CHAPITRE XXXI.

SOMMAIRE. —Les _Dames galantes_ de Brantôme. —Dédicace à la reine

Marguerite. —La Prostitution sous les Valois. —François Ier, dit

_le roi grand nez_. —Causes de sa première expédition en Italie.

—Sa première maladie. —Éloge de la _cour des dames_. —Son origine

et son usage. —L’exemple de la cour. —Le roi proxénète. —Le rut des

cerfs. —Les dames en carême. —Indécence du langage et de la poésie.

—La demoiselle de Tallard et les papes. —La _belle Helly_. —La

comtesse de Châteaubriant. —Faveur de la duchesse d’Étampes. —La

petite maison du roi, rue de l’Hirondelle. —Surprises nocturnes du

logis du roi. —La Prostitution dans la clémence. —Diane de Poitiers

et son père. —Jean de Brosse, mari de la duchesse d’Étampes. —La

belle Ferronnière, etc.

L’histoire de la Prostitution à la cour de France durant le seizième

siècle ferait un livre entier, si l’on voulait recueillir toutes les

anecdotes qui sont de nature à peindre les mœurs de l’aristocratie

sous les Valois; il faudrait seulement, pour faire un tableau exact de

cette incroyable dépravation, extraire des œuvres de Brantôme tout ce

que cet abbé courtisan a rassemblé de faits scandaleux, qu’il raconte

le plus librement du monde, sans soupçonner qu’il puisse offenser la

pudeur de personne. Cette circonstance seule prouverait, mieux que tous

les récits, le degré de corruption, auquel était parvenue la société

française du temps de Charles IX et de Henri III: alors on n’avait plus

même le sentiment de l’honnêteté, et l’on n’éprouvait aucun embarras à

expliquer sans réticence, même devant des dames, les plus sales, les

plus ignobles mystères du libertinage. Ainsi, Brantôme, en dédiant

son _Recueil des Dames galantes_ au duc d’Alençon, _fils et frère de

nos rois_, le supplie de _fortifier de son nom et de son autorité_ ses

Discours, remplis des _bons mots et contes_ que ce prince avait daigné

lui apprendre _fort privément_ dans leurs entretiens familiers; et le

premier manuscrit de ce recueil ordurier, si précieux néanmoins pour

l’histoire de la cour, c’est à la reine Marguerite, épouse divorcée

de Henri IV, que l’auteur en fait hommage. Cependant il n’osa pas

faire imprimer de son vivant les _contes, histoires, discours et beaux

mots_, qu’il avait recueillis _avecques grande peine_; mais, par son

testament, il ordonnait à sa nièce la comtesse de Durtal de les livrer

à l’impression: «Je veux aussy, disait-il dans ce testament, que le

premier livre qui sortira de la presse soit donné pour présent, bien

relié et couvert, à la reyne Marguerite, ma très-illustre maistresse,

qui m’a faict cest honneur d’en avoir veu aucuns et trouvé beaux et

faict estime.»

Nous sommes forcés de nous borner dans ce sujet inépuisable, et nous

essayerons seulement de caractériser le genre de Prostitution, qui

régnait à la cour de France sous chaque roi de la branche des Valois;

car chacun de ces rois donna par son exemple et par ses goûts une

physionomie spéciale aux mœurs de son temps, et l’on peut dire que, si

le seizième siècle tout entier est consacré à une monstrueuse débauche

qui paraît être le but et le mobile de toutes les actions humaines,

rien ne ressemble moins à la licence de la cour de Henri III, que

la licence de la cour de François Ier: l’une est encore française,

du moins par intervalles; l’autre est devenue entièrement italienne.

Sous François Ier, on retrouve çà et là, au milieu des excès les plus

honteux, quelques nobles et pures réminiscences de la chevalerie du

moyen âge; sous Henri III, au contraire, tout est dégradé, avili,

souillé, au mépris des lois religieuses et sociales. Brantôme en

dira plus que nous sur ce triste chapitre des désordres de ses

contemporains, et souvent même, en le citant textuellement, nous serons

forcés de laisser dans ses œuvres bien des passages obscènes que notre

plume se refuserait à transcrire.

François Ier, comme l’a dit un de ses panégyristes que Brantôme ne

réussit guère à réfuter sur ce point, fut «vraiment grand, car il

avoit de grandes vertus et de grands vices aussi.» Un de ses fous de

cour, Triboulet ou Caillette, aurait ajouté qu’il fut grand encore

par le nez, puisque le peuple l’avait surnommé _le roi grand nez_. Un

pareil nez pouvait bien être pour quelque chose dans les vices, sinon

dans les vertus du roi chevalier. Ce roi eut sans doute de grandes et

belles qualités, qui émanaient de son caractère chevaleresque, mais

il fut, toute sa vie, tellement dominé par la passion des femmes, que

la plupart de ses actes de roi n’eurent pas d’autre principe. Ainsi,

selon Brantôme (voy. la vie de l’amiral Bonnivet, dans les _Hommes

illustres et grands capitaines françois_), la première expédition de

Milan, qui entraîna les désastreuses guerres d’Italie, fut déterminée

par le désir, qu’avait le roi, de voir _la segnora Clerice_, dame

milanaise, «pour lors estimée des plus belles dames de l’Italie,» et

par l’idée «de coucher avec elle.» Bonnivet, qui avait été l’amant de

cette dame et qui souhaitait la revoir, savait le faible du roi, et il

lui conseilla de passer les monts, afin de connaître cette merveille:

«Et voilà, s’écrie Brantôme, la principale cause de ce passage du roy,

qui n’est à tous cognue!» Ce trait seul prouve que François Ier eût

sacrifié son royaume et sa couronne, afin de satisfaire un caprice

de galanterie. Cette fougue amoureuse lui avait commencé de bonne

heure; le _Journal_ de sa mère, Louise de Savoie, nous apprend qu’il

s’était fourvoyé dès l’âge de dix-huit ans: le 4 septembre 1512, «il

eut mal en la part de secrette nature,» et depuis, ce mal-là reparut

plusieurs fois avec de nouveaux symptômes et de nouvelles douleurs, qui

lui arrachaient quelquefois ces paroles, au dire de l’historiographe

Mathieu: «Dieu me punit par où j’ai péché!»

