SOMMAIRE. —Les vieux sermonnaires font l’histoire de la
Prostitution de leur temps. —Selon Dulaure, la Prostitution était
un vice de gouvernement. —Selon Henri Estienne, tout va de mal
en pis. —Olivier Maillard, Michel Menot, Jean Clerée, Guillaume
Pepin et autres prêchaient pour le petit peuple. —Leurs auditeurs
ordinaires. —Les vendeurs dans le temple. —Nombre des filles
publiques à Paris au quinzième siècle. —Admiration du poëte Antoine
Astezani. —Les amoureux à l’église. —Les sermons étaient-ils
débités en latin ou en français? —Olivier Maillard à Saint-Jean
en Grève. —Extraits de ses sermons et de ceux de Michel Menot,
relatifs aux mauvais lieux, aux prostituées, aux proxénètes des
deux sexes, et aux débauchés. —Ces citations prouvent que la
Prostitution s’était énormément accrue sous Louis XI, Charles VIII
et Louis XII. —Les mères qui vendent leurs filles et les filles
qui gagnent leur dot. —Style macaronique de Menot. —Le courtier
d’amour et les cinq femmes. —Débordements des ecclésiastiques.
—Les concubines _à pain et à pot_. —Mystères des couvents, d’après
Théodoric de Niem. —Les jeux de mots, en chaire, de l’Italien
Barletta. —Causes des progrès de la Prostitution.
Nous avons recueilli les preuves de cette Histoire dans les ouvrages
des poëtes, qui menaient la plupart une vie vagabonde et libertine;
nous avons constaté combien ces ouvrages étaient les miroirs fidèles
des mauvaises mœurs, à l’époque où ils avaient été composés. Ce
n’est plus chez les poëtes, que nous allons chercher maintenant les
vestiges de la dépravation publique à la fin du quinzième siècle et
au commencement du seizième; c’est dans les sermons des prédicateurs
contemporains, que nous trouverons des couleurs nouvelles, plus vraies
et plus hardies, pour compléter ce tableau étrange d’une corruption
générale qui témoigne de l’impuissance des lois divine et humaine
contre le démon de la sensualité. Dulaure qui, dans son _Histoire
de Paris_, s’est servi également des vieux sermonnaires pour peindre
l’état moral de la société à cette même époque, n’a point exagéré les
choses en représentant la Prostitution comme la reine triomphante du
quinzième siècle; mais il a eu tort de dire qu’elle «n’était qu’un des
moindres effets des vices du gouvernement.» Le gouvernement n’avait
rien à voir en cette affaire. «La Prostitution, _autorisée par les
rois_, s’écrie l’impitoyable Dulaure, était encore favorisée par le
grand nombre des célibataires, prêtres et moines; par le libertinage
des magistrats, des gens de guerre, etc.» Dulaure ne soutenait pas la
thèse de l’_Apologie pour Hérodote_, où Henri Estienne s’efforce de
démontrer que tout va de mal en pis ici bas, «car, dit-il, quelque
corruption qu’il y peust avoir, il est vraysemblable qu’elle estoit
petite à comparaison de celle qui est ensuyvie, veu que tousjours
depuis elle a monté comme par degrez.»
Les sermonnaires, et surtout ceux qui prêchaient dans le genre naïf
ou trivial pour se mettre à la portée du vulgaire, nous offrent des
témoignages incontestables de la perversité de leur siècle, et l’on
peut, sans craindre de se tromper, accepter comme vrais la plupart des
faits qu’ils retracent dans leurs discours. Olivier Maillard, Michel
Menot, Jean Clérée, Guillaume Pepin et plusieurs autres prédicateurs
fameux, qui ne se piquaient pas de faire de la rhétorique en chaire,
avaient plus d’action et d’autorité sur leur auditoire composé de
peuple et de petites gens, lorsqu’ils parlaient avec l’éloquence du
cœur, du bon sens et de l’honnêteté, lorsqu’ils abordaient franchement
la peinture des vices et des turpitudes, qu’ils voulaient flétrir.
