CHAPITRE XXIX.

SOMMAIRE. —La cour est «l’enseigne des mœurs du peuple.» —Les

petits imitent les grands. —La malice du vulgaire. —Blanche, mère

de saint Louis, et son chevalier Thibaut, comte de Champagne.

—Chanson des écoliers de Paris sur le Légat. —La cour de France

sous les successeurs de Louis IX. —Chanson de la tour de Nesle. —La

cour vertueuse de Charles V. —Dépravation de la cour de Charles VI.

—Les _passes de lubricité_, au tournoi de Saint-Denis. —La chambre

des portraits, à l’hôtel Barbette. —Usage des masques et des habits

dissolus. —Le ballet des Ardents. —Les deux Augustins de l’hôtel

des Tournelles. —Les sermons de Jacques Legrand. —Colère d’Isabeau

de Bavière et de sa cour. —Punition de ses favoris et de ses

complices. —La _petite reine_ Odette. —Les amours du duc d’Orléans.

—Le sire de Canny et sa femme. —La cour de Charles VII et ses

ébattements. —La demoiselle de Fromenteau. —Agnès Sorel sauve le

roi et la France, par un bon conseil. —Quatrain de François Ier.

—Les Parisiens insultent la concubine du roi. —Les mascarades de

cour. —Le momon. —La fête des Fous et les Barbatoires. —Arrêts

contre les masques. —La fête de Conardie. —Le jour des Innocents.

—Usage original. —Une épigramme de Marot. —Libertinage d’esprit.

—Les _Advineaux amoureux_. —Coutume indécente de la nuit des noces.

—Le mariage d’Hercule d’Est avec Renée de France. —L’_honor della

citadella_. —Le pilori du mariage.

La cour de France a été autrefois, suivant une vieille expression,

«l’enseigne des mœurs du peuple.» C’était la cour qui servait de modèle

pour le mal comme pour le bien. C’était elle qui, par son exemple,

corrompait ou purifiait la moralité publique. Le _commun_, ainsi qu’on

appelait alors tout ce qui ne participait point aux prérogatives de

la noblesse, avait les yeux toujours fixés sur la conduite des grands,

et il tenait à honneur de les imiter en toute chose, pour s’assimiler

autant que possible à leur caste privilégiée. La Prostitution n’avait

pas plutôt paru à la cour, qu’on la voyait se montrer effrontément à

la ville. Voilà pourquoi les époques les plus dissolues furent toujours

celles où la licence et la dépravation de la cour eurent la plus triste

influence sur les mœurs du pays.

On comprend avec quelle rigueur le souverain devait alors veiller au

maintien de la décence et de la chasteté dans l’intérieur de sa maison,

car il se trouvait, en quelque sorte, responsable des scandales qui

avaient un si funeste résultat, puisque les citoyens semblaient invités

à copier les vices dont on les rendait témoins. Souvent, il est vrai,

la calomnie, ardente et prompte à répandre son venin sur tout ce qui

brille, s’attaquait injustement à quelques réputations irréprochables;

mais, si c’était assez pour amuser la malice du vulgaire, cela

ne suffisait pas pour l’autoriser à se jeter dans les excès qu’il

condamnait comme de honteuses exceptions. Ainsi, à la cour de Louis IX,

où les mœurs étaient aussi régulières que pouvait les faire la rigidité

du saint roi, la calomnie avait osé porter atteinte à la bonne renommée

de sa mère, et, pourtant, ce ne fut pas Thibaut, comte de Champagne,

qui décria ainsi la reine Blanche de Castille. On savait bien que la

passion du _gentil_ comte de Champagne ne causait aucun préjudice à

l’honneur conjugal du roi Louis VIII; c’était, de la part du comte, une

affaire de trouvère: il avait choisi pour sa dame la reine Blanche, et

il composait, pour elle, des chansons amoureuses qu’il faisait écrire

sur les murailles de ses châteaux de Troyes et de Provins, et qu’il

chantait lui-même en s’accompagnant de la _rote_ ou de la vielle;

mais tout se bornait là, et le peuple le savait bien. Mais la reine

Blanche, si pieuse et si austère qu’elle fût, passait pour avoir des

relations moins innocentes avec le cardinal Romain, légat en France. Or

les écoliers de l’Université de Paris, qui avaient eu à se plaindre de

l’intervention de la cour de Rome dans leurs querelles avec l’autorité

ecclésiastique, se vengèrent du Légat, en le chansonnant dans ce

distique léonin, que Mathieu Pâris nous a conservé dans sa Chronique:

Heu! morimur strati, vincti, mersi, spoliati!

Mentula Legati nos facit ista pati!

Les prétendues amours du Légat avec Blanche de Castille n’eurent pas

d’autre effet moral sur le _populaire_, qui avait sous les yeux, comme

un imposant contraste, la _prudhommie_ du jeune roi, la sévérité de ses

_établissements_, et la vertueuse école de son entourage.

Sous les successeurs de Louis IX, la cour de France conserva les

traditions d’honnêteté qu’elle devait surtout au règne de ce pieux

monarque. Les différents rois qui se succédèrent, depuis Philippe

le Hardi jusqu’à Charles V, se firent un point d’honneur, selon

une vieille expression consacrée, de ne point entacher l’éclatante

pureté des Lis; ils furent sinon austères dans leurs mœurs, du moins

très-rigides à l’égard des mœurs de leur cour. Ainsi, comme nous

l’avons vu, Philippe le Bel n’épargna pas ses trois brus, les héroïnes

de la tour de Nesle, et leur emprisonnement, suivi sans doute d’un

procès à huis clos, prouva au peuple que le manteau fleurdelisé n’était

pas fait pour couvrir la Prostitution. Philippe le Bel donnait ainsi,

aux dépens de sa propre famille, satisfaction aux sentiments moraux de

ses sujets, qui perpétuèrent le souvenir des horribles débauches de

Marguerite de Bourgogne, par une chanson dont le refrain est arrivé

jusqu’à nous dans la bouche des nourrices et des enfants. On raconte

que les écoliers, qui passaient devant la tour de Nesle pour se rendre

au Pré-aux-Clercs, lieu ordinaire de leurs promenades et de leurs

ébats, chantaient à voix basse: _La Tour, prends garde de te laisser

abattre!_ Cependant cette tour, qui avait été le théâtre des orgies de

trois princesses ou d’une seule, que l’histoire n’a pas suffisamment

désignée entre les trois, ne fut abattue qu’au milieu du dix-septième

siècle.

