SOMMAIRE. —L’édit de 1560 contre la Prostitution. —Abolition
des bordeaux. —Rupture de bail pour cause de mauvaises mœurs.
—Fermeture des lieux de débauche à Paris. —Procès soutenu par
la mère Cardine, gouvernante de Hueleu. —Origine des maisons
de tolérance. —Arrêt du parlement contre les repaires du Champ
Gaillard et du Champ d’Albiac. —Affreux ravages de la syphilis
causés par la Prostitution. —Enlèvement des _enseignes_ de
débauche. —Le Gros-Caillou. —Les rues de la Corne. —L’_Enfer de la
mer Cardine_, et autres facéties sur l’abolition de Huleu. —Les
ribaudes de l’armée. —Prix courant des prostituées au seizième
siècle. —La _courtisane repentie_, par Joachim Du Bellay.
C’est un fait bien remarquable que l’ordonnance de Louis IX qui
abolissait la Prostitution légale, et qui ne put être exécutée sous le
règne de ce saint roi, fut promulguée de nouveau et remise en vigueur
sous le règne de Charles IX. Les philosophes et les magistrats avaient
pensé jusqu’alors, qu’il y aurait un danger réel à vouloir supprimer
absolument, en principe comme en fait, la débauche publique, cette
lèpre inévitable du corps social, mais l’autorité civile était d’accord
avec l’autorité ecclésiastique pour empêcher le mal de s’étendre hors
des limites que la législation lui avait tracées. Tout à coup, en
plein seizième siècle, au milieu de toute la dépravation et de tous les
débordements des mœurs, en face de la cour la plus corrompue et la plus
effrontée, la Prostitution légale fut prohibée et abolie par un édit
du roi, que les successeurs de Charles IX n’osèrent pas rapporter ni
même modifier dans un sens moins rigoureux. Cet édit avait été rendu,
il est vrai, au nom du jeune roi en tutelle, par les États d’Orléans,
qui s’occupèrent de la réformation des mœurs avec un zèle digne d’une
époque plus vertueuse. L’article 101 de la grande ordonnance de 1560,
laquelle ne fut lue et enregistrée en parlement que le 13 septembre
1561, était ainsi conçue: «Défendons à toutes personnes de loger
et recevoir en leurs maisons, plus d’une nuict, gens sans adveu et
incogneus. Et leur enjoignons les dénoncer à justice, à peine de prison
et d’amende arbitraire. Défendons aussi tous bordeaux, berlans, jeu de
quilles et de dez, que voulons estre puniz extraordinairement, sans
dissimulation ou connivence des juges, à peine de privation de leurs
offices.»
On peut supposer, avec beaucoup de vraisemblance, que cet article
passa inaperçu parmi les cent quarante-huit articles qui composaient
l’ordonnance; car le mot _bordeaux_ n’avait pas été glissé sans
intention, à côté du mot _berlans_, comme pour les confondre et les
assimiler. Ce mot seul ne renfermait peut-être pas, dans la pensée du
législateur, la suppression absolue des mauvais lieux et l’abolition
complète de la Prostitution. Charles IX n’avait que dix ans, au moment
où il signa l’édit qu’il n’était pas capable de comprendre, et qu’il
n’eût probablement point approuvé plus tard. «Toutefois, dit Étienne
Pasquier dans une de ses lettres (t. II, p. 520), jamais roy, qui le
devanca, ne fit tant de beaux édicts, que luy: tesmoin celuy de l’an
1560 aux Estats tenus dedans la ville d’Orléans, l’autre qu’il fit à
Roussilion l’an 1563, et le dernier à Moulins l’an 1566, contenant,
ces trois edicts, une infinité d’articles en matière de police et beaux
règlements qui passent d’un long entrejet nos premières ordonnances. A
quoy sommes-nous redevables de ce bien? Non à autre qu’à messire Michel
de l’Hospital, son grand et sage chancelier, qui, sous l’authorité
du jeune roy son maistre, fut le principal entremeteur du premier,
instigateur, promoteur et autheur des deux autres. Et à la mienne
volonté, ajoute le sage et docte Pasquier, qu’ils eussent esté en tout
observez d’une mesme dévotion, qu’ils furent introduits!» Il faut donc
attribuer au grand chancelier Michel de l’Hospital tout l’honneur de
ces édits, qui, comme le dit Pasquier, tombèrent bientôt en désuétude,
mais qui laissèrent dans nos codes le témoignage impérissable d’une
haute moralité.
L’ordonnance prohibitive de la Prostitution, on peut l’assurer,
produisit une surprise générale et fut jugée, au premier abord,
inapplicable, à Paris du moins. Cependant, elle avait été précédée de
différentes ordonnances royales, qui semblaient lui ouvrir la voie
et qui, malgré bien des obstacles et des résistances, étaient alors
exécutées assez fidèlement. Ainsi, la Prostitution clandestine se
trouvait recherchée et poursuivie de telle sorte, qu’une femme dissolue
pouvait toujours être expulsée de la maison où elle logeait, et que
les voisins avaient droit de forcer le propriétaire à rompre le bail
qu’il aurait passé avec elle. Bien plus, un locataire de bonnes vie
et mœurs, qui demeurait dans une maison appartenant à une femme de
mauvaise vie, n’avait qu’à la dénoncer comme telle, pour l’obliger
à déloger elle-même, après une simple information judiciaire. Le
parlement de Paris avait confirmé une sentence de cette espèce, par
un arrêt du 11 septembre 1542. Un arrêt du 10 février 1544 fut encore
plus explicite: «Il fut jugé, dit Papon dans son _Recueil d’arrêts
notables des Cours souveraines de France_, qu’une femme de mauvaise
vie ne seroit pas reçue à se faire adjuger le bail judiciaire d’une
maison saisie, encores qu’elle offrist d’en donner plus qu’un autre, et
que, quand elle l’auroit obtenue et s’y seroit establie, sa mauvaise
vie suffiroit pour l’en faire sortir et résoudre le bail.» Ce n’est
pas tout; Henri II avait essayé à plusieurs reprises d’éloigner de
la cour et de l’armée une multitude de femmes perdues, qui vivaient
du produit de leur impudicité, en _suivant_ l’armée et la cour; mais
Henri II ne put comprendre, dans cette exclusion partielle, les filles
de joie privilégiées, qui remplissaient leur office sous la conduite
d’une _dame_ gouvernante. (Voy, le tome IV de cette Histoire, p. 30
et 31.) Quant aux ribaudes de l’armée, aucun roi, aucun général ne se
fût permis de les chasser toutes; mais la police militaire tendait à
diminuer leur nombre, qui allait toujours s’augmentant et qui faisait
tort à la discipline. On ne sait pas ce qu’il y avait de filles de
joie, attachées régulièrement à chaque corps de troupes; on sait
seulement que les maréchaux des logis autorisaient la présence d’un
_goujat_ pour trois soldats: or, dans les armées, goujats et ribaudes
étaient sur le même pied et partageaient le même sort.
