CHAPITRE XXVII.

SOMMAIRE. —La Prostitution dans l’hérésie au moyen âge.

—Homogénéité de l’hérésie et du sensualisme. —Le manichéisme

reparaît dans toutes les hérésies. —Assemblées secrètes.

—Leur but et leur usage. —Les _Bulgares_ ou _bougueres_.

—Leur doctrine. —Leur destruction en France. —La _bouguerie_.

—_Patares_ et _cathares_. —Étymologie de ces différents noms.

—Stadings, Fratricelles, Begghards. —Les Flagellants. —Leurs

réunions impudiques. —Avantages moraux de la flagellation

selon les casuistes. —Abus qu’en faisait aussi le libertinage.

—Portrait d’un flagellant par Pic de la Mirandole. —Flagellations

publiques en France. —Procession des _Battus_ sous Henri III.

—Les nouveaux Adamites. —Leur prophète Picard. —Cérémonial du

mariage des Picards. —Les Turlupins. —Origine de ce nom. —Leur

costume indécent. —_Fraternité des pauvres._ —Jehanne Dabentonne

brûlée vive au Marché-aux-Pourceaux. —La _Vauderie_ d’Arras. —Les

Anabaptistes. —Leurs dogmes de Prostitution. —Bayle s’en moque, et

les combat par le ridicule. —Les bons et les mauvais hérétiques.

—Les réformés calomniés à cause de leurs assemblées. —La cour de

Rome, dite _la Grande Prostituée_. —L’hérésie déclare la guerre à

la Prostitution.

Nous avons déjà vu, aux premiers siècles de l’ère chrétienne, la

Prostitution sacrée survivre au paganisme, se reproduire, et se

perpétuer dans l’hérésie; nous avons vu l’hérésie, fondée sur la

satisfaction des sens, se multiplier à l’infini dans le giron de

l’Église du Christ, et n’en sortir avec effervescence que pour se

livrer à tous les débordements des passions physiques. On a compris

que le christianisme naissant, qui ne faisait appel qu’aux nobles et

généreux élans de l’esprit, avait dû employer les moyens de rigueur

pour comprimer et pour étouffer des sectes qui corrompaient les mœurs

et menaçaient l’avenir de la société nouvelle, en donnant plein pouvoir

aux forces aveugles et brutales de la matière. Mais les persécutions,

émanées de l’autorité des conciles et dirigées par le bras séculier

des Églises grecque et latine, n’avaient pas anéanti l’hérésie,

quoiqu’elles eussent fait disparaître de la face du monde chrétien les

hérésiarques et les hérétiques; après des guerres sanglantes, après

des supplices et des massacres innombrables, le principe de l’hérésie

restait vivace et persévérant, car ce principe n’était autre que la

Prostitution sacrée.

Voilà comment l’hérésie, en variant sa forme et en changeant de

nom, a reparu sans cesse à travers le moyen âge; voilà pourquoi

la Prostitution a souvent essayé de se réfugier dans l’hérésie,

ainsi que dans une forteresse où elle pouvait braver avec audace la

morale de l’Évangile et l’austérité du dogme chrétien. Il y avait,

sans doute, dans les différentes sectes de l’hérésie, des docteurs

et des philosophes, qui s’attachaient de bonne foi aux discussions

métaphysiques et qui ne cherchaient que la vérité, avec passion,

sinon avec discernement; mais le vulgaire, mais les esprits faux et

pervers, les imaginations faibles ou dépravées, les natures ardentes

et vicieuses, étaient entraînés à la poursuite des jouissances

matérielles, et ne voyaient dans la pratique religieuse qu’une affaire

de honteux sensualisme. On ne saurait mieux expliquer ce qui fit si

longtemps l’invincible opiniâtreté de l’hérésie, qui avait constamment

recours aux mêmes séductions et qui en obtenait partout les mêmes

résultats.

Depuis le douzième siècle jusqu’à nos jours, l’hérésie a fait en France

de nombreuses apparitions, dans lesquelles on reconnaît ordinairement

le germe du manichéisme et le fruit de la Prostitution. Bayle, dans

son Dictionnaire, s’est occupé du manichéisme, pour démontrer que

cette forme de l’hérésie était née tout naturellement du contraste des

passions qui sont en lutte dans la vie de l’homme: «Comment se peut-il

faire, disait-il (article de GUARIN), que le genre humain soit attiré

vers le mal par une amorce presque insurmontable, je veux dire par le

sentiment du plaisir, et qu’il en soit détourné par la crainte des

remords ou par celle de l’infamie et de plusieurs autres peines?...

