut point de

perfection possible, les attributs constitutifs de l'espèce humaine

en général.» Mais cet accord n'est pas une présomption de vérité. Car

nous savons que la philosophie classique a presque toujours oublié

de considérer l'homme réel d'un temps et d'un pays, le seul qui soit

observable, pour spéculer sur une nature humaine universelle, produit

arbitraire d'une abstraction faite, sans méthode, sur un nombre très

restreint d'échantillons humains. On admet généralement aujourd'hui

que son caractère abstrait a faussé, dans une large mesure, la

spéculation politique du XVIIIe siècle, par exemple: individualiste à

l'excès, trop détachée de l'histoire, elle légifère souvent pour un

homme de convention, indépendant de tout milieu social défini. Les

progrès qu'ont accompli, au XIXe siècle, les sciences politiques, sous

l'influence de l'histoire et des philosophies inspirées de l'histoire,

progrès vers lequel s'orientent, à la fin du siècle, toutes les

sciences morales, la philosophie de l'éducation doit l'accomplir à son

tour.

L'éducation est chose sociale: c'est-à-dire qu'elle met en contact

l'enfant avec une société déterminée, et non avec la société _in

genere._ Si cette proposition est vraie, elle ne commande pas seulement

la réflexion spéculative sur l'éducation, elle doit faire sentir son

influence sur l'activité éducative elle-même. En fait, cette influence

est incontestable; en droit, elle est souvent contestée. Examinons

quelques-unes des résistances que soulève, quand il l'énonce, la

proposition de Durkheim.

On entend d'abord la protestation qu'on peut appeler universaliste ou

humaniste. Elle fera grief à la sociologie d'encourager un nationalisme

étroit, voire d'immoler les intérêts de l'humanité à ceux de l'État,

bien plus même, aux intérêts d'un régime politique. Au cours de la

guerre, on a souvent opposé l'éducation germanique à l'éducation

latine, celle-là purement nationale et tout au bénéfice de l'État,

celle-ci libérale et humaine. Sans doute, a-t-on dit, l'éducation élève

l'enfant pour la Patrie, mais aussi pour l'Humanité. Bref, de diverses

manières, on établit un antagonisme entre ces termes: éducation

sociale, éducation humaine, société et humanité. Or la pensée de

Durkheim plane bien au-dessus d'objections de ce genre. Il n'a jamais

eu l'intention, comme éducateur, de faire prévaloir les fins nationales

sur les fins humaines. Dire que l'éducation est chose sociale, ce

n'est pas formuler un programme d'éducation; c'est constater un

fait. Durkheim tient ce fait pour vrai, partout, quelle que soit la

tendance qui prévaut, ici ou là. Le cosmopolitisme n'est pas moins

social que le nationalisme. Il y a des civilisations qui poussent

l'éducateur à mettre sa Patrie au-dessus de tout, d'autres qui le

poussent à subordonner les fins nationales aux fins humaines, ou mieux,

à les harmoniser. L'idéal universaliste est lié à une civilisation

synthétique qui tend à combiner toutes les autres. D'ailleurs, dans

le monde contemporain, chaque nation a son cosmopolitisme, son

humanisme propre, où se reconnaît son génie. Quelle est, en fait,

pour nous, Français du XXe siècle, la valeur relative des devoirs

envers l'Humanité et des devoirs envers la Patrie; comment peuvent-ils

entrer en conflit; comment peut-on les concilier? Nobles et difficiles

questions, que le sociologue ne résout pas, au profit du nationalisme,

en définissant, comme il le fait, l'éducation. Quand il abordera ces

problèmes, il aura les mains libres. Reconnaître le caractère social

qui appartient réellement à l'éducation, ne préjuge rien de la manière

dont on analysera les forces morales, qui sollicitent l'éducateur dans

des directions diverses ou opposées.

La même réponse vaudra contre les objections individualistes.

Durkheim définit l'éducation une socialisation de l'enfant. Mais

alors, pensent quelques-uns, que deviennent la valeur de la personne

humaine, l'initiative, la responsabilité, le perfectionnement propres

de l'individu. On est si accoutumé à opposer la société à l'individu,

que toute doctrine, qui fait du mot société un usage fréquent,

semble sacrifier l'individu. Ici encore, on se méprend. Si un homme

a été un individu, une personne, dans tout ce que le terme implique

d'originalité créatrice et de résistance aux entraînements collectifs,

c'est Durkheim. Et sa doctrine morale correspond si bien à son propre

caractère qu'on n'avancerait pas un paradoxe, en donnant à cette

doctrine le nom d'individualisme. Son premier ouvrâge, _la Division

du Travail social_, propose toute une philosophie de l'histoire,

où la genèse, la différenciation, l'affranchissement de l'individu

apparaissent comme le trait dominant du progrès de la civilisation,

l'exaltation de la personne humaine, comme son terme actuel. Et cette

philosophie de l'histoire aboutit à cette règle morale: distingue-toi,

sois une personne. Comment donc une pareille doctrine verrait-elle,

dans l'éducation, je ne sais quel procédé de dépersonnalisation?

