SOMMAIRE. —La Prostitution appliquée à la politique par Catherine
de Médicis. —L’_Escadron volant de la reine_. —Portraits des
filles d’honneur par Brantôme. —Le _pasquil_ de la belle Limeuil.
—Dépravation des dames et des belettes. —Digression sur les
ceintures de chasteté. —Leur origine. —Leur apparition à la foire
Saint-Germain. —Corruption de la cour, favorisée par Catherine de
Médicis. —Charles IX et Marie Touchet. —Les incestes de la reine
_Margot_. —La _pipée_ de la Saint-Barthélemy. —Le grand cardinal
de Lorraine et la reine mère. —Le banquet de Chenonceaux. —Les
noces de l’orfévre Marcel. —Le langage lubrique. —Les poésies du
capitaine Lasphrise.
Le règne de Catherine de Médicis, c’est-à-dire ceux de ses trois fils
François II, Charles IX et Henri III, qui furent tour à tour rois sous
sa tutelle et sa régence, ce long règne, rempli de guerres civiles,
de troubles religieux et de sanglants massacres, nous présente une
nouvelle phase dans l’histoire de la Prostitution. Catherine de Médicis
imagine d’appliquer la Prostitution à la politique: elle s’en fait une
arme pour vaincre ses ennemis; elle s’en sert comme d’un narcotique
pour les endormir, comme d’une chaîne pour les entraver, comme d’un
poison pour les détruire. Jamais peut-être l’immoralité n’avait eu
recours à de pareils raffinements; jamais l’art de gouverner les
hommes n’en était venu à l’emploi de si honteux moyens. Machiavel
lui-même aurait rougi d’ériger en système permanent ce qui n’avait
été jusqu’alors qu’un hasard tout exceptionnel dans la politique. Les
femmes, en effet, avaient bien pu, en certains cas, exercer une notable
influence dans les affaires d’État; elles avaient sans doute, en tout
temps, fait sentir autour d’elles l’empire de leurs séductions, mais
ce fut Catherine de Médicis qui, pour la première fois, du moins à la
cour de France, eut des filles d’honneur dressées et bien apprises à
devenir, au besoin, les instruments impurs de ses desseins politiques.
La corruption générale de la cour à cette époque est un fait qu’il
serait inutile de prouver par des exemples: cette corruption, à
laquelle Catherine de Médicis n’avait pas contribué personnellement,
ne fut pas, comme le dit Bayle (_Œuvres_, t. II, p. 17), un effet de
la politique de cette reine, car son mari, Henri II, ne lui avait
laissé rien à faire à cet égard, mais elle l’utilisa au profit de
son gouvernement machiavélique. «Avant ce règne, dit Mézeray dans
son _Abrégé chronologique de l’histoire de France_, c’étaient les
hommes qui par leur exemple et par leurs persuasions attiroient les
femmes dans la galanterie; mais, depuis que les amourettes firent la
plus grande partie des intrigues et des mystères d’État, c’étoient
les femmes qui alloient au-devant des hommes.» Voilà peut-être le
changement de stratégie galante, que Catherine de Médicis enseigna
très-habilement aux dames et aux demoiselles, qui composaient sa cour,
et qui formaient une _bande_, qu’on appelait alors l’_Escadron volant
de la reine_. Catherine, du vivant de son mari, s’était instruite
dans cette tactique d’un nouveau genre, lorsque, n’ayant pas encore
d’enfants et craignant d’être répudiée, elle avait _gagné_, dit Henri
Estienne, la belle Diane de Poitiers «afin qu’icelle l’entretînt en
grâce avec monsieur le Dauphin son mary, et n’eust honte d’estre comme
macquerelle pour parvenir à son intention.» (Voy. _Disc. merveilleux de
la vie, actions et déportements de Cath. de Médicis_.)
Les renseignements précis nous manquent au sujet de ce fameux _Escadron
volant_, que nous ne connaissons que par quelques-uns de ses exploits.
Mais tous les historiens s’accordent à constater son existence,
sinon son organisation érotique, et Brantôme, qui est plus discret
qu’à l’ordinaire sur ce point délicat, en dit assez pour nous faire
apprécier tous les services que les filles d’honneur de la reine
mère pouvaient rendre à sa politique. «Un fameux prélat de notre cour
nous assure, dit Sauval, que Catherine de Médicis avoit un sérail de
coquettes qu’elle traînoit avec elle, comme autant de boute-feu, pour
arracher des cœurs des princes et des seigneurs du royaume leurs plus
secrètes pensées; que ces affetées sceurent si bien corrompre les chefs
de parti, en 1579, et surtout Henri IV, qu’aïant alors engagé par leur
cajolerie ceux de la Religion dans une nouvelle guerre civile, on la
nomma la _Guerre des amoureux_.» Le _fameux prélat_, que cite Sauval,
n’est autre que Brantôme, qui avait certainement raconté les prouesses
de l’_Escadron volant_ dans des mémoires que nous ne possédons plus.