La cour de Charles V n’était pas moins recommandable que celle de saint

Louis, et l’on peut supposer qu’elle exerça une salutaire influence

sur les mœurs publiques; car non-seulement le sage roi avait pris soin

d’y entretenir les vertus qui découlent de la _noblesse de corage_,

mais encore il avait voulu que les dames de Paris eussent de fréquents

rapports avec les dames de la cour, afin qu’elles devinssent plus

parfaites, en s’efforçant mutuellement de se surpasser dans le bien.

Christine de Pisan dit que les _femmes d’estat de Paris_ étaient

mandées à l’hôtel Saint-Pol, quand le roi ou la reine y tenait _cour

plénière_; la reine, qui était belle, bonne et gracieuse, les recevait

courtoisement: on dansait, on chantait, on faisait joyeuse chère, mais

tout se passait «pour l’honneur et révérence du roy.» L’historiographe

des _faits et bonnes mœurs_ de Charles V nous fait observer que, de la

noblesse de cœur, naissent les bonnes mœurs et les actions vertueuses,

l’éloignement de toutes mauvaises habitudes et _œuvres vilaines_,

l’abondance des grâces, la louange, l’honneur, l’amour, la courtoisie,

la charité, la paix et la tranquillité.

Mais, à la mort du roi, l’aspect de la cour changea tout à coup, comme

si la pudeur et la chasteté avaient suivi Charles V dans la tombe. Le

jeune roi Charles VI et surtout son frère Louis, duc d’Orléans, étaient

impatients de plaisirs, et ils ne furent que trop encouragés dans

leurs penchants libertins par leurs quatre oncles, les ducs d’Anjou, de

Bourbon, de Bourgogne et de Berry, qui avaient supporté avec contrainte

la tyrannie morale de leur vertueux frère. Tous les historiens

s’accordent à dire que la Prostitution sembla s’être déchaînée sur

la cour de France depuis le mariage de Charles VI avec Isabeau de

Bavière. Nous avons déjà parlé (t. IV, p. 314) des épouvantables

désordres qui signalèrent le fameux tournoi de Saint-Denis, en 1389.

«Ces joutes, d’après l’expression pittoresque d’un contemporain,

devinrent des passes de lubricité (_lubrica facta sunt_).» Dans la

dernière nuit de la fête, tout le monde se masqua, et cette mascarade

favorisa d’étranges déportements; on avait commencé par des postures

indécentes, on en vint à des actes de débauche, et, si l’on en croit

le chroniqueur, il n’y eut presque personne qui ne trouvât à se

contenter, «aussi bien les filles et les femmes, que les hommes.» Ce

fut, dit-on, dans le vertige de cette nuit-là, que le duc d’Orléans put

rencontrer sous le masque Isabeau de Bavière, femme du roi, son frère,

et Marguerite de Bavière, femme de son cousin, Jean de Bourgogne. «Et

estoit commune renommée, dit Jean Juvénal des Ursins dans son _Histoire

de Charles VI_, que desdites joûtes estoient provenues des choses

deshonnestes en matière d’amourettes, et dont depuis beaucoup de maux

sont venus.»

Le duc d’Orléans était un débauché qui ne se lassait pas de séduire

toutes les femmes qu’il convoitait. Il ne se bornait pas aux grandes

dames; il faisait enlever des filles de basse condition, et il en

triomphait de gré ou de force. Du Haillan rapporte que ce prince avait

dans son hôtel Barbette une chambre toute remplie des portraits de ses

maîtresses: le portrait d’Isabeau de Bavière s’y trouvait à côté de

celui de sa parente, Marguerite de Bavière, duchesse de Bourgogne. Le

duc Jean-sans-peur pénétra dans cette chambre et y vit le portrait de

sa femme; il jura de se venger, et, peu de temps après, il assassinait

le duc d’Orléans, à deux pas de son hôtel, dans la rue Barbette. Louis

d’Orléans, qui avait pourtant une épouse si digne d’affection et de

respect, cette belle et gracieuse Valentine de Milan dont aucun nuage

n’a terni la réputation, fut constamment l’âme des _ébattements_ et

des _folâtreries_ de la cour, depuis la démence de son frère comme

auparavant. Il n’était que trop bien secondé par la reine, qu’il

avait débauchée et qui en débaucha bien d’autres à son tour. Les

mascarades faisaient alors le principal divertissement de la cour,

et ceux qui y figuraient «en masque et en habits dissolus» avaient

recours à ce déguisement pour «jouir de leurs amours.» Une mascarade

de cette espèce, au carnaval de 1393, se termina d’une manière

tellement sinistre, que les compagnons de débauche du roi y virent un

avertissement du ciel et se tinrent pour convertis pendant quelques

jours.