Si faire une personne est actuellement le but de l'éducation, et

si éduquer, c'est socialiser, concluons donc que, selon Durkheim,

il est possible d'individualiser en socialisant. Telle est bien sa

pensée. On pourra discuter la manière dont il conçoit l'éducation de

l'individualité. Mais sa définition de l'éducation est d'un penseur

qui, pas un instant, ne méconnaît ou ne sous-estime le rôle ni la

valuer de l'individu. Et il faut signaler aux sociologues que c'est

dans son analyse de l'éducation qu'ils apercevront le mieux le fond de

la pensée de Durkheim, sur les rapports de la société et de l'individu

et sur le rôle des individus d'élite dans le progrès social.

Au nom de l'idéal, enfin, il arrive qu'on résiste au réalisme de

Durkheim. On lui reprochera d'humilier la raison et de décourâger

l'effort, comme s'il se faisait l'apologiste systématique de ce qui

est, et restait indifférent à ce qui doit être. Pour comprendre

comment, au contraire, ce réalisme sociologique lui parait apte à

diriger l'action, voyons quelle idée il s'est faite de la pédagogie.

II

Tout l'enseignement de Durkheim répond à un besoin profond de son

esprit, qui est l'exigence essentielle de l'esprit scientifique

lui-même. Durkheim éprouve une véritable répulsion pour les

constructions arbitraires, pour les programmes d'action qui traduisent

seulement les tendances de leur auteur. Il a besoin de réfléchir sur

un donné, sur une réalité observable, sur ce qu'il appelle une chose.

Considérer les faits sociaux comme des choses, telle est la première

règle de sa méthode. Quand il prenait la parole sur des sujets de

morale, on le voyait d'abord présenter des faits, des choses; et sa

mimique même marquait que, bien qu'il s'agît de choses spirituelles,

non matérielles, il ne se bornait pas à analyser des concepts, mais

qu'il saisissait, montrait, maniait des réalités. L'éducation est

une chose, ou, d'un autre mot, un fait. En fait, dans toutes les

sociétés, il se donne une éducation. Conformément à des traditions, à

des habitudes, à des règles explicites ou implicites, dans un cadre

déterminé d'institutions, avec un outillâge propre, sous l'influence

d'idées et de sentiments collectifs, en France, au XXe siècle, des

éducateurs éduquent, des enfants sont éduqués. Tout cela peut être

décrit, analysé, expliqué. La notion d'une science de l'éducation

est donc une idée parfaitement claire. Elle a pour rôle unique de

connaître, de comprendre ce qui est. Elle ne se confond ni avec

l'activité effective de l'éducateur, ni même avec la pédagogie, qui

vise à diriger cette activité. L'éducation est son objet: entendons

par là, non pas qu'elle tend aux mêmes fins que l'éducation, mais au

contraire qu'elle la suppose, puisqu'elle l'observe.

Cette science, Durkheim ne conteste nullement qu'elle soit, dans une

large mesure, d'ordre psychologique. Seule, la psychologie, appuyée sur

la biologie, élargie par la pathologie, permet de comprendre pourquoi

l'enfant humain a besoin d'éducation, en quoi il diffère de l'adulte,

comment se forment et évoluent ses sens, sa mémoire, ses facultés

d'association, d'attention, son imagination, sa pensée abstraite, son

langage, ses sentiments, son caractère, sa volonté. La psychologie

de l'enfant, rattachée à celle de l'homme adulte, complétée par la

psychologie propre de l'éducateur, telle est l'une des voies par où la

science peut aborder l'étude de l'éducation. L'idée est universellement

reçue.

Mais la psychologie n'est qu'une des deux voies d'accès possibles.

Qui la suit exclusivement s'expose à n'aborder le fait éducation

que par l'une de ses deux faces. Car la psychologie est évidemment

incompétente, quand il s'agit de dire, non plus ce qu'est l'enfant, qui

reçoit l'éducation, sa manière propre de l'assimiler et d'y réagir,

mais la nature même de la civilisation que l'éducation transmet et

de l'outillâge qu'elle emploie pour le transmettre. La France du

XXe siècle a quatre enseignements: primaire, secondaire, supérieur,

technique, dont les rapports ne sont pas du tout ce qu'ils sont

en Allemagne, en Angleterre ou aux États-Unis. Son enseignement

secondaire porte sur le français, les langues classiques, les langues

vivantes, l'histoire, les sciences; vers 1600, il portait exclusivement

sur le latin et le grec; au moyen âge, sur la dialectique. Notre

enseignement fait une part à la méthode intuitive et expérimentale;

celui des États-Unis une part bien plus grande; l'éducation médiévale

et humaniste était exclusivement livresque. Or, il est clair que les

institutions scolaires, les disciplines, les méthodes sont des faits

sociaux. Le livre lui-même est un fait social; le culte du livre,

le déclin de ce culte dépendent de causes sociales. On ne voit pas

comment la psychologie pourrait en connaître. L'éducation physique,

morale, intellectuelle, que donne une société, à un moment de son

histoire, est manifestement du ressort de la sociologie. Pour étudier

scientifiquement l'éducation, comme un fait donné à l'observation, la

sociologie doit collaborer avec la psychologie. Sous l'un de ses deux

aspects, la science de l'éducation est une science sociologique. C'est

de ce biais que Durkheim l'abordait.