Brantôme raconte, avec une plaisante naïveté, que ce fut là l’origine

de la résidence ordinaire des dames à la cour de France. La reine Anne

de Bretagne avait bien, auparavant, fait «sa cour des dames plus grande

que les autres revues précédentes,» mais ce n’était rien auprès de la

cour de François Ier qui «considérant que toute la décoration d’une

cour estoit des dames, l’en voulut peupler plus que de la coustume

ancienne.» Il disait, à ce propos: «Une cour sans dames, c’est un

jardin sans aucunes belles fleurs, et mieux ressemble une cour d’un

satrappe ou d’un Turc (où l’on n’y voit ny dame ny demy), que non

pas d’un grand grand roy très-chrestien.» En appelant ainsi à sa cour

l’élite des dames et damoiselles, François Ier entendait supprimer, si

l’on s’en rapporte à Brantôme, cette indécente et dangereuse bande de

femmes dissolues que les anciens rois de France traînaient à leur suite

et que le roi des ribauds avait charge de loger, de surveiller et de

gouverner. Nous avons vu, en effet (chap. 8, t. IV), que le dernier

roi des ribauds remplissait son office au commencement du règne de

François Ier. Mais nous avons prouvé, par des documents authentiques,

qu’il fut remplacé, vers cette époque, par une «dame des filles de

joie suivant la cour,» charge délicate qui a laissé des traces jusqu’au

règne de Charles IX. Brantôme n’en soutient pas moins que la cour des

dames était destinée spécialement, du moins dans sa pensée, à remplacer

ces _filles de joie suivant la cour_, qui devenaient de plus en plus

redoutables depuis l’invasion des maladies vénériennes. «Il me semble,

dit sérieusement Brantôme, que tel putanisme desbordé et public, et

tout plein de vérolle, ne pouvoit estre si bien, qu’un secret, discret

et caché lieu de nos dames, qui estoient très nettes et saines, au

moins aucunes, et qui ne gastoient ny rendoient les gentilshommes

impotents comme celles des bordeaux.»

Ainsi donc, au témoignage de Brantôme, cette Prostitution de la cour

avait été non-seulement prévue et approuvée par François Ier, au point

de vue hygiénique, mais encore au point de vue moral, puisque le roi

disait «que les dames rendoient aussy vaillans les gentilshommes de

sa cour, que leurs espées.» Ce n’était plus la chevalerie austère et

sentimentale du quatorzième siècle, c’était une chevalerie, également

passionnée sans doute pour la gloire des armes, mais impatiente de

jouissances matérielles et de plaisirs grossiers. Autrefois, aux

époques chevaleresques, il n’y avait guère que des amours chastes et

honnêtes; à la cour de François Ier, tous les amours étaient charnels,

de fait ou d’intention, ce que Brantôme ne manque pas d’excuser à sa

manière: «Que si les dames, dit-il, favorisoient quelquefois (je dis

aucunes) leurs amans et serviteurs, quel blasme en pouvoit avoir le

roy, puisque, sans user de force et violence, il laissoit à chascune

garder sa garnison, dans laquelle, si aucun entroit, il n’en pouvoit

mais. Voire qu’à une garnison de frontière où l’on veut faire la

guerre, il est permis à tout gallant homme d’y entrer, s’il peut.»

Mais l’éclatante Prostitution de la cour du roi ne s’arrêta pas là

malheureusement; elle jeta d’abord ses tristes reflets sur la société

française et elle dévora ensuite, comme un incendie, tout ce qui

restait de bonnes mœurs dans les classes bourgeoises et populaires.

Voilà ce que disait à Brantôme un grand prince, qui n’était point assez

corrompu pour nier les funestes conséquences de cette démoralisation

de la noblesse: «S’il n’y eust eu, objectait-il, que les dames de

la cour qui se fussent desbauchées, ce fust esté tout un; mais elles

donnoient tel exemple aux autres de la France, que, se façonnant sur

leurs habits, leurs grâces, leurs façons, leurs vies, elles sembloient

aussy façonner, aimer et paillarder, voulant elles dire par là: A la

cour on s’habille ainsy, on danse ainsy, on y paillarde ainsy; nous en

pouvons faire ainsy!—Est-ce à dire, répondait Brantôme, que, paravant

le règne du roi François, il n’y avoit des putains par toute la France,

aussy bien des grandes, moyennes, petites, que communes, et aussy bien

en leurs pays et maisons, qu’ailleurs! Je conclus, nonobstant toutes

ces amourettes, que rien ne fut jamais mieux introduit que la cour des

dames. Et plût à Dieu que j’y eusse esté à cette grande cour de roi,

pour mon passe-temps!»