La prévôté de Paris s’empara de l’article relatif à la Prostitution,
dès que l’édit de 1560 eut force de loi, et se mit en devoir de le
faire exécuter dans la ville. Il y avait, à cette époque, dans les
classes bourgeoises, une sorte d’ostentation d’austérité morale, qui
protestait à la fois contre les désordres de la cour et rivalisait
avec les mœurs sévères des réformés. Le protestantisme avait, pour
ainsi dire, porté un défi aux catholiques, en leur proposant pour
modèle de continence et de vertu ces hérétiques qu’on pendait et
qu’on brûlait comme des criminels. Il y eut donc à Paris, comme
dans les principales villes, une guerre, déclarée partout à la
Prostitution, une croisade entreprise par le pouvoir municipal,
pour faire disparaître les repaires de débauche et leur honteuse
population. Les femmes de mauvaise vie, qui avaient jusque-là exercé
paisiblement leur scandaleuse industrie sous la protection des lois et
des magistrats, furent chassées de l’enceinte des villes, arrêtées et
emprisonnées, condamnées, en cas de récidive, au fouet, à la prison
et à la marque, exposées au pilori, traquées dans les champs comme
des bêtes malfaisantes, et contraintes de se cacher pour échapper à
cette persécution générale. Il paraîtrait, néanmoins, que les _lieux
publics_ de Paris, qui avaient été consacrés à la Prostitution légale
depuis le règne de saint Louis, et qui étaient, suivant les termes
des anciennes ordonnances, «à ce ordonnés et accoutumés,» ne furent
pas atteints d’abord par l’édit de 1560; car cet édit ne semblait pas
devoir infirmer la vieille législation, qui avait régi pendant plus de
trois siècles l’état des prostituées. Celles-ci, d’ailleurs, celles
du moins que les frais et les dangers d’un procès n’effrayaient pas,
formèrent opposition devant la prévôté et soutinrent que le nouvel édit
ne pouvait les chasser des _places et lieux publics_, assignés à leur
métier: «C’est à scavoir, disait la dernière ordonnance prévôtale qui
avait renouvelé celle de Louis IX, en 1367: à l’Abreuvoir de Mascon,
en la Bouclerie, rue Froidmentel, près du clos Brunel, en Glatigny, en
la Court Robert de Paris, en Baille Hoë, en Tyron, en la rue Chapon
et en Champ-Flory.» Nous ignorons les circonstances de ce procès,
qui dura plusieurs années. Mais nous sommes fondé à croire que la
Prostitution continua de rester maîtresse de quelques-uns de ses plus
anciens asiles. «Les rues de Glatigny ou du Val d’Amour, d’Arras ou
Champ-Gaillard, de Fromentel ou Fromenteau, etc., continuèrent à offrir
des repaires à la débauche.» (_Hist. de Paris_, par Dulaure, édit. de
1825, t. IV, p. 561.) Nous n’avons pas découvert les arrêts rendus à
cet égard; mais nous pouvons presque affirmer que, si le nombre des
lieux publics nommés dans l’ordonnance de 1367 fut réduit par décision
du parlement, plusieurs restèrent en possession de leur privilége
obscène, parce qu’on prouva, par des actes authentiques, qu’ils avaient
été, en quelque sorte, constitués par saint Louis. Ainsi, le lupanar de
la rue Chapon, qui avait bravé si longtemps les évêques de Châlons en
restant ouvert à la porte de leur hôtel, fut fermé, seulement alors,
faute de pouvoir justifier de son ancienneté. (_Antiquit. de Paris_,
par Sauval, t. II, p. 78.)
Un autre mauvais lieu, plus célèbre à cause de sa gouvernante qui se
nommait _la mère Cardine_, résista plus encore que tous les bordeaux
de Paris à l’ordonnance royale qui les supprimait. La mère Cardine,
que nous connaissons par diverses pièces satiriques publiées vers
cette époque, devait être la _reine des maquerelles_ de Paris; elle
était, à coup sûr, fort riche, puisqu’elle soutint un long procès,
et, quand l’arrêt fut rendu contre elle au tribunal du Châtelet, elle
eut encore le crédit d’empêcher la levée et l’exécution du jugement.
L’établissement de la mère Cardine était considérable; il occupait
plusieurs grandes maisons dans les rues du Grand et du Petit-Hurleur,
au centre du quartier Bourg-l’Abbé. Ces rues infâmes, dont le nom
_Heuleu_ ou _Hue-leu_ indique peut-être qu’on _huait_ les débauchés
qu’on y voyait entrer, n’avaient pas d’autres habitants que des filles
et leurs vils amants; tous ceux qui avaient là _pignon sur rue_,
s’efforcèrent de conserver leurs locataires, et adressèrent, dans
ce but, des suppliques au lieutenant civil du Châtelet, au prévôt de
Paris, et enfin au roi. Mais tout fut inutile; après les péripéties
d’un long procès, le roi, par ses lettres patentes du 12 février
1565 (c’est 1566, à compter suivant le nouveau style) enjoignit au
lieutenant civil de faire expédier le jugement et de le mettre à
exécution, sans plus de retard. En conséquence, le jugement fut crié
à son de trompe, par les crieurs jurés, à l’entrée des deux rues du
Heuleu; les femmes de mauvaise vie, qui résidaient dans ces rues, en
sortirent dans les vingt-quatre heures, et on ferma irrévocablement
tous les bordeaux qui avaient engagé et soutenu la lutte contre le
Châtelet et le parlement. Sauval a pu dire, en parlant de ce dénoûment,
qu’en cette année-là, «les asyles des femmes publiques furent ruinés de
fond en comble.» Les lettres patentes du roi, enregistrées au Châtelet
le 24 mars 1565 (ou plutôt 1566), provoquèrent une nouvelle ordonnance
du prévôt de Paris, qui supprimait définitivement la Prostitution
légale, aux termes de l’édit de 1560. (Voy. les _Edicts et ordonnances
des roys de France_, recueillis par Fontanon, t. I, p. 574.)