Ce faisant, il frayait une voie nouvelle, poussé par la logique

interne de sa propre pensée, précurseur, et non imitateur, de

doctrines aujourd'hui fort en vogue, que la sienne dépasse en netteté

et en fécondité. L'Allemagne a créé le terme _Sozialpädagogik_, les

États-Unis, le terme _Educational Sociology_, qui marquent assurément

la même tendance[1]. Mais, sous ces mots, se mêlent encore souvent des

choses bien distinctes, par exemple, d'une part, une orientation plus

ou moins incertaine vers l'étude sociologique de l'éducation, telle

que Durkheim la conçoit, et, d'autre part, un système d'éducation

qui se préoccupe plus particulièrement de préparer l'homme à la

vie sociale, de former le citoyen: _Staatsbürgerliche Erziehung_,

comme l'appelle Kerschensteiner[2]. L'idée américaine d'_Educational

Sociology_ s'applique confusément à l'étude sociologique de l'éducation

et, en même temps, à l'introduction de la sociologie dans les classes,

comme matière d'enseignement. La science de l'éducation, définie par

Durkheim, est sociologique, dans une acception beaucoup plus claire du

terme.

Quant à ce qu'il entend par _Pédagogie_, ce n'est ni l'activité

éducative elle-même, ni la science spéculative de l'éducation. C'est

la réaction systématique de la seconde sur la première, l'œuvre de

la réflexion qui cherche, dans les résultats de la psychologie et de

la sociologie, des principes pour la conduite ou pour la réforme de

l'éducation. Ainsi conçue, la pédagogie peut être idéaliste, sans

verser dans l'utopie.

Que bon nombre de pédagogues illustres aient cédé à l'esprit de

système, assigné à l'éducation un but inaccessible ou arbitrairement

choisi, proposé des procédés artificiels, non seulement Durkheim ne le

nie pas, mais il met mieux en garde que quiconque contre leur exemple.

La sociologie combat ici l'ennemi qu'elle a l'habitude de trouver en

face d'elle: dans tous les domaines, en morale, en politique, même

en économie politique, l'étude scientifique des institutions a été

précédée par une philosophie essentiellement _artificialiste_, qui

prétendait formuler des recettes pour assurer aux individus ou aux

peuples le maximum de bonheur, sans connaître d'abord suffisamment

leurs conditions d'existence. Rien n'est plus contraire aux habitudes

intellectuelles du sociologue que de dire d'emblée: voici comme il faut

élever l'enfant, en faisant table rase de l'éducation qu'on lui donne

réellement. Cadres scolaires, programmes d'enseignement, méthodes,

traditions, habitudes, tendances, idées, idéaux des maîtres, ce sont là

des faits, dont elle cherche à découvrir pourquoi ils sont ce qu'ils

sont, bien loin de prétendre d'abord les changer. Si l'éducation

française est largement traditionnelle, peu disposée à se couler dans

les formes techniques de méthodes concertées; si elle fait largement

crédit aux facultés d'intuition, de tact, d'initiative des maîtres;

si elle est respectueuse de l'évolution libre de l'enfant; si même

elle résulte, pour la majeure partie, non de l'action systématique des

maîtres, mais de l'action diffuse et non volontaire du milieu, c'est

là un fait, qui a ses causes, et qui répond, en gros, aux conditions

d'existence de la société française. La pédagogie, inspirée par la

sociologie, ne risque donc pas de se faire l'apologiste d'un _système_

aventureux, ou de conseiller une _mécanisation_ de l'enfant, qui

contrarierait son développement spontané. Ainsi, tombent les objections

de penseurs éminents, qui s'obstinent à opposer Éducation et Pédagogie,

comme si réfléchir sur l'action qu'on exerce, c'était nécessairement se

condamner à fausser cette action.

Mais ce n'est pas à dire que la réflexion scientifique soit

pratiquement stérile, et que le réalisme soit le fait de l'esprit

conservateur, qui accepte paresseusement tout ce qui est Savoir, pour

prévoir et pourvoir, disait Auguste Comte, de la science positive.

En fait, mieux on connaît la nature des choses, mieux on a chance de

l'utiliser efficacement. L'éducateur est obligé, par exemple, de manier

l'attention de l'enfant. Personne ne niera qu'il la maniera mieux, s'il

en connaît plus exactement la nature. La psychologie comporte donc

des applications pratiques, dont la pédagogie formule les règles pour

l'éducation. De la même façon, la science sociologique de l'éducation

peut comporter des applications pratiques. En quoi consiste la

laïcisation de la moralité? Quelles sont ses causes? D'où proviennent

les résistances qu'elle soulève? Quelles difficultés l'éducation morale

a-t-elle à vaincre, quand elle se dissocie de l'éducation religieuse?