François Ier, qui avait fait de sa cour une espèce de sérail, où il

ne trouvait pas mauvais que ses gentilshommes partageassent avec

lui les faveurs des dames, leur donnait à la fois l’exemple et la

leçon du libertinage; il ne rougissait pas de se faire, au besoin,

le complaisant des amours illégitimes, car il voulait que chacun eût

les mêmes faiblesses que lui. «Sous son règne, dit Sauval, étoit-on

sans maîtresse, c’étoit mal faire sa cour; pas un n’en avoit, qu’il ne

voulût en savoir le nom, s’obligeoit même de parler pour eux, de les

faire valoir auprès d’elles par sa recommandation, et de les y servir

en toutes rencontres. Enfin, rencontroit-il telles personnes ensemble,

il falloit qu’il sceut les propos qu’ils tenoient, et, ne lui semblant

pas assez galands, il leur apprenoit de quelle façon ils se devoient

entretenir.» Aussi, le roi ne se contentait-il pas d’être précepteur

en galanterie, et il pouvait se vanter de connaître le métier: il

acceptait, dans l’intérêt de ses amis, le rôle de proxénète, que tous

les courtisans étaient toujours prêts à remplir pour ses plaisirs. On

eût dit qu’il ne souffrait pas qu’une femme se maintînt sage à la cour.

Cependant il se piquait d’être le plus ferme défenseur de l’honneur

féminin, et il regardait comme un crime la moindre plaisanterie qui

semblait porter atteinte à cet honneur un peu bien compromis.

Un jour, il eut l’étrange caprice de voir le rut des cerfs, et il

mena les plus _coquettes_ de la cour dans un endroit de la forêt de

Saint-Germain, où s’assemblaient cerfs et biches durant la saison

des amours. La nouveauté du spectacle avait de quoi effaroucher la

pudeur de ces dames, si elles en avaient eu de reste; mais elles ne

perdirent pas contenance, et il put leur faire remarquer, en riant,

«le passe-temps et toutes les caresses de ces animaux.» Un courtisan,

qui avait été témoin de la fête, eut l’imprudence de dire qu’à la vue

de ce congrès de cerfs, «l’eau leur en étoit venue à la bouche.» Le

roi fut tellement courroucé contre le malin auteur de cette épigramme,

qu’il l’exila de la cour et ne consentit jamais à l’y rappeler. Une

autre fois, il fut encore plus indigné contre le jeune Brisambourg,

qu’il avait chargé, pendant le carême, au château de Meudon, de porter

quelques plats de viande de sa table à celle de la duchesse d’Étampes

et des dames de sa compagnie qu’on appelait la _petite bande_;

Brisambourg s’était permis de dire: «Ces dames ne se contentent pas de

manger de la chair crue en carême; elles en mangent encore de cuite et

ne peuvent se rassasier!» Ce propos, rapporté aux dames de la _petite

bande_, excita leur indignation, à ce point qu’elles se plaignirent au

roi, et que François Ier, outré de colère, ordonna de saisir le mauvais

plaisant et de le pendre sans forme de procès. Le pauvre Brisambourg

eut le bonheur de s’enfuir, et depuis il rentra en grâce auprès du roi,

après avoir fait amende honorable à la _petite bande_ de la duchesse

d’Étampes. C’était l’époque de la grande faveur de cette maîtresse

du roi, et toutes les charges de la magistrature, de la finance et de

l’armée, se distribuaient, à son choix, entre ses parents, ses amis et

ses flatteurs. La duchesse se vantait même de disposer du pape et du

sacré collége, qui n’avaient rien à lui refuser: elle fit obtenir de la

sorte le chapeau de cardinal à six ou huit de ses créatures, et elle

disait, à ce sujet, qu’il n’était guère plus difficile à une femme de

faire un cardinal que de faire un cocu.

François Ier, qui se montrait si jaloux de l’honneur des dames quand

un homme osait l’attaquer en paroles, n’était pas le moins du monde

scrupuleux sur les expressions libres et indécentes, dont les dames

se servaient sans vergogne. On peut avoir un spécimen du langage de la

cour dans les poésies ordurières des poëtes _royaux_, qui ne trouvaient

pas dans la langue technique de la Prostitution un seul mot, une seule

image, qu’ils craignissent d’employer dans la langue poétique. Il y

a une foule d’anecdotes, racontées par Brantôme, qui témoignent de

cette horrible licence de langage et de littérature. On ne devait pas

attendre plus de réserve, de la part d’une cour dépravée, qui faisait

son amusement de la lecture du _livre_ de Rabelais, et qui y cherchait

moins l’admirable génie du _maître_, que de grossières équivoques et de

sales drôleries. On ne comprend pas davantage que Clément Marot, valet

de chambre-secrétaire de la belle Marguerite, reine de Navarre, ait

diverti les plus _sucrées_ de la cour, en _rythmoyant_ sur les amours

dégoûtantes d’Alix et de Martin. Une _rencontre_, que Brantôme nous

donne comme très-divertissante, nous semble empreinte d’un cachet du

temps, qui caractérise mieux que tout autre le dévergondage des dames

et damoiselles de la cour. Louise de Clermont-Tallard, que François

Ier nommait sa _Grenouille_ (Marot ne nous a pas dit pourquoi), passait

pour l’esprit le plus délié et le plus réjouissant qui fût à la cour;

Car rien qu’esprit n’est la petite blonde,

disait d’elle Clément Marot, qui lui adresse une épigramme très-leste,

en déclarant que cette fille était _à nulle autre seconde_. Brantôme

dit, aussi, que, dès sa jeunesse, elle «a fait toujours de plaisants

traits et dit de bons mots.» Lorsque le pape Paul III, en 1528, eut à

Nice une entrevue avec le roi de France, madame de Clermont-Tallard

alla se prosterner devant le saint-père et lui demanda l’absolution

«par forme de jeu,» en lui racontant que «quand le pape Clément VII

vint à Marseille, elle estant fille Tallard encore, elle prit un de ses

oreillers en sa ruelle de lit, et s’en torcha le devant et le derrière,

dont après sa sainteté reposa dessus son digne chef, et visage, et

bouche qui le baisa.» (Voy. les _Dames galantes_, disc, VI.)

