CHAPITRE XXXII.

SOMMAIRE. —La Prostitution à la cour de Henri II. —Éloge des

_belles Françoises_. —Diane de Poitiers, maîtresse du roi. —Les

chiffres et la devise de Diane. —Brissac sous le lit. —Bonnivet

dans la cheminée. —Horribles dépravations de la cour. —Les arts

corrupteurs. —Description des tableaux et des statues dans les

palais royaux. —La coupe obscène. —Les figures de l’Arétin.

—Digression bibliographique sur ce recueil infâme, gravé par Marc

Antoine. —Destruction des planches et des exemplaires du livre. —La

_Somme_ de J. Bénédicti. —Miniatures dans le goût de l’Arétin. —La

galerie du comte de Chateauvillain.

«Si le sérail de Henri II, dit Sauval, ne fut pas si grand que celui

de François Ier, sa cour n’était pas moins corrompue.» Les Mémoires

de Brantôme sont là pour nous faire connaître cette corruption, qui

ne pouvait plus même s’accroître; car la cour de France, à cette

époque, avait adopté et naturalisé tous les genres de Prostitution

et de débauche, tous les raffinements de luxure et de galanterie,

toutes les leçons de dépravation morale, qu’elle enviait auparavant

aux cours italiennes. Brantôme s’applaudit de ce qu’il regardait

comme une conquête et une amélioration dans l’intérêt des plaisirs

sensuels: «Quant à nos belles Françoises, dit-il dans le premier

discours de ses _Dames galantes_, on les a veues, le temps passé, fort

grossières et qui se contentoient de le faire à la grosse mode; mais,

depuis cinquante ans en çà, elles ont emprunté et appris des autres

nations tant de gentillesses, de mignardises, d’attraits et de vertus,

d’habits, de belles graces, lascivetés, ou d’elles mêmes se sont si

bien estudiées à se façonner, que maintenant il faut dire qu’elles

surpassent toutes les autres en toutes façons, et ainsy que j’ay ouy

dire, mesme aux estrangers, elles valent beaucoup plus que les autres,

outre que les mots de paillardise françois en la bouche sont plus

paillards, mieux sonnans et esmouvans que les autres.» Brantôme conclut

de là: qu’il fait bon faire l’amour en France plutôt qu’ailleurs, et

il s’en rapporte là-dessus aux _docteurs d’amours_ et aux courtisans,

qui donnent certainement la palme aux dames françaises, quoiqu’on

soit forcé de reconnaître, en dernière analyse, que, «putains partout

et cocus partout, la chasteté n’habite pas en une région plus qu’en

l’autre.»

Henri II cependant eut moins de part que François Ier à la dépravation

de son temps, car, s’il «a aymé comme a faict le roy son père et

autres roys, et s’est adonné aux dames,» selon Brantôme, il a offert

à ses courtisans un rare exemple de constance et de parfait amour,

dans sa liaison avec Diane de Poitiers, qui fut son unique maîtresse

en titre, durant tout son règne. Diane n’était plus jeune, mais elle

était toujours belle; et Brantôme, qui la vit à l’âge de soixante-dix

ans, six mois avant sa mort, fut frappé d’admiration, en la trouvant

«aussy belle de face, aussy fraische et aussy aymable, comme en l’aage

de trente ans.» Il ajoute que «surtout elle avoit une très-grande

blancheur, et sans se farder aucunement;» ce qui donnait à penser

qu’elle usait de certains _bouillons composés d’or potable_. Quoi

qu’il en fût, Henri II l’aimait si passionnément, qu’il ne pouvait se

passer d’elle et qu’il devenait triste dès qu’il ne la voyait plus:

aussi, vivait-elle avec lui aussi _privément_ que si elle eût été sa

femme légitime; et la reine était obligée de supporter en silence

la suprématie de cette rivale, qui évitait toutefois de lui faire

sentir son humiliation. Henri II ne laissait pas de cohabiter avec

la reine Catherine, qui semblait n’avoir d’autre rôle que de mettre

au monde une grande lignée de princes et de princesses. Diane, de

son côté, ne paraissait pas jalouse de cette vertu prolifique, qui

avait pour résultat d’éloigner souvent le roi du lit conjugal et de

condamner la reine enceinte à des absences prolongées: alors, Diane

était vraiment la seule reine à la cour jusqu’à ce que Catherine de

Médicis fut relevée de couches. Elle prit une part active aux choses

du gouvernement, et l’on peut dire que son influence n’eut rien de

trop fâcheux, en politique, pour le règne de Henri II. «Bienheureux

est celuy roy, s’écrie Brantôme, qui rencontre une maistresse bonne,

parfaicte et bien accomplie, comme il est en sa puissance de la bien

choisir, car, estant telle, et luy et son royaume n’en sont pas pires!»