Problème manifestement social, problème d'actualité pour les sociétés

contemporaines: comment contester que son étude désintéressée puisse

conduire à formuler des règles pédagogiques, dont l'instituteur

français du XXe siècle aurait avantage à s'inspirer, dans sa pratique

éducative? Les crises sociales, les conflits sociaux ont des causes:

cela ne veut pas dire qu'il soit interdit de leur chercher des issues

et des remèdes. Les institutions ne sont ni absolument plastiques, ni

absolument réfractaires à toute modification délibérée. Les adapter

prudemment à leur rôle respectif, les adapter les unes aux autres et

chacune d'elles à la civilisation où elles s'incorporent: il y a là un

beau champ d'action pour une _politique_ rationnelle, et, s'il s'agit

des institutions de l'éducation, pour une _pédagogie_ rationnelle, ni

conservatrice ni révolutionnaire, efficace dans les limites où l'action

délibérée de l'homme peut être efficace.

Ainsi peuvent se concilier le réalisme et l'idéalisme. Les idéaux sont

des réalités. En fait, par exemple, la France contemporaine a un idéal

intellectuel; elle conçoit un type idéal d'intelligence qu'elle propose

à l'enfant. Mais cet idéal est complexe et confus. Les publicistes, qui

prétendent l'exprimer, n'en montrent généralement chacun qu'une des

faces, un des éléments: éléments de provenance, d'âge et, pour ainsi

dire, d'orientation divers, solidaires, les uns de certaines tendances

sociales, les autres de tendances différentes ou opposées. Il n'est pas

impossible de traiter cet idéal complexe comme une chose, c'est-à-dire

d'en analyser les composants, de déterminer leur genèse, leurs

causes et les besoins auxquels ils correspondent. Mais cette étude,

d'abord toute désintéressée, est la meilleure préparation au choix

qu'une volonté raisonnable peut se proposer de faire entre les divers

programmes d'enseignement concevables, entre les règles à suivre pour

l'application du programme choisi. On pourrait répéter la même chose,

_mutatis mutandis_, de l'éducation morale, et des questions de détail,

aussi bien que des problèmes les plus généraux. Bref, l'opinion, le

législateur, l'administration, les parents, les maîtres ont, à tout

instant, des choix à faire, qu'il s'agisse de réformer profondément

les institutions ou de les faire fonctionner au jour le jour. Or, ils

travaillent sur une matière résistante qui ne se laisse pas manier

arbitrairement: milieu social, institutions, habitudes, traditions,

tendances collectives. La pédagogie, en tant qu'elle dépend de la

sociologie, est la préparation rationnelle de ces choix.

Durkheim attachait la plus haute importance, non seulement comme

savant, mais comme citoyen, à cette conception rationaliste de

l'action. Hostile à l'agitation réformiste, qui trouble sans améliorer,

surtout aux réformes négatives, qui détruisent sans remplacer, il avait

cependant le sens et le goût de l'action. Mais, pour que l'action fût

féconde, il voulait qu'elle portât sur ce qui est possible, limité,

défini, déterminé dans les conditions sociales où elle s'exerce. Son

enseignement pédagogique, s'adressant à des éducateurs, a toujours eu

un caractère immédiatement pratique. Absorbé par ses autres travaux,

il n'a pas eu le temps de s'appliquer à des recherches purement

spéculatives sur l'éducation. Dans ses cours, les sujets sont abordés

selon la méthode scientifique définie tout à l'heure. Mais le choix

des sujets est dicté par les difficultés pratiques que rencontre

l'éducateur public dans la France contemporaine, et c'est à des

conclusions pédagogiques que le professeur aboutit.

III

Durkheim a laissé le manuscrit, complètement rédigé, d'un cours en

dix-huit leçons sur l'_Éducation morale à l'École primaire._ En voici

l'économie générale. La première leçon est une introduction sur la

morale laïque. Durkheim y définit la tâche morale qui, dans la France

contemporaine, incombe à l'instituteur: il s'agit, pour lui, de donner

une éducation morale laïque, rationaliste. Cette laïcisation de la

moralité est commandée par tout le développement historique. Mais elle

est difficile. La religion et la moralité ont été, dans l'histoire de

la civilisation, si intimement unies, que leur dissociation nécessaire

ne saurait être une opération simple. Si l'on se contente de vider

la moralité de tout contenu religieux, on la mutile. Car la religion

exprime, à sa manière, dans un langage symbolique, des choses vraies.