Le roi eut constamment une maîtresse en titre, qu’il préférait à

toutes les autres, mais qui ne suppléait point à toutes; car il ne

laissait pas de donner pleine satisfaction à ses caprices, au milieu

de ses amours les plus tendres et les plus durables. Ce fut réellement

la duchesse d’Étampes qui fut sa favorite pendant une partie de son

règne, mais il établit plus d’une fois, à côté d’elle et sous ses

yeux, d’autres maîtresses, qu’on appelait les _lieutenantes de madame

Anne_, et que celle-ci ne cherchait pas à faire tomber de leur trône

éphémère, certaine qu’elle était de conserver le sien malgré toutes

les inconstances du roi. Anne de Pisseleu, qu’on nommait mademoiselle

de Heilly, avant qu’elle fût mariée de par le roi et dotée du duché

d’Étampes, n’avait commencé ses relations avec François Ier qu’en 1526,

au moment même où le prisonnier de Pavie sortait d’Espagne pour rentrer

en France. La reine régente, Louise de Savoie, allant au-devant de son

fils, eut la gracieuse attention de lui amener, à Fontarabie même,

cette fille d’honneur qu’elle avait destinée à remplacer l’ancienne

maîtresse du roi, qui s’était brouillée avec elle. Cette maîtresse, que

la demoiselle de Heilly n’eut pas de peine à supplanter dès la première

entrevue, était la comtesse de Châteaubriant, la célèbre Françoise

de Foix, qui devait payer de sa vie sa tendresse et son dévouement

au roi. Françoise de Foix, toute belle et accomplie qu’elle fût, ne

pouvait fixer longtemps le cœur changeant de son royal _mainteneur_:

elle l’aimait avec trop de délicatesse, ce qu’elle prouva bien, quand

l’infidèle lui redemanda des joyaux ornés de devises et d’emblèmes

amoureux, qu’il lui avait donnés: elle fit fondre les bijoux et renvoya

les lingots, en disant qu’elle avait gardé les devises dans sa mémoire.

La duchesse d’Étampes était loin de vouloir imiter cette recherche

exquise de sentiment; on peut douter même qu’elle eût un amour

véritable pour le roi, qui se sentit toujours porté vers elle par un

goût très-vif, qu’elle savait entretenir et raviver sans cesse avec un

art que les plus habiles courtisanes lui eussent envié.

C’était ainsi, de la part de la _belle Helly_, comme François Ier

l’appela longtemps, une Prostitution raffinée et ingénieuse, qui

servait non-seulement à la fortune de cette adroite maîtresse, mais

encore à celle de toute sa famille et d’une foule de protégés qu’elle

recommandait sans cesse aux faveurs du roi. La duchesse d’Étampes

ne gênait en rien les fantaisies de François Ier, qui courait les

aventures et qui revenait toujours à elle, sans qu’elle eût jamais

l’air de s’apercevoir de ces infidélités, quoiqu’elle en fût plusieurs

fois gravement incommodée dans sa santé. Elle se fit soigner et guérit;

le roi ne guérit jamais complétement. Rien n’était plus connu, à la

cour, que la liaison de la duchesse d’Étampes avec le roi, et celle-ci

cependant s’imposait, pour la cacher, des précautions et des obstacles

qui la lui rendaient plus piquante. Ainsi, quand il se trouvait

en public avec elle, il évitait tout ce qui eût ressemblé à une

familiarité, il ne se départait pas de la plus cérémonieuse galanterie;

quand il devait la voir en particulier, il n’épargnait rien, pour que

ces visites restassent ignorées de tout le monde. Il n’arrivait chez la

duchesse, que par des souterrains, des passages, des escaliers dérobés,

ou bien il y venait la nuit, déguisé, seul ou suivi d’un capitaine

des gardes. Malheur à celui qui aurait alors reconnu le roi et qui eût

trahi son secret! La duchesse d’Étampes ne logeait pas ordinairement

dans l’hôtel du roi, mais vis-à-vis ou aux environs, de manière à

communiquer plus librement avec son amant. François Ier lui avait donné

un hôtel, qui prit son nom, et qui était situé en face de l’hôtel des

Tournelles, où il faisait son séjour ordinaire: ils pouvaient, de la

sorte, avoir de fréquents rendez-vous à l’hôtel d’Étampes, sans que

personne en eût soupçon à l’hôtel des Tournelles. Pour être encore

plus libre dans ses mystérieuses entrevues avec sa maîtresse, le roi

avait fait construire, à l’extrémité du quai des Augustins, près du

pont Saint-Michel, un petit hôtel, qui fut plus tard l’hôtel de Luynes.

La duchesse d’Étampes, de son côté, acheta une maison, attenant, par

derrière, à cet hôtel et située dans la rue de l’Hirondelle, si bien

que ces deux logis, qui semblaient indépendants l’un de l’autre, n’en

formaient qu’un seul, en réalité, et facilitaient la cohabitation des

deux amants. C’était là que le roi venait s’enfermer pendant plusieurs

jours; sous prétexte de se reposer des fatigues du gouvernement, et

la duchesse s’y rendait aussi en cachette, tandis qu’on la croyait

absente de Paris et voyageant. On peut considérer la maison de la rue

de l’Hirondelle, comme l’origine de ces _petites maisons_ qui étaient

devenues si communes à Paris deux siècles plus tard: «Il paroît bien,

dit Sauval, que c’étoit un petit palais d’amour ou la maison des menus

plaisirs de François Ier.» Cette maison, du temps de Sauval (vers

1660), conservait encore une partie de sa décoration intérieure et

extérieure, qui rappelait l’usage du lieu; les murs étaient couverts

d’ornements sculptés, parmi lesquels on remarquait la salamandre

de François Ier: cet emblème fabuleux de ses amours inextinguibles

avait été reproduit dans tous les coins avec une grande variété de

monogrammes et de devises. On voyait partout un cœur enflammé entre

l’alpha et l’oméga, pour signifier que l’amour était le commencement et

la fin de toutes les actions du roi. Il n’y a pas quarante ans, que les

vestiges des sculptures et des peintures étaient encore visibles dans

cette maison, que les habitants du quartier appelaient, par tradition,

la _Maison du Roi_.