Ils étaient sans doute grossiers et souvent effrontés dans leurs
expressions comme dans les exemples qu’ils choisissaient pour les
placer sous les yeux de leurs auditeurs; mais, en frappant fort, ils
n’en frappaient pas moins juste et ils arrivaient certainement à des
résultats très-respectables par des moyens qui ne l’étaient guère. On
peut assurer que ces sermons, qui nous paraissent aujourd’hui ridicules
et scandaleux, opéraient alors une foule de conversions réelles, et que
le prédicateur, en descendant de la chaire, voyait les confessionnaux
se remplir de pécheurs repentants. On s’est beaucoup diverti de nos
jours aux dépens de ces vieux sermonnaires, qui avaient de si bizarres
procédés oratoires et qui débitaient une foule de coq-à-l’âne et de
bouffonneries excentriques, qu’ils accompagnaient de la plus incroyable
pantomime; mais on n’a pas seulement pris garde à l’espèce de public
qui venait écouter la parole, assez peu édifiante pour nous, de ces
moines _prêcheurs_.
Ce public, parmi lequel le sexe féminin était sans doute en majorité,
ne se recommandait pas par la décence de sa tenue, ni par la pureté
de ses intentions. Ce n’étaient que femmes et filles, indécemment
vêtues, faisant ce qu’on appelait «la chasse au regard,» agaçant les
hommes, donnant des rendez-vous et s’y rendant aussitôt sans sortir de
l’église, cherchant aventure, passant des contrats de galanterie ou
_ventes d’amours_: «Celui qui mènerait son cheval à l’église pour le
vendre, dit l’auteur d’un poëme latin, manuscrit, intitulé _Matheolus
bigamus_, ferait une action très-inconvenante, mais les femmes,
qui sous prétexte de religion viennent à l’église pour s’y vendre
elles-mêmes, ne sont-elles pas plus coupables? Ne convertissent-elles
pas la maison du Seigneur en un marché de Prostitution?» Le même poëte
énumère toutes les églises et chapelles de Paris, où se tenait cette
foire de Prostitution, et qui, par cela même, dit-il avec une candide
impudence:
Font à nos dames grand soulas!
Nous avons vu que Paris comptait au quinzième siècle _cinq ou six mille
belles filles_ vouées à la Prostitution légale; c’est un écrivain
contemporain qui en a fixé le chiffre. Un poëte italien, Antoine
Astezani, qui voyageait en France vers ce temps-là, écrivait dans
une de ses lettres datées de Paris: «J’y ai vu avec admiration une
quantité innombrable de filles extrêmement belles; leurs manières
étaient si gracieuses, si lascives, qu’elles auraient enflammé le
sage Nestor et le vieux Priam.» (Voy. _Jeanne d’Arc_, par Berryat
Saint-Prix, p. 311.) Nous avons rapporté, en effet, d’après le _Journal
du bourgeois de Paris_, que le prévôt de la ville, Ambroise de Loré,
avait laissé s’accroître démesurément le nombre des _folles femmes_,
malgré les ordonnances, à ce point que l’auteur du Journal s’écrie avec
indignation: «Il y en avoit trop à Paris!» Enfin, nous ne doutons pas,
comme nous l’avons déjà fait entendre ailleurs, que ces folles femmes,
qu’on arrêtait sans cesse en contravention, à la porte des églises,
avec des chapelets, des _agnus-Dei_ et des livres d’heures, ornés d’or
et d’argent, ne fussent les piliers les plus assidus des prédications,
où elles allaient _faire des amoureux_. Clément Marot, qui s’est mis en
scène dans son _Dialogue de deux amoureux_, avoue qu’il avait rencontré
sa belle à l’église; cette belle était probablement la _lingère du
Palais_, dont il fut épris avant qu’elle lui eût laissé des souvenirs
cuisants. Son _ami_ lui demande en quel endroit il est devenu si
subitement amoureux.—En une église! reprend le poëte en soupirant.
Là commençay mes passions!
L’autre se met à rire, et s’écrie gaiement:
Voilà de nos dévotions!
On a longuement disserté pour savoir si le prédicateur, qui s’adressait
à cette galante assemblée, lui parlait français ou latin. Les uns ont
soutenu que les sermons, prêchés en langue vulgaire, avaient été mis en
latin pour l’impression; les autres, au contraire, ont pensé que, les
avocats plaidant en latin, les prédicateurs ne devaient pas se servir
de la langue vulgaire. La question, quoique traitée avec érudition
de part et d’autre, est restée pendante; ce n’est pas le lieu de la
résoudre ici. Nous remarquerons toutefois qu’Olivier Maillard ayant
prêché à Bruges en français (voy. ce Serm., in-4 goth. de 12 ff., sans
date), on a peine à croire qu’il ait prêché en latin, à Paris, à Tours
et à Poitiers. Il est probable que ses sermons, recueillis par le moyen
de la stéganographie lorsqu’il les débitait, furent traduits en latin
macaronique, comme ceux de l’italien Guillaume Barletta ou Barlète,
qui prêchait à Venise dans sa langue et dont les sermons n’ont été
publiés qu’en latin. Or, le latin macaronique convenait à merveille
pour reproduire le langage burlesque et libre de ces prédicateurs
populaires.