Mais, sans accuser Diane de Poitiers d’avoir exercé une influence

pernicieuse sur les mœurs de la cour, on peut constater qu’elle n’a

jamais rien fait pour les rendre meilleures, soit par son exemple,

soit par son empire sur Henri II. Elle était bien aise sans doute que

la licence effrénée qui régnait à la cour, et qui tendait toujours à

y faire de nouveaux progrès, justifiât aux yeux de tous son commerce

adultère avec le roi: elle pouvait même, jusqu’à un certain point,

réhabiliter sa conduite, en la comparant aux prodigieux débordements

que les plus grandes dames se permettaient autour d’elle, au mépris

de leur naissance et de leur rang. Henri II, dont l’amour ne manquait

pas de délicatesse à l’égard de sa favorite, n’épargnait rien pour

rehausser l’éclat de cet amour et pour le rendre, en quelque sorte,

respectable, à force de l’entourer de respects et d’hommages. Voilà

pourquoi il avait fait mettre partout, dans les ornements de ses

palais, au Louvre, à Fontainebleau, à Madrid, etc., le chiffre de

Diane entrelacé avec le sien, les armes parlantes et les devises

de cette déesse qu’il adorait. Ces témoignages d’une tendresse et

d’une admiration enthousiastes ne se voyaient pas seulement dans la

décoration intérieure des appartements, y compris celui de la reine,

mais encore sur le fronton des édifices, parmi les sculptures des

fenêtres et des corniches, au milieu des enroulements de la serrurerie,

aux panneaux des portes et dans les mosaïques du pavement des cours.

C’était un parti pris d’étaler à tous les regards les anagrammes

des noms de Diane et de Henri. Jamais l’adultère et la Prostitution

n’avaient été admis à une pareille apothéose.

Le but que se proposait le roi fut rempli et même dépassé;

non-seulement la cour s’accoutumait à confondre la maîtresse avec la

reine, mais encore le peuple n’était pas éloigné de considérer _madame

Diane_ comme une espèce de magicienne, qui devait à son art de se

conserver éternellement jeune et belle, et dont le croissant symbolique

présidait aux destinées de la France. Henri s’était si bien familiarisé

avec le concubinage dont il semblait fier, qu’il ne craignait pas

de paraître en public, à cheval, ayant en croupe la duchesse de

Valentinois, qui le tenait embrassé. On doit dire pourtant que la mode

autorisait cette manière de chevaucher à deux sur la même monture. Nous

ne savons pas si ce fut Diane, ou Henri II, qui commanda un émail, sur

lequel étaient représentés les deux amants à cheval. Nous ne savons

pas davantage si l’ordre de multiplier les chiffres et les emblèmes

de Diane sur les bâtiments royaux, venait de la favorite ou de son

amant. On a pensé, avec quelque apparence de raison, que les artistes,

architectes, sculpteurs, peintres et autres, voyant quelle était la

passion folle de Henri II pour cette dame, avaient pensé le flatter

en faisant servir l’allégorie à immortaliser cet amour. Les artistes

italiens eurent sans doute l’initiative de cette flatterie, qui plut

à Diane et ne déplut pas au roi; les artistes français ne manquèrent

pas ensuite d’imiter ce qui avait si bien réussi à leurs émules, et ce

fut dès lors une habitude générale, dans tous les travaux d’art qui se

firent sous ce règne, de reproduire les initiales de Henri et de Diane

avec le croissant et la devise: _Donec totum impleat orbem_. Était-ce

une allusion, comme on l’a dit, au désir et à l’espérance qu’avait le

roi, de voir s’arrondir le ventre de sa maîtresse?