Le manichéisme est apparemment sorti d’une forte méditation sur ce

déplorable état de l’homme.» Bayle raisonnait comme un philosophe,

mais la plupart des manichéens n’étaient pas capables de raisonner

là-dessus, ni de comprendre même le raisonnement: ils acceptaient les

yeux fermés un dogme et un culte, qui favorisaient leur sensualité et

leur libertinage: la religion devenait ainsi pour eux une continuelle

excitation à la débauche.

Nous allons constater rapidement la présence de la Prostitution dans

l’hérésie, en France, presque à toutes les époques. Il faut remarquer

d’abord que, dans chaque hérésie, à partir du douzième siècle, les

sectaires tenaient des assemblées secrètes, la nuit plutôt que le jour,

dans des lieux déserts ou fermés. Ces assemblées avaient pour objet ou

pour prétexte la pratique du culte: ici, les deux sexes se trouvaient

réunis; là, ils étaient séparés, au contraire; ailleurs, les hommes

seuls avaient le droit d’être admis dans ces mystérieux cénacles. Tout

s’y passait dans l’ordre et dans la convenance, car il ne s’agissait

que de prier et d’adorer en commun; mais, en certains cas, il y avait

eu des abus et des désordres, au profit de l’impureté de quelques faux

apôtres ou néophytes, et l’opinion publique s’était emparée des bruits

scandaleux qui couraient sur les assemblées des hérétiques: on accusait

ceux-ci d’éteindre les lumières à un signal donné, et de se livrer

dans les ténèbres à tous les égarements de la chair. Tantôt, on leur

attribuait les plus honteux excès de la promiscuité; tantôt, on leur

reprochait d’outrager la nature par d’abominables habitudes de sodomie.

Les Bulgares, qui ne se multiplièrent en France qu’à la fin du

douzième siècle, avaient commencé, dès le dixième, à se répandre

en Europe et à se fixer en Bulgarie, où ils eurent une espèce de

pape ou de Prêtre-Jean, qui était leur chef spirituel. Le nom de

Bulgares, appartenant alors à une nation, devint un nom de secte et

se propagea dans tous les pays, avec l’hérésie, qui n’était autre

que l’ancien manichéisme. Ce nom fut bientôt corrompu dans la langue

française qu’on parlait à cette époque; car, au lieu de _bulgares_, on

disait _bougares_ et _bouguères_ (_bugari_ et _bugeri_ dans la basse

latinité); de _bougueres_ on fit _bougres_, et l’on comprit sous cette

qualification générique tous les hommes dépravés, qui se conformaient,

dans leurs mœurs, à la doctrine et à l’exemple des véritables Bulgares.

Ces derniers regardaient comme un sacrilége les rapports naturels

des deux sexes, même dans l’état de mariage; ils ne toléraient pas

entre époux la conjonction charnelle, si ce n’était en vue de la

procréation des enfants; quelquefois même, ils oubliaient cette

destination providentielle de l’humanité, pour interdire absolument

à l’homme tout commerce sexuel avec la femme. Une aussi monstrueuse

hérésie contre la loi de nature avait dû exposer les bulgares aux

plus graves accusations, qu’ils se chargeaient peut-être de confirmer

par leur manière de vivre. Quoi qu’il en soit, leur hérésie avait

fait des progrès effrayants, surtout dans le Languedoc, lorsque

Philippe-Auguste, selon une Chronique manuscrite citée par Ducange (au

mot BULGARI) «envoïa son fils en Albigeois pour destruire l’hérésie des

bougres du pays.» La même Chronique ajoute, sous l’année 1225: «En cest

an, fist ardoir les bougres frères Jean, qui estoient de l’ordre des

Frères prescheurs.»