Olivier Maillard, dont la réputation était faite du temps de Louis XI,
prêchait ordinairement à Saint-Jean en Grève, et l’on doit supposer
que la population impure des rues voisines se pressait en foule à ces
sermons, qui ont souvent pour objet la luxure et la débauche de son
temps (_hujus temporis_, dit-il à tout propos). Il appelle les gens
et les choses par leurs noms; il n’emploie les périphrases, que pour
ajouter un trait de plus à ses peintures grossières; il a l’air de ne
pas songer à la sainteté du lieu où il prononce ses invectives contre
les agents et les actes de la Prostitution; il affecte même d’emprunter
ses expressions au vocabulaire du vice qu’il flagelle; mais, néanmoins,
on ne saurait jamais l’accuser, malgré cette licence de termes et
d’images, d’une immoralité qui n’est pas dans sa pensée. Il faut se
rappeler, aussi, qu’en ce temps-là l’obscénité du langage n’était point
la conséquence d’une vie obscène, et que, dans les sujets les plus
graves, les plus sérieux, les plus dignes, l’emploi d’un mot libre ou
d’une figure indécente ne semblait pas un outrage fait aux oreilles
chastes et aux cœurs honnêtes.
Pour bien apprécier ce qu’était la Prostitution parisienne à la fin
du quinzième siècle, il suffit d’extraire, des sermons d’Olivier
Maillard et de Michel Menot, ce qu’ils disent des mauvais lieux,
des prostituées, des proxénètes de l’un et de l’autre sexe; des
débauches et des infamies de toute nature qu’ils reprochent à leurs
contemporains. Nous nous servirons, de préférence, pour nos citations,
du style élégant et coloré d’Henri Estienne, qui a traduit un grand
nombre de ces mêmes extraits dans son _Introduction au traité de
la conformité des merveilles anciennes avec les modernes, ou Traité
préparatif à l’Apologie par Hérodote_. Henri Estienne, en bon réformé
qu’il était, se faisait un malin plaisir de rendre le catholicisme
responsable des libertés incongrues et indécentes de la chaire
catholique, sans prendre garde que Luther, et Calvin, dans leurs
sermons comme dans leurs écrits, n’avaient pas mis beaucoup plus
de réserve quand ils décrivaient les excès de la Grande Prostituée
Romaine.
Commençons par les lieux de débauche. «Il y a des prostituées dans
toutes les rues de Paris,» dit Maillard: _Hodie quis vicus non abundet
meretricibus?_ (_Quadrages._, serm. 23.) Il se plaint des bourgeois
de la ville, «qui donnoyent leurs maisons à louage aux putains,
maquereaux et maquerelles. Item, qu’au lieu que le roy S. Louys avoit
faict bastir une maison aux putains hors la ville, alors les bordeaux
estoyent en tous les coins de la ville.» Il s’adresse aux magistrats,
pour les sommer de faire exécuter l’ordonnance de saint Louis: _Ego
facio appellationem, nisi deposueritis ribaldas et meretrices a locis
secretis. Habetis lupanar fere in omnibus locis civitatis._ «Où sont
les ordonnances du roy saint Louis? s’écrie-t-il. Il avoit ordonné
que les bordeaux ne fussent point auprès des colléges, au lieu que
maintenant la première chose que rencontrent les escoliers au sortir du
collége, c’est le bordeau!» Il s’en prend toujours aux propriétaires
des maisons, qui ne se soucient que de toucher de bons loyers; et
cependant il avoue que, si les ribaudes étaient chassées des grandes
villes, le libertinage y ferait plus de scandale: «O maquerellæ et
meretrices! Et vos, burgenses, qui locatis domos ad tenendum lupanaria,
ad exercendum suas immunditias et ut lenones vadant, vultis vivere de
posterioribus meretricum?»