Henri II, à l’exemple de son père, se montrait toujours fort discret

à l’égard de l’honneur des dames: «Il ne vouloit point, dit Brantôme,

que les dames en fussent escandalisées ni divulguées, si bien que

luy, qui étoit d’assez amoureuse complexion, quand il alloit veoir les

dames, y alloit le plus caché et le plus couvert qu’il pouvoit, afin

qu’elles fussent hors de soupçon et diffame.» Mais il est possible

que le roi ne prît tant de précautions que pour empêcher l’écho de

ses infidélités d’arriver jusqu’à Diane de Poitiers, qui, de son côté,

avait soin de ne pas découvrir les siennes. Brantôme dit positivement

que cette belle dame, du temps de sa faveur, avait «obligé tant de

personnes, de plaisirs,» qu’on pouvait dire qu’elle était _grande

en tout_. Henri II n’en faisait que rire, comme n’éprouvant aucune

jalousie, car il savait que Diane avait des amants et ne lui donnait

pas de rival. Un jour, si l’on en croit Brantôme et Sauval, la duchesse

de Valentinois et le maréchal de Brissac étaient ensemble, quand le roi

vint frapper à la porte de la chambre. On ne lui ouvrit qu’après avoir

fait cacher Brissac sous le lit. Le roi se couche et invite Diane à en

faire autant; mais il se plaint de la faim, et se lève. Diane, toute

tremblante, lui apporte des confitures; il en mange, et tout à coup il

en jette une boîte sous le lit en disant: «Tiens, Brissac! il faut que

chacun vive.» Il sortit ensuite, et ne parla jamais de cette aventure

ni à Diane ni au maréchal de Brissac, qui avait cru toucher à sa

dernière heure. Dans une circonstance analogue, François Ier avait été

moins courtois à regard de l’amiral Bonnivet. Celui-ci n’attendait pas

le roi, lorsque François Ier se présenta chez sa maîtresse, qui était

enfermée avec Bonnivet. Le galant n’eut que le temps de se blottir sous

les feuillages qui remplissaient la cheminée. François Ier le remplace

dans le lit, et fait semblant de ne pas soupçonner la présence d’un

tiers; puis il se lève, sous prétexte de satisfaire un besoin, et va

droit à la cheminée, où il arrose d’urine son pauvre rival, qui n’osait

crier merci. Mais, dès que le roi fut parti, la dame donna une chemise

blanche à l’amant, lui parfuma les cheveux et la barbe, et s’employa du

mieux qu’elle put à lui faire oublier sa mésaventure.

Il faudrait citer une partie des _Dames galantes_ de Brantôme, pour

caractériser par des anecdotes la Prostitution qui déshonorait la

cour de Henri II. Cette Prostitution nous apparaît si horrible et si

monstrueuse, que nous taxerions volontiers d’hyperbole le licencieux

narrateur, s’il avait l’air plus indigné des turpitudes qu’il raconte;

mais il y a dans ses récits tant de naïveté et de bonhomie, qu’on est

forcé de reconnaître que les plus abominables dépravations n’avaient

pas même le privilége de l’étonner et de le faire rougir. «Pendant

que les veuves et les femmes faisoient l’amour avec extravagance, dit

Sauval, qui répète les histoires de Brantôme avec autant de décence que

le sujet en comporte, les filles de leur côté en usoient de même; le

reste, le front levé et toute honte perdue; à l’égard des scrupuleuses,

quantité se marioient aux premiers venus, afin de se divertir après,

sans crainte, avec qui bon leur sembleroit.» Brantôme donne à entendre

que, dans la plupart des mariages de cour, les épousées n’arrivaient

pas vierges au lit nuptial, et que presque tous les maris savaient

que leurs femmes avaient été «repassées en la monstre d’aucuns rois,

princes, seigneurs, gentilshommes et plusieurs autres.» Mais ce ne

sont là que peccadilles auprès des incestes qui, selon lui, étaient

assez communs dans les familles nobles, où le père ne mariait pas

sa fille avant de l’avoir déshonorée: «J’ai ouy parler, dit-il le

plus tranquillement du monde, de force autres pères, et surtout d’un

très-grand, à l’endroict de leur fille, n’en faisant non plus de

conscience que le cocq de la fable d’Ésope.» Après de telles infamies,

que Brantôme peut enregistrer sans horreur et sans dégoût, on est

tenté de ne voir qu’une innocente dans cette «fort belle et honneste

damoiselle» qui disait à son serviteur: «Attendez un peu que je sois

mariée, et vous verrez comme, sous cette courtine de mariage qui cache

tout, et ventre enflé et descouvert, nous y serons à bon escient!»