Quant à l’ hérésie en elle-même, qui alluma des bûchers par toute

l’Europe, on ne sait positivement si elle était coupable des horribles

souillures que la voix du peuple lui prêtait; mais on voit que cette

hérésie, que les chroniqueurs contemporains qualifient d’exécrable

(_omnium errorum fæx extrema_, dit le moine d’Auxerre), avait pour

synonyme le mot de _bouguerie_ ou _bougrerie_, qui justifierait seul

les rigueurs de la législation à l’égard des Bulgares. Saint Louis,

dans ses _Établissements_, ne craignit pas, malgré sa charité et

sa clémence, de réclamer la peine de mort contre ces hérétiques:

«Se aucuns est soupeçonné de bouguerie, la justice le doit prendre

et l’envoïer à l’évesque, et se il en estoit prouvez, l’on le doit

ardoir.» Les Bulgares, pour se soustraire à la réprobation générale

qui les poursuivait en France, n’eurent rien de plus pressé que de

changer de nom: ils essayèrent de se mêler avec les Albigeois, qui

les repoussaient avec horreur, et de se rattacher aux Vaudois, qui

ne voulaient pas être flétris de leur infâme nom. Ils furent appelés

successivement _Paterins_, _Patares_, _Cathares_, _Joviniens_, etc.

Mais, sous tous ces différents noms, ils étaient également suspects

de _bouguerie_, et ils n’échappaient pas au bûcher, quand ils

tombaient dans les mains des inquisiteurs. On peut même les accuser

d’avoir provoqué, sous le règne de Louis VIII, par l’horreur qu’ils

inspiraient, la croisade contre les Albigeois, avec lesquels on

s’obstinait à les confondre.

Au reste, on pourrait trouver à l’aide de l’étymologie, dans les

noms mêmes de ces ignobles hérétiques, la preuve des turpitudes qui

caractérisaient leur secte impure. Le nom de _Bulgari_ dérive de

_bulga_, qui signifiait à la fois une sacoche de cuir, une bourse

et les braies de l’homme: Ménage et Leduchat ne s’arrêteraient pas

à ce simple aperçu étymologique, qui suffit cependant pour faire

entendre tout ce que nous rougirions d’expliquer. Le nom de _Paterini_

semble avoir été formé par contraction de _Paterni_ et _Paterniani_,

hérétiques également manichéens, qui, du temps de saint Augustin,

prétendaient que les parties inférieures du corps avaient été créées

non par Dieu, mais bien par le diable, et qui, en conséquence, ne se

faisaient aucun scrupule de s’en servir pour toutes sortes de honteux

usages (_omnium ex illis partibus flagitiorum licentiam tribuntentes,

impurissime vivunt_, dit saint Augustin). De _Paterin_ ou _Patarin_,

on avait fait _patalin_ et _patelin_, qui est resté dans la langue,

pour exprimer que ces hérétiques usaient d’obscènes attouchements

(_palpando_) à l’égard des prosélytes qu’ils voulaient entraîner au

mal. Le nom de _Cathari_, suivant le docte Godefroi Henschenius, cité

par Ducange, avait pour racine un mot allemand, _caters_, qui veut

dire chat ou démon incube, et ce sobriquet, appliqué aux Bulgares,

faisait allusion à leurs assemblées de débauche (_propter nocturnas

coitiones_).