Ces vérités, il ne faut pas les laisser perdre, avec les symboles

qu'on élimine; il faut les retrouver, en les projetant sur le plan de

la pensée laïque. Les systèmes rationalistes, surtout les systèmes

non-métaphysiques, ont généralement présenté, de la moralité, une imâge

beaucoup trop simplifiée. En se faisant sociologique, l'analyse morale

peut donner un fondement rationnel, ni religieux ni métaphysique, à une

moralité aussi complexe, plus riche même, sous certains rapports, que

la moralité religieuse traditionnelle, et remonter jusqu'aux sources

d'où jaillissent les forces morales les plus énergiques.

Les leçons qui suivent se groupent en deux parties bien distinctes, et

ce plan illustre ce que nous avons dit de la contribution qu'apportent

respectivement, à la pédagogie, la sociologie d'une part, la

psychologie de l'autre. La première partie étudie la moralité en

elle-même, c'est-à-dire la civilisation morale que l'éducation transmet

à l'enfant: c'est une analyse sociologique. La seconde étudie la nature

de l'enfant qui devra s'assimiler cette moralité: ici la psychologie

est au premier plan.

Les huit leçons que Durkheim a consacrées à l'analyse de la moralité

sont ce qu'il a laissé de plus achevé sur ce sujet, puisque la mort

l'a interrompu au moment où il rédigeait, pour la publication, les

prolégomènes de sa _Morale._ Elles sont à rapprocher des pages qui ont

paru dans le _Bulletin de la Société française de philosophie_ sur _La

détermination du fait moral._ Il n'y traite pas des divers devoirs,

mais des caractères généraux de la moralité. C'est l'équivalent, chez

lui, de ce que les philosophes appellent la Morale théorique. Mais la

méthode qu'il applique renouvelle le sujet.

On conçoit aisément comment la sociologie peut étudier ce que sont,

en fait, la famille, l'État, la propriété, le contrat. Mais, quand il

s'agit du Bien et du Devoir, il semble qu'on ait affaire à de purs

concepts, non à des institutions, et qu'une méthode d'analyse abstraite

s'impose ici, à défaut d'une observation inapplicable. Voici le biais

par où Durkheim aborde son sujet. L'éducation morale a, sans doute,

pour rôle d'initier l'enfant aux divers devoirs, de susciter en lui les

vertus particulières, prises une à une. Mais elle a aussi pour rôle de

développer en lui l'aptitude générale à la moralité, les dispositions

fondamentales qui sont à la racine de la vie morale, de constituer

en lui l'agent moral, prêt aux initiatives qui sont la condition du

progrès. Quels sont, en fait, dans la société française contemporaine,

les éléments du tempérament moral, dont la réalisation est le but vers

lequel doit tendre l'éducation morale générale? Ces éléments, on peut

les décrire, comprendre leur nature et leur rôle. Et c'est, en somme,

cette description qui forme le contenu des morales dites théoriques.

Chaque philosophe définit, à sa manière, ces éléments fondamentaux.

Mais il construit, plutôt qu'il ne décrit. Nous pouvons refaire le même

travail, en prenant pour objet, non plus notre idéal personnel, mais

l'idéal qui est, en fait, celui de notre civilisation. Ainsi l'étude de

l'éducation morale nous permet de saisir, dans les faits, les réalités

auxquelles correspondent les concepts très abstraits que manient les

philosophes. Elle met la science des mœurs en mesure d'observer ce

qu'est la moralité, dans ses caractères les plus généraux, parce que,

dans l'éducation, nous apercevons la moralité au moment où elle se

transmet, au moment où, par conséquent, elle se distingue le plus

nettement des consciences individuelles, dans la complexité desquelles

elle est, habituellement, enveloppée.

Durkheim ramène à trois ces éléments fondamentaux de notre moralité.

Ce sont l'esprit de discipline, l'esprit d'abnégation et l'esprit

d'autonomie. Indiquons, à titre d'exemple, quel plan suit Durkheim

dans l'analyse du premier élément. L'esprit de discipline est, à la

fois, le sens et le goût de la régularité, le sens et le goût de la

limitation des désirs, le respect de la règle, qui impose à l'individu

l'inhibition des impulsions et l'effort. Pourquoi la vie sociale

exige-t-elle régularité, limitation et effort? Puis, comment l'individu

trouve-t-il, finalement, à accepter ces exigences pénibles, les

conditions de son propre bonheur? Répondre à ces questions, c'est dire

quelle est la fonction de la discipline. Comment la société est-elle

apte à imposer la discipline et, notamment, à éveiller dans l'individu

le sentiment du respect dû à l'autorité d'un impératif catégorique,

qui apparaît comme transcendant? Répondre à cette question, c'est

traiter de la nature de la discipline et de son fondement rationnel.

Pourquoi, enfin, la règle peut-elle et doit-elle être conçue comme

indépendante de tout symbolisme religieux et même métaphysique? En

quoi cette laïcisation de la discipline modifie-t-elle le contenu même

de l'idée de discipline, ce qu'elle exige et ce qu'elle permet? Ici,

nous rattachons la nature et la fonction de la discipline, non plus

aux conditions de la civilisation en général, mais aux conditions

particulières d'existence de la civilisation où nous vivons. Et nous

recherchons si notre esprit de discipline, à nous, Français, est bien

tout ce qu'il doit être, s'il n'est pas pathologiquement affaibli, et

comment l'éducation, tout en respectant ses caractères propres, peut

améliorer notre moralité nationale.