Ceux que nous avons contiennent sans doute beaucoup d’anecdotes
relatives aux _dames et filles_ que Catherine avait enrôlées dans cette
milice amoureuse; mais il s’excuse de ne pas nommer les héroïnes des
bons contes qu’il a recueillis dans ses _Dames galantes_: «Je parle
d’aucunes, dit-il, desquelles j’espère en faire de bons contes dans
ce livre, avant que je m’en desparte, mais le tout si modestement et
sans escandale qu’on ne s’en apercevra de rien, car le tout se couvrira
soubz le rideau du silence de leur nom, si que possible aucunes,
qui en liront des contes d’elles-mesmes, ne s’en desagreront, car
puisque le plaisir amoureux ne peut pas toujours durer, pour beaucoup
d’incommodités, empeschemens et changemens, pour le moins le souvenir
du vieil passé contente encore.»
Brantôme cependant ne s’est pas fait faute de mettre, dans ses _Dames
illustres_, la liste des dames et damoiselles qui donnaient, à son
avis, tant d’éclat à la cour de la reine mère; puis, il leur adresse
collectivement des éloges capables de faire rougir celles qui auraient
conservé un reste de pudeur. «Toute ceste compaignie que je viens à
nommer, dit-il, on n’y eust sceu rien reprendre de leur temps, car
toute beauté y abondoit, toute majesté, toute gentillesse, toute bonne
grâce, et bien heureux estoit-il qui pouvoit estre touché de l’amour
de telles dames, et bien heureux aussy qui en pouvoit _escapar_. Et
vous jure que je n’ay nommé nulles de ces dames et damoiselles, qui ne
fussent fort belles, agréables et bien accomplies, et toutes bastantes
pour mettre un feu par tout le monde. Aussy, tant qu’elles ont esté en
leurs beaux aages, elles en ont bien bruslé en bonne part, autant de
nous autres gentilshommes de la cour, que d’autres qui s’approchèrent
de leurs feux; aussy, à plusieurs ont-elles esté douces, amiables et
favorables et courtoises.» Brantôme avait eu soin auparavant de dire ce
qu’il entendait par la courtoisie de ces belles: «Aussy, crois-je que
le meilleur temps qu’elles ont eu jamais, et qu’on leur demande, c’est
quand elles estoient filles, car elles avoient leur libéral arbitre
pour estre religieuses, aussy bien de Vénus que de Diane, mais qu’elles
eussent de la sagesse et de l’habileté et scavoir pour engarder
l’enflure du ventre.»
C’était là ce que la reine exigeait d’elles, et sans doute leur
avait-elle, cette habile et savante reine, enseigné tous les _bons
engins_ pour éviter ce malheur de la guerre. Toujours est-il qu’elle
était impitoyable, quand ce malheur arrivait. Aussi, chassa-t-elle de
sa cour mademoiselle de Limeuil, la plus belle des filles d’honneur,
qui «n’avoit rien épargné pour servir sa maîtresse,» dit Mézeray,
mais qui, après avoir séduit et enchaîné le prince de Condé, chef
du parti protestant, eut la maladresse de s’en trouver «incommodée
pour neuf mois,» dit encore le grave Mézeray, et s’en alla, un beau
jour, accoucher dans la garde-robe de la reine mère. On fit sur cette
aventure un pasquil latin, qui commence ainsi:
Puella ista nobilis,
Quæ erat amabilis
Commisit adulterium
Et nuper fecit filium;
Sed dicunt matrem reginam
Illi fuisse Lucinam.
Et quod hoc patiebatur
Ut principem lucraretur:
At multi dicunt quod pater
Non est princeps, sed est alter...
Le _Discours merveilleux de la vie de Catherine de Médicis_ rapporte
que le prince de Condé étant prisonnier à la cour de France, en 1561,
la demoiselle de Limeuil fut une des filles que la reine «lui avoit
baillée pour le desbaucher, comme l’ambition trouve tout loisible,
pourvu qu’elle atteigne à ses desseins.» Aussi, quand la reine voulut
lui reprocher son accident, en 1564, «Limeuil eut bien la hardiesse
de lui dire qu’elle avoit en cela suivy l’exemple de sa maistresse
et accomply son commandement.» Mademoiselle du Rouet, la compagne et
l’amie de mademoiselle de Limeuil, joua mieux son _rolet_, lorsque
la reine la chargea de s’emparer du roi de Navarre et de «l’amuser
soigneusement aux plaisirs de la cour,» suivant l’expression de Henri
Estienne. C’était, au dire de d’Aubigné dans la _Confession de Sancy_,
une sorte de pêche aux filets, que Catherine de Médicis dirigeait sur
la mer de la politique: «Quand l’eau n’estoit plus trouble, on pecha
à l’endormie: à quoy ne fut pas espargnée la coque du Levant, qui
est fournie par les droguistes d’Italie. A cela furent pris les plus
pesans, comme les maréchaux de Montmorency et de Cossé. Après quoi, on
guetta le gros poisson au fray: à quoy fut pris Antoine de Bourbon, roy
de Navarre, par Rouet, Louis de Bourbon, par Limeuil, mais ce dernier,
pour estre vigoureux, se sentant pris, rompit ses mailles et se sauva.