Ce terrible ballet des Ardents a jeté comme une sombre lueur sur

tout le règne de Charles VI, qui retomba en démence à la suite de

l’événement. C’était un bal qui se donnait à l’hôtel Saint-Pol, en

l’honneur du mariage d’une dame d’honneur de la reine. La mariée

avait eu déjà trois maris, et, selon un vieil usage très-répandu en

France, il s’agissait de livrer aux épreuves d’un charivari cette veuve

qui convolait en quatrièmes noces. «C’est un usage ridicule, dit le

chroniqueur anonyme de Saint-Denis, et contraire à toutes les lois

de la décence et de l’honnêteté.» Mais néanmoins on avait coutume de

faire droit à l’usage, en se déguisant avec des habits et des masques

immodestes et en poursuivant de propos obscènes (_ignominiosa verba_)

les deux époux, qui subissaient mille avanies. Le roi et cinq seigneurs

de sa cour devaient être cette fois les acteurs du charivari. Ils se

vêtirent, de la tête aux pieds, d’un costume de toile, étroitement

serré, sur lequel on avait collé des étoupes avec de la poix; ils

entrèrent ensuite dans la salle avec d’horribles cris, et coururent

de tous côtés avec des gestes indécents; puis, ils dansèrent la

sarrasine d’une si furieuse façon, qu’ils avaient l’air de démons.

Le duc d’Orléans prit une torche et la jeta sur ces diables, qui

s’enflammèrent à la fois: ils étaient enchaînés l’un à l’autre, et

ils furent brûlés vifs, à l’exception du roi, qui parvint à rompre

sa chaîne et qui se cacha sous la robe de la duchesse de Berry. Le

chroniqueur fait un affreux tableau de la mort de ces malheureux: «Le

feu, dit-il, consuma aussi les parties inférieures de leurs corps,

et leurs membres virils (_genitalia cum virgis virilibus frustatim

cadentia_), qui tombaient par lambeaux, inondèrent de sang le plancher

de la salle.» (Traduction de M. Bellaguet: _Chron. du Religieux de

Saint-Denis_, t. II, p. 69.) Charles VI fut sauvé miraculeusement,

et il en remercia Dieu dans une procession solennelle où les princes

allèrent nu-pieds, de la porte Montmartre à Notre-Dame.

La maladie du roi suspendit les fêtes et non les débordements de

la cour. La reine et son amant le duc d’Orléans les protégeaient,

en leur assurant l’impunité. Cependant, pour avoir l’air d’obéir à

l’indignation publique, on fit une justice exemplaire de deux moines

augustins, qui s’étaient présentés pour guérir le roi et qui n’avaient

garde d’exécuter leur promesse: ces moines souillaient l’hôtel royal

des Tournelles, où on les avait logés, par l’entremise d’infâmes

lénons (_per lenones infames_); ils portaient le déshonneur dans les

familles, et commettaient de continuels adultères qu’ils payaient

avec l’argent du roi. Ces hypocrites furent dégradés, après avoir

avoué leurs turpitudes, et décapités sur la place de Grève. Ils eurent

pour vengeur un moine de leur ordre nommé Jacques Legrand (_Jacobus

Magnus_), qui vint prêcher devant la reine, trois ou quatre ans plus

tard: «Je voudrais, dit-il, noble reine, ne rien dire qui ne vous fût

agréable; mais votre salut m’est plus cher que vos bonnes grâces,

je dirai donc la vérité. La déesse Vénus règne seule à votre cour;

l’Ivresse et la Débauche (_commessacio_) lui servent de cortége et

font de la nuit le jour, au milieu des danses les plus dissolues. Ces

maudites et infernales suivantes, qui assiégent sans cesse votre cour,

corrompent les mœurs et énervent les cœurs.» Passant ensuite au luxe

des vêtements, que la reine avait surtout contribué à introduire, il

le censura énergiquement: «Partout, noble reine, s’écria-t-il avec

véhémence, on parle de ces désordres et de beaucoup d’autres qui

déshonorent votre cour. Si vous ne voulez pas m’en croire, parcourez

la ville sous le vêtement d’une pauvre femme, et vous entendrez ce que

chacun dit!»

Isabeau de Bavière eut peine à dissimuler sa colère; mais les

demoiselles de sa suite s’approchèrent du prédicateur, et lui dirent

qu’elles étaient étonnées de son audace: «Et moi, leur répondit

Jacques Legrand, je suis bien plus étonné que vous osiez commettre

d’aussi méchantes actions et même de pires, que révélerai pleinement

à la reine, quand il lui plaira de m’entendre!» Un des officiers de

la reine crut fermer la bouche à cet insolent: «Si l’on m’en croyait,

dit-il, on jetterait à l’eau ce misérable.—Oui, sans doute, reprit

hardiment le moine, il ne faudrait qu’un roi aussi méchant que toi

pour ordonner un pareil crime.» Le roi parut très-satisfait des dures

remontrances que le fougueux prédicateur avait adressées à Isabeau;

mais il n’intervint lui-même qu’une seule fois dans les scandaleuses

galanteries de la reine, ce fut en 1419, peu d’années avant sa mort,

lorsqu’il fit juger et exécuter le chevalier Louis de Bourdon, qui

passait pour être l’amant et le favori de _madame Isabeau_, comme on

disait dans le peuple. «La reine, raconte le chroniqueur, avait mandé

auprès d’elle un grand nombre d’hommes d’armes, qu’elle plaça sous

le commandement des sires de Graville, de Giac et de Bourdon. Ces

chevaliers, qui étaient chargés spécialement de veiller nuit et jour à

sa sûreté, ainsi qu’à celle des dames de la cour, tenaient une conduite

indigne de leur noblesse. Enrichis par les bienfaits de la reine, ils

n’avaient pas craint de fouler aux pieds l’honneur de la chevalerie,

et avec l’aide de leurs proxénètes (_lenonum nutibus continuatis et

blanditiis impudicis_), ils étaient parvenus à séduire quelques dames

de haute condition. Ce commerce adultère, auquel ils se livraient sans

cesse et sans rougir, même pendant la semaine sainte, avait soulevé

l’indignation des grands de la cour, qui conseillèrent au roi de faire

un exemple. Voilà pourquoi Louis de Bourdon fut arrêté et emprisonné

dans la tour de Montlhéry; puis, ramené à Paris et noyé secrètement,

la nuit, dans la Seine, pour que le peuple ne parlât plus de son crime

(_ne super ejus scelere vulgus amplius loqueretur_).