C’était toujours le chancelier Michel de l’Hospital, qui travaillait
ainsi à épurer les mœurs; c’était lui qui n’avait pas voulu souffrir
davantage que les femmes dissolues eussent l’air de tenir tête au
roi et à la magistrature. Aux lettres patentes du 12 février, qui ne
concernaient que le bordeau de Hueleu, le prévôt de Paris avait ajouté
cette paraphrase confirmative de l’article prohibitif de l’édit: «Au
surplus, faisant droict, sur la requeste verbale desdites gens du
roy, que défenses sont faites à tous manants et habitants de ceste
ville et fauxbourgs de Paris et autres, de souffrir en leurs maisons
bordeau secret ne public, sur peine de 60 livres parisis d’amende pour
la première fois, et de six vingts livres parisis d’amende pour la
seconde, et, pour la troisiesme fois, de privation de la propriété des
maisons. Et seront lesdites lettres, ensemble ceste ordonnance, leues
et publiées à son de trompe et cry public, tant par les carrefours de
ceste ville que fauxbourgs de Paris et autres lieux où sont lesdits
bordeaux, à ce qu’aucun n’en prétende cause d’ignorance.» Ainsi,
la fermeture des maisons de débauche de Grand et du Petit _Hueleu_
entraîna celle de la plupart des mauvais lieux qui existaient encore
à Paris; ceux que n’atteignit pas la proscription générale, et que
le prévôt de Paris laissa subsister à huis clos, sous la sauvegarde
d’une permission tacite, perdirent tous les droits qu’ils tenaient
de l’ordonnance de saint Louis, et comme ils n’avaient plus qu’une
existence provisoire, nous croyons que, dès ce temps-là, ils furent
caractérisés par un surnom qui est toujours en usage et qui définit la
nature de leur privilége: _maisons de tolérance_. Au reste, à partir
de cette époque, comme le dit expressément Sauval (t. II, p. 650), les
filles publiques «cessèrent d’avoir des statuts, des juges, des habits
particuliers et des rues affectées à leurs dissolutions.» On peut donc
dire que la Prostitution légale fut légalement abolie en France.
Nous avons indiqué les causes qui nous semblent avoir provoqué cette
grande mesure de police; nous avons dit que le protestantisme avait
forcé le gouvernement à se mettre ainsi à la tête d’une réforme
des mœurs; nous avons fait comprendre que le vertueux chancelier de
l’Hospital s’était surtout intéressé à cette réforme, qui donnait
satisfaction aux vœux des honnêtes gens, sans distinction de religion
ni de parti politique. Mais différents historiens ont prétendu que la
suppression des mauvais lieux avait été commandée par des nécessités
impérieuses de salubrité générale; car la maladie vénérienne,
qui s’était répandue d’une manière effrayante à la suite de la
débauche populaire, avait fait de chaque lupanar un redoutable foyer
d’infection. En effet, on sait que cette horrible maladie, dont les
symptômes n’étaient plus aussi affreux qu’autrefois, avait néanmoins
multiplié ses ravages, à ce point, que la Prostitution devenait
l’ennemie permanente de la santé publique. Le 4 décembre 1555, l’avocat
du roi, Me Denis Riant, avait porté plainte à la Cour du parlement de
Paris contre les mauvais lieux du Champ Gaillard et du Champ d’Albiac,
où se commettaient journellement «infinies volleries, force violences,
larcins et autres méchancetés, par le moyen des locatifs des maisons,
qui tiennent, au moins la pluspart d’iceux, bordeaux en leurs chambres,
y reçoivent et y endurent gens inconnus, sans adveu, ruffiens,
vagabonds, pauvres filles et femmes.» L’avocat du roi ajoutait, à la
suite de sa plainte, que «depuis un an seulement, se sont trouvés
dix-huit ou vingt jeunes hommes, escoliers d’honnestes familles,
gastés de la vérole, pour avoir hanté esdits lieux, chose qui est fort
pitoyable et requiert bien qu’on y pourvoye.» La Cour avait déjà rendu
deux arrêts qui enjoignaient aux propriétaires des maisons du Champ
Gaillard et du Champ d’Albiac de ne louer ces maisons «qu’à gens connus
et famés de bonne vie et mœurs.» Elle invita le lieutenant criminel à
faire exécuter les arrêts précédents et à mettre un terme au désordre.
(Voy. les Preuves de l’_Hist. de Paris_, par Lobineau et Félibien, t.
II, p. 767.)
Il est à peu près avéré que le mal de Naples avait envahi tous les
repaires de débauche, au moment où l’édit de Charles IX supprima
totalement la Prostitution. Le poëte Baïf, dans ses _Passetemps_, fait
le portrait de _missir Macé_, qui avait eu de _grands infortunes_
A suyvre les amours communes.
Voici l’allocution, qu’un ami adresse à cet incorrigible, qui ne
pouvait se _désister de faire feste aux filles_:
Comment n’êtes-vous pas content,
Missir Macé, d’avoir eu tant
Et tant de mauvaises fortunes
A suyvre les amours communes?
D’avoir si roide la vérole,
Que vous n’avez dent qui n’en grole?
D’avoir la vérole si bien,
Que du nez ne vous reste rien?
D’avoir tout le palais mangé
Et d’avoir de chancres rongé
Votre membre plus qu’à demy?
Une autre épigramme de Baïf, dans laquelle un nommé Galin est le héros
d’une aussi triste aventure, ne le dépeint pas sous des couleurs moins
hideuses:
Pour hanter souvent les bourdeaux,
Le chancre t’accueillit si bien,
Que du nez en ta face rien
Ne t’est resté, que les naseaux!
