CHAPITRE XXX.

SOMMAIRE. —Les Contes du roi Louis XI. —Vie privée des femmes

au quinzième siècle. —Marguerite d’Écosse et Jamet de Tillay.

—Les _commères_ de Louis XI. —Gages des _bonnes femmes_. —La

_Chronique scandaleuse_. —La mule du cardinal la Balue. —Le

serviteur d’Olivier Ledain. —Le duc d’Orléans et Madame de Beaujeu.

—Charles VIII en Italie. —Sa continence. —Procès de Louis XII

et de Jeanne de France, sa femme. —Citations de l’interrogatoire

des parties. —Anne de Bretagne et la _Cour des dames_. —Louis XII

en Italie. —L’_intendio_ de Thomassine Spinola. —Les Milanaises.

—Le _Doctrinal des dames_, de Jean Marot. —Comparaison entre les

Lombardes et les femmes de Paris.

Le Dauphin Louis, fils aîné de Charles VII, fut, dans sa jeunesse,

aussi libertin que son grand-père Charles VI l’avait été; il eut un

grand nombre de maîtresses qui lui donnèrent plusieurs bâtards, qu’il

ne fit pas difficulté de reconnaître, de doter et de marier, quand

il fut sur le trône; suivant la tradition, il jeta aussi quelques

enfants dans des familles bourgeoises, où il avait des _commères_,

qu’il ne cessa pas de fréquenter en devenant roi; auprès de lui, ses

favoris et ses serviteurs ne se piquaient pas de mener une conduite

plus régulière, et sa petite cour, en Dauphiné, comme à Geneppe

en Brabant, où il chercha un asile contre la colère paternelle, se

distingua des cours de France et de Bourgogne, à cette époque, par le

relâchement des mœurs et surtout par la dépravation de la plupart de

ceux qui la composaient. Il suffit de feuilleter le recueil des _Cent

Nouvelles nouvelles du bon roi Louis XI_, pour se rendre compte de

l’esprit de débauche qui animait la gaieté de cette cour, où chacun

s’enorgueillissait de ses prouesses galantes et en tenait registre,

pour ainsi dire, en les divulguant sous le voile transparent de noms

supposés. Le Dauphin encourageait, par son exemple, la licence des

conteurs, Antoine de la Sale, le sire de Dampmartin, Jean de la Roche

et autres officiers de sa maison, qui, aux veillées du soir, assis sous

le manteau d’une vaste cheminée, semblaient disputer de hardiesse dans

leurs récits orduriers.

Les femmes, il est vrai, n’assistaient pas à ces veillées; elles

vivaient alors fort retirées, dans le mystère de la vie domestique;

elles n’avaient aucune relation avec les hommes, en dehors des

cérémonies où elles paraissaient en public. Elles passaient le temps à

s’occuper de travaux manuels dans l’intérieur du ménage; elles avaient

donc moins d’occasions que d’envies de mal faire: elles étaient toutes

préparées à l’amour, par la lecture des romans de chevalerie, mais

leur vertu se trouvait sauvegardée par l’étiquette qui ne permettait

pas d’arriver jusqu’à elles. Ainsi, Marguerite d’Écosse, première

femme de Louis XI, fut gravement compromise, par cela seul qu’elle

s’était trouvée, sans lumière, dans son appartement, avec ses femmes

et deux ou trois gentilshommes. Un de ceux-ci, nommé Jamet de Tillay,

se vanta d’avoir obtenu de la dauphine quelque faveur, qui se bornait

sans doute à un _doux propos_ ou à un serrement de main. La calomnie

envenima l’indiscrétion de Jamet de Tillay, et deux ou trois témoins

lui attribuèrent des paroles très-injurieuses contre cette princesse,

qui, après l’avoir bien accueilli, le tint à distance à cause de son

indiscrétion. Selon ces témoins, Jamet aurait dit, en montrant la

dauphine, qui «se ceignoit aucune fois trop serrée, aucune fois trop

lasche,» et qui passait les nuits à lire ou à faire des rondeaux:

«Avez-vous point veu cette dame-là? elle a mieux manière d’une

paillarde, que d’une grande maîtresse!» Mais le sire de Tillay, tout

en se justifiant d’avoir mal parlé de la dauphine, laissa planer sur

elle un soupçon plus grave que les paroles amères qu’il se défendait

d’avoir dites; il raconta, dans l’enquête qui eut lieu à ce sujet,

après la mort de Marguerite d’Écosse, que cette princesse se trouvait

un soir, «couchée sur sa couche», ayant plusieurs de ses femmes autour

d’elle, avant que les torches fussent allumées; messire Regnault,

maître d’hôtel de la dauphine et un autre gentilhomme étaient appuyés

l’un et l’autre _sur la couche_ de Marguerite: on parlait bas dans la

chambre, et il y avait des intervalles de silence. Jamet de Tillay,

qui entra dans un de ces moments-là, dit vivement à messire Regnault,

«que c’estoit grande paillardie à luy et aux autres officiers de ladite

dame de ce que les torches estoient encore à allumer.» On s’empressa

d’allumer les torches, mais la dauphine fut tellement affligée de

la méchanceté de Jamet de Tillay, qu’elle tomba dans une profonde

mélancolie et mourut de consomption. Une de ses dames d’honneur,

Jeanne de Trasse, rencontrant face à face le sire de Tillay, lorsque

la pauvre princesse allait rendre le dernier soupir, ne put s’empêcher

de lui dire, en le menaçant: «Ah! faux et mauvais ribauld, elle meurt

par toi!» Le bruit courut à la cour, que le sire de Tillay avait été

l’amant de Marguerite et que sa jalousie contre un rival lui avait

inspiré les paroles piquantes dont la dauphine se sentit mortellement

atteinte.