Charles VI, dans les premières années de son règne, avait eu des

maîtresses _à la foule_, qui se disputaient ses préférences. Le

maréchal de Boucicaut dit, à ce propos, que «la vue de tant de nobles

et belles dames accroist le courage et la volonté d’estre amoureux.»

Mais, du jour où il entra en frénésie, les médecins mirent ordre à

l’abus qu’il faisait de ses forces physiques, et on éloigna de lui

toutes les occasions illégitimes de dépenser sa prodigieuse ardeur

érotique. La reine, dans ces circonstances délicates, se refusait

aux devoirs que voulait lui rendre le pauvre roi en démence, elle

s’échappait du lit ou repoussait avec dédain les caresses de son

époux; celui-ci, furieux et outragé, se permettait quelquefois de la

frapper. Ce fut pour se soustraire à ces exigences conjugales, que

madame Isabeau imagina de choisir une victime qui se prêterait sans

résistance au bon plaisir du roi. Cette victime se nommait Odette de

Champdivers; elle était probablement de bonne maison, et le peuple, qui

la plaignait, sans lui faire honte du rôle qu’elle avait accepté, la

surnommait la _petite reine_. Odette couchait au pied du lit du roi,

et quand elle entendait commencer la _riote_ entre Charles VI et sa

femme, elle se glissait dans la couche royale, pendant que Isabeau de

Bavière en sortait. Le roi ne paraissait pas s’apercevoir qu’il y eût

à ses côtés une autre femme que la reine, et pourtant il cessait de la

battre, et il retrouvait parfois la raison dans les bras de la _petite

reine_. Celle-ci employait son influence auprès du malheureux roi,

pour le forcer à changer de linge et à se soumettre à des ablutions

nécessaires de propreté.

On a supposé, avec quelque apparence de probabilité, que la démence

du roi était la conséquence naturelle des excès, auxquels il s’était

livré dans sa jeunesse. Cependant son frère, le duc d’Orléans, qui

avait eu _autant de maîtresses qu’il y a de jours en l’an_, pour nous

servir de l’expression pittoresque du petit peuple à cette époque, ne

donna jamais de symptômes de folie. Il ne se piquait pas, d’ailleurs,

d’être un modèle de prudence et de raison; il se permettait même des

_gaîtés_ qui témoignaient de son imaginative en fait de libertinage.

Sauval, dans ses _Amours des rois de France_, a raconté l’aventure de

la dame de Canny, comme une preuve du dévergondage des mœurs de la cour

de Charles VI; mais nous ignorons la source originale où l’historien

des _Antiquités de Paris_ a puisé son récit, et nous croyons que la

tradition en a fourni les détails, sinon le fait principal. Le duc

d’Orléans aimait passionnément la dame de Canny; le mari de cette dame

ne soupçonnait rien de cette intrigue, qui faisait l’entretien de tout

le monde, non-seulement à la cour, mais dans le public. Un matin, le

duc et sa maîtresse, qui avaient passé la nuit ensemble, entendirent la

voix du sire de Canny qui demandait à voir le prince. Celui-ci ordonna

qu’on le fît entrer; mais auparavant il avait caché sous le drap et la

couverture le visage de la dame. Le sire de Canny ayant été introduit,

le duc offrit de lui montrer le plus beau corps qu’il eût jamais vu,

à condition toutefois qu’il ne chercherait pas à connaître la personne

qui était dans le lit. Là-dessus, Louis d’Orléans découvre cette femme

toute nue et permet au pauvre mari de la considérer à son aise, de

l’admirer dans ses plus secrètes beautés et même de la toucher, pour

mieux apprécier ce qu’elle vaut. Canny est charmé de ce qu’il voit;

son admiration s’exprime avec une chaleur qui fait rire aux larmes le

duc d’Orléans. On riait aussi sous la couverture. La nuit suivante, le

sire de Canny, qui partage le lit de sa femme, ne se lasse pas de lui

décrire ce qu’il a vu; et la femme, de rire des transports qu’elle ne

se vante pas d’avoir inspirés. Elle en rit encore le lendemain avec son

amant. Toute la cour se divertit de l’aventure, qui ne fut un mystère

que pour le mari trompé et _cocquard_.

La cour de Charles VII, du moins dans les premiers temps, ne différait

pas de celle de son père; il était même plus ardent pour le plaisir,

que Charles V ne l’avait jamais été; mais le plaisir, comme il

l’entendait, consistait moins en orgies licencieuses qu’en galanteries

et en _folâtres ébattements_; c’était de la vraie chevalerie, quoique

plus raffinée et plus relâchée que celle du siècle précédent; il

ne donnait pas l’exemple de la débauche à ses courtisans, car il

comprenait l’amour des dames à la façon des anciens chevaliers et il

accompagnait ce _parfait amour_, de tournois, de joutes, d’_emprises_

et de fêtes chevaleresques. Les Anglais étaient maîtres de son royaume,

et le roi d’Angleterre régnait à Paris, tandis que Charles VII, dans sa

petite cour de Bourges, ne songeait qu’à rompre des lances en l’honneur

des dames, à lire des romans, à danser aux chansons et à chasser _au

vol et à courre_. Il avait une maîtresse et il n’en eut jamais d’autre,

depuis qu’il en devint éperdument amoureux. La belle Agnès Sorel était

d’abord attachée à la maison de la reine Marie d’Anjou, et pendant

les cinq premières années que la _demoiselle de Fromenteau_, comme on

l’appelait à la cour, passa auprès de la reine, on ignora qu’elle avait

captivé le cœur du roi. Ce secret fut révélé par la faveur, dont jouit

tout à coup la famille Sorel ou Soreau, et par les «grans et excessifs

atours de robes fourrées, de colliers d’or et de pierres précieuses,»