Une analyse symétrique s'applique à l'esprit d'abnégation. Qu'est-il,

à quoi sert-il, du point de vue de la société, comme du point de vue

de l'individu? Quelles sont les fins auxquelles nous, Français du XIXe

siècle, nous devons nous dévouer? Quelle est la hiérarchie de ces fins,

et d'où proviennent, comment peuvent se concilier leurs antagonismes

partiels?--Mêmes questions pour l'esprit d'autonomie. L'analyse de

ce dernier élément est particulièrement féconde, parce qu'il s'agit

ici d'un des traits les plus récents de la moralité, du trait le plus

caractéristique de la moralité laïque et rationaliste de nos sociétés

démocratiques.

Ces indications sommaires suffisent à marquer l'une des principales

supériorités de la méthode suivie par Durkheim. Il réussit à montrer

toute la complexité, toute la richesse de la vie morale, richesse faite

d'oppositions qui ne peuvent jamais être que partiellement fondues

dans une synthèse harmonieuse, richesse telle qu'aucun individu, si

grand soit-il, ne peut jamais aspirer à porter en lui, à leur plus

haut degré de développement, tous ces éléments et, ainsi, à réaliser,

intégralement, en lui seul, la moralité tout entière. Personnellement,

Durkheim, comme l'avait été Kant, fut avant tout un homme de volonté

et de discipline. De la moralité, c'est l'aspect kantien qu'il voit

d'abord et le plus nettement. Et l'on a parfois voulu faire, de la

contrainte, la seule action qu'exerçait, selon lui, la société sur

l'individu. Sa véritable doctrine est infiniment plus compréhensive, et

il n'y a peut-être pas de philosophie morale qui le soit au même degré.

Il a bien montré, par exemple, que les forces morales, qui contraignent

et même violentent la nature animale de l'homme, exercent aussi, sur

l'homme, une attraction, une séduction, et que c'est à ces deux aspects

du fait moral que répondent les deux notions du devoir et du bien. Et

il a montré que, vers ces deux pôles, s'orientaient deux activités

morales distinctes, dont ni l'une ni l'autre n'est étrangère à l'agent

moral bien constitué, mais qui, selon que prévaut l'une ou l'autre,

distinguent les agents moraux en deux types différents, l'homme du

sentiment, de l'enthousiasme, chez qui domine l'aptitude à se donner,

et l'homme de volonté, plus froid et plus austère, chez qui domine le

sens de la règle. L'eudémonisme, l'hédonisme ont eux-mêmes leur place

dans la vie morale: il faut, disait un jour Durkheim, qu'il y ait des

épicuriens. Ainsi, des disparates, même des contraires, se fondent dans

la richesse de la civilisation morale, richesse que l'analyse abstraite

des philosophes se condamne généralement à appauvrir, parce qu'elle

veut, par exemple, déduire l'idée du bien de celle du devoir, concilier

les concepts d'obligation et d'autonomie, et réduire ainsi au jeu

logique de quelques idées simples une réalité très compliquée.

Les neuf leçons qui forment la deuxième partie du cours abordent le

problème proprement pédagogique. On vient de dénombrer et de définir

les éléments de la moralité qu'il s'agit, pour nous, de constituer

chez l'enfant. Comment la nature de l'enfant se prête-t-elle à la

recevoir, quelles ressources, quels ressorts, mais aussi quels

obstacles y rencontre l'éducateur? Les titres des leçons suffisent

à indiquer la marche de la pensée: _la discipline et la psychologie

de l'enfant_ d'abord, _la discipline scolaire, la pénalité et les

récompenses scolaires_; puis _l'altruisme chez l'enfant et l'influence

du milieu scolaire sur la formation du sens social_; enfin l'influence

générale de l'enseignement des sciences, des lettres, de l'histoire,

de la morale elle-même, et aussi de la culture esthétique, sur la

formation de l'esprit d'autonomie.

L'autonomie est l'attitude d'une volonté qui accepte la règle,

parce qu'elle la reconnaît rationnellement fondée. Elle suppose

l'application, libre mais méthodique, de l'intelligence à l'examen des

règles que l'enfant reçoit d'abord, toutes faites, de la société dans

laquelle il grandit, mais que, bien loin de les accepter passivement,

il doit, peu à peu, apprendre à vivifier, à concilier, à épurer de

leurs éléments caducs, à réformer, pour les adapter aux conditions

d'existence, changeantes, de la société dont il devient un membre

actif. C'est, dit Durkheim, la science qui confère l'autonomie. Elle

seule apprend à reconnaître ce qui est fondé dans la nature des choses,

nature physique, mais aussi nature morale, ce qui est inéluctable, ce

qui est modifiable, ce qui est normal, quelles sont donc les limites

de l'action efficace pour améliorer la nature, nature physique, nature

morale. Tout l'enseignement a, de ce point de vue, une destination

morale, celui des sciences cosmologiques, mais surtout l'enseignement

de l'homme lui-même, par l'histoire et par la sociologie. Et c'est

ainsi que l'éducation morale complète réclame, aujourd'hui, un

enseignement de la morale: deux choses que Durkheim distingue

nettement, bien que la seconde serve à achever la première. Il lui

paraît indispensable, même à l'École primaire, que le maître enseigne

à l'enfant ce que sont les sociétés où il est appelé à vivre: famille,

corporation, nation, communauté de civilisation qui tend à incorporer

l'humanité tout entière; comment elles se sont formées et transformées;