L’histoire a vengé l’honneur de cette princesse, qui était sans doute

romanesque, mais fort peu disposée à la galanterie. C’est elle qui,

passant dans un verger où le poëte Alain Chartier s’était endormi,

s’approcha de lui et le baisa sur la bouche. «Je n’ai pas baisé

l’homme, dit-elle aux personnes de sa suite qui s’étonnaient d’autant

plus que maître Alain était l’homme le plus laid de France: j’ai

seulement baisé la bouche d’où il est sorti tant de belles choses.»

Marguerite était d’une beauté remarquable, mais son mari lui reprochait

d’avoir l’haleine fétide; aussi, comme le dit Comines, fut-il marié

avec elle «à son déplaisir, et tant qu’elle vécut il y eut regret.»

Quand il l’eut perdue en 1444, il ne songea pas d’abord à prendre une

autre femme, quoique la première ne lui eût pas donné d’enfant. Ce

ne fut qu’en 1451 qu’il se remaria avec Charlotte de Savoie. Cette

princesse n’avait que six ans, le jour de ses noces, et le mariage

ne put être consommé que le jour où Charlotte eut atteint l’âge de

puberté: elle avait douze ans à peine, lorsqu’elle entra dans le lit

de son époux. Celui-ci, en attendant, ne s’était pas ralenti dans

ses amours: il fut épris de deux demoiselles nobles Phélise Renard

et Marguerite de Sassenage; il eut d’elles trois ou quatre enfants;

mais il préférait aux filles de qualité les simples bourgeoises, les

filles et les femmes de marchands. Voilà pourquoi il choisit à Dijon

Huguette Jacquelin, à Lyon la Gigonne, à Paris la Passefilon; il les

entretenait simultanément, il les emmenait dans ses voyages et leur

faisait partager sa couche, après de joyeux soupers dont les contes

gras faisaient l’assaisonnement. Il ne rougissait pas de se montrer en

public avec la Gigonne et la Passefilon, qui étaient bien connues dans

le peuple: on les appelait les _commères du roi_, mais leur _honnêteté_

(c’est le mot dont se sert le chroniqueur Jean de Troyes) les avait

fait bien venir de tout le monde, malgré l’emploi peu honorable

qu’elles avaient ensemble dans la chambre du roi. Les bourgeois

n’étaient pas même fâchés de voir que le dauphin Louis avait préféré

de petites bourgeoises à de grandes dames, et ses deux _commères_,

la Gigonne et la Passefilon, qui ne s’enorgueillissaient pas de leur

prostitution comme Agnès Sorel, n’eurent pas, comme celle-ci, à se

plaindre du mauvais accueil des gens de Paris. Nous croyons que les

noms de _Gigonne_ et de _Passefilon_ étaient des sobriquets qui leur

avaient été donnés par raillerie, mais rien ne peut nous guider dans

la recherche de l’étymologie de ces sobriquets. Elles furent toutes

deux mariées sous les auspices de leur royal protecteur et elles firent

souche de famille honnête. Longtemps après leur règne de courtisanes,

on dansait encore une gigue nommée _la Gigonne_ et les femmes portaient

leurs cheveux _à la Passefilon_, mais on avait déjà oublié l’origine de

cette coiffure et de cette danse.

Malgré le rôle que ces deux femmes jouèrent simultanément auprès du roi

et qui paraît avoir continué jusqu’à leur mariage en 1476, l’historien

de Louis XI, Philippe de Comines, atteste que ce prince, ayant perdu

en 1459 un fils nommé Joachim, «fit vœu à Dieu, en ma présence, dit-il,

de jamais ne toucher à femme qu’à la reyne sa femme.» On sait que Louis

XI ne se souciait guère de tenir un serment, cependant Comines a l’air

de croire qu’il avait persévéré dans ce vœu téméraire, «encores que la

reyne, ajoute-t-il, n’estoit point de celles où on devoit prendre grand

plaisir, mais, au demeurant, fort bonne dame.» En effet, Charlotte

de Savoie, qui avait été en puissance de mari dès l’âge de six ans,

vécut presque toujours à l’écart, au château d’Amboise, «portant fort

petit état, dit Brantôme, et estant fort mal habillée, comme simple

damoiselle, et là la laissoit, avec petite cour, à faire ses prières,

et luy (le roi) s’alloit promener et donner du bon temps.» Il n’est pas

étonnant que cette princesse, que Louis XI n’aimait pas, ait mené une

existence chaste et vertueuse dans la retraite et l’abandon; la petite

cour qui l’environnait n’était pas sans doute moins sage qu’elle. Mais

Louis XI, qui changeait souvent de résidence et qui avait auprès de

lui, comme le dit Comines (liv. VI, chap. 13), tant de femmes _à son

commandement_, ne fit honneur à son vœu de fidélité conjugale, qu’en

devenant vieux, infirme et moribond.