François Ier, grâce à ces précautions délicates, ménagea si bien les

apparences, à l’égard de la duchesse d’Étampes, qui était mariée à Jean

de Brosse, mais qui ne vivait pas maritalement avec lui, que cette

dame pouvait toujours nier à front levé, qu’elle fût la maîtresse du

roi. Son mari, néanmoins, savait à quoi s’en tenir, car, si l’on s’en

rapporte à un passage des _Dames galantes_, qui le désigne sans le

nommer, il serait venu, une nuit, dans la chambre de sa femme, avec

l’intention de surprendre le roi et de le tuer; mais François Ier eut

le temps de tirer son épée et d’en menacer cet importun, qu’il mit

dehors, en lui enjoignant de ne faire aucun mal ni aucune peine à sa

femme, sous peine de la vie; après quoi, «il prit sa place et remit

la dame, le mieux qu’il put, de la frayeur qu’elle avoit eue.» Le roi

avait besoin d’employer souvent les mêmes _sauvegardes_, dans l’intérêt

des dames qui lui faisaient bon accueil, lorsqu’il entrait chez elles

à l’improviste, au milieu de la nuit: ce que les maris n’ignoraient

pas, mais ils supportaient avec philosophie un malheur qui semblait

attaché à la condition de courtisan; car, à l’hôtel des Tournelles,

au Louvre et dans tous les palais royaux, le roi s’était ménagé les

moyens de pénétrer à toute heure dans les appartements des dames et

des damoiselles qui lui plaisaient. Il n’y avait pas de scandale, parce

que les murailles n’avaient pas d’yeux ni d’oreilles; les victimes de

ces guet-apens nocturnes n’avaient garde de se faire les échos de leur

propre honte, et, d’ailleurs, les domestiques du roi étaient accoutumés

à ne rien voir, à ne rien entendre, à ne rien dire. Les dames étaient

ainsi hébergées à la cour; le roi, dit Sauval, «avoit les clefs de

leurs chambres et y entroit la nuit, à telle heure qu’il vouloit, sans

heurter ni faire de bruit.» On comprend que les maris, les pères, les

frères et les amants de ces dames ne se trouvaient pas logés à si peu

de distance, qu’ils pussent être avertis par des cris qui expiraient

dans l’épaisseur des murs et des tapisseries. «Quand les dames,

ajoute Sauval, pour être vertueuses, venoient à refuser ces sortes

d’appartements que le roi leur offroit au Louvre, aux Tournelles, à

Meudon ou ailleurs, il falloit que leurs maris marchassent droit; s’ils

avoient des charges ou des gouvernements, et qu’on pût les accuser de

la moindre concussion ou de chose pareille, c’étoit fait de la tête: il

n’y avoit point de grâce à espérer pour eux, à moins que leurs femmes

ne rachetassent leur vie aux dépens de leur honneur.»

Telle fut assurément la plus honteuse Prostitution du règne de François

Ier, si nous ajoutons foi au témoignage de Sauval, qui avait sans doute

sous les yeux bien des documents précieux que nous n’avons plus. Il dit

expressément que rien n’était plus ordinaire que cette Prostitution,

à la cour. Si les dames qui avaient des maris, des parents ou des

amis, à sauver, n’étaient pas belles et que leurs filles le fussent,

ces dernières obtenaient, à leurs risques et périls, la grâce des

condamnés. François Ier ne tenait pas compte des offres d’argent

qu’on pouvait lui faire pour signer des lettres de rémission, mais si

les femmes et les filles de ces malheureux «venoient alors s’offrir

elles-mêmes, il ne manquoit pas de les prendre au mot, pourvu qu’elles

eussent de la jeunesse, de la beauté ou de la vertu.» Les condamnés,

qui avaient conservé leur tête à ce prix-là, ne se montraient pas tous

reconnaissants envers leurs femmes et leurs filles: quelquefois, ils ne

leur pardonnaient pas un sacrifice dont ils avaient profité. On parla

beaucoup, à cette époque, de la grâce que François Ier avait accordée

au seigneur de Saint-Vallier, quand la fille de ce gentilhomme,

la belle Diane de Poitiers, vint se jeter aux pieds du roi, en le

suppliant de lui rendre son père, qui avait été condamné comme complice

du connétable de Bourbon. Le roi ne pouvait rien refuser à Diane, qui

ne lui refusa rien non plus. Saint-Vallier était déjà sur l’échafaud,

en place de Grève, lorsque François Ier fit suspendre l’exécution et

commua la peine de mort en celle de la prison perpétuelle. Le patient

eut assez de présence d’esprit pour dire, en descendant de l’échafaud:

«Dieu sauve le bon cas de ma fille, (Sauval dit _coq_, et Brantôme,

autre chose) qui m’a si bien sauvé!» Cette Diane de Poitiers, qui

s’était servie de sa beauté avec tant de respect filial, fut, en

passant, la _jument du roi_, ainsi que le peuple l’avait surnommée, au

dire des commentateurs de Rabelais; mais, pour continuer la métaphore,

elle entra bientôt dans les écuries du jeune dauphin, qui devait être

Henri II, et qui n’eut rien de plus pressé, en montant sur le trône,

que de la faire duchesse de Valentinois. Le règne de la duchesse

d’Étampes venait alors de finir avec celui de François Ier.