quelle action elles exercent sur l'individu et quel rôle il y joue. Du

cours qu'il a fait plusieurs fois sur cet _Enseignement de la morale à

l'École primaire_, nous n'avons que des ébauches de rédaction ou des

plans de leçons. Durkheim y montre, aux instituteurs, comment il est

possible de traduire, pour les mettre à la portée des intelligences

enfantines, les résultats de ce qu'il appelait la «Physiologie du

droit et des mœurs». C'est la vulgarisation de la science des mœurs, à

laquelle il a, par ailleurs, consacré la majeure partie de ses ouvrages

et de ses cours.

IV

L'_Éducation intellectuelle à l'École primaire_ fait l'objet d'un

cours, complètement rédigé, lui aussi, parallèle à celui qui concerne

l'éducation morale et construit à peu près sur le même plan. Durkheim

en était moins satisfait: il sentait la difficulté de mettre au point

son travail. C'est que l'idéal intellectuel de notre démocratie est

moins défini que son idéal moral, son étude scientifique a été moins

préparée, la matière est plus nouvelle.

Ici encore, deux parties d'orientations différentes: l'une regarde

le but visé, l'autre les moyens employés; la première demande à la

sociologie de définir le type intellectuel que notre société s'efforce

de réaliser; l'autre demande à la logique et à la psychologie quel

apport chaque discipline fournit, quelles ressources, quels ressorts,

quelles résistances l'esprit de l'enfant présente à l'éducateur qui

travaille à la réalisation de ce type. Parmi les leçons purement

psychologiques, signalons seulement celles qui traitent de l'attention:

elles témoignent de ce que Durkheim pouvait faire, quand il

s'appliquait à la psychologie.

Pour assigner à l'éducation intellectuelle primaire un but déterminé,

Durkheim étudie les origines de l'Enseignement primaire et recherche

comment il a, en fait, pris conscience de sa nature et de son

rôle propres. Il s'est développé postérieurement à l'enseignement

secondaire, et s'est défini, dans quelque mesure, par opposition

avec lui. C'est chez deux de ses principaux initiateurs, Comenius et

Pestalozzi, que Durkheim cherche à saisir son idéal en formation.

Tous deux se sont demandé comment un enseignement pouvait être à la

fois encyclopédique et élémentaire,--donner une idée du tout, former

un esprit juste et équilibré, c'est-à-dire capable d'appréhender le

réel tout entier, sans en méconnaître aucun élément essentiel,--mais

aussi s'adresser à tous les enfants sans exception, dont le plus grand

nombre devra se contenter de notions sommaires, faciles à assimiler

rapidement. Par l'interprétation critique des tentatives de Comenius

et de Pestalozzi, Durkheim élabore sa détermination de l'idéal à

réaliser. Comme la moralité, l'intellectualité requise chez le Français

contemporain exige la constitution, dans l'esprit, d'un certain nombre

d'aptitudes fondamentales. Durkheim les appelle des _catégories_,

notions-mères, centres d'intelligibilité, qui sont les cadres et

les outils de la pensée logique. Entendez, par catégories, non pas

seulement les formes les plus abstraites de la pensée, la notion de

cause ou celle de substance, mais les idées, plus riches de contenu,

qui président à notre interprétation du réel, à notre interprétation

actuelle: _notre_ idée du monde physique, _notre_ idée de la vie,

_notre_ idée de l'homme, par exemple. Ces catégories, on ne voit pas

qu'elles soient innées à l'esprit humain. Elles ont une histoire;

elles se sont, peu à peu, construites au cours de l'évolution de la

civilisation et, dans notre civilisation, par le développement des

sciences physiques et morales. Un bon esprit est un esprit dont les

idées maîtresses, qui règlent l'exercice de la pensée, sont en harmonie

avec les sciences fondamentales, telles qu'elles sont actuellement

constituées: ainsi armé, cet esprit peut se mouvoir dans la vérité,

telle que nous la concevons. Il faut donc enseigner à l'enfant les

éléments des sciences fondamentales, disons mieux, des disciplines

fondamentales, pour bien marquer que la grammaire ou l'histoire, par

exemple, coopèrent, elles aussi, et au plus haut degré, à la formation

de l'entendement.