Tous les sectaires, par un raffinement de libertinage, s’imposaient des

privations de tout genre et affectaient, en général, un détachement

complet des choses matérielles; mais ce n’était qu’un masque de

continence et d’abnégation, sous lequel ils se sentaient plus à l’aise

pour s’adonner à leurs passions et lâcher la bride à la nature. Leurs

pratiques de dévotion austère ajoutaient une sorte de ragoût à leurs

débauches cachées. C’était toujours la Prostitution qui échauffait

le prosélytisme et qui servait de lien occulte à l’hérésie. On ne

peut expliquer autrement la faveur que rencontrait chaque nouvelle

métamorphose du manichéisme, malgré les périls de la persécution

catholique. Plusieurs sectes nées hors de France, celles des _Stadings_

en 1232, celles des _Fratricelles_ en 1296, celle des _Begghards_ ou

_Beghins_ en 1312, et beaucoup d’autres non moins bizarres, n’eurent

pas une existence aussi longue et aussi tenace que la secte des

Bulgares, parce qu’elles n’étaient point aussi favorables aux mauvais

instincts de l’homme. Lorsqu’on vit apparaître en 1259 la secte des

Flagellants, on ne soupçonna pas d’abord que les pénitences volontaires

de ces pécheurs, qui se flagellaient en public, pussent être une

invention de luxure. Les nouveaux hérétiques marchaient deux à deux en

procession, précédés de croix et de bannières; ils étaient nus jusqu’à

la ceinture (_solis pudendis honeste velatis_) par les plus grands

froids de l’hiver, et ils se frappaient eux-mêmes ou l’un l’autre,

avec des fouets et des lanières de cuir, en poussant des gémissements

et en versant des torrents de larmes; ils ne tardaient pas à se mettre

tout en sang, et ils n’en continuaient qu’avec plus de fureur à se

fustiger mutuellement. Ce n’est pas tout: ils se rendaient la nuit,

dans la campagne, au fond des bois, en des lieux isolés et maudits: là,

dans les ténèbres ou à la lueur d’une torche, ils redoublaient leurs

flagellations, leurs cris et leurs folies impudiques. On devine les

odieuses conséquences de ces réunions d’hommes et de femmes à demi nus,

animés par le spectacle de cette indécente pantomime, dans laquelle

chacun devenait acteur à son tour et arrivait graduellement au dernier

paroxysme de l’extase libidineuse.

Les casuistes avouaient que cette fustigation individuelle ou

réciproque avait pour résultat ordinaire la surexcitation physique

des sens; mais ils prétendaient que le patient n’en avait que plus de

mérite à dompter sa nature et à conserver sa chasteté sous l’empire

d’une vive démangeaison de pécher. D’autres casuistes, au contraire,

soutenaient que l’effet immédiat de la flagellation était de réprimer

les mouvements désordonnés de la chair et de tenir en échec le démon

qui se loge dans les parties honteuses. Voici en quels termes l’abbé

Boileau, dans son _Histoire de Flagellans_, a osé traduire cette

étrange proposition: _Nec esse est cum musculi lumbares virgis aut

flagellis diverberantur, spiritus vitales revelli, adeoque salaces

motus ob viciniam partium genitalium et testium excitari, qui venereis

imaginibus ac illecebris cerebrum mentemque fascinant ac virtutem

castitatis ad extremas angustias redigunt_. Quoi qu’il en soit, on ne

peut douter que les Flagellants, qui avaient emprunté au paganisme le

cérémonial indécent des Lupercales, ne trouvassent dans ces pénitences

publiques un aiguillon de libertinage et une étrange récréation de

sensualité. L’usage de la flagellation dans l’antiquité était bien

connu de tous les débauchés, qui l’appelaient en aide pour se préparer

aux plaisirs de l’amour. Mais, au moyen âge, si la flagellation

érotique ne s’exerçait plus que rarement et dans le plus profond

mystère, elle avait pris un caractère de férocité sanguinaire, qui se

reproduisait dans les actes des Flagellants. Pic de la Mirandole, dans

son _Traité contre les astrologues_ (lib. III, cap. 27), nous indique

assez ce que devait être la flagellation des hérétiques, en décrivant

l’affreuse jouissance qu’éprouvait un libertin (_prodigiosæ libidinis

et inauditæ_), qui se faisait battre de verges jusqu’à ce que le

sang jaillît de toutes les parties de son corps: «Ad Venerem nunquam

accendetur nisi vapulet. Et tamen scelus id ita cogitat; sævientes ita

plagas desiderat, ut increpet verberantem, si cum eo lentius egerit,

haud compos plene voti, nisi eruperit sanguis, et innocentes artus

hominis nocentissimi violentior scutica desævierit.» Cet homme infâme

arrivait par la douleur à la volupté, et la vue du sang, de son propre

sang, mettait le comble à sa frénésie sensuelle.