Un écrivain du même temps, Antoine Duverdier, qui pensait que «Dieu a
envoyé ceste peste sur la terre, pour fléau et vengeance des sales,
illicites et fréquentes paillardises des mauvais,» reconnaît, dans
ses _Diverses Leçons_, que «ce mal estoit beaucoup plus contagieux,
au commencement, qu’il n’est maintenant, à cause des souverains
remèdes qu’on a trouvés;» mais, néanmoins, il s’étonne que les
débauchés osassent risquer la récidive dans un mal qui, pour n’être
pas mortel ordinairement, laissait toujours de fâcheux ressouvenirs à
ses victimes: «Y en a plusieurs, s’écrie-t-il avec surprise, qui ont
sué vérole six ou sept fois!» Louis Guyon, qui a écrit ses _Diverses
leçons_ pour faire suite à celles de Duverdier, constate, en sa qualité
de médecin, que la maladie vénérienne se jouait encore de tous les
efforts de la science. «Ceste contagion vénérienne, dit-il (t. I, p.
612), parce que le plus communément elle se prend par paillardise et
acte déshonnête, est, par conséquent, honteuse.» Louis Guyon, qui veut
dire par là que le _venin de la femme paillarde_ était plus dangereux
dans les bordeaux que partout ailleurs, cite le fait de deux jeunes
adolescents d’une grande famille, qu’il avait traités à Paris en 1563,
et qu’il ne réussit pas à guérir. Ces deux imprudents, il est vrai,
avaient essayé de cacher leur état, jusqu’à ce qu’il se fît connaître
«par la pelade, par pustules rouges qui leur venoient au front,
douleurs au milieu des os, tant des bras, jambes, cuisses, espaules,
que sur le devant de la teste, les nuicts jusqu’environ l’aube du jour,
et autres signes, comme douleur au gosier, ne pouvans bien avaller la
viande.» Tous les médecins et chirurgiens, entre les mains desquels se
remirent les pauvres malades, échouèrent dans leur guérison, jusqu’à
ce qu’un ambassadeur du roi d’Espagne, qui les entendait gémir et se
plaindre pendant la nuit, leur eût conseillé de partir pour l’Amérique
et de s’y faire soigner à la mode du pays par les indigènes. Ce
traitement eut un plein succès, et les malheureux jeunes gens, qui
étaient partis étiques et semblables à des cadavres, revinrent en
France florissants de santé. Un pareil résultat servit sans doute à
confirmer l’opinion des savants qui voulait que le mal napolitain eût
été découvert, en même temps que l’Amérique, par Christophe Colomb.
Cependant, cette opinion n’était pas encore si bien établie, que
certains docteurs de la Faculté de médecine de Paris ne soutinssent
avec ténacité que cette maladie n’était pas nouvelle, quoiqu’elle
eût changé de caractère. «Ceux-là errent grandement, disait Antoine
Duverdier, qui estiment que la maladie que les Grecs appellent λειχἠν,
Pline, _mentagra_, et nous, _feu volage_ ou _male dartre_, soit ce mal
que nous appelons vulgairement _vérole_.»
Il est donc possible que les hommes d’État, qui essayèrent d’abolir
la Prostitution par un édit du roi, aient voulu appliquer un remède
héroïque à la maladie honteuse, qu’ils espéraient chasser de France
avec les misérables femmes qui en étaient presque toutes infectées.
Mais on aurait dû prévoir qu’en forçant ainsi la population des
mauvais lieux à rentrer dans le sein de la société et à s’y déguiser
sous des dehors honnêtes, on faisait refluer la contagion vénérienne
dans le courant de la vie domestique. Les documents nous manquent
absolument pour apprécier les effets, physiologiques et hygiéniques
de la fermeture des maisons de débauche. Ce ne fut pas, comme on peut
le supposer, la cessation des désordres, qui n’avaient plus, il est
vrai, d’asiles privilégiés et autorisés, mais qui n’étaient que plus
hardis à s’étaler au grand jour. Ainsi, la Prostitution clandestine eut
des marchés publics dans toutes les rues et sur toutes les places: la
femme _commune_, en perdant le droit d’exercer légalement son métier à
certaines conditions fixes, acquit la liberté de se montrer partout et
de régler elle-même les conditions de la criminelle industrie qu’elle
exerçait en cachette. Il y eut bientôt sans doute à Paris autant de
lupanars secrets qu’il y en avait de publics auparavant; le nombre
des agents de la Prostitution ne diminua pas; bien au contraire, les
proxénètes des deux sexes, étant devenus plus nécessaires, devinrent
aussi plus nombreux; l’usage eut bientôt adopté, dans la ville et
dans les faubourgs, des endroits de rencontre et de rendez-vous, où
la débauche allait recruter ses milices et dresser ses batteries.
Quant aux bordeaux, qui n’étaient plus sous la surveillance du pouvoir
municipal, ils tombèrent à la merci de tous les êtres dégradés, qui ne
craignirent pas de s’exposer au châtiment de la loi et qui firent de
ces cavernes impudiques le réceptacle de tous les crimes.
On ne saurait douter que l’édit de 1560, contre les bordeaux, n’ait eu
de scandaleuses conséquences, lorsqu’on voit la Prostitution errante
se grouper pendant la nuit autour des croix de pierre, qui s’élevaient
sur presque toutes les places de Paris. En 1572, l’évêque de Paris fit
enlever la Croix de Gastine, érigée sur une petite place dans la rue
Saint-Denis; car cette croix, suivant l’expression d’un chroniqueur,
«servait d’enseigne aux débauchés,» qui se réunissaient là tous les
soirs et qui y commettaient mille profanations. Le _Journal de Henri
III_ raconte, en ces termes, l’enlèvement d’une autre Croix, que le
libertinage n’avait pas moins profanée: «La nuit du jeudy 10 mars 1580,
de l’ordonnance de l’évêque de Paris, et d’un secret consentement de la
cour, fut enlevé du lieu où il estoit le crucifix surnommé _Maquereau_,
et par les gens du guet porté à l’évesché, et ce à cause du scandaleux
surnom que le peuple lui avoit donné, à raison de ce que ce crucifix de
bois peint et doré, de la grandeur de ceux qu’on voit ordinairement aux
paroisses, estoit plaqué contre la muraille d’une maison, sise au bout
de la vieille rue du Temple, vers et proche les esgouts, en laquelle et
ès environs se tenoit un bordeau; en sorte que ce vénérable instrument
de notre Rédemption servoit d’enseigne aux bordeliers repaires.»
Pierre de l’Estoile ne nous apprend pas si le bordeau fut fermé par
ordre de la prévôté, après que l’évêque Pierre de Gondi eut mis fin à
un scandale, qui était plus déplorable que celui de l’impunité d’une
_boutique_ de débauche.