que cette demoiselle ne craignit pas de porter dans les cérémonies, où

elle éclipsait par le luxe de sa toilette les plus nobles dames. Alors,

dit Monstrelet dans sa Chronique, «il fut commune renommée que le roy

la maintenoit en concubinage.» Agnès Sorel paraît avoir été plus jolie

que belle, plus séduisante qu’imposante; son caractère était enjoué et

sa conversation divertissante (_lepida et faceta_, dit le chroniqueur

Gaguin). La passion de Charles VII pour la belle Agnès ne fut donc pas

indigne d’un roi de France, si l’on considère que cette passion décida

seule le _petit roi de Bourges_ à reconquérir sa couronne et à chasser

de France les Anglais. Un jour que Charles consultait un astrologue sur

la destinée d’Agnès, l’astrologue répondit que cette belle demoiselle

devait être longtemps aimée d’un grand et puissant monarque. Aussitôt

Agnès se lève, et saluant le roi: «Sire, lui dit-elle gravement, je

vous supplie de permettre que je m’en aille à la cour du roi Henri, car

il faut bien que je remplisse ma destinée. C’est le roi anglais que la

prédiction m’ordonne de servir; aussi bien est-il déjà le vrai roi de

France, tandis que vous êtes à peine le roi de Bourges.» Charles VII

fut frappé de la justesse du reproche que lui adressait une si belle

bouche, il eut honte de son abaissement, et, pour plaire à Agnès,

pour être estimé d’elle, il n’eut pas de repos, que la France ne fût

délivrée de l’oppression des Anglais, et qu’il ne se fût fait sacrer à

Reims.

Le service qu’Agnès avait rendu à la royauté des lis et à la France

méritait bien d’effacer ce qu’il y eut d’illégitime dans sa liaison

avec Charles VII. François Ier voulut réhabiliter la mémoire d’Agnès,

par ce quatrain, qui est un document historique à l’appui de la

tradition:

Gentille Agnès, plus d’honneur tu mérite,

La cause estant la France recouvrer,

Que ce que peut dedans un cloistre ouvrer

Close nonnain ou bien devot hermite.

Mais l’opinion des contemporains n’était pas aussi favorable à la belle

Agnès, qui ne pouvait, quoi qu’elle fît, se relever de l’abjection

d’une prostituée, vis-à-vis de la morale publique. Quand elle osait

paraître en public, la foule se pressait sur son passage, mais on

ne lui épargnait pas les regards dédaigneux, les quolibets moqueurs

et les injures menaçantes. Elle vint une seule fois à Paris, vers la

fin d’avril 1448, et elle en partit, peu de jours après, en disant,

des Parisiens, «que ce n’estoyent que villains, et que, se elle eust

cuidé que on ne luy eust fait plus grand honneur qu’on ne luy en fist,

elle n’y eust jà entré ne mis le pié.» Le _Bourgeois de Paris_, qui a

consigné dans son journal l’arrivée d’Agnès à Paris, rapporte qu’on «la

disoit estre aimée publiquement du roy de France, sans foy et sans loy,

et sans vérité à la bonne royne qu’il avoit espousée; et bien apparoist

qu’elle menoit aussi grant estat comme une comtesse ou duchesse, et

alloit et venoit bien souvent avec la bonne royne, sans ce qu’elle

eust point honte de son péché, dont la royne avoit moult de douleur

en son cueur.» Charles VII respectait assez l’opinion, pour ne pas

avouer hautement le commerce adultère qui existait depuis dix-huit ou

dix-neuf ans entre lui et Agnès; il avait eu d’elle quatre filles, dont

trois vivaient et portaient le titre _de France_, comme les enfants

légitimes du roi; lors de la naissance de la première de ces quatre

filles, laquelle mourut peu de jours après, «Agnès, dit Monstrelet,

desclara qu’elle estoit du roy et la luy donna comme au plus apparent;

mais le roy s’en est toujours excusé et n’y clama oncques rien. Elle

le pouvoit bien avoir emprunté d’ailleurs.» Mais Charles VII reconnut

ses trois autres bâtardes, qui furent bien apanagées et bien mariées

sous le règne de Louis XI. On doit croire, cependant, que, du vivant de

leur père, elles n’avaient pas paru à la cour, et que leur naissance

était même à peu près ignorée, puisque des historiens, tels que Jean

Chartier et Enguerrand de Monstrelet, ont osé soutenir que rien n’était

plus innocent que la liaison d’Agnès Sorel avec le roi: «L’amour que

luy monstroit le roy, dit Monstrelet, n’estoit que pour les folies,

esbattemens, joyeusetez et langage bien poly qui estoit en elle.»

Si Charles VII se défendait d’avoir une maîtresse en titre d’office,

ce sentiment de pudeur de sa part prouve qu’il sentait la nécessité

pour un roi de donner l’exemple des bonnes mœurs, et qu’il ne voulait

pas que sa cour fût décriée comme un repaire de Prostitution. On

peut induire de là que cette cour s’était amendée, surtout dans les

dernières années de la vie du roi, qui devint, en vieillissant, triste,

morose et solitaire.