Quelques poissons se perdent en la suite des dauphins, comme font les
chiens, les barbues, les maquereaux, et tout le menu des suivans de la
cour.»
On devine que, parmi cette _compagnie_ de dames et de filles, au nombre
de deux ou trois cents, qui vivaient ensemble et ne se quittaient ni
jour ni nuit, la dépravation des mœurs n’avait pas tardé à remettre en
honneur les plus scandaleux désordres, lesquels n’étaient point assez
secrets pour que Brantôme se soit gardé de les révéler et même de les
excuser dans ses _Dames galantes_. Sauval ne fait que mentionner, avec
autant de décence que possible, les turpitudes que l’historiographe
des _Dames galantes_ s’est complu à décrire en détail avec son cynisme
habituel: «De même que les hommes avoient trouvé le moyen de se passer
de femmes, dit Sauval, les femmes trouvèrent le moyen de se passer
d’hommes. Une grande princesse aimoit alors une de ses damoiselles,
parce qu’elle étoit hermaphrodite. Paris, aussi bien que la cour,
regorgeoit de femmes lesbiennes, que les maris tenoient d’autant plus
chères qu’avec elles ils vivoient sans jalousie. Les unes, sans s’en
cacher, nourrissoient des belettes, dont les anciens usoient comme
des lettres hiéroglifiques pour signifier des tribades; les autres
s’échauffoient avec leurs adorateurs, sans pourtant les vouloir
contenter, puis venoient se rafraischir ou plutôt s’abrutir avec
leurs compagnes. Cette belle vie, enfin, plut si fort à quelques-unes,
qu’elles ne voulurent ni se marier, ni souffrir que leurs associées se
mariassent.» (_Amours des rois de France_, édit. in-12, de 1739, p.
115.) Brantôme pourtant n’a pas dit que les Lesbiennes de la cour de
France _nourrissaient_ des belettes; on ne sait pour quel usage; il dit
seulement que ces petits animaux étaient chez les anciens le symbole
_des amours féminines_, qui, ajoute-t-il, «se traictent en deux façons,
les unes par fricarelles, les autres par, comme dit le poëte, _geminos
committere cunnos_. Ceste façon n’apporte point de dommage, ce disent
aucuns, comme quand on s’aide d’instruments façonnés en ..., mais qu’on
a voulu appeler des godemichys,» mot formé des deux mots latins: _Gaude
mihi_.
Brantôme, après avoir montré son érudition classique sur un sujet
qui n’était pas moins commun alors, que dans l’antiquité grecque et
romaine, se demande sérieusement si deux dames, «amoureuses l’une de
l’autre, comme il s’est veu et se void souvent aujourd’huy, couchées
ensemble et faisant ce qu’on dit _donna con donna_, en imitant la
docte Sapho Lesbienne, peuvent commettre adultère et entre elles faire
leurs maris cocus.» Il cite ensuite plusieurs exemples, à l’appui de
son opinion, qui ne paraît pas concorder avec celle de Martial: «Voilà
un grand cas, dit-il, que, là où il n’y a point d’homme, il y ait de
l’adultère!» Nous n’avons pas la ressource du latin pour reproduire les
coupables orgies des Lesbiennes françaises, que Brantôme regarde avec
un œil d’indulgence, surtout dans certains cas: «Encore excuse-t-on,
dit-il, les filles et femmes veuves, pour aymer ces plaisirs frivoles
et vains, aymans bien mieux s’y adonner et en passer leurs chaleurs,
que d’aller aux hommes et se faire engrosser et se déshonorer, ou de
faire perdre leur fruict, comme plusieurs ont fait et font; et ont
opinion qu’elles n’en offensent pas tant Dieu et n’en sont pas tant
putains comme avecques les hommes.» Brantôme, dans ce chapitre si
épineux, qu’il aurait pu _allonger mille fois plus_ qu’il n’a fait, ne
nomme aucune des dames qui se livraient à ces infâmes _fricarelles_,
mais il donne à entendre que les filles d’honneur de la reine mère
et des princesses du sang étaient portées à se corrompre les unes les
autres. Il raconte, d’après les confidences de M. de Clermont-Tallard,
que ce seigneur, «estant petit garçon» et partageant alors les études
du jeune duc d’Anjou, lequel fut depuis Henri III, aperçut, un jour,
à travers les fentes d’une cloison, deux _fort grandes dames_, qui
«passoient ainsi leur temps.» Il ajoute aux circonstances licencieuses
de son récit: «J’en ay cognu plusieurs autres qui ont traicté de mesmes
amours, entre lesquelles j’en ay ouy conter d’une de par le monde,
qui a esté fort superlative en cela et qui aymoit aucunes dames, les
honoroit et les servoit plus que les hommes, et leur faisoit l’amour
comme un homme à sa maistresse; et si les prenoit avecques elle, les
entretenoit à pot et à feu et leur donnoit ce qu’elles vouloient. Son
mary en estoit très-aise et fort content, ainsy que beaucoup d’autres
marys que j’ay veus, qui estoient fort aises que leurs femmes menassent
ces amours plutôt que celles des hommes, n’en pensans leurs femmes si
folles ny putains. Mais je croy qu’ils sont bien trompés; car ce petit
exercice, à ce que j’ay ouy dire, n’est qu’un apprentissage pour venir
à celuy grand des hommes.»