On peut donc dire que la cour de France sous ce règne-là ne donna

pas l’exemple de la décence et de la retenue dans ses mœurs. Il y

avait alors, chez les grands comme chez les petits, un dévergondage

général d’idées, d’actions et de paroles: l’amour métaphysique et

romanesque, dont la chevalerie avait fait le code, cédait la place

à l’amour matériel et positif, qui conduisait souvent à la débauche

et au scandale. Ce n’étaient que maris trompés, veuves intrigantes,

femmes libertines, filles séduites. Le conte de Boccace avait pris

corps et âme, en quelque sorte, dans la société française. Après tant

de calamités publiques, après la guerre, la peste, la famine et la

misère, on ne songeait qu’à regagner le temps perdu et à se divertir.

La Prostitution avait fait bien des progrès, par suite de la difficulté

qu’on avait eue à vivre des produits d’un travail honnête; ainsi ce

passage du _Journal du Bourgeois de Paris_ (en 1435), si obscur qu’il

soit, ne laisse pas de doutes sur les souffrances et les embarras des

femmes à gages: «En ce temps que chascun a appris à gaigner, estoient

les gaiges si maulvaises, que les bonnes femmes qui avoient apprises à

gaigner cinq ou six blancs par jour, se donnoient volontiers pour deux

blancs et se vivoient dessus.» Il est possible que ces _bonnes femmes_

ne fussent pas des prostituées, comme on a voulu le démontrer, mais,

en tous cas, une malheureuse, qui ne gagnait que deux blancs pour sa

vie de chaque jour, était bien près de livrer son corps en échange de

quelques sous. Le règne de Louis XI, à en juger par différents faits

consignés dans la _Chronique scandaleuse_ de Jean de Troyes, fut encore

plus favorable que les règnes précédents à la Prostitution proprement

dite.

Certainement la morale publique était peu respectée, à une époque où

l’on exposait aux regards des passants, dans les fêtes de l’entrée du

roi à Paris (1461), «trois bien belles filles faisans personnaiges

de seraines toutes nues, et leur véoit-on le beau tetin droit,

séparé, rond et dur, qui estoit chose bien plaisante;» à une époque

où les oiseaux _jargonneurs_, pies, geais et chouettes, ne savaient

répéter que des mots obscènes, comme _paillard_, _fils de putain_, et

«plusieurs aultres beaulx mots,» dit Jean de Troyes, en 1468; à une

époque où un gros Normand, qui _maintenoit_ sa propre fille, en avait

eu plusieurs enfants qu’il tuait, de concert avec cette fille, dès

qu’ils étaient nés (1466); à une époque où un moine, «qui avoit les

deux sexes d’homme et de femme, de chascun d’eux se aida tellement

qu’il devint gros d’enfant» et accoucha (1478); à une époque enfin

où un valet de chambre du roi, nommé Regnault la Pie, se faisait

entretenir publiquement par la vieille femme de maître Nicole Bataille,

le plus savant légiste de France, qui mourut de chagrin et _de

courroux_ en 1482, après avoir vu sa fortune entière consacrée à la

_lécherie_ de cette _charogne_ et de ses _ribaux particuliers_. (Voy.

aux dates indiquées, la _Chronique scandaleuse_ écrite par un greffier

de l’hôtel de ville de Paris.)

Louis XI ne faisait que rire de ces aventures; il rit plus fort que

jamais, en apprenant que son ministre le cardinal La Balue, qui avait

des relations adultères avec la femme d’un notaire de Paris, nommée

Jeanne Dubois, «fameuse par ses amours,» dit Sauval, était tombé dans

un guet-apens, que son rival, le seigneur de Villiers-le-Bocage, lui

avait dressé, au retour d’une de ses visites galantes. Au moment où

le prélat, monté sur sa mule et accompagné de ses gens qui portaient

des torches, passait dans la rue Barre-du-Bec, une troupe d’hommes

armés l’avait attaqué à l’improviste, et il serait peut-être resté

sur le pavé, si sa mule n’avait pas pris le mors aux dents et ne

l’avait emporté jusqu’au cloître Notre-Dame où il demeurait. Cette

affaire n’eut pas de suites fâcheuses pour les auteurs de ce guet-apens

nocturne, parce que le prélat, qui craignait d’être compromis dans le

procès, ainsi que sa maîtresse, s’empressa d’arrêter les informations

judiciaires. Un procès d’un autre genre, plus scandaleux, qui suivit

son cours en 1477, faillit compromettre bien gravement un favori

du roi, son barbier et son valet de chambre, Olivier le Dain. Ce

personnage ne fut pas mis en cause, mais son _serviteur_ et ami,

nommé Daniel de Bar, eut à se défendre contre une accusation qui

aurait sans doute, s’il eût été condamné, rejailli honteusement sur

Olivier le Dain. Deux femmes de mauvaise vie, l’une mariée à un nommé

Colin Pannier, l’autre vivant en concubinage avec un nommé Janvier,

accusèrent Daniel de Bar «de les avoir efforciées et en elles faict et

commis l’ord et villain péché de sodomie.» En conséquence, Daniel de

Bar fut arrêté et traduit en cour criminelle, par sentence du prévôt de

Paris; mais, l’enquête faite, on reconnut que Daniel était innocent des

faits qu’on lui imputait, et les deux femmes dissolues, qui l’avaient

incriminé, confessèrent qu’elles avaient faussement et méchamment

accusé le serviteur d’Olivier le Dain. En conséquence, elles furent

condamnées, par le prévôt de Paris, à «estre batues nues et bannies du

royaume,» leurs biens confisqués au profit du roi, ce qui fut exécuté

«par les carrefours de Paris,» le mercredi 11 mars 1477. Grâce à cet

arrêt, Olivier le Dain et son serviteur échappèrent l’un et l’autre à

de honteux soupçons, qui pouvaient les mener au bûcher; car, vers ce

temps-là, le péché contre nature, déféré aux tribunaux, n’était guère

moins puni que la bestialité.