«Quant aux effrontées, dit Sauval, les unes se saouloient de voluptez

avant leur mariage, d’autres avoient l’adresse de se divertir en

présence de leurs gouvernantes et de leurs mères mêmes, sans en

être aperçues; puis, pour couvrir le mystère, avoient recours à des

moyens exécrables; d’autres (et ce qui étoit fort commun parmi les

filles et les veuves) mettoient en usage certains petits bijoux,

tels que les quatre que Catherine de Médicis trouva dans le coffre

d’une de ses filles d’honneur.» C’était l’Italie des Borgia et des

Médicis, qui avait enseigné à la France toutes ces pratiques, tous

ces instruments, tous ces stimulants de Prostitution; c’était la cour,

qui avait toujours la main dans ces jeux obscènes; c’était elle qui,

ardente à s’emparer de ces innovations impures, les accréditait et les

popularisait dans la nation, où il ne resta bientôt plus rien de la

vieille candeur gauloise.

Il faut bien le dire à regret, les arts, qui doivent avoir pour objet

de passionner les âmes par tout ce qui est noble et pur, furent les

premiers corrupteurs ou du moins les auxiliaires de cette corruption

générale. François Ier et Henri II appelèrent auprès d’eux une foule

d’artistes italiens, de grand talent, mais de mœurs dissolues: les

sculpteurs firent «des statues de bronze et de marbre, tant d’hommes

que de femmes, que de dieux et de déesses, où la lubricité triomphoit;»

les peintres remplirent «les appartements de nos rois, de peintures à

fresque et de tableaux qui suivoient la cour, où étoient représentées

des choses non-seulement lascives, mais incestueuses et exécrables.»

Léonard de Vinci, Benvenuto Cellini, le Primatice, Nicolo dell’Abbate,

le Rosso, et leurs élèves, ne furent pas plus réservés en France,

qu’ils ne l’eussent été dans leur pays, où le pinceau et l’ébauchoir

semblaient complices de tous les égarements des sens. Les plus grands

artistes de la Renaissance se soumirent au goût dépravé de leurs

contemporains, et ce fut entre eux une déplorable émulation de génie

impudique. Les priapées grecques et romaines se répandirent partout

sous toutes les formes, avec autant d’audace que si la France fût

devenue païenne, et comme si les femmes elles-mêmes ne savaient plus

rougir.

Les châteaux et les palais des rois, les maisons de plaisance des

princes et des princesses, les hôtels des seigneurs, les maisons

des particuliers, furent envahis par les fresques et les tableaux

indécents: «Pour crayonner en petit une partie de ces peintures, dit

Sauval, qui avait pu les voir encore, ici des hommes et des dieux,

tous nuds, dansent et font quelque chose de pis avec des femmes et des

déesses toutes nues; là, les unes exposent aux yeux de leurs galants ce

que la nature a pris tant de peine à cacher; les autres s’abrutissent

avec des aigles, des cygnes, des autruches, des taureaux; en plusieurs

endroits, on voit des Ganymèdes, des Saphos et des belettes (_sic_);

des dieux et des hommes, des femmes et des déesses, qui outragent la

nature et se plongent dans des dissolutions les plus monstrueuses.

Après cela, il ne faut pas s’étonner des incestes et des abominations,

qui arrivèrent sous les règnes de Charles IX et de Henri III.» Sauval

ajoute qu’à Fontainebleau les chambres, les salles et les galeries,

étaient toutes pleines de ces peintures érotiques, et que la reine

Anne d’Autriche en fit brûler pour plus de cent mille écus, quand elle

devint régente, en 1643.