La secte des Flagellants, qui venait d’Italie, et qui s’était

rapidement propagée par toute l’Europe, ne fit que se montrer en

France dans le cours de l’année 1259, car la puissance ecclésiastique

s’empressa de foudroyer cette hérésie, qui n’était qu’un hideux

spectacle de Prostitution. Mais, un siècle plus tard, les Flagellants

reparurent en France, principalement dans les provinces de l’Est et du

Nord, et ils recommencèrent leurs pénitences publiques, avec des fouets

armés de pointes de fer, en chantant des cantiques et en s’excitant les

uns les autres à ne pas se ménager. Il y avait la pénitence commune,

dans laquelle hommes et femmes, la tête et le visage voilés, les

épaules et les reins nus, échangeaient entre eux une grêle de coups

de discipline. Il y avait aussi la pénitence individuelle, où chacun

recevait, de la main du _général de la dévotion_, un nombre de coups

analogue à la nature du péché qu’il lui fallait expier. Les pénitents

s’étendaient tous à terre, dans diverses positions analogues aux

différentes espèces de péché: le parjure élevait en l’air trois doigts

de la main; l’adultère se couchait à plat ventre; l’ivrogne feignait

de boire; l’avare, d’enfouir son argent; tous découvraient la partie

du corps que la fustigation devait atteindre: cette fustigation, le

chef de la confrérie la distribuait d’un bras vigoureux, au prorata des

péchés qu’accusait la pantomime muette du patient. Le peuple accourait

en foule à ces scandaleux spectacles, et il admirait avec enthousiasme

la constance des martyrs volontaires qui ne se lassaient pas plus de

battre que d’être battus. En 1343, pendant la grande Peste Noire, on

comptait en France près de 800,000 flagellants, parmi lesquels il y

avait des gentilshommes et de nobles dames, qui n’étaient pas moins

avides de fustigation publique, et qui abandonnaient leurs châteaux,

leurs familles et leurs armoiries, pour s’enrôler dans ces bandes de

fanatiques et de libertins.

On ne sait trop comment ils disparurent en si peu de temps devant

l’horreur et le dégoût des honnêtes gens; mais la flagellation

religieuse leur survécut: elle fut dès lors concentrée dans les

couvents, et elle n’outragea plus les regards et la pudeur des

passants. Néanmoins, elle sortit encore une fois des cellules

monastiques, et elle osa se promener effrontément dans les rues de

Paris, quand le roi Henri III essaya d’établir l’ordre des Pénitents et

figura lui-même dans les processions des _Battus_. Ce dernier essai de

flagellation publique prouve assez combien le libertinage avait part à

de pareils actes de dévotion simulée ou incohérente.

Dans la plupart des hérésies qui procédaient du manichéisme, les

sectaires ne rougissaient pas de la nudité du corps; ils la regardaient

même comme une condition essentielle des pratiques du culte, plus

ou moins abominable, qu’ils rendaient à Dieu. Les Adamites, qui ne

cessèrent jamais d’exister au milieu de l’Église chrétienne, où ils

évitaient toutefois de causer du scandale, n’exigeaient cette nudité

que dans leurs cérémonies secrètes; mais un de leurs adeptes, nommé

Picard (ce nom-là n’est peut-être que la désignation de son pays

natal), ne se contenta pas d’une nudité temporaire et accidentelle: il

voulut que lui et ses disciples fussent toujours nus. Il se disait fils

de Dieu, et annonçait que son père l’avait envoyé au monde, comme un

nouvel Adam, pour rétablir la loi de nature. Or, selon lui, cette loi

de nature consistait en deux choses: la nudité de toutes les parties

du corps et la communauté des femmes. On appela _Picards_ ceux qui

écoutèrent ce prophète obscène et qui voulurent vivre suivant sa loi.

Les rapports entre les deux sexes n’avaient pas lieu cependant sans

l’aveu du chef de la secte. Dès qu’un des Picards éprouvait un désir

de convoitise pour une de ses compagnes, il l’amenait au Maître et

formulait ainsi sa requête: «Mon esprit s’est échauffé pour celle-ci

(_in hanc spiritus meus conculcavit_)! Le Maître répondait par les

paroles bibliques: «Allez, croissez et multipliez!» Et tout était

dit. Les Picards, qui auraient cru perdre leur liberté originelle en

renonçant à leur chère nudité, furent obligés de chercher une retraite

hors de France, pour échapper aux poursuites de l’Inquisition. Ils se

réfugièrent en Bohême, parmi les Hussites, qui, tout hérétique qu’ils

étaient eux-mêmes, s’indignèrent des infamies de ces misérables, et

les exterminèrent jusqu’au dernier, sans avoir pitié des femmes, qui

étaient toutes enceintes, et qui refusaient obstinément de se vêtir

dans la prison, où elles accouchèrent en riant et en chantant des

chansons horribles. (Voy. le _Dict. hist._ de Bayle, au mot PICARDS.)