La plupart des maisons, en ce temps-là, avaient des enseignes qui
les faisaient reconnaître, en l’absence de numéros et d’autres signes
indicateurs. Les maisons de Prostitution devaient donc avoir aussi leur
_marque_ ou _enseigne_, qui ne rappelait pas toujours la destination
du lieu, car l’enseigne pouvait être plus ancienne que sa destination,
mais souvent l’enseigne annonçait, par un emblème indécent ou par une
devise équivoque, le genre de commerce auquel le local était consacré.
Ainsi, Piganiol de la Force affirme que le quartier du Gros-Caillou a
dû son nom à un _gros caillou_ qui servait d’enseigne à un lupanar.
Dans tous les cas, ce nom-là n’a pas été en usage avant la fin du
seizième siècle, et on peut le faire naître de l’installation de ce
lieu de débauche et de son enseigne, métaphoriquement obscène. Nous
n’entreprendrons pas une digression étymologique, pour expliquer ce que
pouvait être ce _caillou_, ce qu’on devinera sans effort en cherchant
son origine dans ces vers d’un vieux poëte:
Jouer au jeu qu’_aux cailles_ on appelle,
Aux filles est chose plaisante et belle.
Les historiographes de Paris mentionnent plusieurs enseignes de la
même espèce, qui avaient donné le nom de rue _de la Corne_ à deux rues
du faubourg Saint-Germain-des-Prés, nommées maintenant rue Beurrière
et rue Neuve-Guillemin, ainsi qu’à une rue du faubourg Saint-Marceau,
laquelle a été fermée au dix-septième siècle et est devenue le
cul-de-sac des Corderies. Sauval rapporte qu’il y avait une tête de
cerf, «que le peuple appelle _corne_,» dit-il, scellée dans la muraille
à l’encognure de la rue de la Corne, et que cette tête de cerf avait
fait donner aussi le nom de rue de la Petite-Corne à la rue adjacente;
mais il ajoute que ce nom leur venait bien plutôt d’une «troupe de
prostituées accourues là d’abord, pour s’y établir.» Ce fut à la fin
du seizième siècle, que ces prostituées, qui ne pouvaient plus résider
dans l’enceinte de la ville, se réfugièrent dans le faubourg, où l’abbé
de Saint-Germain les laissa se fixer, moyennant une redevance. Mais,
plus tard, ce lieu de débauche causa de tels désordres et scandalisa
tellement les bons paroissiens de Saint-Sulpice, que le curé de
cette paroisse obtint de l’abbé de Saint-Germain l’expulsion de ces
turbulentes voisines. On fit disparaître, avec l’enseigne de leur
repaire, le nom des deux rues que cette enseigne avait baptisées: la
première reçut le nom de rue _Guillemin_, à cause d’un fief appartenant
à une famille de ce nom-là, et la seconde prit celui de rue _Beurrière_
ou _des Beurriers_; mais le peuple, qui se souvenait d’avoir vu la
_corne_ et le mauvais lieu qu’elle annonçait au passant, persista
longtemps à désigner les deux rues sous leurs anciens noms, quoique les
nouveaux eussent été gravés en lettres d’or, sur des plaques de marbre,
au coin des deux rues, par ordre du bailli de Saint-Germain. Il fallut
bien s’accoutumer à substituer enfin ces nouveaux noms aux anciens.
Mais l’idée d’une maison de débauche y restait toujours attachée, «et,
dit Sauval, parce que le nom de _Guillemin_ est un peu proverbial,
le peuple qui se plaît à tourner tout en raillerie, non content
d’avoir ajouté au nom de _Guillemin_, propriétaire du jardin, celui de
_Crocquesolle_, il l’a donné encore à la rue, de sorte qu’il l’appelle
plus souvent la rue _Guillemin-Crocquesolle_, que la rue _Guillemin_.»
Sans entrer dans de longues dissertations archéologiques, nous dirons
que _Guillemin_, dans le langage métaphorique du bas peuple, signifiait
tantôt un cafard, tantôt la nature de l’homme, de même que _guillery_;
et l’on chantait alors, dans les carrefours, un fameux refrain, qui
était encore en vogue sous la Régence, puisque le duc d’Orléans l’avait
toujours à la bouche (voy. les _Mém. du cardinal Dubois_):
Du temps du roi Guillemot,
De la reine Guillemote,
On prenoit les hommes au mot
Et les femmes à la m....
Aux étymologistes de rechercher et de découvrir l’origine de
_guillemin_ et _guillemot_! Quant à _crocquesolle_, c’est évidemment
une épithète qualificative, et nous croyons que, la _solle_ ou
_soulle_ étant un jeu de ballon très-usité autrefois, on avait fait un
rapprochement tout naturel entre ce jeu-là et celui qui se joue dans
les lieux de Prostitution, où la _femme commune_ passe de main en main,
à l’instar d’une _solle_ ou ballon que les joueurs se renvoient de l’un
à l’autre: de là, le mot _solle_ comme synonyme de prostituée et, par
extension, de la nature d’une femme débauchée.