On doit s’étonner qu’au milieu de ces hideux débordements, qui ne
connaissaient plus de digues morales ni religieuses, les maris se
soient encore préoccupés de leur honneur conjugal. Il est pourtant
avéré que ces maris, ceux-là même qui avaient mené la jeunesse la plus
dissolue et causé le plus d’échecs à la vertu des femmes, furent,
en général, très-peu accommodants pour leur propre compte, et se
piquèrent de défendre et de conserver chez eux ce qu’ils avaient pris
tant de fois aux autres. De là, de furieuses jalousies et de terribles
représailles qui ne servaient qu’à mettre en jeu l’audace et l’astuce
féminines. Brantôme, dans le premier discours de ses _Dames galantes_,
intitulé _De l’amour de plusieurs dames mariées et qu’elles n’en
sont si blasmables, comme on diroit, pour le faire_, a voulu écrire
les annales des _grands cocus_ du seizième siècle, et l’on est forcé
de reconnaître que, malgré cette dépravation universelle, le point
d’honneur du mariage était plus sacré, sinon mieux gardé, qu’à des
époques moins dissolues. Les maris étaient d’autant plus jaloux qu’on
leur donnait plus de motifs de l’être, et, comme on ne les plaignait
jamais dans leurs mésaventures, ils se montraient plus vindicatifs et
plus cruels à l’égard de leurs femmes infidèles; on s’explique donc
pourquoi l’introduction des ceintures ou cadenas de chasteté en France
eut lieu publiquement sous le règne de Henri III, sans doute par le
conseil de quelques Italiens de la cour, qui savaient le moyen employé
dans leur pays pour mettre sous clef, comme un trésor, la vertu des
femmes.
Rien n’est mieux établi que le fait de cette introduction d’une mode
italienne, qui existait surtout à Venise depuis plusieurs siècles
et qui y était venue d’Orient. Il est probable que les croisades
avaient également importé en France un usage odieux, qui ne pouvait
se concilier avec le respect que nos ancêtres portaient aux dames. Cet
usage remontait néanmoins à la plus haute antiquité, et il avait pu se
perpétuer chez des peuples dont la religion maintenait l’esclavage de
la femme. Mais «une nation aussi spirituelle que la nôtre,» comme le
dit avec esprit M. le comte de Laborde (_Notice des émaux, bijoux et
objets divers du Musée du Louvre_, t. II, p. 197), rejeta sans doute
avec mépris ce honteux instrument de tyrannie et de servitude. Il
semblerait, toutefois, que la ceinture de chasteté s’était conservée,
par exception, dans les mœurs de la chevalerie la plus raffinée, et
que, si un mari ne l’imposait pas à sa femme, une mère à sa fille,
un frère à sa sœur, l’amante, l’_amie_ l’adoptait elle-même, comme
un symbole de fidélité, puisqu’elle en offrait la clef à son _ami_,
à son amant. C’était là une de ces _emprises_, que les dames et leurs
serviteurs se donnaient réciproquement pour éprouver la constance et
la _seureté_ de leur amour. La ceinture _de sûreté_, au lieu d’être
un outrage et une honte, devint alors une preuve délicate de tendre
dévouement. Telle est, à notre avis, l’explication la plus naturelle
qu’on puisse attacher à plusieurs passages des poésies et des lettres
de Guillaume de Machaut, relatifs au _trésor_, dont sa maîtresse, Agnès
de Navarre, lui avait remis la clef.
M. le comte de Laborde, qui cite ces passages curieux, ne veut pas que
ce _trésor_ désigne une ceinture de chasteté. Voici pourtant de quels
termes s’est servi le poëte du quinzième siècle, pour nous apprendre
qu’il avait la clef du _trésor_ de madame Agnès:
Adonc, la belle m’accola...
Si attaingny une clavette
D’or, et de main de maistre faite,
Et dist: «Ceste clef porterez,
Amys, et bien la garderez,
Car c’est la clef de mon trésor.
Je vous en fais seigneur dès or;
Et, dessus tout, en serez mestre,
Et si l’aim’ plus que mon œil destre,
Car c’est mon heur, c’est ma richesse,
C’est ce dont je puis faire largesse!»
Agnès de Navarre, écrivant à Guillaume de Machaut, lui adresse des
recommandations qui n’ont pas de sens, si ce _trésor_ n’était pas
ce que nous pensons: «Ne veuillez, mie, perdre la clef du coffre que
j’ay, car, si elle estoit perdue, je ne croi, mie, que je eusse jamais
parfaite joie; car, par Dieu! il ne sera jamais deffermé d’autre
clef que celle que vous avez, et il le sera, quand il vous plaira,
car en ce monde je n’ai de riens si grant désir.» Cette citation et
d’autres, aussi explicites, n’empêchent pas M. de Laborde de nier
l’authenticité des ceintures de chasteté, qui se trouvent dans quelques
cabinets d’amateurs: «Dans ces sortes de singularités, dit-il par une
distraction qui est trop évidente pour qu’on songe à la lui reprocher
comme une faute d’érudition, on est bien fort, quand on a pour soi la
plume de Brantôme.»