Avec tant de grands pédagogues, Durkheim s'accorde donc à demander

ce qu'on appelle, d'un terme barbare, la culture _formelle_: former

l'esprit, non le remplir; ce n'est pas pour l'utilité qu'elles

procurent que valent surtout les connaissances. Rien de moins

utilitaire que cette conception de l'instruction. Mais son formalisme

est original et s'oppose nettement à celui d'un Montaigne, à celui

des humanistes. En effet, la transmission, par le maître à l'élève,

d'un savoir positif, l'assimilation par l'enfant d'une _matière_ lui

paraît être la condition d'une véritable formation intellectuelle.

On en voit la raison: l'analyse sociologique de l'entendement

entraîne des conséquences pédagogiques. La mémoire, l'attention,

la faculté d'association sont des dispositions congénitales chez

l'enfant, que l'exercice développe, dans le champ de la seule

expérience individuelle, quel que soit l'objet auquel ces facultés

s'appliquent. Les idées directrices élaborées par notre civilisation

sont, au contraire, des idées collectives qu'il faut transmettre à

l'enfant, parce qu'il ne saurait les élaborer seul. On ne refait pas

la science, par son expérience propre, parce qu'elle est sociale

et non individuelle; on l'apprend. Sans doute, elle ne se transvase

pas d'un esprit dans un autre: c'est le vase même, c'est-à-dire

l'intelligence, qu'il s'agit, par et sur la science, de modeler.

Ainsi, quoique les idées directrices soient des formes, il n'est pas

possible de les transmettre vides. Auguste Comte disait déjà qu'on ne

peut étudier la logique sans la science, la méthode des sciences sans

leur doctrine, s'initier à leur esprit sans s'assimiler quelques-uns

de leurs résultats. Durkheim pense avec lui qu'il faut apprendre des

choses, acquérir du savoir, abstraction faite même de la valeur propre

des connaissances, parce que des connaissances sont nécessairement

impliquées dans les formes constitutives de l'entendement.

Pour apercevoir tout ce que Durkheim tire de ces principes, il faudrait

entrer dans le détail de la seconde partie du cours. Il y étudie

successivement la didactique de quelques enseignements fondamentaux:

les mathématiques et les catégories de nombre et de forme; la physique

et la notion de réalité; la géographie et la notion de milieu

planétaire; l'histoire et les notions de durée et de développement

historiques. L'énumération est incomplète. Ailleurs, Durkheim a

traité de l'éducation logique par les langues. Il donne seulement

des exemples. La collaboration des spécialistes serait d'ailleurs

nécessaire pour suivre, dans le détail, toutes les conséquences

didactiques des principes posés.

Boit, par exemple, la notion de durée historique. L'histoire est

le développement, dans le temps, des sociétés humaines. Mais ce

temps dépasse infiniment les durées que connaît l'individu, dont il

a l'expérience directe. L'histoire ne peut avoir de sens pour un

esprit qui ne possède pas une certaine représentation de cette durée

historique; un bon esprit est, notamment, un esprit qui la possède.

Or l'enfant ne peut pas construire seul cette représentation, dont les

éléments ne lui sont pas fournis par la sensation, ni par la mémoire

individuelle. Il faut donc l'aider à la construire. En fait, c'est

l'une des fonctions que remplit l'enseignement historique. Mais il la

remplit, peut-on dire, sans le vouloir expressément. Il est remarquable

que le maître sente rarement l'inanité des dates et la nécessité de

travailler systématiquement à leur donner une signification. On apprend

à l'enfant: bataille de Tolbiac, 496. Comment l'enfant attacherait-il à

cette date un sens précis, alors que la représentation d'un passé, même

prochain, lui est si difficile? Tout un travail est nécessaire, dont

les étapes pourraient être les suivantes: donner l'idée d'un siècle,

en ajoutant, l'une à l'autre, la durée de trois ou quatre générations;

celle de l'ère chrétienne, en expliquant pourquoi la naissance du

Christ a été choisie comme origine. Entre le point de départ et

l'époque actuelle, jalonner la durée par des points de repère concrets,

biographies de personnages ou événements symboliques. Constituer ainsi

un premier canevas, dont on serrera peu à peu la trame. Puis, faire

sentir que le point initial de l'ère est conventionnel, qu'il y a

d'autres ères, d'autres histoires que la nôtre, que ces ères flottent

elles-mêmes dans une durée à laquelle la chronologie humaine ne

s'applique plus, que les premiers commencements nous échappent, etc.

Combien peu, parmi nous, se rappellent avoir reçu, de leurs professeurs

d'histoire, des leçons inspirées de pareils principes. Nous avons

bien acquis, à la longue, les notions dont il s'agit; on ne peut pas

dire que, sauf exception, elles aient été méthodiquement constituées.

L'un des résultats essentiels de l'enseignement historique est donc à

peu près obtenu, en fait, sans être clairement aperçu ni voulu. Or la

brièveté de l'éducation primaire exige qu'on marche tout droit au but,

si cette éducation veut donner sa pleine efficacité.

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