Il est évident que le peuple avait alors très-peu de sympathie et même
de pitié pour les femmes de mauvaise vie, puisqu’il les poursuivait
de ses huées, et les chassait souvent à coups de pierres, quand il
les reconnaissait dans les rues honnêtes. Nous avons vu aussi que
les hommes dépravés, qui osaient entrer en plein jour dans les rues
infâmes consacrées à la débauche, n’étaient pas mieux traités par la
populace. On peut donc assurer que l’édit de 1560, qui supprimait
la Prostitution légale, fut accueilli favorablement par l’opinion
générale; et les habitants de Paris, hormis ceux qui prélevaient sur
cette Prostitution les loyers de leurs maisons, applaudirent tous à
la fois aux mesures de police qui amenèrent la fermeture de la plupart
des mauvais lieux. La ruine et l’embarras des courtières de débauche,
le désarroi et la dispersion des filles, la colère et la confusion des
libertins, ne touchèrent personne et amusèrent tout le monde. Il y eut
un concert de plaisanteries et d’épigrammes contre les exilés et les
victimes de la Prostitution. Ce furent surtout le lupanar du Huleu
et sa célèbre directrice, la mère Cardine, qui servirent de sujet à
ces facéties en prose et en vers, que la gaieté populaire inspirait
avec tant de verve et d’abondance. La plus connue de ces facéties est
l’_Enfer de la mère Cardine_, dont la première édition, que nous ne
possédons plus, fut certainement contemporaine de tous les _canards_
poétiques que fit naître la destruction du Hulleu. Voici l’intitulé
de cette rare et curieuse satire, dirigée contre les courtisanes les
plus fameuses de cette époque: _l’Enfer de la mère Cardine, traitant de
la cruelle et terrible bataille qui fut aux enfers entre les diables
et les maquerelles de Paris, aux nopces du portier Cerberus et de
Cardine, qu’elles vouloient faire royne d’enfer, et qui fut celle
d’entre elles, qui donna le conseil de la trahison_... (Sans date et
sans indication de lieu, mais sans doute imprimé à Paris vers 1570,
in-8.) Cette pièce, en vers, qu’on attribue à Flaminio de Birague,
neveu du chancelier de France, fut réimprimée en 1583 et en 1597. Dans
les réimpressions, on ajouta une _chanson de certaines bourgeoises de
Paris qui, feignant d’aller en voyage, furent surprises au logis d’une
maquerelle à Sainct-Germain-des-Prez_. Il n’existe que deux ou trois
exemplaires des réimpressions du seizième siècle; mais, en 1793, un
bibliophile bienfaisant ne voulut pas laisser disparaître tout à fait
l’_Enfer de la mère Cardine_, et il en fit une nouvelle édition tirée
à 108 exemplaires, qui sont déjà presque aussi rares que les éditions
anciennes.
Voici le début de ce poëme allégorique, qui n’est pas, comme le suppose
M. le marquis du Roure dans son _Analectabiblion_, un acte de vengeance
personnelle du poëte contre la mère Cardine, mais une satire collective
qui s’adresse à toutes les reines de la Prostitution.
Puisque l’oysiveté est mère de tout vice,
Je veux, en m’esbattant, chanter cy la malice,
La faulse trahyson et les cruels efforts,
Que fit Cardine un jour en la salle des morts,
Alors que Cupidon lui fit oster les flammes
Qui tourmentent là-bas nos pécheresses âmes.
«La fable du poëme est toute simple, dit M. le marquis du Roure:
Cardine épouse Cerberus, et au festin de noces paraissent les
principales filles de Paris: Marguerite Remy, surnommée _les gros
yeux_; la Picarde, _cresmière_; Anne _au petit bonnet_; la Normande,
_bragarde_; la Lyonnaise, _douteuse_, etc. Cupidon, l’ennemi juré de
Pluton, paraît à ces noces pour exciter les damnés à combattre l’enfer,
voire même à étrangler Cerberus.» M. le marquis du Roure résume tout
l’ouvrage dans cet apophthegme: «Quelques filles sont pires que tous
les diables ensemble.» L’éditeur de 1793 a réimprimé, en outre, à la
suite de l’_Enfer de la mère Cardine_, une pièce du même genre, qui
nous donne la véritable date du poëme de Flaminio de Birague, qu’elle
accompagne: _Déploration et complaincte de la mère Cardine de Paris,
cy-devant gouvernante de Huleu, sur l’abolition d’iceluy. Trouvée,
après le deceds d’icelle Cardine, en un escrain auquel estoient ses
plus privez et précieux secretz, tiltres de ses qualitez authentiques,
receptes souveraines, compostes, anthidotes, baulmes, fardz, boetes,
ferrements et ustenciles servant audict estat dudit mestier_ (sans nom
de lieu, 1570, in-4 de 8 ff.). Il suffit de citer deux autres pièces
de la même époque, qui furent inspirées par l’exécution de l’édit de
1560: _La destruction avec la desolation des povres filles de Huleu
et de Darnetal_ (sans lieu ni date, pet. in-8 goth de 4 ff., avec une
gravure en bois sur le titre). M. J.-C. Brunet, dans son _Manuel du
libraire_, dit que cette pièce de vers de six syllabes a été composée
vers 1520; mais on sait que M. Brunet n’est pas une autorité, dès
qu’il s’avise de juger un livre au delà du titre. Cette complainte est
évidemment du même temps, sinon de la même main, que la _Complainte
de la mère Cardine_. Une autre pièce, qui se rapporte à cette grande
affaire de l’_abolition_ des lupanars, est intitulée: _Ban de quelques
marchands de graine à poile et d’aucunes filles de Paris_ (sans nom
de lieu, 1570, in-8). Mais nous doutons qu’un seul exemplaire de
l’édition originale ait survécu à la circonstance, et, par bonheur,
un bibliophile s’est encore rencontré, en 1814, pour faire réimprimer
cette facétie ordurière, dont l’auteur, Rasse Desneux, était le
chirurgien de Charles IX et l’ami de Ronsard.
L’_abolition des bordeaux_, tout incomplète qu’elle fût, avait été vue
de si bon œil par la France entière, que Charles IX et son chancelier
Michel de l’Hospital continuèrent à vouloir réformer les mœurs
par ordonnance: il avait été plus facile d’éloigner de l’enceinte
des villes les lieux de débauche, que d’expulser complétement les
prostituées de la cour et de l’armée. Depuis les temps les plus
reculés, une cour princière, de même qu’une armée, traînait à sa
suite une bande plus ou moins nombreuse de mauvais sujets et de femmes
perdues. Le roi, de concert avec son vertueux ministre, s’efforça de
remédier à cet abus. Par un édit du 6 août 1570, il ordonna que «tous
autres vagabonds, sans maistre ny adveu, ayent dans vingt-quatre heures
à vuider nostredite cour, sur peine d’estre pendus et estranglez, sans
espérance d’aucune grace ny remission; que toutes filles de joie et
femmes publiques deslogent de nostre-dite cour, dans ledit temps, sous
peine du fouet et de la marque.» Il y eut probablement une multitude de
filles fouettées et marquées, car elles ne se pressèrent pas d’obéir
à l’ordonnance royale qui les chassait, et Charles IX dut raviver
plusieurs fois cette ordonnance dans le cours de son règne. Celle qu’il
fit contre les prostituées _suivant l’armée_ ne rencontra pas moins
de difficultés dans son application, puisque Henri III n’eut rien de
plus pressé, en montant sur le trône, que de la renouveler dans les
mêmes termes: «Enjoignons non-seulement aux prévôts des maréchaux et
leurs lieutenants, mais aussi à nos juges ordinaires, de chasser les
filles de joye, s’il s’en trouve à suitte desdites compagnies et les
chastier de peine de fouet, et pareillement les goujats, au cas qu’il
s’en trouve plus d’un pour trois soldats.» Il est certain que cette
ordonnance ne fut jamais exécutée, du moins d’une façon régulière et
générale; mais, parfois, aussi elle était cruellement mise en vigueur
par le seul fait d’un caprice du chef d’armée. Par exemple, si l’on
peut se fier au témoignage de Varillas (_Hist. de Henri III_, liv. VI),
le maréchal Philippe Strozzi, que l’historien nous représente comme
_extrêmement sévère_, commanda «qu’on jetât dans la rivière de Loire
800 filles de joye qui suivoient son camp.»