Les mêmes sujets étaient aussi représentés en bas-relief dans les

appartements, et en ronde bosse dans les jardins des maisons royales;

on les retrouvait aussi sur les tapisseries et sur toutes les parties

de l’ameublement. Brantôme, dans ses _Dames galantes_, consacre

plusieurs pages, très-divertissantes sans doute, à raconter «les

discours, les songes, les mines et les parolles» des dames et filles

de la cour, qu’on faisait boire dans une coupe d’argent doré, ornée de

figures obscènes. Cette coupe, laquelle eut une véritable célébrité en

ce temps-là, appartenait à un prince qui s’amusait à la mettre dans les

mains des personnes qu’il recevait à sa table. C’était, d’ailleurs,

un chef-d’œuvre d’art et _grand speciauté_, dit Brantôme, «la mieux

eslabourée, gravée et sigillée, qu’il estoit possible de voir; où

estoient taillées bien gentiment et subtillement au burin plusieurs

Figures de l’Arétin, de l’homme et de la femme, et ce au bas estage de

la coupe, et au-dessus et en haut plusieurs aussy de diverses manières

de cohabitations de bestes.» Les propos des buveuses que Brantôme

rapporte longuement ne sont pas inutiles pour nous faire connaître

l’effronterie des dames de la cour: «Les unes disoient, quand on leur

demandoit ce qu’elles avoient à rire, et ce qu’elles avoient vous:

qu’elles n’avoient rien vu que des peintures, et que, pour cela, elles

ne laisseroient à boire une autre fois; les autres disoient: «Quant

à moy, je n’y songe point à mal; la veue et la peinture ne souillent

point l’âme.» Les autres disoient: «Le bon vin est aussy bon céans

qu’ailleurs.» Les autres affermoient qu’il y faisoit aussy bon boire

qu’en une autre coupe, et que la soif s’y passoit aussy bien; aux unes

on faisoit la guerre pourquoy elles ouvroient les yeux en beuvant:

elles répondoient qu’elles vouloient voir ce qu’elles beuvoient,

craignant que ce ne fust du vin, mais quelque médecine ou poison. Aux

autres on demandoit à quoy elles prenoient plus plaisir ou à voir ou

à boire, elles répondoient: «A tout.» Les unes disoient: «Voilà de

belles grotesques!» Les autres: «Voilà de plaisantes momeries!» Les

unes disoient: «Voilà de belles images!» Les autres: «Voilà de beaux

miroirs!» Brantôme a voulu évidemment imiter ici les _propos des

buveurs_, qui remplissent un des chapitres les plus joyeux du Gargantua

de Rabelais.

On peut juger, d’après cette anecdote, que les Figures de l’Arétin

n’étaient pas moins connues en France qu’en Italie. Il est même assez

probable que les planches originales de ces Figures, si tristement

fameuses, avaient été secrètement apportées à Paris, après le règne de

François Ier, et qu’elles y restèrent jusqu’au dix-septième siècle,

où elles furent détruites par un marchand d’estampes. On sait que le

recueil de seize figures obscènes, qui avaient été gravées à Bologne

par le fameux Marc-Antoine Raimondi, d’après les dessins de Jules

Romain, allait paraître, accompagné de seize infâmes sonnets italiens

de Pierre Aretino, sous le titre: _De omnibus Veneris schematibus_,

lorsque le pape Clément VII fit arrêter le graveur, qui fut mis en

prison, et qui courut risque d’être pendu ou brûlé vif; mais Pierre de

Médicis lui sauva la vie, à la sollicitation de l’Arétin, qu’on n’osa

pas poursuivre, et qui était, d’ailleurs, en sûreté à Venise. Quant

au peintre, il aurait été compris dans le procès, s’il ne s’était

réfugié à Mantoue, où il attendit que le pape lui eût pardonné. On

n’avait tiré qu’un petit nombre des gravures, que se disputèrent les

grands seigneurs de Rome, et même plusieurs cardinaux; mais les cuivres

avaient disparu et la justice papale ne réussit pas à les saisir.

Ils furent apportés depuis en France, selon toute apparence, et ils

servirent à faire plusieurs tirages successifs, qui suffisaient à peine

au libertinage effréné du seizième siècle, mais qui heureusement ne

laissèrent pas de traces, car la destinée de ces livres abominables

est de ne pas survivre à la personne qui les possède. Voilà pourquoi

l’existence des gravures originales a été souvent contestée et révoquée

en doute; mais le témoignage de Brantôme semble la confirmer: «J’ay

cognu, dit-il, un bon libraire vénitien à Paris, qui s’appeloit messer

Bernardo, parent de ce grand Aldus Manucius, de Venise, qui tenoit sa

boutique à la rue de Saint-Jacques, qui me dit et jura une fois qu’en

moins d’un an il avoit vendu plus de cinquante paires de livres de

l’Arétin à force gens maryés et non maryés, et à des femmes, dont il

m’en nomma trois de par le monde, grandes, que je ne nommeray point, et

les leur bailla à elles-mêmes et très-bien reliés, sous serment presté

qu’il n’en diroit mot.»