On n’imaginait pas que la Prostitution dans l’hérésie pût aller plus

loin; mais en 1373, les Picards ressuscitèrent en France, sous le

nom de _Turlupins_. Ce nom, dont l’étymologie n’a pas été fixée d’une

manière certaine, paraît faire allusion à la vie errante et brutale,

que menaient ces nouveaux Adamites, cachés au fond des bois comme les

loups. Non-seulement ils allaient tout nus, comme les Picards, mais

encore, à l’instar des cyniques de la Grèce, «ils faisaient l’œuvre

de chair en plein jour, devant tout le monde.» Ce sont les termes,

dont se sert Bayle, qui cite à l’appui un curieux passage du discours

du chancelier Gerson: «Cynicorum philosophorum more omnia verenda

publicitùs nudata gestabant, et in publice velut jumenta coïtu, instar

canum in nuditate et exercitio membrorum pudendorum degentes.» Leur

doctrine était à peu près celle des Begards, qui furent condamnés

par le concile de Ravenne en 1312: ils enseignaient que l’homme est

libre d’obéir à tous les instincts de la nature, et que la perfection

réside dans une liberté sans bornes; ils ajoutaient que la créature

doit être fière de tout ce qu’elle a reçu du Créateur. Voilà pourquoi

ils attachaient tant de prix à leur état de nudité. Ils furent obligés

pourtant de se couvrir, à cause du froid sans doute; mais ils se

gardèrent bien de cacher les attributs de leur sexe, et ils se firent

une loi d’exposer à la vue de tous les parties qu’ils considéraient

comme divines. Le savant Genebrard dit positivement, dans sa Chronique,

que cette secte détestable se faisait reconnaître à la nudité partielle

qu’elle affectait d’étaler partout: _Turelupini cynicorum sectam

suscitantes, nuditate pudendorum et publico coïtu_.

Ces infâmes s’étaient multipliés en Savoie et en Dauphiné, mais leur

principale association était à Paris, et avait à sa tête une femme

nommée Jehanne Dabentonne, qui fut brûlée vive au Marché-aux-Pourceaux,

près de la porte Sainte-Honoré. On brûla en même temps les livres et

les habits de la confrérie, avec plusieurs des _prescheurs_ de cette

superstitieuse religion, qui avait pris le nom de _Fraternité des

pauvres_. Charles V envoya dans les provinces du midi Jacques de More,

de l’ordre de Saint-Dominique, pour extirper une si exécrable hérésie;

et Jacques de More, qui prenait le titre singulier d’_inquisiteur

des bougres de la province de France_ (voy. le Gloss. de Ducange,

au mot _Turelupini_), n’accorda pas de grâce aux Turlupins et aux

Turlupines qu’il put saisir en flagrant délit. Il ne resta bientôt

de cette honteuse fraternité que le mot proverbial de _turlupin_, qui

s’emploie encore dans le sens de mauvais plaisant et de plat bouffon,

probablement en souvenir des prédications excentriques et des costumes

ridicules de la secte de Jehanne Dabentonne.

Il y eut encore d’autres hérésies où la Prostitution la plus criminelle

se couvrit du manteau religieux. Ainsi la fameuse _Vauderie_ d’Arras,

au quinzième siècle, n’était qu’un simulacre de doctrine vaudoise,

qui se retrempait dans la sorcellerie et qui servait de prétexte à

des assemblées nocturnes, pleines de mystères abominables. Nous avons

raconté, dans le chapitre précédent, une partie de ces mystères, qui

ressemblaient au cérémonial ordinaire du sabbat des sorciers; mais il

existait d’autres réunions de Vaudois qui n’avaient rien à faire au

diable et qui ne s’en conduisaient pas plus décemment: c’était une

vaste association de débauche, organisée par des prêtres apostats,

lesquels prêchaient le plus sale épicuréisme et en donnaient eux-mêmes

l’exemple. Le vicaire de l’Inquisition au diocèse d’Arras, secondé

par le comte d’Étampes, gouverneur de l’Artois, dirigea d’abord les

poursuites contre des filles de joie, qui étaient les apôtres les

plus dangereux de la Vauderie, et bientôt après on comprit, dans ces

poursuites judiciaires, des bourgeois, des échevins, des chevaliers

et des personnages de distinction, que la nouvelle hérésie avait

déjà pervertis. On soumit les accusés à la torture; on leur arracha

d’effrayantes révélations; on en fit périr un grand nombre dans les

flammes. Cette terrible persécution contre les Vaudois d’Arras dura

plus de trente ans, et alluma des milliers de bûchers dans l’Artois.