«Du temps du roy Henry, raconte Brantôme dans ses _Dames galantes_, il
y eut un certain quinquailleur, qui apporta une douzaine de certains
engins à la foire de Sainct-Germain, pour brider le cas des femmes, qui
estoient faicts de fer et ceinturoient comme une ceinture, et venoient
à prendre par le bas et se fermer à clef, si subtilement faicts qu’il
n’estoit pas possible que la femme, en estant bridée une fois, s’en
peust jamais prévaloir pour ce doulx plaisir, n’ayant que quelques
petits trous menus pour servir à pisser.» La description de ces
ceintures est trop précise, pour qu’elle ne soit pas faite _de visu_,
et Brantôme, en rapportant le fait, n’a pas l’air de s’en émerveiller,
comme si la chose était nouvelle pour lui. Il ajoute que «beaucoup
de gallans, honnestes gentilshommes de la cour,» menacèrent ce maudit
quincaillier de le tuer, s’il persistait à fabriquer et à vendre ces
_engins_ qui leur étaient si nuisibles, et ils l’obligèrent à jeter
dans les latrines tous ceux qui lui restaient. Quant à l’anecdote de la
femme qui se prostitue à un serrurier, pour obtenir une double clef du
cadenas que son mari croyait pouvoir ouvrir seul, c’est probablement
un de ces contes plaisants que l’apparition des ceintures avait fait
circuler à la cour. Quoi qu’il en soit, si le quincaillier de la foire
Saint-Germain fit le sacrifice de quelques-uns de ses _engins_, le
modèle n’en fut pas perdu, et l’on continua d’en fabriquer secrètement
pour l’usage de certains maris jaloux, qui ne rougissaient pas de se
conduire à l’égard de leurs femmes, comme des marchands d’esclaves
en Turquie. Le ridicule fit justice, d’ailleurs, de cette invention
malhonnête, et il n’y eut qu’un très-petit nombre de jaloux qui osèrent
appeler à leur aide les ceintures et les cadenas, que la loi française
considérait comme un sévice grave de l’époux contre l’épouse. Cependant
on trouverait encore des exemples de ces étranges emprisonnements
jusqu’au milieu du dix-huitième siècle, puisque l’avocat Freydier
plaida en parlement pour une femme mariée, qui accusait son mari de
l’avoir soumise à cet indigne traitement. (Voy. son _Plaidoyer contre
l’introduction des cadenas ou ceintures de chasteté_, Montpellier,
1750, in-8, avec une figure représentant le cadenas.)
Certes, il fallait que les habitudes italiennes fussent alors bien
enracinées en France, pour qu’on ait osé mettre en vente publiquement
de pareils objets, et surtout pour qu’on ait osé les acheter et en
faire usage. Nous verrons, dans un chapitre à part, combien l’influence
de l’Italie avait perverti les mœurs des hommes, à la cour des Valois,
mais nous constaterons aussi, pour l’honneur de notre pays, que ces
turpitudes ne sortirent presque pas des bornes de la cour, et furent
généralement repoussées, condamnées et maudites, par la galanterie
française. La cour seule, à cette époque, était le théâtre et le
réceptacle de tous les vices les plus hideux. Catherine de Médicis
avait jugé que cette corruption sans règle et sans frein servait les
intérêts de sa politique, en amollissant les plus fermes caractères et
en dégradant les plus nobles cœurs; mais elle donna par là aux ennemis
de son gouvernement, à _ceux de la Religion_, comme on les appelait,
une force immense et une arme terrible; car la Réformation, en levant
l’étendard de la révolte contre la royauté et le _papisme_, pouvait
dire au peuple, avec raison, que le but de cette guerre sainte était de
détruire Sodome et Gomorrhe. Le peuple apprit de la sorte à mépriser et
à haïr les grands; il ajouta foi à tous les bruits, vrais ou faux, qui
se répandaient comme des échos de la cour; il ne fut plus indifférent à
la vie privée des princes et des courtisans; il crut avoir le droit de
la faire comparaître devant son tribunal, et il prononça la déchéance
de Henri III, quand la Ligue lui eut fait prendre les armes sous
prétexte de défendre les mœurs et la religion de ses ancêtres. On peut
donc avancer que, si Catherine de Médicis eut recours à la Prostitution
pour gouverner, ce fut la Prostitution qui, en déshonorant le roi et la
cour de France, amena le grand soulèvement populaire de la Ligue.