Si la Prostitution, sous ce règne, prit à la cour une audace qu’elle

n’avait jamais eue, il faut reconnaître pourtant que François Ier,

par son exemple et par ses leçons, avait mis à la mode la politesse

et la galanterie, comme des voiles destinés à couvrir le scandale des

amours illégitimes. Mézeray, dans son _Histoire de France_, fait un

tableau énergique de cette corruption, qui, dit-il, «commença sous

le règne de François Ier, se rendit presque universelle sous celui de

Henry II, et se déborda enfin jusqu’au dernier poinct sous Charles IX

et sous Henry III.» Mais Mézeray, en constatant les différents degrés

de la dépravation des mœurs depuis François Ier jusqu’à Henri III, n’a

pas remarqué que le premier des Valois était l’implacable ennemi du

scandale et l’obstiné protecteur de ce qu’il appelait l’_honneur des

dames_. François Ier n’avoua, ne compromit aucune de ses innombrables

maîtresses, et la duchesse d’Étampes elle-même, qui pendant plus de

vingt ans avait été favorite attitrée, put se défendre d’avoir fait bon

marché de sa vertu, et soutenir qu’elle avait été fort honorablement

l’_amie_ ou la _sœur d’alliance_ du roi. «Quoiqu’on soubçonnast moins

honnestement qu’il ne falloit de ceste privauté, raconte Duverdier,

sieur de Vauprivas, dans sa _Prosopographie_, si est-ce que le roy

s’en purgea et protesta qu’il n’aimoit ceste dame que pour sa grâce et

gaillardise. Quoi qu’il en fust, on tient qu’il s’en servoit au lict.»

Le sieur de Vauprivas, qui écrivait et publiait sa _Prosopographie_

à l’époque de Henri III, ne paraît pas trop convaincu de l’innocence

des rapports de la duchesse d’Étampes avec le roi. Il savait sans

doute que, depuis la mort de François Ier, le mari de la duchesse,

que Varillas nous dépeint d’une «humeur insensible et peu sujette

aux plaisirs de l’amour,» avait publié lui-même son déshonneur,

en intentant un procès à sa femme sur des questions d’argent et en

provoquant une enquête juridique, dont le résultat fut d’établir qu’il

avait épousé la _putain du roi_.

François Ier ne se contentait pas de faire de sa cour un sérail, où

ni mari ni tuteur, ni père ni mère, n’eût osé gêner ou troubler ses

plaisirs; il s’amusait parfois à _courir le guilledou_, dans les

rues de Paris, et à chercher des aventures; il s’adressait aussi aux

filles et aux femmes des bourgeois; mais on voit, dans l’_Heptameron_

de la reine de Navarre, que ces poursuites nocturnes n’étaient pas

sans danger, et que plus d’une fois le roi fut traité comme un galant

vulgaire, surpris en flagrant délit. Son épée heureusement lui venait

en aide pour sortir des mauvais pas où il s’était jeté de gaieté de

cœur. Il n’échappa point toujours sain et sauf aux hasards de ces

amours subalternes. Ainsi, c’est un amour de cette espèce, qui lui

donna, au dire d’une tradition constante, la maladie de laquelle il

mourut, après dix ou douze ans de souffrances qu’il avait probablement

fait partager à ses maîtresses. Les historiens, en recueillant cette

tradition, qui ne pouvait s’appuyer sur des pièces authentiques, n’ont

fait que mentionner l’événement, sans en garantir les circonstances.

Mézeray empruntait souvent au récit de ses contemporains les

particularités les plus curieuses de son _Histoire de France_;

selon lui, l’ulcère malin qui fut cause de la mort de François Ier,

commençait déjà vers 1539 «à le ronger avec des ardeurs insupportables,

tellement que cette douleur et cette infection, qui estoit répandue

par toute l’habitude du corps, lui causoient une fièvre lente et une

morne fascherie qui le rendoient incapable d’aucune entreprise. J’ai

entendu dire quelquefois, ajoute Mézeray, qu’il avoit pris ce mal de la

belle Ferronnière, l’une de ses maistresses, dont le portrait se voit

encore aujourd’hui dans quelques cabinets curieux, et que le mari de

cette femme, par une estrange et sotte espèce de vengeance, avoit esté

chercher cette infection en mauvais lieu pour les infecter tous deux.»

Mézeray, dans son _Abrégé chronologique de l’histoire de France_,

revient avec plus de détails sur le même fait, qu’il rapportait d’après

un bruit qui avait couru du temps de François Ier, comme le dit Sauval,

quoique Brantôme n’ait pas parlé de cette belle Ferronnière et de son

mari, qui était un marchand de fer, selon les uns, un avocat, selon les

autres, un impitoyable jaloux, selon tout le monde.

Cette aventure, qui doit occuper une place importante dans l’histoire

de la Prostitution, est racontée très-explicitement, pour la première

fois, dans les _Diverses Leçons_ de Louis Guyon (t. II, liv. I, p.