Si ce n’eût été que les _bordeaux_ stationnaires et attitrés! Mais
la débauche était partout, et pas une maison n’en était exempte;
c’est Menot qui le dit avec énergie: «Nunc ætas juvenum est ita
dedita luxuriæ, quod non est nec pratum, nec vinea, nec domus, quæ
non sordibus eorum inficiatur.» Menot ajoute qu’on ne voyait que des
filles de joie dans la ville comme dans les faubourgs: _In suburbiis
et per totam villam non videtur alia mercatura_. Cette _marchandise_
convenait à tous les âges et à toutes les conditions sociales; les
vieilles comme les jeunes, les femmes mariées comme les filles, les
servantes comme les maîtresses, faisaient ce que le prédicateur
appelle le trafic de leur corps, _lucrum corporis_. «In cameris
exercentur luxuriæ, in senibus, juvenibus, viduis, uxoratis, filiabus,
ancillis, in tabernis et consequenter in omni statu.» Les tavernes et
les hôtelleries étaient alors, comme de tout temps, des repaires de
Prostitution. Michel Menot fait dire à des jeunes gens nouvellement
mariés: «Vous savez que nous ne pouvons pas avoir tousjours nos femmes
auprès de nous pendues à nostre ceinture ou plustost les porter en
nostre manche, et cependant nostre jeunesse ne se peut pas passer de
femmes. Nous venons à des tavernes, hostelleries, estuves et autres
bons lieux: nous trouvons là des chambrières faites au mestier et qui
ne valent pas beaucoup d’argent: à scavoir-mon si c’est mal fait d’en
user comme de sa femme?» Les étuves publiques servaient aussi aux
rencontres des amants. Maillard en parle souvent, et dans son sermon
_de Peccati stipendio_, il s’adresse à son auditoire: «Mesdames, dit-il
à ses paroissiennes, n’allez pas aux étuves (_stuphis_), et n’y faites
pas ce que vous savez!» Les églises, que la Prostitution, comme nous
l’avons dit, ne respectait pas plus que les tavernes et les étuves,
devenaient elles-mêmes, au besoin, les succursales des mauvais lieux.
«Si les piliers des églises avaient des yeux, s’écrie Maillard en
redoublant ses _hem! hem!_ oratoires, et qu’ils vissent ce qui s’y
passe; s’ils avaient des oreilles pour entendre et qu’ils pussent
parler, que diraient-ils? Je n’en sais rien; messieurs les prêtres,
qu’en dites-vous?» (_Quadragesim._; serm. 11.) On trouve en effet, dans
tous les anciens pénitentiaires, la désignation spéciale du péché de
luxure commis dans une église, soit pendant les offices, soit en dehors
des cérémonies du culte, ce qui établissait plusieurs degrés dans ce
péché comme dans sa pénitence. Maillard s’étonne que les saints, qui
ont leurs reliques ou leurs tombeaux dans les églises où se commettent
de telles abominations, ne se lèvent pas de leurs châsses et de leurs
sépultures, pour arracher les yeux aux paillardes et à leurs ribauds.
Maillard et les autres sermonnaires du même temps nous donnent peu
de détails sur les ribaudes de profession. Quoiqu’ils les traitent de
viles prostituées (_viles meretrices_), ils ont l’air de les plaindre.
«O pauvres filles pécheresses! s’écrie le bon Maillard dans son Sermon
14 (_Quadragesim._), ô femmes mondaines qui vivez avec des chiens
(_mulieres mundanæ, sociæ canum_)! n’endurcissez pas vos cœurs, mais
convertissez-vous à l’instant!» Ailleurs, il les supplie encore de
revenir à Dieu, ainsi que leurs écoliers de débauche; il les adjure
de ne pas perdre leurs âmes dans les délices du monde: _O peccatrices
mulieres, et, vos, scolares cujuscumque conditionis, hortor vos in
Domino Jesu quod propter delectationes mundi non perdatis animas
vestras!_ Dans un autre sermon, il les somme, ces misérables filles
du diable (_vos, miserabiles filiæ diaboli_), de se convertir; il
fait appel en même temps aux courtisanes qui cachent leur honteuse
profession et qui l’exercent secrètement (_vos, secretæ meretrices,
quæ facilis pejora publica_). (Serm. 48.) On voit qu’il éprouve un
sentiment de compassion charitable pour ces malheureuses victimes de la
Prostitution.