Nous ne voulons pas croire cependant à toutes les abominations que les
écrivains réformés ont imputées à leur implacable ennemie, Catherine
de Médicis; ainsi, il nous paraît impossible que cette reine ait
elle-même, dans une intention politique, corrompu les mœurs de ses
quatre fils et de ses trois filles. Catherine, si ambitieuse qu’elle
fût, était mère tendre et dévouée. On voit, dans sa correspondance,
qu’elle n’avait rien de plus à cœur que l’affermissement du pouvoir
royal dans la maison des Valois; si elle régna toujours sous le nom
de ses fils, c’est qu’elle se sentait plus capable qu’eux de diriger
les affaires et de soutenir le trône où ils furent assis l’un après
l’autre. Elle eut un profond chagrin de ce qu’aucun des quatre fils qui
semblaient lui promettre une nombreuse descendance n’ait fait souche de
rois et continué la postérité de Henri II. On ne saurait donc admettre
comme un fait probable, qu’elle se soit appliquée, pour ainsi dire,
à tarir de sa propre main les sources de l’hérédité dans sa famille.
On a prétendu, dans quelques libelles atroces, qu’elle n’attendit pas
l’âge de puberté de ses enfants, pour les livrer à la plus dégoûtante
Prostitution: selon ces pamphlétaires anonymes, elle aurait, par
ses affreux désordres, altéré profondément la santé des malheureux
rois François II, Charles IX et Henri III, qui, à la suite de l’abus
prématuré de leurs forces physiques, ne furent plus capables d’avoir
un héritier. Charles IX s’était chargé de démentir cette calomnie,
puisqu’il eut une fille légitime, morte en bas âge, et deux enfants
naturels. Il est permis de supposer, néanmoins, que ces trois rois
n’auraient pas laissé éteindre la lignée des Valois, si la débauche
eût épargné leur jeunesse. Quant à dire que Catherine entretenait des
relations incestueuses avec son fils Henri, qu’elle aimait, en effet,
plus que les autres, c’est là une de ces infamies que l’histoire ne
doit pas ramasser dans la fange des guerres civiles, où chaque parti
s’efforce de salir l’autre dans la personne de ses chefs. Catherine fut
sans doute trop indulgente pour la moralité de ses enfants, voilà tout.
François II, qui mourut si jeune et qui était d’une si frêle
constitution, «ne fut point subject à l’amour comme ses prédécesseurs,
rapporte Brantôme; aussy, eust-il eu grand tort, car il avoit pour
espouse la plus belle femme du monde et la plus aymable (Marie
Stuart).... Toutesfois, ajoute Brantôme, je l’ay veu faillir plusieurs
fois.» Charles IX, qui lui succéda, ne se souciait pas beaucoup des
dames dans sa première jeunesse: il leur préférait la chasse et les
exercices gymnastiques. Cependant il répondit à une grande dame, qui
lui faisait la guerre au sujet de sa froideur: «Doncques, avez ceste
opinion de moy, que j’ayme plus l’exercice de la chasse que le vostre?
Hé! par Dieu! si je me despite une fois, je vous joindray de si près
toutes, vous autres de ma cour, que je vous porterai par terre les unes
après les autres.» Brantôme, qui cite cette réponse du roi, y ajoute
seulement: «Ce qu’il ne fit pas pourtant de toutes, mais en entreprist
aucunes, plus par réputation que lasciveté, et très-sobrement
encore, et se mit à choisir une fille de fort bonne maison, que je ne
nommeray point, pour sa maistresse, qui estoit une fort belle, sage
et honneste damoyselle, qu’il servit à tous les honneurs et respects
qu’il estoit possible.» Cette maîtresse fut Marie Touchet, fille d’un
parfumeur ou d’un notaire d’Orléans, et il l’aima tant qu’il vécut,
mais toujours en secret, car la reine mère, très-complaisante pour
des amours de passade, voyait avec beaucoup de dépit et de déplaisir
le roi sérieusement amoureux d’une fille qui lui donnait des bâtards.
Catherine de Médicis s’était déclarée si contraire à ce concubinage,
que Charles IX, en mourant, n’eut pas le courage de lui recommander
Marie Touchet.
Ce fut pourtant l’amour qui causa la mort de Charles IX, si l’on
s’en rapporte à la chronique scandaleuse de la cour, qui s’était
popularisée, à l’aide de cette épitaphe du roi:
Pour aimer trop Diane et Cythérée aussy,
L’une et l’autre m’ont mis en ce tombeau icy.