109), sieur de la Nanche. Il la tenait sans doute de la bouche de

quelque vieillard qui avait vécu sous le règne de François Ier, car

il écrivait son recueil à la fin du seizième siècle; de plus, en sa

qualité de médecin, il avait pu trouver auprès de quelqu’un de ses

confrères une tradition spéciale, relative à la maladie vénérienne dont

le roi fut victime. «Ce roy, dit-il, recercha la femme d’un advocat de

Paris, très belle et de bonne grace, que je ne veux nommer, car il a

laissé des enfans pourveus de grands estats et qui sont gens de bonne

renommée: auquel jamais ceste dame ne voulut oncques complaire, ains,

au contraire, le renvoyoit avec beaucoup de rudes paroles dont le roy

estoit contristé. Ce que cognoissans aucuns courtisans et maquereaux

royaux, dirent au roy qu’il la pouvoit prendre d’autorité et par la

puissance de sa royauté. Et, de fait, l’un d’eux l’alla dire à ceste

dame, laquelle le dit à son mary. L’advocat voyoit bien qu’il falloit

que luy et sa femme vuidassent le royaume; encor auroient-ils beaucoup

à faire de se sauver s’ils ne luy obéissoyent. Enfin, le mary dispense

sa femme de s’accommoder à la volonté du roy, et à fin de n’empescher

rien en cest affaire, il fit semblant d’avoir affaire aux champs

pour huit ou dix jours. Cependant il se tenoit caché dans la ville de

Paris, fréquentant les bourdeaux, cerchant la verolle pour la donner

à sa femme, afin que le roy la prinst d’elle, et trouva incontinent ce

qu’il cerchoit, et infecta sa femme, et elle, puis après le roy, lequel

la donna à plusieurs autres femmes qu’il entretenoit, et n’en sçeut

jamais bien guérir, car, tout le reste de sa vie, il fut mal sain,

chagrin, fascheux, inaccessible.» Rien ne nous paraît donc mieux avéré

que l’aventure de la belle Ferronnière, en ce qui regarde sa funeste

influence sur la santé du roi; mais nous croyons inutile d’attribuer

à la vengeance du mari les suites honteuses de son libertinage, qui

nous apprend que la _grosse_ ou la _grande vérole_ (on disait l’un ou

l’autre) avait dès lors une source intarissable dans les repaires de la

débauche publique.

Il peut y avoir seulement des doutes sur l’époque où Français Ier fut

si gravement atteint du châtiment de son incontinence; car, si Mézeray

a fixé une date précise, en parlant de cet «ulcère malin, qui lui étoit

venu l’an 1539,» Brantôme n’a pas l’air d’hésiter, en reportant aux

premières années du règne de François Ier l’invasion du mal qui abrégea

sa vie, et qui lui mérita cette fameuse épitaphe:

L’an mil cinq cent quarante-sept,

François mourut à Rambouillet

De la vérole qu’il avoit.

«Le roy François, dit Brantôme dans l’éloge de Henri II, ayma

fort aussy et trop, car estant jeune et libre, sans différence, il

embrassoit, qui l’une, qui l’autre, comme de ce temps il n’estoit

pas galant qui ne fût putassier partout indifféremment: dont il en

prit la grant verolle qui luy advança ses jours. Et ne mourut gueres

vieux, car il n’avoit que cinquante-trois ans, ce qui n’estoit rien:

et luy, après s’estre veu eschaudé et mal mené de ce mal, advisa

que, s’il continuoit cest amour vagabond, qu’il seroit encor pis; et

comme sage du passé, advisa à faire l’amour très-galantement. Dont,

pour ce, institua sa belle cour, fréquentée de si belles et honnestes

princesses, grandes dames et damoiselles, dont ne fit faute, que pour

se garantir de vilains maux, et ne souilla plus son corps des ordures

passées, s’accommoda et s’appropria d’un amour point salaut, mais

gentil, net et pur. Et pour sa principalle dame et maistresse, il prit,

après qu’il fut venu de prison, mademoiselle d’Helly...» Ce passage,

dans lequel Brantôme persiste à donner une origine assez peu morale

à la _grande cour des dames_ instituée par François Ier, tendrait à

établir que la belle Ferronnière avait laissé de cuisants souvenirs

au roi, avant que ce prince eût été fait prisonnier à la bataille de

Pavie, en 1525. Dans un autre endroit de ses Mémoires, Brantôme est

d’accord avec lui-même et confirme cette assertion, lorsqu’il s’apitoye

sur le sort de la reine Claude, en disant que «le roi, son mari, luy

donna la verolle, qui luy avança ses jours.» Or, la reine Claude mourut

au mois de juillet 1524, du _mauvais traitement_ qu’elle avait reçu

du roi. Il faudrait, pour bien représenter la Prostitution de la cour

de François Ier, citer textuellement la moitié du recueil des _Dames

galantes_, et faire connaître par leur nom les personnages que Brantôme

n’a pas osé nommer, en racontant dans son livre leurs scandaleux

désordres. Mais il serait bien difficile aujourd’hui de lever le voile

de l’anonyme qui couvre la plupart des galanteries que le discret

compilateur attribue, tantôt à un _grand prince_, tantôt à une _grande

princesse_, tantôt à une _belle veuve_, tantôt à une _puissante dame_,

qu’il ne désigne pas autrement, sans doute parce que les bonnes langues

de la cour étaient là pour suppléer à son silence. Nous ne jugeons

donc pas utile de rassembler ici les anecdotes qui appartiennent au

règne de François Ier, et qui caractérisent la dépravation des mœurs

de la noblesse. Cependant, on doit remarquer que, si la licence est

générale, si les femmes mariées se font un jeu de l’honneur conjugal,

si les filles préludent au mariage par l’oubli de toute pudeur, il

y a pourtant chez les hommes, même les plus débauchés, un sentiment

élevé, austère, farouche, de ce que doit être la vertu d’une épouse et

d’une mère de famille. Les maris, qui ne craignent plus de souiller

la couche d’autrui, veillent sur la leur, l’épée ou le poignard à

la main. De là, tant d’histoires tragiques, dans lesquelles un amour

illicite ou adultère se termine par le poison ou par un coup de dague.