Cet abominable péché était fort rare en France jusqu’aux expéditions

d’Italie, qui familiarisèrent avec lui les armées de Charles VIII

et de Louis XII. Cependant la cour de ces deux rois en fut à peu

près sauvegardée par le bon exemple de l’un et de l’autre, qui

n’appréciaient pas l’amour à l’italienne, suivant l’expression de

Brantôme. Charles VIII et Louis XII avaient au plus haut degré la

passion des femmes. Le duc d’Orléans, qui fut le sage roi Louis XII,

était si débauché dans sa jeunesse, qu’il ne regardait ni à l’âge, ni à

la figure, ni à la condition, pour _faire chère lie_ avec la première

venue; aussi, lui appliquait-on le proverbe, qui avait été mis en

circulation, du temps de son grand-père, Louis d’Orléans, frère de

Charles VI: «Toute femme doit estre incupérée d’être menée à Orléans.»

Néanmoins, ce prince, de mœurs si relâchées, refusa toujours d’être

complaisant ou même poli pour la régente de France, madame de Beaujeu,

qui s’était éprise de lui, et qui ne lui cachait pas le vif sentiment

auquel il évita toujours de répondre: «Si ce prince, dit Brantôme, eût

voulu fléchir un peu à l’amour de madame Anne de France, il auroit eu

bonne part au gouvernement.» Mais loin de là, il se montra constamment

froid et dédaigneux à l’égard de cette princesse, qui lui déplaisait

beaucoup. Dans une partie de paume où il jouait, en présence du roi

Charles VIII et de sa sœur mariée au sire de Beaujeu, celle-ci jugea

tout haut un coup douteux et se prononça contre le duc d’Orléans. Ce

dernier fit semblant de ne pas avoir entendu qu’elle lui donnait tort,

et il dit, à ce propos, «que, quiconque l’avoit condamné, si c’estoit

un homme, il en avoit menti, et si c’estoit une femme, que c’estoit

une putain.» Cette injure qui s’adressait en face à la régente, fit

tourner son amour en haine, et le duc d’Orléans se vit bientôt obligé

de quitter la cour et de se mettre en révolte ouverte contre son

implacable ennemie, qui le fit prisonnier et l’enferma dans la grosse

tour du château de Loches.

Le roi Charles VIII, qui mourut jeune et subitement, au dire de

Brantôme, «pour avoir aimé les femmes plus que ne comportoit sa petite

complexion,» était d’une nature ardente et passionnée. Néanmoins, quand

il eut épousé la belle et vertueuse Anne de Bretagne, qui passait pour

_la plus preude femme_ de son temps, il ne s’adonna qu’en cachette à

la galanterie, et la cour de France, que l’exemple de la jeune reine

avait fait rentrer dans la voie des bonnes mœurs, devint une école de

sagesse et d’austère vertu. Cependant la reine Anne eut autour d’elle

plus de dames et de damoiselles qu’on n’en vit à la cour sous les

règnes précédents; ce fut elle «qui commença, dit Brantôme, à dresser

la grande cour des dames, car elle en avoit une très-grande suitte,

et de dames et de filles, et n’en refusa jamais aucune... Elle les

faisoit nourrir et sagement, et toutes à son modèle se faisoient et se

façonnoient sages et vertueuses.» Charles VIII avait trouvé néanmoins

parmi ces filles d’honneur une maîtresse qui eut assez d’empire sur

lui pour l’empêcher de faire une seconde expédition d’Italie. Dans

sa première expédition, qui réussit avec tant de bonheur, le roi de

France n’avait pas manqué d’occasions d’être infidèle en même temps

à sa maîtresse et à sa femme; toutes les villes, qu’il traversait

avec son armée triomphante, lui offraient des récréations amoureuses,

qui ne lui laissaient que l’embarras du choix et le regret de son

insuffisance; quand il fit son entrée à Milan, «les belles et grandes

dames du pays et de la ville, rapporte Brantôme, qui traduit ici la

Chronique de Gaguin, paroissoient aux rues et aux places principalles,

et si bien ornées de la teste et du corps, qu’il n’y avoit rien si

beau à voir à nos François nouveaux, qui n’avoient veu les leurs

de France si gentilles ny en si belle parure.» Ces trop séduisantes

sirènes s’approchaient du roi à l’envi, sous prétexte de lui présenter

leurs enfants, et le roi n’en avait que «plus de loysir et amusement

à contempler leur beauté, leurs bonnes grâces et la superbeté et

gentillesse de leurs accoustrements.»