Il est, au moins, très-probable que ce _messer Bernardo_ (Bernardin

Torresano ou Turizan) possédait, vers 1580, les véritables planches

de Marc Antoine, et qu’il les tenait de la succession des Manuce,

car ces cuivres, que la police papale n’avait pu découvrir au moment

du procès criminel du graveur, avaient été certainement envoyés à

Venise, où la publication des livres et des gravures les plus infâmes

ne rencontrait alors aucune opposition judiciaire, tant la liberté

ou plutôt la licence des mœurs était grande dans cette ville. Les

fils du grand Alde Manuce imprimaient et publiaient sans répugnance

les exécrables écrits de leur ami Pierre Arétin: ce furent eux sans

doute qui firent une édition italienne du recueil _De variis Veneris

schematibus_; mais tous les exemplaires de cette édition ont disparu

depuis longtemps, brûlés, dans l’intérêt des familles, après le décès

des possesseurs du livre, ou détruits par ordre de l’autorité. Quant à

ceux de l’édition française de Bernardin Turizan, quoique plus nombreux

que les autres, ils ont également péri la plupart entre les mains des

personnes qui en faisaient usage. La sévérité des règlements de la

librairie en France, pendant le dix-septième siècle, empêcha sans doute

qu’on fît un nouveau tirage des gravures originales, et elles restèrent

enfouies dans quelque vieux fonds d’imagerie. Car, si l’émission

des ouvrages obscènes avait lieu fréquemment sous le manteau à cette

époque, les Figures de l’Arétin étaient trop signalées à la vindicte

des magistrats, pour qu’un libraire colporteur osât en répandre des

exemplaires.

Cependant il paraît qu’une main anonyme avait ajouté quatre planches,

aux seize que Marc Antoine avait gravées d’après Jules Romain. On peut

supposer que ces quatre nouvelles planches avaient été faites aussi sur

les dessins du même peintre et peut-être par le même graveur, car, dans

une lettre du 29 novembre 1527, Pierre Arétin envoie au seigneur César

Fregoso: _Il libro de i sonetti e de le figure lussuriose_. Or, il y a

plus de seize sonnets, ce qui annonce plus de seize figures. Le nombre

primitif des uns et des autres était de seize, mais ce nombre s’accrut

successivement, et toujours, nous le croyons, sous l’inspiration

de l’Arétin, qui avait l’impudique orgueil de vouloir surpasser la

débauche antique, puisque le livre d’Eléphantis ne contenait que neuf

figures, comme nous l’apprend Martial (_Sunt illic Veneris novem

figuræ._ Epigr. 43 du livre XII). Arétin ne s’arrêta pas là, et le

nombre des Figures avait été porté à trente-cinq; il nous le dit

lui-même dans son fameux dialogue de _la Putana errante_, où il traite

doctoralement _de i diversi congiungimenti_. Depuis l’Arétin, on avait

complété son œuvre par l’addition d’une trente-sixième et dernière

figure, et le recueil, ainsi augmenté, était connu vulgairement sous

le titre des _Trente-six Manières de l’Arétin_. Néanmoins, le savant

Gros de Boze, qui, tout académicien qu’il était, a fait entrer, dans

le grand Catalogue de sa belle bibliothèque, _la Corona de i cazzi_,

soit qu’il possédât cette contrefaçon du livre original, soit qu’il

eût seulement l’espoir de se le procurer, ne comptait dans ce livre que

vingt-trois sonnets, et, par conséquent, vingt-trois figures.

Il n’y en avait que vingt, lorsqu’elles passèrent sous les yeux

de Felibien et quand le marchand d’estampes, Jollain, en brisa les

cuivres, peu de temps après. Vasari, dans sa Vie des Peintres, n’avait

parlé que de vingt figures aussi. Chevillier raconte (_Origine de

l’imprimerie de Paris_, p. 224) que l’honnête Jollain, ayant su où se

trouvaient ces planches infâmes, les acheta cent écus, «dans le dessein

de les détruire,» et les détruisit en effet, sans en tirer une seule

épreuve. «Il a toujours cru, ajoute Chevillier, que c’étoient les

planches originales, gravées par Marc Antoine, qu’il avoit détruites.»