Ces sanglantes représailles, qui menaçaient l’inconduite des femmes

mariées, ne servaient peut-être pas à les maintenir dans la ligne du

devoir, car Brantôme fait entendre que c’était pour elles un aiguillon

de plus, qui les excitait à braver le danger, et à se surpasser en

astuces dans l’art de tromper leurs maris. «Toutesfois, dit-il après

avoir maudit ces cocus _dangereux, bizarres, cruels, sanglants_ et

_ombrageux_, qui frappent, tourmentent et tuent leurs femmes infidèles,

j’ay cognu des dames et de leurs serviteurs, qui ne s’en sont point

soucié, car ils (les maris) estoient aussy mauvais que les autres, et

les dames estoient courageuses, tellement que si le courage venoit à

manquer à leurs serviteurs, le leur remettoient, d’autant que, tant

plus toute entreprise est périlleuse et escabreuse, d’autant plus se

doibt-elle faire et exécuter de grande générosité. D’aultres telles

dames ay-je cognu qui n’avoient nul cœur ni ambition pour attempter

choses haultes, et ne s’occupoient du tout qu’à leurs choses basses;

aussy, dit-on: Lasche de cœur comme une putain.»

On a peine à croire, en lisant les _Dames galantes_ de Brantôme, que

cet effronté historiographe de l’impudicité des femmes de la cour,

ait voulu prouver très-sérieusement que cette impudicité n’avait

rien de blâmable chez les _grandes et honnêtes_ dames. Ce singulier

paradoxe se reproduit dans plusieurs de ses écrits, où il le met sur

la conscience de différentes personnes qu’il n’en estime pas moins. Il

est impossible d’imaginer une plus étrange justification des mauvaises

mœurs de la cour. Ainsi, une dame écossaise, de bonne maison, dit

Brantôme, nommée Flamin, qui avait eu de Henri II un fils naturel,

disait en _son escocement francisé_: «J’ay faict tant que j’ay pu que à

la bonne heure je suis enceinte du roy, dont je m’en sens très-honorée

et très-heureuse: et si veux-je dire que le sang royal a je ne scay

quoy de plus suave et friande liqueur, que l’autre, tant je m’en trouve

bien, sans compter les bons brins de présents que l’on en tire.» A cet

_escocement francisé_, Brantôme ajoute en forme de commentaire: «Ceste

dame, avecques d’autres que j’ay ouy dire, estoient en ceste opinion,

que, pour coucher avecques son roy, ce n’estoit point diffame, et que

putains sont celles qui s’adonnent aux petits, mais non pas aux grands

roys et gentilshommes.» Brantôme fait dire la même chose à un _grand_,

qui discourait «de ce même propos,» pour la défense d’une grande

princesse qu’on savait très-ardente à _contenter le monde_, comme

le soleil «qui respand de sa lueur et de ses rayons à un chascun;»

il déclare que ces inconstances sont belles et permises aux grandes

dames, «mais non aux autres dames communes, soit de cour, soit de

ville et soit de pays... Et telles dames moyennes, ajoute-t-il avec

assurance, faut que soient constantes et fermes comme les estoilles

fixes, et nullement erratiques; que, quand elles se mettent à changer,

errer et varier en amour, elles sont justement punissables, et les

doit-on descrier comme putains des bourdeaux, d’autant que leurs

beautés, encore qu’elles soient passables, n’ont de quoy s’estendre sur

plusieurs.» Après cette ingénieuse théorie, on ne doit pas s’étonner

si une dame de la cour, qui était certainement une grande dame, se

prenait à envier la _liberté_ des courtisanes de Venise: «Ah! mon

Dieu! disait-elle à une de ses compagnes, plût à luy que nous eussions

faict porter tout notre vaillant en ce lieu-là par lettre de banque, et

que nous y fussions pour faire ceste vie courtisanesque, plaisante et

heureuse, à laquelle toute autre ne scauroit approcher!» Brantôme, qui

rapporte le fait, ne peut s’empêcher de s’écrier: «Voilà un plaisant

souhait et bon!» Mais on voit qu’il l’approuve chez une si grande dame.

Certes, la fameuse courtisane romaine, appelée la Grecque, qui vint

en France, au dire de Brantôme, pour y _dresser_ les maris, et y

donner des leçons à leurs femmes, pouvait tenir à celles-ci, sans les

scandaliser, ce langage malhonnête: «Nostre mestier est si chaud, quand

il est bien appris, qu’on prend cent fois plus de plaisir de monstrer

et practiquer avecques plusieurs qu’avecques un.» Ce n’étaient pas

seulement des courtisanes émérites, qui professaient la débauche à la

cour de François Ier; mais de grandes dames, de grandes princesses, des

princes de l’Église, s’y employaient à l’envi: le cardinal de Lorraine,

que le roi avait pour _son bon second_ en affaires de galanterie, se

chargeait de _dresser de sa main_ les filles et les dames nouvelles qui

arrivaient à la cour. «Quel dresseur! s’écrie Brantôme, je crois que la

peine n’estoit pas si grande comme à dresser quelque poulain sauvage.»

Puis, après avoir vanté la sagesse du cardinal, _à l’endroit des

dames_, il avoue que «peu ou nulles sont-elles sorties de ceste cour

femmes et filles de bien!»

[Illustration:

A. Racinet Fils, d’après Crispin de Pass.

Drouart, imp.

Rebel, Sculp.

UN MAUVAIS LIEU EN HOLLANDE AU XVIIe SIÈCLE

]

Histoire de la prostitution chez tous les peuples du monde depuis l'antiquité la plus reculée jusqu'à nos jours, tome 5/6 · 第 19 / 38 题