Le peuple de Paris se rappelait toujours avec horreur le ballet des

Ardents, et les mascarades obscènes qui avaient eu pour théâtres les

hôtels du roi, de la reine et des princes; il s’était fait sans doute

de ces passe-temps de cour une idée tout à fait exagérée, car il vit,

dans les malheurs qui désolèrent le règne de Charles VI, une punition

des impiétés et des infamies que ce malheureux roi avait autorisées de

son exemple. Il est assez probable, toutefois, que les mascarades, à

cette époque, n’étaient pas de simples déguisements inventés pour la

récréation des yeux; ces déguisements avaient toujours quelque chose

d’impudique: tantôt certaines parties du corps, que la pudeur invite

à dissimuler, se trouvaient mises en évidence, sinon découvertes;

tantôt le masque lui-même offrait, au lieu des traits de la physionomie

humaine, les attributs monstrueux du sexe masculin; tantôt la marotte

ou _momon_, qui était inséparable du masque, représentait une figure

priapique; tantôt les oripeaux dont se couvrait le _porteur de momon_

étaient tout bariolés d’images et de devises indécentes. Ce n’est pas

tout, ces habits _dissimulés_ et _dissolus_ étaient, pour les hommes

qui s’en affublaient, des moyens de satisfaire leurs passions, sans

être reconnus; de là, des femmes violées ou insultées. Les amoureux

qui étaient d’intelligence se servaient aussi de ces masques et de

ces travestissements, pour communiquer ensemble et pour en venir aux

dernières privautés, sous les yeux d’un père ou d’une mère, d’un mari

ou d’une épouse, en face de toute la cour.

Ce n’était pourtant pas la cour qui avait imaginé ces mascarades: elle

n’avait fait que les imiter de celles de la fête des Fous, qui fut

célébrée, au moyen âge, dans la plupart des églises et des couvents

de la chrétienté, et qui descendait en ligne directe des saturnales du

paganisme. Cette fête des Fous n’avait pas encore disparu au quinzième

siècle, malgré les efforts de l’épiscopat, qui cherchait en vain à la

détruire depuis l’établissement de la religion chrétienne dans les

Gaules. Grégoire de Tours, dans son _Histoire des Francs_ (liv. X,

ch. 16), mentionne un arrêt épiscopal rendu contre les religieuses de

Poitiers qui avaient célébré les _barbatoires_. On appelait ainsi la

fête des Fous, à cause des masques à barbe, hideux et fantastiques,

dont les acteurs de cette fête se couvraient le visage. «Le 1er

janvier, jour de la Circoncision, la cathédrale de Paris était envahie

par une foule de gens masqués, qui la profanaient par des danses

immodestes, des jeux défendus, des chansons infâmes, des bouffonneries

sacriléges et par mille excès de toute espèce jusqu’à l’effusion

du sang. Les prêtres et les clercs étaient les instigateurs et les

complices de ces scandaleuses mascarades, qui se répandaient par les

rues et jetaient le désordre dans toute la ville.» (Voy., dans _le

Moyen âge et la Renaissance_, le chap. de la _Fête des Fous_, par P.

Lacroix.) L’évêque Eudes de Sully eut beau menacer d’excommunication

quiconque, prêtre ou laïque, prendrait part à ces honteuses orgies, qui

se renouvelaient chaque année sous le nom de _liberté de décembre_;

la fête des Fous ne fut célébrée qu’avec plus de fureur et d’éclat,

dans son église. Il fallut enfin que l’autorité civile vînt en aide à

l’autorité ecclésiastique, pour faire cesser ou plutôt pour restreindre

des excès, qui ne se bornaient pas à l’élection d’un pape ou d’un

évêque des Fous, par ceux qui s’intitulaient ses _suppôts_, et qui se

soumettaient à ses joyeuses prescriptions pendant toute la durée de son

mandat folâtre. Cependant cette fête des Fous, si variée dans ses noms,

dans ses coutumes et dans sa liturgie burlesque, ne fut définitivement

supprimée en France, qu’au milieu du dix-septième siècle.

Le peuple prenait un singulier plaisir aux _montres_ grotesques qui

étaient l’accessoire obligé de toutes ces fêtes carnavalesques; le

peuple a toujours aimé l’extraordinaire, et il quittait tout, travaux

et affaires, pour voir passer dans la rue une cavalcade d’hommes

bizarrement vêtus et masqués. Si la police n’était pas intervenue

dans l’intérêt de l’ordre public, les masques et tes travestissements

se fassent multipliée avec les crimes et les désordres qu’ils ne

favorisaient que trop. Il y eut, pour les défendre, de nombreux édits

des rois et des parlements. On de fait une idée des indécences qui se

commettaient sous prétexte de mascarades, en lisant ce passage dans

Sauvai: «Présentement, à la fin de l’année (décembre 1502), les masques

ne courent plus les rues déguisés en foux, tenant en main des bastons

farcis de paille ou de bourre et faits comme des priappes, dont ils

frapoient tout ce qui se rencontroit en leur chemin.» (_Antiq. de

Paris_, liv. XII, p. 651.)