Charles VIII marqua ses étapes en Italie par quelques enfants naturels,

qui s’honorèrent plus tard de leur naissance, et il paraît avoir

échappé à la funeste rencontre du mal de Naples qui gâta un grand

nombre de ses officiers et de ses soldats. Le mal de Naples, il est

vrai, n’était pas encore répandu dans toute l’Italie, mais le roi, qui

donnait libre carrière à ses caprices sensuels, n’eût pas été retenu

par une pareille crainte: il n’y eut qu’un sentiment plus élevé et

moins égoïste qui put lui commander la continence. «Les délices de

Vénus et les entraînements de la volupté, dit Simon Nanquier dans une

églogue latine sur la mort de ce prince, ne le firent jamais sortir

du sentier de la justice.» A son passage par la ville d’Ast, en se

retirant le soir dans la chambre qui lui était destinée, il y trouva

une fille de la plus merveilleuse beauté. Deux de ses domestiques,

«qui prenoient soin de ses plaisirs,» dit Varillas, avaient choisi

cette fille pour la couche du roi. Elle s’était agenouillée devant

une image de la Vierge et elle priait, lorsque Charles VIII entra. Le

roi l’invita doucement à venir à lui: elle obéit en tremblant. Elle

pleurait et gémissait; le roi voulut savoir la cause de sa douleur:

«Je vous conjure de me sauver l’honneur! lui dit-elle; c’est une grâce

que je vous demande, au nom de cette Vierge immaculée!» Alors elle

raconta que ses parents l’avaient vendue aux valets de chambre du roi

pour l’usage de Sa Majesté. Charles VIII admirait la grande beauté de

cette jeune fille, mais il ne céda pas à la tentation et il rassura

l’innocente victime qui était à sa merci, en s’informant de ce qu’il

pouvait faire pour elle. Il apprit qu’elle aimait un jeune homme

qui l’aimait aussi et qui devait l’épouser; il manda ce jeune homme

sur-le-champ, avec le père et la mère de la fille; il exigea que les

deux amants fussent fiancés en sa présence, et il se chargea de la dot

en leur faisant remettre cinq cents écus d’or.

Au retour de la conquête de Naples, Charles VIII, qui s’y était donné

du bon temps, ne tarda pas à renoncer aux femmes; il ne se sentait

plus la force de vivre comme il avait vécu; il ne conserva pas même

la maîtresse qu’il avait parmi les filles d’honneur, et il devint

aussi réglé dans ses mœurs que pouvait l’être un moine cloîtré. Les

médecins lui avaient conseillé de se modérer sur un chapitre où ses

moyens n’étaient plus en harmonie avec ses désirs. Cette tardive

modération ne prolongea pas beaucoup son existence. Son cousin, le

duc d’Orléans, qui lui succéda comme le plus proche héritier de la

couronne, avait déjà changé de vie et dompté ses passions vagabondes,

lorsqu’il monta sur le trône. Il était amoureux de la reine Anne de

Bretagne, et pour se mettre en état de l’épouser en secondes noces,

il entreprit de faire casser son mariage avec Jeanne de France,

quoique ce mariage fût consacré par vingt-cinq ou vingt-six ans de

cohabitation. Il prétendit pourtant, dans ce triste et scandaleux

procès, que ledit mariage n’avait jamais été consommé, attendu que

l’épouse était _viciée de corps_. La pieuse Jeanne répondit que,

tout en reconnaissant «n’estre aussi belle et aussi bien faite que

les autres femmes,» elle avait accompli les œuvres et les devoirs du

mariage. Le roi lui-même subit un interrogatoire devant l’officialité

de Tours, et il déclara, en rougissant, qu’il croyait bien n’avoir

usé complétement de ses droits de mari: _Neque realiter licet intus

fuerit_, écrivit le greffier, qui déguisait autant que possible dans

son latin de procédure les incongruités des questions et des réponses.

Ainsi, le juge ayant objecté à madame Jeanne de France, que, suivant

les déclarations de son mari, elle n’était pas conformée de manière à

pouvoir faire des enfants, le greffier écrivit dans son procès-verbal:

«Quod non potuisset aut posset parere, sed nec semen virile secundum

naturæ congruentiam recipere, imo neque a viro intra claustra pudoris

naturaliter cognosci.» (Voy. l’_Hist. du seizième siècle_, par le bibl.

Jacob, t. Ier, p. 113 et suiv.) Le tribunal demandait que Jeanne fût

visitée par des matrones qui constateraient son état physique, mais

cette pauvre princesse, qui a été canonisée depuis comme une sainte,

refusa de se soumettre à une humiliation aussi pénible pour sa pudeur

et préféra souscrire de bonne grâce à son divorce. Elle entra dans un

couvent, et Louis XII ne fut pas plus tôt libre, qu’il se remaria enfin

avec sa chère Anne de Bretagne.