Vaudois, Anabaptistes, Adamites, Manichéens, n’étaient jamais bien

morts: ils renaissaient de leurs cendres, tant il est vrai que le

libertinage a des entraînements irrésistibles pour certaines natures

perverses, faibles ou dépravées. Cependant, diverses hérésies,

inventées par la Prostitution, eurent cours en Europe sans pénétrer

en France, ou du moins sans y faire beaucoup de progrès. Ainsi, les

Anabaptistes, qui eurent des armées à eux en Hollande et en Allemagne,

se montrèrent à peine isolément dans les États du Roi Très-Chrétien.

Cependant ils offraient à la Prostitution une prodigieuse carrière

à parcourir, car non-seulement ils enseignaient que toute femme

est obligée de se prêter à la concupiscence de tous les hommes,

mais encore que tout homme est tenu également de satisfaire toutes

les femmes. C’est Prateolus qui affirme le fait dans son _Elenchus

hereseon_ (lib. I, p. 27), et voici en quels termes il définit cette

incroyable hérésie: «Dicunt postremo quamlibet mulierem obligatam esse

ad coeundum cum quolibet viro eam petente, et contra eodem vinculo

adstringunt omnem virum ad tantundem reddendum cuilibet mulieri hoc

ab illo petenti.» Bayle, qui raille un peu vivement l’impossibilité

matérielle d’une pareille doctrine, pense, avec raison, que c’était

là une fable inventée par les adversaires des Anabaptistes, dans le

but de les rendre à la fois odieux et ridicules: «La communauté des

femmes, dit-il, n’égale point l’abomination de celle-ci; elle n’ôte

pas la liberté de refuser; elle n’engage pas la conscience à tout

acquiescement.» C’était déjà trop de vouloir établir en principe que

le mariage est contraire à la loi de Dieu, et que la femme, pour se

conformer à cette loi, doit appartenir successivement ou simultanément

à tous ceux qui la convoitent. Le sexe le plus faible était livré,

selon cette détestable hérésie, aux passions brutales et dépravées du

sexe le plus fort. La Prostitution se trouvait introduite de la sorte

dans le code religieux de ces fanatiques, qui donnèrent au monde le

spectacle hideux de leurs étranges débordements, au milieu des plus

atroces scènes de meurtre, d’incendie et de pillage, tant il est vrai

que la Prostitution ressemble à un chemin glissant qui se cache sous

des fleurs et qui mène aux abîmes.

Les Anabaptistes n’étaient que des manichéens déguisés, comme la

plupart des hérétiques qui avaient essayé de faire secte depuis

le douzième siècle et qui se gardaient bien d’avouer leur commune

origine. Il y avait, au reste, dans toute hérésie, les bons et les

mauvais, les purs et les impurs, de telle façon que chacun suivait

l’impulsion de sa nature, selon qu’il obéissait plus ou moins à

l’esprit ou à la matière. On peut donc reconnaître, avec le savant

historien du Manichéisme, Beausobre, que les manichéens ont été souvent

calomniés. Faut-il croire ce qu’on disait généralement, par exemple,

de leurs assemblées nocturnes et des horreurs qui s’y commettaient

à la faveur des ténèbres? Ce sont toujours de semblables accusations

qui se reproduisent à toutes les époques, et il est remarquable que

les païens attribuaient aux premiers chrétiens les mœurs dissolues

et les pratiques sacriléges que les chrétiens attribuèrent plus tard

aux hérétiques. On peut donc supposer que paganisme et christianisme

se servaient des mêmes armes contre leurs adversaires, qu’ils

s’efforçaient de déshonorer en les calomniant de la même manière. Dans

l’hérésie, comme dans le christianisme primitif, il y eut certainement

des natures ardentes, exaltées, perverses, qui employèrent le culte

au contentement des sens et qui autorisèrent par là cette croyance,

généralement établie dans le peuple, au sujet des abominations que

favorisaient ces assemblées où l’on éteignait les lumières.