Brantôme exprime des doutes sur la vérité des bruits qui coururent
alors: «Aucuns ont voulu dire que durant sa maladie il s’eschappa
après _la reine, sa femme_, et s’y eschauffa tant, qu’il en abbrégea
ses jours; ce qui a donné subjet de dire que Vénus l’avoit fait mourir
avecques Diane.» Nous avons imprimé en italique les mots que le premier
éditeur de Brantôme s’est permis de glisser dans le texte original,
pour remplacer trois lettres initiales qui s’y trouvaient. «Brantôme,
dit Sauval, qui avoit sous les yeux un bon manuscrit de cet historien
médisant, rapporte que quelques-uns disoient que, pendant sa maladie,
il s’étoit échappé avec la reine Marguerite, quoiqu’il avoue qu’à
la cour on ne parlât point en tout de leurs amours; mais enfin le
bruit commun étoit que ce fut avec L. R. M., où il y avoit beaucoup
d’apparence, et c’est sans doute de la sorte qu’il faut restituer
le passage de Brantôme, car enfin, de la façon qu’on murmuroit de
leurs amours, ils s’aimoient plus que fraternellement, et même ils ne
s’en cachoient pas trop.» L’inceste de Marguerite de Valois avec son
frère Charles IX n’est que trop prouvé, quoique Brantôme n’y ait fait
allusion que dans ce seul passage où le nom de Marguerite se cache sous
des initiales qu’on pourrait interpréter de diverses façons; mais il ne
faut pas oublier que Brantôme était le favori et même le secrétaire de
la reine Marguerite: on comprend les égards et les ménagements qu’il
avait à observer vis-à-vis de cette princesse. L’auteur du _Divorce
satyrique_, écrit sous l’inspiration d’un mari et d’un roi courroucé
qui voulait divorcer, n’avait pas à garder les mêmes ménagements;
cependant il évite de faire rejaillir sur plusieurs rois de France
la honte qu’il déverse impitoyablement sur leur sœur; il enveloppe
d’obscurité ces incestes qu’il avoue à regret: «Elle ajouta après,
dit-il, à ses sales conquestes, ses jeunes frères, dont l’un, à sçavoir
François (duc d’Alençon), continua cet inceste toute sa vie; et Henri
(Henri III) l’en désestima tellement, que depuis il ne la put estimer,
ayant mesme à la longue apperçu que les ans, au lieu d’arrester ses
désirs, augmentoient leurs furies.»
Les amours de Charles IX et de sa sœur, qu’il nommait _Margot_,
auraient causé plus de scandale dans une cour moins démoralisée; mais
à peine y prit-on garde alors, et ce sujet honteux défraya seulement
quelques pasquils et quelques chansons. Il est à présumer, d’ailleurs,
que l’inceste ne fut, pour le frère et la sœur, qu’une distraction
passagère, et qu’ils retournèrent l’un et l’autre à leurs occupations
favorites, Charles, à la chasse, et Marguerite, à la galanterie.
Charles IX connaissait trop bien Margot pour ne l’avoir pas jugée,
comme la juge le _Divorce satyrique_: «Tout est indifférent à ses
voluptés et ne luy chaut d’âge, de grandeur ni d’extraction, pourvu
qu’elle se saoule et satisface à ses appétits, et n’en a jusques ici,
depuis l’âge d’unze ans, dédit à personne.» On s’explique ainsi ce
qu’il avait voulu dire par ces paroles, qui furent répétées à propos
du mariage du roi de Navarre avec Marguerite de Valois: «Je ne donne
pas seulement ma sœur Margot à mon cousin de Navarre, je la donne
pareillement à tous les huguenots de France.» Ce mariage cachait un
piége et une trahison détestables: les chefs protestants, qui étaient
venus à Paris pour y assister et pour signer la paix, furent enveloppés
la plupart dans le massacre de la Saint-Barthélemy. Le lendemain de
cette nuit sanglante, Charles IX disait en riant à ses gentilshommes:
«Teh! que c’est un gentil c... que celuy de ma grosse Margot! Par le
sang Dieu! je ne pense pas qu’il y en ait encore un au monde de mesme;
il a pris tous mes rebelles de huguenots à la pippée!» (_Journal
de Henri III_, par Pierre de l’Estoile, édit. publ. d’après le ms.
original, par A. Champollion.)
Il est singulier que la reine mère, qui avait encouragé cette
effroyable licence par esprit de politique plutôt que par amour de la
débauche, ne se soit pas mêlée elle-même aux bacchanales de la cour.
Agrippa d’Aubigné et d’autres écrivains réformés disent bien, comme
le répète Sauval, que «ceste princesse aimoit le plus grand prélat
de son temps et des seigneurs tant et plus.» Mais on est forcé de
s’inscrire en faux contre ces vagues allégations, quand on ne trouve
pas dans Brantôme un seul mot qui fasse allusion à quelque galanterie
de la reine mère. Henri Estienne dit seulement, dans _le Discours
merveilleux_, que Catherine, dès sa plus tendre jeunesse, avait montré
«les signes évidents d’un esprit ambitieux et subject entièrement à
ses voluptés.» Nous sommes disposé à croire qu’on devrait lire ici
_volontés_ au lieu de _voluptés_. Quant au cardinal de Lorraine, qui,
au dire de l’Estoile, avait toujours dans la bouche _ce vilain mot de
f....._ et qui, au dire de Brantôme, était «le plus grand abatteur
de bois du royaume,» il fut le complice des actes politiques de la
reine mère; mais, s’il eut la bonne fortune de la rendre infidèle à la
mémoire de son mari, il garda bien ce secret d’État. Brantôme raconte
que ce superbe cardinal, passant à la cour de Piémont, embrassa deux ou
trois fois, de force, la duchesse de Savoie (Béatrix de Portugal), qui
avait refusé de lui accorder l’honneur du baiser d’étiquette: «Comment!
lui dit-il, est-ce à moy à qui il faut user de ceste mine et façon?