Sous ce règne, la cour de France fut plus vertueuse qu’elle ne

l’avait jamais été: l’influence morale de la reine Anne s’y faisait

sentir, de même que celle de la reine Blanche à la cour de saint

Louis. La Prostitution, qui, d’après le témoignage des poëtes et

des prédicateurs, n’épargnait aucune classe de la société française,

s’arrêtait au seuil de la cour ou ne s’y glissait qu’à la dérobée, loin

des yeux vigilants de la reine. Louis XII ne se mêlait pas de l’austère

surveillance que sa _tant bonne femme_ exerçait sur les mœurs de son

entourage, et il en riait à part lui, car il se souvenait d’avoir

été _bon raillard et joyeux compagnon_, mais il ne contrariait pas

là-dessus les idées et les intentions de sa chaste moitié, et quand

les clercs de la Basoche et les Enfants-sans-souci osèrent, dans leurs

farces théâtrales, se moquer de l’hypocrisie qui régnait à la cour de

la reine: «Je veux qu’on joue en liberté, dit Louis XII; je veux que

les jeunes gens déclarent les abus qu’on fait en ma cour, puisque les

confesseurs et autres qui font les sages n’en veulent rien dire; pourvu

qu’on ne parle toutefois de ma femme, car j’entends que l’honneur

des dames soit gardé.» Il ne fallait pas moins que la rigidité d’Anne

de Bretagne pour empêcher le débordement des mœurs d’arriver jusqu’à

elle, car les expéditions d’Italie et le séjour de l’armée française

dans le pays conquis avaient eu pour résultat d’importer en France

les habitudes italiennes, le goût immodéré des plaisirs sensuels et

tous les raffinements de la volupté. Quant au mal de Naples, ce fut la

conséquence immédiate de la première conquête du royaume napolitain;

mais, dans les guerres successives qui occupèrent tout le règne de

Louis XII, ce mal nouveau, qu’on allait sans cesse chercher à sa

source, se naturalisa si bien parmi les gens d’armes qui l’avaient

gagné, de Gênes à Naples, de Milan à Venise, que son surnom de _mal

français_ ne lui fut contesté par personne.

Louis XII eut bien de la peine à se garantir des séductions de ces

charmantes Italiennes, qui semblaient avoir juré de le rendre infidèle

à son épouse absente; il faillit plus d’une fois succomber, et il

ne fut préservé des dangers qui menaçaient sa continence, qu’en se

jetant dans le mysticisme d’une liaison platonique pour la belle

Génoise Thomassine Spinola, dont il était l’_intendio_ ou l’ami

de cœur, pendant que sa noblesse, autour de lui, se plongeait dans

les délices et s’enivrait d’amour avec une aveugle frénésie. On ne

peut s’imaginer quel fut le prestige des femmes italiennes sur les

conquérants de l’Italie; ils furent vaincus et soumis à leur tour.

Les historiens contemporains n’ont pas négligé de faire le portrait

de ces enchanteresses, qui devaient avoir une si fâcheuse influence

sur les mœurs et sur la santé de leurs imprudents adorateurs. Voici

comment Jean Marot, poëte-valet de chambre d’Anne de Bretagne, nous

représente, dans son poëme du _Voyage de Gênes_, le ravissant spectacle

qui attendait les vainqueurs, à leur entrée dans la ville de Milan, en

1507:

Lors les ouvrouers furent plains et couvers

De maincte dame, en beaulté très exquise.

La Foyre ay veue à Lyon et Anvers,

Lendit, Gibray et autres lieux divers;

Mais onc ne viz si belle marchandise:

Chascune estoit en une cheize assise,

Levée en hault, pour leur corps monstrer mieulx.

Mais les aucuns, de leur gloire envieux,

Disoient que fard les rendoit ainsi belles;

Mais quoy qu’ils dient, je croy, si m’aident dieux,

Qu’on ne sauroit mieulx repaistre ses yeulx,

Qui ne verroit choses célestielles.

Le même spectacle, qui avait frappé d’admiration le poëte, accoutumé

aux grâces décentes et naïves des dames françaises, produisit sur lui

le même effet que la première fois, lorsque, deux ans plus tard, Louis

XII fit encore son entrée dans Milan, qu’il venait châtier après une

sanglante révolte. Le beau sexe milanais eut sans doute beaucoup de

part dans le pardon que le roi de France accorda aux habitants de la

ville rebelle. Jean Marot était là, et il fut captivé, comme les plus

vieux capitaines, à la vue de ce _triomphe_ féminin qui éclipsait le

triomphe du roi:

De dames moult frisques,

Œuvres déifiques,

Faces angéliques,

Ouvroyrs et boutiques

Dyaprez estoient:

Là, mainctz fantastiques,

Amans lunatiques,

Voyans telz reliques,

Soubz regardz obliques

Leurs yeulx repaissoient;

D’habits auctentiques

Carcans magnifiques,

Pierreries antiques,

Par toutes practiques,

Leurs corps phalleroient;

Puis, en leurs traficques,

Dardoient, comme picques,

Regards vénériques,

Dont amantz lubriques

Ils mortifioient.

On doit s’étonner que la reine Anne de Bretagne ait eu assez de

pouvoir et de volonté, pour que le contact de l’Italie, qui allait

corrompre la France, ne se soit pas fait sentir, de son vivant, dans

la _cour des dames_, qu’elle avait établie au château de Blois, où elle

résidait d’ordinaire. Il ne tint pas à elle que les mœurs publiques ne

s’améliorassent, et elle fit de grands efforts pour remettre en honneur

les vertus de son sexe. Jean Marot, qui a composé, par son ordre,

le _Doctrinal des dames_, s’est contenté de paraphraser les beaux

préceptes qu’elle enseignait, surtout par son exemple. Voici un de ces

préceptes: _d’estre chaste en estant belle_. Le rondeau, que le poëte a

tiré de là, commence ainsi:

Qui a ces deux, chasteté et beaulté,

Vanter se peult qu’en toute loyaulté

Toute autre dame elle surmonte et passe,

Veu que Beaulté oncques jour ne fust lasse

De faire guerre à dame Chasteté.