Une des variantes les plus licencieuses de la fête des Fous s’était

établie, au quatorzième siècle, en Normandie, notamment à Evreux et à

Rouen: les _gens de Conardie_, confrères de Saint-Barnabé, élisaient

un chef, nommé l’_abbé des Conards_, qui visitait ses États, monté sur

un âne, coiffé d’un coqueluchon vert à houppes, brandissant sa marotte

comme un sceptre, et entouré de ses _conards_. Cet abbé des Conards

appelait à son tribunal toutes les causes graveleuses, prononçait des

arrêts en matière _conardante_, et tirait ses arguments du célèbre

_Évangile des Connoilles_, vieux et naïf répertoire de sales équivoques

et d’aphorismes libres. L’indécent abbé conserva sa juridiction

gaillarde dans la ville de Rouen, jusqu’à la fin du seizième siècle, où

il fit encore la _montre_ de ses sujets, qui s’appelaient les _conards_

et non les _cornards_, comme on a essayé de les rebaptiser pour la

décence de l’étymologie, et qui ne s’offensaient pas d’être appelés

_Innocents_ par les honnêtes gens, qui craignaient de souiller leur

bouche d’un mot grossier. _Conard_ (_conardus_) était synonyme de _sot_

ou _fou_ (_stultus_ et _fatuus_); mais ce vilain synonyme, qui porte

avec lui le stigmate de son origine populaire, s’explique naturellement

par un proverbe, que l’auteur du _Moyen de parvenir_ n’a pas oublié de

recueillir dans le vieil arsenal de la joyeuseté gauloise: on disait

alors, et on dit peut-être encore aujourd’hui dans la langue ordurière

des halles: _sot comme un c...._

Cette fête extravagante des Innocents ou des Conards avait sans doute

donné naissance à un usage très-impertinent, qui eut cours en France,

chez la plus haute noblesse comme dans le bas peuple, pendant les

quinzième et seizième siècles. Il n’y a que les poëtes et les conteurs

qui fassent allusion à cet usage; mais, à la manière dégagée dont ils

en parlent, on doit croire que personne n’y trouvait à redire ni à

s’en plaindre. Voici comment l’abbé Lenglet-Dufresnoy, dans ses Notes

sur les œuvres de Clément Marot (édit. in-12, t. III, p. 97), explique

l’usage en question: «Les jeunes personnes qu’on pouvoit surprendre au

lit, le jour des Innocents (28 décembre), recevoient sur le derrière

quelques claques, et quelquefois un peu plus, quand le sujet en valoit

la peine. Cela ne se pratique plus aujourd’hui: nous sommes bien plus

sages et plus réservez que nos pères.» Lenglet-Dufresnoy écrivait ceci

en 1730 ou 1731, et cinquante ans auparavant, le mot, sinon la chose,

était encore en vogue; car on lit, dans le Dictionnaire de la langue

française, par Richelet: «_Donner les innocents à quelcun_ (_Aliquem

virgis excipere_), c’est-à-dire lui donner sur les fesses, le jour

des Innocents, et cela pour rire seulement.» Clément Marot, dans

l’épigramme qui a mérité une note un peu leste de son éditeur, nous

fait entendre que le jour des Innocents n’était souvent qu’un prétexte

innocent, pour amener un résultat qui ne l’était pas.

Très-chere sœur, si je sçavois où couche

Votre personne au jour des Innocents,

De bon matin je yrois à vostre couche

Veoir ce corps gent, que j’aime entre cinq cens.

Adonc, ma main, vu l’ardeur que je sens,

Ne se pourroit bonnement contenter,

Sans vous toucher, tenir, taster, tenter,

Et si quelcun survenoit d’avanture,

Semblant ferois de vous innocenter:

Seroit-ce pas honneste couverture?

La _très-chère sœur_, à qui Clément Marot s’adressait avec tant de

familiarité, n’était autre, si l’on en croit les commentateurs et la

tradition, que la Marguerite des Marguerites, sœur de François Ier,

la belle et séduisante reine de Navarre. On peut induire de là que

le jeu des Innocents, tel qu’il se jouait à la cour, rapprochait les

distances et ne tenait aucun compte de l’étiquette. Ce jeu-là sauvait

les apparences et cachait bien des mystères sous _honnête couverture_,

selon l’expression marotique. Brantôme, dans ses _Dames galantes_,

cite, à ce sujet, une grande dame, qui se fit estimer pendant quarante

ans «la plus femme de bien du pays et de la cour,» et qui, «estant

veuve, vint à estre amoureuse d’un jeune gentilhomme, et ne le pouvant

attraper, au jour des Innocents vint en sa chambre, pour les luy

donner; mais le gentilhomme les luy donna fort aysément, qui se servit

autre chose que de verges.»

Il est facile d’apprécier l’état de dépravation morale dans lequel

était tombée la cour de France, lorsqu’elle adoptait de pareils usages,

qui avaient pris naissance dans les derniers rangs du peuple; mais

nous verrons bientôt que cette dépravation fut poussée encore plus loin

sous le règne des Valois, où les mœurs italiennes arrivèrent à la cour

avant Catherine de Médicis. Au reste, le jeu des Innocents n’était

pas le plus scabreux de ceux qui se jouaient avec les demoiselles

d’honneur de la reine. Ces demoiselles se trouvaient placées, dès

leur jeune âge, à une école de dangereuse galanterie qui les amenait

naturellement à la Prostitution. On ne leur épargnait pas plus les

spectacles indécents que les paroles obscènes. Il y avait une foule

de _joyeusetés_, les plus crues, les plus grossières du monde, qui

étaient sans cesse offertes à l’imagination des jeunes gens; tout ce

que la liberté galloise ou gauloise a créé de _rencontres_ facétieuses,

d’équivoques libertines, de jeux de mots effrontés et de contes à rire,

passait et repassait dans les entretiens de la cour. Nous n’oserions

pas, par exemple, extraire des _Advineaux amoureux_ les audacieuses

énigmes qu’on donnait à deviner aux dames de la cour de Bourgogne. Il

faut lire les _Cent nouvelles nouvelles du bon roi Louis XI_, pour se

représenter ce que pouvait être la démoralisation de la cour de France,

au quinzième siècle; mais un seul usage, plus impudent peut-être

que le jeu des Innocents, un usage reçu et autorisé partout, chez

les rois comme chez les gueux, fera mieux comprendre à quel degré de

relâchement en était venue la moralité publique. Tout mariage, fût-ce

celui d’un prince, donnait lieu à une bien scandaleuse comédie, qui eût

été à peine pardonnable dans un pays de sauvages ou dans une cour des

Miracles.