Les réformés eux-mêmes ne furent point exempts, dans l’origine, des

soupçons injurieux qu’on attachait toujours aux assemblées nocturnes

des deux sexes. Comme ces assemblées s’entouraient d’un profond mystère

pour échapper à la curiosité et à la persécution des catholiques,

comme elles cherchaient les nuits les plus obscures et les lieux les

plus retirés, on supposa que la nouvelle secte avait des raisons de

cacher ses cérémonies ainsi que sa doctrine. Le peuple se trouva tout

porté à répandre ces indignes faussetés et à y ajouter foi. «J’ay

ouy conter, dit Brantôme dans ses _Dames galantes_ (je ne scay s’il

est vray, aussy ne le veux-je affirmer), qu’au commencement que les

huguenots plantèrent leur religion, faisoient leurs presches la nuit

et en cachettes, de peur d’estre surpris, recherchés et mis en peine,

ainsy qu’ils le furent un jour en la rue Sainct Jacques à Paris, du

temps du roy Henry second, où des grandes dames que je scay, y allans

pour recevoir ceste charité, y cuidèrent estre surprises. Après que

le ministre avoit faict son presche, sur la fin leur recommandoit

la charité; et incontinent après on tuoit leurs chandelles, et là un

chascun et chascune l’exercoit envers son frere et sa sœur chrestienne,

se la departans l’un à l’autre selon leur volonté et pouvoir: ce

que je n’oserois bonnement asseurer, encor qu’on m’asseurast qu’il

estoit vray, mais possible est pur mensonge et imposture.» Cependant,

malgré les assertions du catholique abbé de Brantôme, qui raconte

ensuite les aventures de la belle Grotterelle au prêche de Poitiers

(voy. _Dames galantes_, disc. Ier), il est à peu près certain que

jamais les novateurs du seizième siècle, en France, ne donnèrent lieu

à des scandales que les Anabaptistes et les Adamites des Pays-Bas

n’épargnaient pas alors à la pudeur publique. Ainsi, dans l’histoire

des innovations religieuses de notre pays, on ne trouverait aucun fait

à opposer à cette indécente assemblée qui se fit à Amsterdam, le 13

février 1535, dans laquelle sept hommes et cinq femmes, cédant aux

excitations et à l’exemple d’un prophète anabaptiste, se dépouillèrent

de tous leurs vêtements, les jetèrent au feu et sortirent, à travers

les rues, dans un état de complète nudité. (Voy. la _Rel. des

tumultes des Anabapt._, par Laur. Hortensius.) Il faut aller jusqu’aux

convulsionnaires du dix-huitième siècle, pour rencontrer en France

quelque chose d’analogue à cet aveuglement de Prostitution religieuse.

Cette persistance de la Prostitution dans l’hérésie, en tous les

temps comme en tous les pays, prouve bien l’excellence de la morale

évangélique, qui avait seule le pouvoir de combattre les grossiers

appétits de la sensualité. L’hérésie commence, dès que le chrétien,

sans cesse assailli et tourmenté par le démon de la chair, a brisé les

liens de la continence et s’abandonne aux funestes instincts qui le

poussent au vice. Si les disciples de Luther et de Calvin appelèrent

la cour de Rome la _Grande Prostituée_, c’est que l’Église romaine,

à l’époque où parurent ces réformateurs, avait entièrement oublié

les préceptes de Jésus-Christ. L’hérésie cette fois s’était purifiée

dans l’Évangile, tandis que le saint-siége devenait, pour ainsi dire,

le honteux sanctuaire de la Prostitution. Ce fut l’hérésie qui fit

rougir le catholicisme, en signalant la dépravation de ses ministres

et la corruption de ses enfants; ce fut l’hérésie qui eut la gloire

de remettre en honneur la chasteté des mœurs dans la religion de

Jésus-Christ.

Histoire de la prostitution chez tous les peuples du monde depuis l'antiquité la plus reculée jusqu'à nos jours, tome 5/6 · 第 15 / 38 题