Mais quant ensemble elles font unité,

C’est don divin joinct à l’humanité,

Qui rend la dame accomplie de grace,

Qui a ces deux.

Anne de Bretagne recommande aussi, dans ce _Doctrinal_ que Jean Marot a

_déduit_ en vingt-quatre rondeaux, l’_honnesteté_,

.... Car c’est la perle et gemme

Que les dieux ont enchassée en noblesse;

la _prudence_, qui _encontre la chair luyte_; le _beau maintien_, qui

.... Est la poste et vray guide

Pour monter dame au temple de Vertu.

Elle invite les dames d’_estre bon exemple aux autres_, d’_éviter

oysiveté_, d’_avoir esgard à l’honneur_, et enfin d’_aymer un Dieu

et ung homme seulement_. On reconnaît, dans ces rimes édifiantes, la

chaste inspiration qu’Anne de Bretagne avait communiquée à son poëte

ordinaire, et l’on voit qu’elle voulait faire servir à l’enseignement

moral de sa cour la poésie, qui n’avait eu d’autre attribution que de

corrompre les cœurs et d’amollir les âmes. Anne de Bretagne faisait

peu de cas de tous les lieux communs d’amour profane, que les poëtes

ne se lassaient pas de mettre dans leurs ouvrages, souvent licencieux.

Elle leur reprochait aussi d’employer des expressions trop libres,

qui blessaient une oreille honnête, car elle ne souffrait pas dans un

livre ce qu’elle eût rougi d’entendre sortir de la bouche de l’auteur:

elle pensait que la chasteté des paroles doit accompagner la chasteté

des actions. Aussi, eut-elle bien de la peine à pardonner au sire de

Grignaux, son chevalier d’honneur, qui lui avait appris, au lieu d’un

compliment qu’elle devait adresser à l’ambassadeur d’Espagne, certaines

_salaudries_ en langue espagnole, qu’elle ne comprenait pas et qu’elle

se préparait à débiter en audience solennelle, lorsque le roi l’avertit

de cette plaisanterie qu’il avait autorisée pour rire et passer le

temps, dit Brantôme.

Il n’y eut que la mort de cette sage reine, qui délia la langue aux

poëtes de cour. Jean Marot, qui achevait de composer _la Vray disant

Avocate des dames_, pour obéir à sa _bonne dame et maîtresse_, retomba

aussitôt dans ses mauvaises poétiques, et se reprit à rimer sur des

sujets galants et même orduriers. En un moment, la cour de France

subit une complète métamorphose, et la Prostitution leva le masque.

Jean Marot constate ainsi, que les mœurs étaient plus relâchées

qu’auparavant:

Au faict d’amours beau parler n’a plus lieu,

Car, sans argent, vous parlez en hebrieu,

Et fussiez-vous le plus beau fils du monde,

Il faut foncer, ou je veux qu’on me tonde,

Si vous mettez jamais pied à l’estrieu.

C’était là le résultat des guerres d’Italie. Les habitudes de

libertinage, que les gens d’armes avaient prises au delà des monts,

les suivirent en France, et les femmes françaises s’étaient modelées à

leur insu et malgré elles sur les femmes italiennes, qui laissaient aux

vainqueurs tant de souvenirs délicieux et cuisants. Les gentilshommes

qui avaient fait partie des expéditions de Charles VIII et de Louis

XII, ne manquaient pas, à leur retour, d’exalter à l’envi les charmes

incomparables des Italiennes, quelque _maleficiés_ qu’ils eussent été

dans leurs amours. Les Françaises, que leurs maris et leurs amants

semblaient déprécier à l’avantage de ces dangereuses sirènes, avaient

conçu à l’égard de celles-ci une jalousie et une haine implacables:

elles se plaisaient à faire ressortir les défauts des étrangères et

à rehausser leur propre supériorité. Voici un rondeau, que Jean Marot

écrivit sous la dictée de quelque belle dame qui se désolait de voir

qu’on lui préférât une _Lombarde_:

Pour le deduict d’amoureuse pasture,

A quelqu’un fiz l’autre jour ouverture:

Qui valloit mieulx, la Françoise ou Lombarde?

Il me respond: «La Lombarde est braguarde,

Mais froide et molle et sourde soubz monture.

Beau parler ont, et sobre nourriture:

Mais le surplus n’est que toute paincture,

Vous le voyez; car chascune se farde

Pour le deduict.

La Françoise est entière et sans rompture,

Doulce au monter, mais fière à la poincture.

Plaisir la mayne; au profit ne regarde.

Conclusion: qui qu’en parle ou brocarde,

Francoises sont chefz d’œuvre de nature

Pour le deduict.

Les Françaises avaient beau dire et faire, on n’en courait pas moins

aux Italiennes, qui devenaient ainsi l’attrait permanent des campagnes

d’Italie. Les gentilshommes de la cour se trouvaient si bien par

delà les monts, qu’ils ne se pressaient pas de retourner en France

et qu’ils s’établissaient à Milan et dans les principales villes du

Milanais avec leurs maîtresses, comme s’ils ne se souciaient plus de

leurs femmes et de leurs enfants qui étaient restés en France. Pendant

tout le règne de Louis XII et dans les premières années du règne de

François Ier, c’était à qui s’en irait vivre en Italie. Les pauvres

Françaises ne savaient plus comment l’emporter sur des rivales aussi

séduisantes, qui leur enlevaient de la sorte amis et époux, lesquels

ne leur revenaient que ruinés d’argent et de santé. A l’avénement de

François Ier, la fine fleur de la noblesse française avait traversé les

Alpes et s’était répandue dans toute la Lombardie; on ne voyait plus

que des barbes grises et des cheveux blancs, à la cour de France; les

dames mariées pouvaient se croire veuves, et les jeunes damoiselles

devaient craindre de rester filles. Elles imaginèrent une espèce de

conspiration contre le beau sexe du Milanais, et elles chargèrent le

poëte Jean Marot d’écrire aux _Courtisans de France estans pour lors

en Italie_ une épître satirique, dans laquelle les Lombardes étaient

comparées aux Françaises, de manière à mettre en évidence les vertus

et les mérites des unes, les vices et les imperfections des autres.