Je baise bien la reyne ma maistresse, qui est la plus grande reyne du
monde; et vous, je ne vous baiserois pas, qui n’estes qu’une petite
duchesse crottée? Et si veux-je que vous sachiez que j’ay couché avec
des dames aussy belles et d’aussy ou plus grande maison que vous.»
Brantôme ajoute discrètement: «Possible pouvoit-il dire vray;» et il
est permis de supposer que le cardinal, à qui son secret était près
d’échapper, se glorifiait des bontés que la reine mère avait eues pour
lui, à l’exclusion de tout autre.
Quoi qu’il en soit, Catherine de Médicis, qui ne payait pas d’exemple,
n’était pas trop sévère sur les mœurs, ni même sur la pudeur; on en
peut juger par le banquet qu’elle donna au roi, en 1577, dans le jardin
du château de Chenonceaux: «Les dames les plus belles et honnestes de
la cour, dit le journal de l’Estoile, estant à moitié nues et aïant les
cheveux espars comme espousées, furent employées à faire le service.»
Le chroniqueur n’y était pas, malheureusement, et il n’a pu nous
apprendre quelles furent les suites du banquet. Au reste, les fêtes de
ce genre se terminaient d’ordinaire par des excès qui n’étaient que
trop favorisés par ceux de la table. Au mariage de l’orfévre Claude
Marcel avec la fille du seigneur de Vicourt, la noce se fit à l’hôtel
de Guise, et toute la cour y fut invitée. Après le souper, le roi
Henri III et ses mignons, les princesses et les dames de la cour se
masquèrent, pour _porter le momon_ aux époux, indécente cérémonie qui
avait survécu au culte de Priape et de Vénus. «Les plus sages dames et
damoiselles se retirèrent, et firent sagement, dit l’Estoile, car la
confusion y apporta tel désordre et infamie, que, si les tapisseries et
les murailles eussent pu parler, elles eussent dit beaucoup de belles
choses.» (Voy. le _Journal de Henri III_, au 10 décembre 1578.)
Le masque, sous le règne des Valois, n’était pas moins propice aux
amours que du temps de Charles VI; car, selon l’expression de Brantôme,
«le masque cache tout.» Mais les dames de la cour de Charles IX et de
Henri III dédaignaient ordinairement ces précautions et ces mystères:
«Voulans communiquer avecques leurs serviteurs, dit Brantôme, et non
comme avecques rochers et marbres; mais, après les avoir bien choisis,
se scavent bravement et gentiment faire servir et aymer d’eux. Et puis,
en ayant cognu leur fidélité et loyale persévérance, se prostituent à
eux par une fervente amour et se donnent du plaisir avecques eux, non
en masques, ny en silence, ny muettes, ny parmy les nuicts et ténèbres,
mais, en beau plein jour, se font voir, taster, toucher, embrasser; les
entretiennent de beaux et lascifs discours, de mots folâtres et paroles
lubriques.»
Cette licence du langage passait alors pour un ragoût indispensable
des plaisirs sensuels: «La parole en fait d’amour, dit Brantôme,
qui consacre à ce sujet un chapitre de ses _Dames galantes_, a
une très-grande efficace, et où elle manque, le plaisir en est
imparfait.» Les poésies ordurières, qu’on lisait à la cour et qui n’y
scandalisaient personne, nous donnent la mesure de ce que pouvaient
être dans le tête-à-tête l’indécence et l’effronterie de l’entretien.
Aussi, Brantôme pose-t-il en principe, que «lorsque l’on est à part
avecques son amy, toute gallante dame veut estre libre en sa parolle
et dire ce qu’il lu y plaist, afin de tant plus esmouvoir Vénus.»
On ne saurait donc s’étonner si les plus grandes dames étaient, dans
le particulier, «cent fois plus lascives et desbordées en parolles,
que les femmes communes et autres.» Le proverbe qui prit cours à
cette époque, _putain comme une princesse_, fut sans doute motivé
par ce monstrueux libertinage de paroles, qui faisait l’admiration
de Brantôme, et qui ajoutait tous les jours tant de mots, tant
d’images, tant de phrases faites, à la langue érotique: «D’autres
fois, dit-il avec une bizarre naïveté de philologue, nostre langue
françoise n’a esté si belle ny si enrichie comme elle est aujourd’huy;
mais il y a longtemps que l’italienne, l’espagnolle et la grecque
le sont, et volontiers n’ay-je guières veu dame de ceste langue, si
elle a practiqué tant soit peu le mestier de l’amour, qui ne sache
très-bien dire.» Ainsi, aucun genre de Prostitution, pas même celle
de la bonne langue française, ne manquait à cette cour dépravée, qui
disputait de mœurs et de langage avec les mauvais lieux. (Voy. surtout
les _Premières œuvres poétiques du capitaine Lasphrise_, Paris, J.
Gesselin, 1599, in-12.)