Quant aux agents de cette Prostitution, il est impitoyable pour les
dénoncer à la haine et au mépris des honnêtes gens, pour invoquer
contre ces infâmes toute la rigueur des lois. «Êtes-vous ici, messieurs
de la justice? dit-il un jour. Quelle punition faites-vous des
maquereaux et des rufiens de ceste ville?» Une autre fois, il s’adresse
encore aux magistrats, en les invitant à punir l’excitation à la
débauche: «J’en appelle à vous, messieurs de la justice, qui ne faites
pas punition de telles personnes!» dit-il, en accusant les femmes
perdues, qui, après avoir trafiqué d’elles-mêmes dans les mauvais
lieux, trafiquent des autres qu’elles corrompent et qu’elles vendent,
en quelque sorte, à l’encan. «S’il y avoit en ceste ville, continue
Olivier Maillard, qui s’élève presque à la véritable éloquence, s’il
y avoit quelqu’un qui eust dérobbé dix solds, il auroit le fouet,
pour la première fois; s’il y retournoit, pour la seconde, il auroit
les oreilles coupées ou le corps mutilé, en quelque autre sorte (car
il est dit: _Esset mutilatus in corpore_); s’il déroboit, pour la
troisième fois, il seroit mis au gibbet; or, dites-moi, messieurs
de la justice, qui est pire dérober cent escus ou bien une fille?»
(_Quadrages._, serm., 21.) Ce passage confirme ce que nous avons dit du
premier métier des courtières du vice. «Nonne tales invenietis in illa
civitate, quæ in juventute incipiunt lupanaria et semper continuant,
et postmodum efficiuntur maquerellæ?» Olivier Maillard poursuit avec
un zèle édifiant tous les êtres dégradés qui font le courtage de la
Prostitution et qui vivent à ses dépens; il les accable d’injures; il
les signale à l’aversion de tous; il les cherche du regard, et il les
désigne du geste, au milieu de son auditoire frémissant: «Dicatis,
vos, mulieres, posuistis filias ad peccandum; vos, mulieres, per
vestros tactus impudicos provocastis alios ad peccandum? et, vos,
maquerellæ, quid dicitis? (Serm. 37.)» Celles à qui le fougueux
cordelier s’adressait de la sorte, baissaient la tête en rougissant et
cherchaient à échapper à cette pénitence publique qu’il leur faisait
subir en les démasquant.
Il les interpelle, ces vieilles impures; il voudrait qu’on les écorchât
vives: _Estis hic antiquæ maquerellæ: si essetis scoriatæ, non essetis
satis punitæ!_ (Serm. 41). Il les représente comme inspirées par le
diable et il ne se dissimule pas qu’elles sont presque aussi nombreuses
à Paris que les pauvres filles qu’elles mènent à mal: _Hoc tangit etiam
diabolicas mulieres provocantes alias ad maleficiendum. Habetis in ista
civitate multas mulieres quæ provocant sorores suas ad immunditiam
suam._ (Serm. 39.) Mais, entre toutes ces viles créatures, celles
qu’il déteste le plus, celles qu’il dévoue aux flammes de l’enfer, ce
sont les mères qui travaillent elles-mêmes à la Prostitution de leurs
filles sous prétexte de leur faire gagner une dot: «Suntne hic matres
illæ maquerellæ filiarum suarum, quæ dederunt eas hominibus de Curia ad
lucrandum matrimonium suum? (Serm. 1.)» Il regarde autour de lui, comme
pour découvrir dans l’assemblée quelqu’une de ces mères dénaturées:
toute l’assistance est émue et attend un arrêt. «Nous avons, reprend
le prédicateur, nous avons plusieurs mères qui vendent leurs filles
et sont les maquerelles de leurs filles, et leur font gagner leur
mariage à la peine et à la sueur de leur corps! (_Et faciunt eis
lucrari matrimonium suum ad pœnam et sudorem sui corporis._)» Il
fallait que cette Prostitution, la plus hideuse de toutes, fût bien
fréquente alors, puisque les sermonnaires ne se lassent pas de la
frapper d’anathème. Menot la dénonce, à peu près dans les mêmes termes
que Maillard: «Les mères, dit-il, damnent leurs filles par les mauvais
exemples qu’elles leur donnent, par le goût du luxe et des parures
qu’elles leur inspirent, et par la trop grande liberté qu’elles leur
laissent. Et ce qui est bien pis encore, et je ne le dis qu’en versant
des larmes, elles vendent leurs propres filles à des pourvoyeuses de
débauche! (_Et quod plus est, quod et flens dico, numquid non sunt
quæ proprias filias venundant lenonibus?_)» Les prédicateurs sont tous
d’accord sur cette horrible exploitation des filles à marier sous les
yeux et à l’instigation de leurs parents. Maillard ne craint pas de
dire aux mères de famille: «Mères qui donnez à vos filles des robes
ouvertes et autres vêtements indécents, pour leur faire gagner leur
mariage!» Et aux pères de famille: «Et, vous, bourgeois, n’est-ce pas
pour prostituer vos filles, que vous leur donnez de beaux habits et que
vous les fardez comme des idoles!»