Ce n’était pas sans raison qu’on avait confié à Jean Marot le rôle

délicat de secrétaire des _dames de Paris_; il avait lui-même résidé en

Italie assez longtemps pour être bien instruit des mœurs italiennes:

il connaissait le fort et le faible de ces _étranges galloises_, qui

faisaient un si grand tort aux amours de sa patrie. Il n’était donc pas

en peine de leur dire leur fait au nom des dames de Paris. Il commence

par les accuser de ne se donner, que par intérêt, car

.... Il les faut d’or et d’argent saisir,

Ains que gesir et coucher soubz leur aisle.

C’est pour _tirer argent_, qu’une Lombarde peint son visage et fait

toilette; la cupidité seule l’excite et la pousse à commettre ce

_doux méfait_, dont tous les dieux ont pitié, quand il est absous par

l’amour, et qui devient une souillure, lorsque c’est l’avarice qui en

règle les conditions;

Mais cueur françois, de son amy, prend garde,

et l’amour fait ce qu’argent ne saurait faire. En Italie, vieilles et

jeunes, sont également avides et trafiquent de leurs faveurs avec la

même adresse; souvent la _vieille ouvrière_ fait la _poupine_ mieux que

la plus jeune _commère_.

Quant, en la France, une dame decline,

Elle resigne aux autres le deduict:

Se retirer est bon, quant il est nuyct.

Les Lombardes ont des robes d’étoffe d’or pour paraître en public, et

elles ressemblent à des fées, tant elles sont _coiffées mignonnement et

à leur poste_; mais, sous leurs oripeaux, elles sont plus usées et plus

_débiffées_ que les vieilles chausses d’un _poste_ (postillon). C’est

qu’elles ne mangent pas tous les jours et qu’elles n’épargnent pas leur

pauvre corps; tandis que les Françaises sont grasses et bien nourries,

comme elles le disent avec orgueil:

Fermes sommes et le serons;

Tetons avons; elles, tetasses

Pendans, comme vieilles becasses

Dessus leurs jambes de herons.

Il n’y a donc que de beaux habits chez ces triomphantes Lombardes;

le _surplus ne vault maille_, et les galants n’ont pas trouvé _sous

l’escaille_ ce qu’ils espéraient. Ce n’est pas tout: elles sont plus

froides que la chair d’agneau à Noël, plus molles que tripes, plus

sales que guenilles, en dépit de leurs atours et de leurs parements.

En comparaison de ces vilaines débauchées, les dames de Paris ne se

marchandent pas; elles ne demandent qu’à montrer ce qu’elles valent,

aux ingrats qui les oublient:

S’aulcun avoit esprit spirituel

Tant qu’il fut tel d’adviser leurs abbus,

Il congnoistroit que soubz nostre mantel

N’y a riens, fors que le vray naturel,

Et que tout bel avons tant sus que jus:

Tetins aiguz, membres blancs et charnus;

Puis, ces gros culz, pour l’amoureux affaire,

Si bien troussez qu’il n’y a que refaire.

Si les Lombardes y voulaient consentir, ce serait un nouveau jugement

de Pâris, que provoquent les Françaises, qui déclarent nettement que,

pour

Juger le cas

Selon le droit,

Mettre fauldroit

Les robes bas;

Puis, sans debatz,

Pour ces esbatz,

Veoir où nature deffauldroit.

Mais les Lombardes, comme on le pense bien, ne se pressent pas

d’accepter le défi, et les dames de Paris invitent les _Courtisans

de France_ à revenir, sans attendre que la question soit vidée. Elles

s’adressent d’un ton suppliant au roi François Ier, qui n’est pas plus

empressé que sa noblesse de repasser les monts:

Vous nous tenez

Trop grant rudesse;

Amour nous presse,

Desir oppresse

Nos cueurs, de grant crainte estonnez.

Paris pleure, et Tours a destresse,

Bloys languist, Amboise ne cesse

De crier: «Sire, retournez!»

François Ier et ses gentilshommes quittèrent à regret l’Italie, où,

n’en déplaise aux dames de Paris et à Jean Marot, l’amour semblait

meilleur qu’en France, et ils rapportèrent avec eux les mœurs

italiennes, qui se mêlèrent aux mœurs françaises pendant tout le

seizième siècle.

[Illustration:

Castelli del.

Drouart, imp., r. du Fouarre, 11, Paris

Roxe sc.

DUBOIS CHEZ LA FILLON.

]

Histoire de la prostitution chez tous les peuples du monde depuis l'antiquité la plus reculée jusqu'à nos jours, tome 5/6 · 第 18 / 38 题