Ces pauvres filles n’étaient pas traitées partout avec autant de
rigueur, et si elles ne figuraient pas dans les armées des réformés,
elles menaient joyeuse vie dans les armées catholiques. Ainsi, Brantôme
décrit complaisamment la belle arrière-garde, que le duc d’Albe, dans
son expédition, contre les _Gueux_ de Flandres, pouvait passer en
revue, avec ses dix mille hommes de vieilles troupes. C’étaient, dit
Brantôme, «quatre cents courtisanes à cheval, belles et braves comme
princesses, et huit cents à pied, en point aussi.» Il y avait là un
gentilhomme français, messire François Le Poulchre, seigneur de la
Motte Messemé, chevalier de l’ordre du roi et capitaine de cinquante
hommes d’armes des ordonnances de Sa Majesté. Ce qu’il admira le plus
dans cette expédition militaire, ce furent les douze cents courtisanes
_en bon point_, qui semblaient être chargées de sauvegarder l’honneur
des filles et des femmes sur le théâtre de la guerre. Voici comment il
parle de ces créatures, dans les sept livres de ses _Honnêtes Loisirs_,
dédiés au roi Henri III (Paris, Marc Ourry, 1587, in-12):
Il les entretenoit, qui vouloit, tout le jour;
Mais, avec un respect plein de cérémonie,
Le barisel-major leur tenoit compagnie.
Or, ces dames avoient tous les soirs leur quartier,
Du maréchal de camp, par les mains du fourrier,
Et n’eût-on pas osé leur faire une insolence.
Leur vanité s’en accrut tellement, qu’elles finirent par faire de la
femme honnête et qu’elles taxèrent leurs faveurs à un prix trop élevé
pour la bourse des soudards. Il fallut que le duc d’Albe intervînt et
fît crier dans son camp, par ses hérauts d’armes:
Qu’entre elles ne fust pas une qui osast
Refuser désormais soldat qui la priast
De luy payer sa chambre à cinq sols par nuictée.
On ne saurait prendre le taux fixé par le duc d’Albe, pour le prix
courant de la Prostitution populaire à cette époque. Cependant il est
permis de supposer, d’après le chapitre de Rabelais intitulé: _Comment
Panurge enseigne une manière bien nouvelle de bastir les murailles de
Paris_, que le relâchement des mœurs publiques avait singulièrement
fait tort au métier impudique des prostituées de carrefour. «Je
voy, dit Panurge, que les callibristris des femmes de ce pays sont
à meilleur marché que les pierres: d’yceulx fauldroit bastir les
murailles, en les arrangeant par bonne symétrie d’architecture et
mettant les plus grands aux premiers rancz, et puys, en talvant à
dos d’asne, arranger les moyens et finablement les petits.» Cette
sale bouffonnerie de Panurge renferme assurément un indice de
l’avilissement du prix des _denrées_ de la débauche. La fermeture des
mauvais lieux ne diminua pas le nombre des femmes _de bonne volonté_.
Pierre l’Estoile, dans son _Journal de Henri III_, à la date du 26
mai 1575, caractérise ainsi la corruption qu’il voyait régner autour
de lui, dans la bourgeoisie et le peuple de Paris: «Ce dont se plaint
le prophète Jérémie, chapitre III des _Filles de Sion_, qui estoient
eslancées, cheminant le col estendu et les yeux affettés, se guindant
et branslant et faisant resonner leurs pas, se pouvoit, à aussi bon
tiltre et meilleur, dire, en ce temps, des femmes de Paris et filles de
la cour. Dont ne se faut esbahir, si le Seigneur, selon la menace qu’il
en fait au lieu mesme par son prophete, descheveloit leurs testes et
leurs parties honteuses, par ces folatres faiseurs de pasquils, dont la
ville de Paris et la cour estoient remplies. Brief, le desbordement,
sans parler de pis, estoit que la caballe du cocuage estoit un des
plus clairs revenus de ce temps.» (Voy. l’édition publiée par MM.
Champollion père et fils, d’après le ms. original de P. l’Estoile, dans
la collect. des _Mém. pour servir à l’histoire de France_.)
Nous trouverions sans doute, dans les œuvres des poëtes du seizième
siècle, une foule de passages qui se rapporteraient à notre sujet, et
qui nous permettraient de faire une peinture fidèle et même minutieuse
des mœurs de la Prostitution; mais nous avons hâte de sortir de
cet impur treizième siècle, où la débauche italienne est le dernier
cloaque où vient se salir et s’éteindre la branche royale des Valois;
nous craindrions d’être entraîné dans une trop longue digression, en
feuilletant ces poëtes libertins qui se plaisaient à fonder le Parnasse
de Priape, et qui n’avaient pas de muse plus inspiratrice que la Vénus
des carrefours. Certes, les poëtes étaient d’avance autorisés à tous
les désordres de la poésie érotique, quand ils rencontraient chez
les prostituées les plus grands seigneurs de la cour, des princes de
l’Église et des magistrats vénérables. Le cardinal Charles de Lorraine
n’allait-il pas, comme l’eût fait un jeune écolier, passer la nuit,
hors de son hôtel, dans le logis d’une femme perdue? Louis Regnier,
sieur de la Planche, nous raconte, dans son _Histoire de François
II_, que ce prélat débauché, «sortant un grand matin de la maison
de la belle Romaine, courtisane renommée du temps de Henry, logée
en la Cousture de Saincte Catherine, avoit failli d’estre maltraité
par certains ruffians qui cerchent volontiers les chappes cheutes à
l’entour de telles proyes.» Cette Romaine, qui rivalisait en beauté et
en libertinage avec la Grecque, tant exaltée par Brantôme, nous paraît
être le type de cette courtisane, que Joachim Dubelloy a mise en scène
dans un poëme fameux, intitulé tantôt _la Maquerelle ou la Vieille
courtisane de Rome_, et tantôt _la Courtisane repentie_. Ce poëme nous
offre quantité de traits qui peuvent servir à faire le portrait des
courtisanes à la mode du seizième siècle. C’est elle-même qui raconte
sa vie et qui, son bon temps passé, essaye de consoler ses ennuis,
Par les soupirs d’une complainte vaine.