Tout ce qui tenait de près ou de loin au commerce de la Prostitution
se plaignait hautement des censures, souvent personnelles, que leur
adressait le prédicateur du haut de sa chaire. Ainsi, Maillard, après
avoir marqué au fer rouge les mères proxénètes, se tournait vers des
dames qui chuchotaient entre elles: «Mesdames les bourgeoises, leur
disait-il, n’êtes-vous pas du nombre de celles qui font gagner la dot
à vos filles à la sueur de leur corps (_ad sudorem corporis sui_)?»
Les femmes de folle vie le conjuraient de ne plus parler d’elles et de
s’attaquer, par exemple, aux barbiers et aux apothicaires. «Je vous ai
dit, reprenait l’indomptable Maillard, que telle demoiselle est une
courtière de débauche; il en est beaucoup d’autres qu’on ne connaît
pas et que je vous dénoncerai de même (_Dixi vobis quæ domicella quædam
est maquerella, et sunt multæ secretæ de quibus etiam loquar._» (Serm.
41.) Les sermons du terrible jacobin produisaient un tel effet dans le
monde de la débauche, que les filles publiques disaient à leurs amants:
«Vous êtes allé entendre ce prédicateur? Je vois bien maintenant que
vous deviendrez chartreux et que vous n’aurez plus souci des femmes!»
(_Quadrages._, serm. 39.)
Ces sermons nous apprennent qu’à cette époque les proxénètes de sexe
masculin n’étaient pas moins dangereux que les femmes dégradées qui
faisaient ce vilain métier. Le prédicateur prend sans cesse à parti
les lénons et les maquereaux (_lenones et maquerelli_), que les
gens riches, les membres du parlement, les abbés et les chanoines
employaient au service de leurs amours illicites. On voit, en
plusieurs endroits, que les prostituées avaient des souteneurs et des
pourvoyeurs, qui allaient par la ville leur chercher des chalands: _Et,
vos, meretrices_, dit-il dans son 43e sermon quadragésimal, _quando
lenones vestri querunt quod juvetis ac diligatis eos magis quam alios_.
Il les appelle, ailleurs, _procureurs_ (_procuratores_). Il ne rejette
pas sur eux toute la responsabilité du péché qu’ils provoquent, car il
blâme un pénitent qui s’excuse d’avoir commis la faute en l’attribuant
à quelqu’un de ces misérables vendeurs de chair humaine: _Ille enim
qui habuit unam juvenculam per medium alicujus maquerelli, non debet
se excusare super eum, sicut nec illa quæ dixit quod fuit tentata;
itaque tentator compulit eam facere quod voluit, sicut aliquis ribaldus
vel leno_. (Serm. 37.) Il invite ces lénons, qui foulent aux pieds
la croix de Jésus-Christ, à se repentir et à échapper ainsi à la
damnation éternelle: _Audite, o pauperes peccatores, blasphematores,
usurarii et lenones, et, vos etiam, viles meretrices, timetisne
damnari?_ (Serm. 1.) Michel Menot, qui fait souvent comparaître dans
ses sermons ces ignobles intermédiaires de la débauche, ne les convie
pas à résipiscence, comme s’il n’était que trop convaincu de leur
endurcissement: il les abandonne impitoyablement aux tourments de
l’enfer. Voici comment il les traite dans son jargon macaronique: «_Est
una maquerella quæ posuit multas puellas_ au mestier; _ad malum ibit_,
elle s’en ira le grand galot _ad omnes diabolos_. _Estne totum?_ Non,
elle n’en aura pas si bon marché, _non habebit tam bonum forum, sed
omnes quas incitavit ad malum servient ei_ de bourrées et de coterets
pour lui chauffer ses trente costes!» (_Serm. quadrages._, 2.)