On doit s’étonner que ce recueil, qui n’était pas rare du temps de

Brantôme, puisqu’un libraire de Paris ne craignait pas d’en vendre

cinquante exemplaires en moins d’une année, soit devenu absolument

introuvable. Voici, suivant nous, la cause de la disparition totale des

exemplaires qui circulaient au seizième siècle en France et en Italie.

Dès qu’un homme était en péril de mort, on avertissait un prêtre, qui

venait d’office assister le moribond, recevoir sa confession et lui

administrer les derniers sacrements. Or, le prêtre, en vertu de ses

pouvoirs ecclésiastiques, se faisait remettre par le mourant tous les

livres impies, hérétiques ou obscènes, qu’il pouvait avoir. On les

brûlait, séance tenante, sinon le confesseur les emportait chez lui

pour les anéantir. On comprend que ces livres, dans le cas même où le

prêtre les eût conservés, ne devaient pas lui survivre. Cette guerre

aux livres défendus avait été imaginée par le clergé catholique, dès

l’origine de la Réformation, qui attaquait, surtout par les livres,

la messe et le pape. Ce fut dans toute la catholicité un mot d’ordre

secret, auquel les confesseurs _in extremis_ se conformèrent jusqu’à

nos jours. Il en est résulté que les écrits hétérodoxes de Calvin,

entre autres son _Institution de la religion chrétienne_, sont devenus

presque aussi rares que les scandaleuses Figures de l’Arétin.

Brantôme fait une digression théologique au sujet de ces Figures qu’il

connaissait bien, et il prouve que le cordelier breton Jean Benedicti,

qui écrivait vers ce temps-là son livre dogmatique et confessionnal,

les connaissait également. On sait que ce livre, traduit et imprimé

en français à Lyon en 1581, sous ce titre: _La Somme des péchés et

le remède d’iceux_, n’est pas moins rempli d’ordures que le célèbre

recueil qu’il a l’air de passer en revue dans le chapitre de la luxure.

Brantôme, en disant que le cordelier Benedicti «a très-bien escrit de

tous les péchés et monstré qu’il a beaucoup veu et leu,» ne semble

pas plus scandalisé de cette _Somme_, que des figures arétinesques.

«Toutes ces formes et postures, dit-il, sont odieuses à Dieu, si bien

que sainct Hierosme a dit: «Qui se monstre plus tost desbordé amoureux

de sa femme, que mary, est adultère et pèche.» Et parce qu’aucuns

docteurs ecclésiastiques en ont parlé, je diray ce mot briefvement en

mots latins, d’autant qu’eux-mesmes ne l’ont voulu dire en françois:

_Excessus_, disent-ils, _conjugum fit, quando uxor cognoscitur ante

retro, stando, sedendo a latere, et mulier super virum_.» Le traité

de Benedicti, à l’époque où il parut, avait pour objet d’éclairer les

jeunes confesseurs sur certains péchés, qui étaient nouveaux dans

le vieux catalogue des cas de conscience, et qui revenaient alors

journellement au tribunal de la pénitence.

L’autorité civile fermait les yeux sur les obscénités plastiques, qu’on

pouvait impunément exécuter, mettre en vente, posséder, et même exposer

aux yeux de tous. Nous ne voyons pas qu’on ait puni, au seizième

siècle, en France, un seul peintre ou graveur de sujets érotiques,

tandis que Sixte-Quint fit pendre, au dire de Brantôme, un secrétaire

du cardinal d’Este, nommé Capella, qui avait représenté _au vif_ et

peint _au naturel_ les amours d’un grand et d’une belle dame de Rome.

Les peintres obscènes couraient moins de risques à la cour de France.

Brantôme en cite un, sans le nommer toutefois, qui fit bien pis que

Capella, du temps de Henri III: «Un gentilhomme, que j’ay ouy nommer et

cognu, fit un jour présent à sa maistresse d’un livre de peintures où

il y avoit trente-deux dames, grandes et moyennes de la cour, peintes

au naturel, couchées et se jouans avec leurs serviteurs, peints de

mesmes et au naïf. Telle y avoit-il, qu’avoit deux ou trois serviteurs,

telle plus, telle moins. Et ces trente-deux dames représentoient

plus de sept vingt figures de celles de l’Arétin, toutes diverses.