Dès l’âge de seize ans, corrompue par le mauvais exemple d’_une
impudique mère_, elle laissa cueillir sa fleur par un _serf_; mais ce
fut chose si secrète, que personne au monde, excepté sa mère, ne pût
soupçonner cet accident:
Bientôt après, je vins entre les mains
De deux ou trois gentilshommes romains,
Desquels je fus aussi vierge rendue,
Comme j’avois pour vierge esté vendue.
De main en main je fus mise en avant,
A cinq ou six, vierge comme devant.
Un prélat l’achète ensuite _comme pucelle_; elle apprend alors à
chanter, à danser, à pincer du luth et à _proprement parler_; puis, à
se farder et à se parer. Ce prélat l’aimait assez pour ne lui refuser
aucune preuve de tendresse: il l’enrichit, et il finit par la marier
à un gentilhomme qui la dépouilla, sitôt la noce faite, de tout ce
qu’elle avait apporté en dot; elle se trouve tout à coup ruinée:
Et rejetant toute vergogne et honte,
J’ouvre boutique; et faite plus savante,
Vous mis si bien ma marchandise en vente,
Subtilement affinant les plus fins,
Qu’en peu de temps fameuse je devins.
Lors, me voyant de Rome assez connue
Pour n’estre au rang de squaldrine tenue,
De deux ou trois à poste je me mis,
Lesquels étoient mes plus fermes amis,
Et tous les mois me donnoient pour salaire
Un chacun d’eux trente écus d’ordinaire.
Elle ne se contentait pas de ce salaire, et elle employait toutes
sortes de ruses pour mettre à contribution ses trois _amis_, en faisant
accroire à chacun d’eux qu’elle l’aimait plus que les autres. Ils
n’étaient pas jeunes ni beaux, mais ils étaient crédules et généreux;
elle fuyait, d’ailleurs, _plus que peste_
Ces jeunes gens, lesquels, sans débourser,
A tout propos, pour beaux veulent passer,
Nous pensant bien payer d’une gambade,
D’une chanson, d’un lut ou d’une aubade.
Elle connaissait tous les mystères de la vie des courtisanes, et
elle les employait à son avantage, quoiqu’elle se donnât des airs
d’honnêteté et même de pruderie:
J’avais aussi une soigneuse cure,
De n’endurer sur mon corps une ordure,
De boire peu, de manger sobrement,
De sentir bon, me tenir proprement,
Fût en public ou fût dedans ma chambre,
Où l’eau de naffe, et la civette et l’ambre,
Le linge blanc, le pennage éventant,
Et le sachet de poudre bien sentant,
Ne manquoient point: surtout, je prenois garde
(Ruse commune à quiconque se farde)
Qu’on ne me pût surprendre le matin.
Bref, tout cela qu’enseigne l’Arétin,
Je le savois, et savois mettre en œuvre
Tous les secrets que son livre descœuvre,
Et d’abondant, mille tours inconnus
Pour éveiller la dormante Vénus.
Mais comme elle excellait à cacher sa profession! Elle était _honneste
en ses propos_, elle savait _deviser_ de la vertu, et se déguisait si
bien,
Que rien qu’honneur ne sortoit de ma bouche,
Sage au parler et folâtre à la couche.
Ce fut par de tels moyens, qu’elle _acquit faveur_ à Rome et à Paris,
en sorte que les gentilshommes n’étaient pas estimés, qui ne pouvaient
se vanter de lui _faire l’amour_,
Au demeurant, fût de nuit ou de jour.
On devine qu’elle n’avait rien à redouter des lois de police relatives
aux courtisanes subalternes:
Je ne craignois d’aller sans ma patente,
Car j’étois franche et de tribut exempte,
Je n’avois peur d’un gouverneur fâcheux,
D’un barisel ou d’un sbire outrageux,
Ni qu’en prison on retînt ma personne...
N’ayant jamais faute de la faveur
D’un cardinal ou autre grand seigneur
Dont on voyoit ma maison fréquentée,
Ce qui faisoit que j’estois respectée.
Elle avait fait ce _beau ménage_ pendant six ou sept ans, lorsqu’elle
commença, se sentant vieillir, à éprouver de la honte et du repentir;
un sermon, qu’elle entendit un jour, acheva de lui faire comprendre le
scandale de sa vie passée. Elle sentit tout ce qu’il y avait d’amertume
dans les plaisirs décevants de la Prostitution:
Car, quel plaisir, hélas! me pouvoit estre,
Bien que je prisse à dextre et à senestre,
D’avoir soumis mes membres éhontés
A l’appétit de tant de volontés,
Et d’imiter le vivre d’une beste
Pour m’enrichir par un gain déshonneste!....
Outre la peur (gesne perpétuelle!)
D’une vérole ou d’une pellarelle,
Et tout cela dont se trouve héritier
Qui longuement exerce un tel mestier!
Elle entra donc dans un couvent pour y faire pénitence et se laver
de ses souillures dans la pratique d’une austère dévotion; elle avait
légué au couvent les _acquets_ du vice, et elle croyait n’avoir plus
besoin des biens de la terre. Mais l’ennui ne tarde pas à la prendre;
elle se repent _de s’être repentie_, jette le froc aux buissons, et
veut recommencer son ancien train de vie: il était trop tard! Adieu les
grands seigneurs et les amours parfumés! Voici venir, avec la _vérole
gouteuse_,
La denterelle et pelade honteuse,
voici venir le bourreau, qu’elle reçoit dans son lit, _au lieu d’un
gentilhomme_, et qui la récompense, de ses faveurs, en la fustigeant
lui-même sur la place publique!