Dès que les deux époux étaient entrés dans la chambre nuptiale, tous

ceux qui avaient assisté à leurs noces, jeunes et vieux, fous et sages,

se mettaient en campagne pour voir et pour entendre ce qui allait se

passer entre les époux. Ce n’étaient pas, comme chez les anciens, des

enfants qui agitaient des noix, en chantant: Hymen! ô Hyménée! C’était

un complot général, qui avait pour objet de trahir les mystères de

la couche conjugale. Les uns se collaient aux fentes de la porte, les

autres se cramponnaient aux fenêtres; ceux-ci sapaient la muraille pour

y faire une ouverture, ceux-là perçaient le plafond. On ne se proposait

pas seulement de s’emparer des secrets du lit des époux, on cherchait

souvent à leur ôter le courage d’être à eux-mêmes. Tout ce qui avait

pu être surpris par les yeux et les oreilles de ces argus, devenait

l’aliment de la curiosité et de la malice des _gens de la noce_. On

comprend que cet usage indiscret se soit établi dans les campagnes chez

des paysans peu délicats, mais on est étonné de le trouver plus répandu

à la cour que partout ailleurs. C’était une sorte de tribut, que

les mariés payaient au libertinage de leurs amis. Chaque cri, chaque

plainte de l’épousée, provoquait, de la part des assistants, une salve

de bravos en l’honneur du mari.

Clément Marot, qui assistait au mariage de madame Renée de France,

fille du roi Louis XII, avec le duc de Ferrare, Hercule d’Est, en

juillet 1528, fait allusion à ce bel usage, dont la princesse ne fut

sans doute pas exempte. Il nous apprend, dans son _Chant nuptial_, que

les dames n’étaient pas moins curieuses que les hommes, à l’égard des

épisodes d’une nuit de noces.

Vous qui souppez, laissez ces tables grasses:

Le manger peu vaut mieux pour bien danser.

Sus, ausmosniers, dictes vistement Graces;

Le mari dict qu’il se faut avancer.

Le jour luy fasche, on le peut bien penser.

Dansez, dansez! et que l’on se deporte,

Si m’en croyez, d’escouter à la porte

S’il donnera l’assault sur la my-nuict.

Chaut appetit en tels lieux se transporte:

Dangereuse est la bien heureuse nuict.

Elle était probablement aussi dangereuse pour les dames et les

demoiselles qui y allaient chercher des instructions spéciales, que

pour l’épousée, qui y jouait un rôle d’autant plus difficile que

chacune de ses paroles était répétée par de malicieux échos. On ne

doit pas s’étonner, d’après cela, de la multitude de contes gras,

d’épigrammes plaisantes et de bon mots, que la _nuit bien heureuse_

a fournis à nos pères. Toutes ces histoires, naïves ou grossières,

étaient prises sur le fait; on les recueillait avec un soin tout

particulier, et on en faisait l’entretien ordinaire du lendemain des

noces. Brantôme n’a pas oublié ce chapitre dans ses _Dames galantes_,

où il dit que le soir des noces «chascun estoit aux escoutes, à

l’accoustumée.»

Ce jour-là ou cette nuit-là, où tout se passait, pour ainsi dire,

devant témoins, comme le contrat de mariage, avait de quoi épouvanter

les nouveaux mariés. Il s’agissait de ne pas faire de faute, suivant

le dicton d’une habile qui avait expérimenté les hasards et les périls

de la situation. Le mari jouait souvent gros jeu, car il avait, en

quelque sorte, à faire preuve de la virginité de sa femme. Celle-ci

pouvait être fort embarrassée de paraître ce qu’elle n’était pas: il

fallait quelquefois en venir à des aveux bien pénibles; mais, comme dit

Brantôme, «il y a cent autres remèdes qui sont meilleurs, ainsy que le

scavent très-bien ordonner, inventer et appliquer ces messieurs les

médecins, scavans et experts apothicaires.» Voici un de ces remèdes,

que Brantôme tenait d’un empirique: «Il faut, dit-il, avoir des

sangsues et les mettre à la nature, et faire par là tirer et sucer le

sang, lesquelles sangsues, en suçant, laissent et engendrent de petites

ampoules et fistules pleines de sang, si bien que le gallant mary, qui

veut le soir des nopces les assaillir, leur creve ces ampoules d’où le

sang en sort, et luy et elle s’ensanglantent, qui est une grande joie

à l’un et à l’autre, et par ainsy, l’_honor della citadella è salvo_.»

Brantôme, au chapitre des cocus, est entré dans des détails encore plus

techniques, qui ne sont pas déplacés dans ses _Dames galantes_, et qui

pourraient l’être ici, quoiqu’ils tiennent essentiellement à l’histoire

de la Prostitution.

Au reste, nous en avons dit assez sur ce sujet épineux, pour qu’on se

fasse une idée de l’état des mœurs dans une société, où l’institution

qui en fait la base la plus sainte et la plus solide n’était pas même

respectée, au moment où le prêtre venait de bénir le lit nuptial. On se

demande quelle pouvait être l’innocence des filles, qui étaient, avant

l’âge de puberté, initiées à des secrets, que le mariage n’avait plus à

leur apprendre plus tard, quand elles se trouvaient attachées pour leur

propre compte à cette espèce de pilori obscène qui laissait parfois une

flétrissure à leurs maris et à leurs enfants. Le scandale était encore

bien plus hardi, plus bruyant, lorsqu’une veuve se remariait; mais là,

du moins, au milieu de toutes les _salauderies_ du charivari, qui ne

connaissait ni bornes ni frein, ce n’était pas la pureté d’une jeune

épouse, qu’on livrait en proie aux souillures morales du regard et de

la langue des libertins.

Histoire de la prostitution chez tous les peuples du monde depuis l'antiquité la plus reculée jusqu'à nos jours, tome 5/6 · 第 17 / 38 题