Olivier Maillard, dans un sermon prononcé à Saint-Jean en Grève,
le lundi avant le premier dimanche de l’avent, nous fait un curieux
tableau du rôle que jouaient les lénons dans les affaires de trafic
amoureux. Il raconte qu’un de ces agents de Prostitution (_aliquis
maquerellus_) est chargé de porter de la part d’un président de Cour
une belle bague à quelque femme de plaisir: il y en a cinq que l’envoyé
doit voir l’une après l’autre, la première est Picarde, la seconde
Poitevine, la troisième Tourangelle, la quatrième Lyonnaise, et la
cinquième Parisienne. Il se rend chez la première et frappe à sa porte,
en disant: _Trac, trac, trac_. La servante vient et demande: «Qui est
là?—Ouvrez, dit le messager, et dites à madame que je suis le serviteur
de tel seigneur, et que je veux lui parler.» La chambrière retourne
près de sa maîtresse, qui ne veut pas donner audience à cet envoyé,
et qui lui fait dire de se retirer. «Cette femme est bonne!» s’écrie
le prédicateur. Le courtier d’amour va ensuite frapper à la porte de
la Poitevine; la servante ouvre, et il est admis chez la dame, qui
lui répond: «Dites à votre maître que je ne suis pas ce qu’il croit
(_Dicatis magistro vestro quod non sum talis seu de illis_).» «Cette
seconde femme est bonne aussi! objecte le prédicateur, mais moins
bonne que la première.» L’envoyé va chez la troisième; il entre, il lui
montre la bague. «Certes, dit cette femme, votre bague est très-belle,
et elle me plaît beaucoup.—Elle est à vous, si vous voulez, reprend
l’homme.—Je n’en veux pas, réplique-t-elle, car je crains que mon mari
ne la voie.» «Cette femme est mauvaise!» s’écrie le prédicateur; car
elle consent d’intention, quoique la crainte du scandale l’empêche
d’en venir au fait.» Le proxénète est encore mieux accueilli par la
quatrième, qui lui dit: «La bague est belle, mais j’ai un très-méchant
mari; s’il savait ce qu’on exige de moi, il me casserait la tête;
je ne ferai donc pas ce que désire M. le président.» «Cette femme ne
vaut rien, ajoute le prédicateur, parce que ce n’est pas la crainte de
Dieu, mais celle de son mari, qui la retient.» L’envoyé arrive enfin
chez la cinquième, qui est née à Paris et qui y a fait son éducation.
Elle garde la bague et dit au serviteur: «Avertissez votre maître que
mercredi mon mari doit s’absenter, et que ce jour-là j’irai rendre
visite à M. le président.» «Cette femme, dit Olivier Maillard en
toussant à plusieurs reprises, cette femme est plus mauvaise que les
quatre autres!»
C’est surtout contre l’incontinence des prêtres et des religieux,
que tonnent les prédicateurs, et l’on comprend qu’en ne faisant pas
grâce aux impuretés et aux scandales du clergé séculier et régulier,
ils se soumettaient à l’opinion générale. La conduite de beaucoup
d’ecclésiastiques devait être, à cette époque, si honteuse et si
dépravée, que fermer les yeux sur elle, c’eût été l’approuver. Olivier
Maillard est inflexible à l’égard des gens d’église qui ont des
concubines _à pain et à pot_ ou qui hantent les femmes de mauvaise
vie. Il ne craint pas de dire qu’un évêque ou un abbé, en fréquentant
une maison, déshonore les personnes qui l’habitent. Il parle donc à
chaque instant de _sacerdotes concubinarii_ ou _fornicarii_. Il tance
les femmes qui s’abandonnent aux moines et aux curés (_vos, mulieres,
quæ datis corpus vestrum curialibus, monachis, presbyteris._ Serm. 36).
Il maudit ceux qui entretiennent des filles et qui célèbrent la messe
(_ecclesiasticis tenentibus meretrices publicas et celebrantibus._
Serm. 20); ceux qui font des cadeaux à leurs prostituées (_certe credo
quod libenter enim dant meretricibus._ Serm. 57); ceux qui donnent
des chaînes et des robes à queue à leurs pénitentes, et que celles-ci
gagnent à la peine de leur corps (Serm. 39); ceux qui font de leurs
clercs de vils agents de Prostitution; ceux qui, dans leurs banquets,
tiennent des propos obscènes; ceux qui se chargent de la dot des filles
à marier; ceux enfin qui commettent mille abominations.