Les personnages estoient si bien représentés et au naturel, qu’il

sembloit qu’ils parlassent et le fissent: les unes déshabillées et

nues, les autres vestues, avecques mesmes robes, coeffures, parements

et habillements, qu’elles portoient et qu’on les voyoit quelquesfois.

Les hommes, tout de mesmes. Bref, ce livre fut si curieusement peint

et faict, qu’il n’y avoit rien que dire: aussy, avoit-il cousté huit

à neuf cents escus, et estoit tout enluminé.» Brantôme rapporte que la

vue de ce livre d’images produisait de dangereux effets sur les femmes

qui s’amusaient à le regarder: il en cite une qui «fut si ravie et

entra en tel extase d’amour et d’ardent désir,» qu’elle ne put voir au

delà du quatrième feuillet, et tomba évanouie au cinquième. Nous aimons

à croire, pour l’honneur des dames, que ce fut la honte qui causa cet

évanouissement.

Dans un autre endroit des _Dames galantes_, Brantôme parle encore de

ces peintures lubriques, qui avaient commencé à être en vogue sous

le règne de François Ier: «Telles peintures et tableaux, dit-il avec

plus de raison et de décence qu’il n’en montre d’habitude, portent

plus de nuysance à une ame fragille, qu’on ne pense.» Le comte

de Chateauvillain avait dans sa galerie, parmi les rares et beaux

tableaux qui la composaient, une de ces peintures libidineuses, «où

estoient représentées force belles dames nues qui estoient au bain,

qui s’entre-touchoient, se palpoient, se manioient et frotoient,

s’entre-mesloient, se tastonnoient, et qui, plus est, se faisoient le

poil tant gentiment et si proprement, en monstrant tout, qu’une froide

recluse ou hermite s’en fust eschauffée et esmue.» Aussi, une grande

dame de la cour, qui visitait cette galerie, et qui s’était arrêtée

devant ce tableau, dit à son amant: «C’est trop demeuré ici! Montons

en carrosse promptement, et allons en mon logis, car je ne puis plus

contenir ceste ardeur: il la faut aller esteindre. C’est trop bruslé!»

C’étaient les maris qui devaient s’accuser de la Prostitution de leurs

femmes, car ils n’épargnaient rien pour les corrompre. «Aucuns, dit

Brantôme, bourdellent plus avecques leurs femmes, que non pas les

ruffiens avec les putains des bourdeaux.» Ils ne rougissaient pas

d’introduire dans leur ménage ces livres, ces estampes, ces peintures

obscènes, qui faisaient de l’épouse la plus pure une courtisane

éhontée, et qui offraient d’énergiques stimulants à l’adultère.

«Aujourd’huy, écrivait Brantôme à la fin du règne de Henri III, n’en

est besoin de ces livres ny de ces peintures, car les marys leur en

apprennent prou, et voilà que servent telles escholes de marys!» Il

est certain que trop souvent les maris eux-mêmes donnaient à leurs

femmes, en guise de livres d’heures, le livre de l’Arétin _en figures_.

Brantôme cite une _belle et honnête_ dame qui l’avait dans son cabinet:

un gentilhomme, qui était amoureux d’elle, ne fut pas plutôt instruit

de cette circonstance, qu’il en augura favorablement pour le succès de

son amour, et en effet, «il l’emporta, et cognut en elle qu’elle y a

voit appris de bonnes leçons et pratiques.»

Que pourrait-on ajouter de plus, pour faire connaître le libertinage

effroyable d’une époque, où le lit conjugal n’avait pas même de

voiles pudiques? C’est à cette époque, cependant, que bien des hommes

scrupuleux, qui appartenaient, il est vrai, aux classes moyennes de la

société, effaçaient ou retranchaient dans les livres tout passage sale

et malhonnête, arrachaient les gravures indécentes, ou bien couvraient

d’encre les nudités: de là, tant de volumes incomplets ou mutilés, qui

témoignent de la chaste et vertueuse censure de leurs anciens lecteurs

ou propriétaires.

Histoire de la prostitution chez tous les peuples du monde depuis l'antiquité la plus reculée jusqu'à nos jours, tome 5/6 · 第 20 / 38 题