Michel Menot n’est pas moins explicite sur les débordements des
ecclésiastiques: Il défend de donner l’eucharistie aux servantes des
prêtres, lesquelles ne sont que leurs concubines. Il nous montre des
filles séduites par les prêtres, qui les enferment (_est filia seducta
quæ fuit per annum reclusa cum sacerdote cum poto et cochleari_, à
pot et à cuiller). «Il dit aussi en quelque endroit, rapporte Henri
Estienne, que, quand les gendarmes entroyent es villages, la première
chose qu’ils cerchoyent, c’estoit la putain du curé ou vicaire;
mais, au regard des prélats (à ce qu’on peut juger par ce qu’en dit
ce prescheur), on eust bien fait d’advertir depuis un des bouts de
la ville jusques à l’autre: «Gardez bien vostre devant, madame ou
mademoiselle!» Car, outre celles qu’ils entretenoyent en leurs maisons,
ils avoyent leurs chalandes par tous les endroits de la ville; mais ils
prenoyent plaisir à faire les conseilliers cornus surtout. Et le bon
estoit qu’il faloit toujours que les grosses maisons eussent un prélat
pour compère; de sorte que souvent il advenoit que le mari prenoit
pour compère celuy qui estoit jà père, sans qu’il en sceust rien.»
Les prédicateurs parlent, avec plus de réserve, des mœurs dissolues de
certains couvents de femmes; mais ils en disent assez pour qu’on devine
la Prostitution qui s’y cachoit quelquefois. «Théodoric de Niem, dit
Dulaure dans son _Histoire de Paris_, nous apprend que les couvents de
religieuses étaient des espèces de sérails à l’usage des évêques et des
moines; qu’il en résultait plusieurs enfants qu’on érigeait en moines;
que quelques religieuses se faisaient avorter, que d’autres tuaient
leurs enfants, etc.» (_Nemoris Unionis tractatus_, VI, ch. 34.) Olivier
Maillard avait donc raison de s’écrier: «Puissions-nous avoir d’assez
bonnes oreilles pour entendre la voix des enfants jetés dans les
latrines ou dans les rivières!»
La démoralisation devait être bien grande, puisque Maillard n’osait
pas même s’exprimer ouvertement sur les incestes et les autres _péchés
de paillardise_ qu’il reprochait à son époque: _Taceo de adulteriis,
stupris et incestibus et peccatis contra naturam_. Gabriel Barletta,
qui ne fut en quelque sorte que l’écho de Maillard et de Menot en
Italie, est moins réservé à cet égard, parce qu’il s’adressait à
des Italiens: _O quot sodomitæ, o quot ribaldi!_ s’écriait Barletta,
qui n’hésitait pas à devenir technique dans cet affreux sujet: _Hoc
impedimento impedit diabolus linguam sodomitæ, qui cum pueris rem
turpem agit. O naturæ destructor! impeditur ille qui cum uxore non
agit per rectam lineam; impeditur qui cum bestiis rem agit turpem._
Barletta trouvait sans doute la chose plaisante, puisqu’il joue sur
le mot _carnalitates_, dont il fait _cardinalitates_, par allusion aux
cardinaux, qu’il accusait surtout de ces turpitudes. Maillard s’efforce
aussi de corriger les erreurs de la chair, _ad domandum carnis vitia_;
mais il n’attaque pas en détail les péchés de luxure; il reproche
seulement aux ribauds de vivre comme des porcs (_vos, meretrices et
paillardi, qui vivitis sicut porci._ Serm. 57). Il a honte de son
siècle, et parfois il détourne les yeux avec dégoût, en s’écriant: «O
mon Dieu, je ne croy point que, depuis l’incarnation de Nostre-Seigneur
Jésus-Christ, la luxure ait autant regné en tout le monde qu’elle règne
maintenant à Paris!»
On peut dire avec certitude que les progrès de la Prostitution furent
le résultat immédiat des progrès du luxe: la coquetterie et la vanité.
Les femmes servirent à les pousser au vice, et ce fut bientôt un trafic
général de débauche, pour subvenir aux dépenses de la toilette et
aux fantaisies de la mode: «Vous direz peut-être, mesdames, s’écriait
Menot en les montrant au doigt, vous direz: «Nos maris ne nous donnent
pas telles robes, mais nous les gagnons à la peine de notre corps! A
trente mille diables telle peine!» L’histoire des mœurs nous prouve que
de tout temps il a existé un niveau proportionnel et relatif entre le
luxe et la Prostitution. «Luxe et luxure sont frère et sœur,» disait le
_petit père_ André, dans un de ses joyeux sermons.