CHAPITRE XXVI.

SOMMAIRE. —De la Prostitution dans la sorcellerie. —Origines du

sabbat. —Courses nocturnes de Diane et d’Hérodiade. —Capitulaire

contre les stryges. —Lois ecclésiastiques. —La plus ancienne

description du sabbat. —Les œuvres du démon, d’après les

interrogatoires des procès de sorcellerie. —Arrivée des sorcières

au sabbat. —Adoration du bouc. —Affreux sacrifices au diable. —Le

péché _sur-contre-nature_. —La ronde du sabbat. —Divers témoignages

à l’appui. —Physiologie obscène de Satan. —Sabbat de la Vauderie

d’Arras. —Sabbat de Gaufridi. —Impureté des sorciers et sorcières.

—Castration magique. —Les vieilles sorcières. —Marques diaboliques.

—Les sorciers de Sodome. —Supplice des sodomites dans l’enfer.

—Incestes du sabbat. —Accusation de bestialité. —Les serpents de

la caverne de Norcia. —Le chien des religieuses de Cologne et de

Toulouse. —Conséquences de la démonomanie. —La vérité sur les

actes de Prostitution de la sorcellerie. —Justification de la

jurisprudence du moyen âge.

La Prostitution, dans la sorcellerie, n’était pas, comme l’incubisme et

le succubisme, une conséquence accidentelle de l’obsession diabolique;

c’était plutôt le résultat ordinaire de la possession: c’était l’état

normal des hommes et des femmes voués volontairement au démon; c’était,

en quelque sorte, le sceau du pacte abominable qui les liait avec la

puissance infernale, avec celui qu’on nommait l’_Auteur du péché_. Il

est donc certain que la sorcellerie avait deux caractères principaux,

dont l’un pouvait être l’effet, et l’autre, la cause: ici, elle donnait

satisfaction aux plus infâmes caprices de la perversité humaine;

là, elle employait l’intervention des mauvais esprits à des œuvres

surnaturelles et maudites. Aussi le principe de la sorcellerie, à

toutes les époques, consistait-il dans un accord mutuel entre l’homme

et le diable: le premier se soumettant, corps et âme, à la domination

du second, et celui-ci, en échange de cette servitude volontaire,

partageant, en quelque sorte, avec son esclave le pouvoir occulte

que l’Être suprême avait laissé à Satan en le précipitant des cieux

dans l’abîme. Il y avait donc, dans le mystère de la sorcellerie, une

honteuse Prostitution de l’homme, qui se vendait et s’abandonnait au

diable.

On comprend ce qu’avait pu être dans l’origine la sorcellerie, qui

servait évidemment de prétexte à d’étranges désordres de honteuse

promiscuité. Aussi les anciens avaient-ils un profond mépris pour

les sorciers, dont les assemblées secrètes n’étaient sans doute que

des conciliabules de débauche exécrable. Les législateurs et les

philosophes de l’antiquité furent tous d’accord pour flétrir et punir

les magiciens et leurs hideuses compagnes. Cependant, on ne peut savoir

que par conjecture ce qui se passait dans leurs réunions nocturnes;

car on n’en trouve chez les poëtes grecs et romains, que des peintures

très-adoucies. Il y a seulement, dans Pétrone et dans Apulée, deux

ou trois passages qui laissent soupçonner ce qu’ils ne disent pas;

les récits qu’on faisait de ces spinthries magiques et de ces danses

voluptueuses trouvaient alors des incrédules qui n’y entendaient pas

malice. Horace dit positivement, en plusieurs endroits de ses odes

et de ses épîtres, que les vieilles sorcières commettaient d’énormes

indécences, à la clarté de la lune, et que, la nuit, dans les champs

et dans les bois, les jeunes garçons allaient se mêler aux chœurs des

nymphes et des satyres (_nympharumque leves cum satyris chori_, I, 1).

Ce n’était pas toutefois le sabbat du moyen âge avec ses monstrueuses

horreurs, qui semblent être sorties de l’invention du démon et qui

étaient bien faites pour accréditer sa puissance.

Le véritable sabbat avait déjà lieu pourtant chez les peuples du Nord,

que la sorcellerie poussait à tous les égarements de l’imagination

la plus dépravée. Ces peuples étaient encore trop voisins de l’état

primitif de simple nature, pour ne pas se sentir portés aux excès

par leurs passions brutales; la superstition, qui sollicitait leur

grossière sensualité, les trouvait très-dociles à ses entraînements.

Les empereurs romains, pour maintenir leur autorité sur les pays

conquis, essayèrent d’y détruire la magie avec ses adeptes et ses

pratiques indomptables. La Gaule surtout était infestée de sorciers; et

Tibère ne parvint à en purger cette province romaine, qu’en déclarant

une guerre implacable aux druides et à leur religion. Il n’est

peut-être pas indifférent de remarquer ici que les démons incubes,

dont parle saint Augustin et qu’il nomme _Dusii_ (_quos Galli Dusios

nuncupant_) ont été confondus avec les druides, par d’anciens auteurs;

et Bodin, en citant ce même passage reproduit dans les _Étymologies_

d’Isidore de Séville, ajoute cette observation: «Tous ont failly au

mot _Dusios_, car il faut lire _Drusios_, comme qui diroit _diables

forestiers_, que les Latins, en mesme sens, ont appelle _Sylvanos_.

Il est vraysemblable, ce que dit saint Augustin, que nos pères

anciennement appelèrent ces démons et diables-là _Drusios_, pour la

différence des druides, qui demeuroient aussi ès bois.» L’analogie

du nom viendrait plutôt de la similitude que de la différence des

_drusiens_ et des _druides_. Le christianisme ne fit qu’ajouter aux

rigueurs de la persécution contre les complices de la démonomanie.

Ce fut sous le règne de l’empereur Valens (364–378) qu’on commença

probablement à brûler les sorciers; mais la sorcellerie et le druidisme

avaient des racines si profondes dans les mœurs des Gaulois, qu’on

ne parvint pas à les en extirper par le fer et par le feu, après

plusieurs siècles de sanglants efforts. Il est clair que druidisme et

sorcellerie comprenaient dès lors, dans leurs habitudes ou du moins

dans leurs cérémonies, une foule de scandaleux détails de Prostitution

hospitalière et religieuse.

Cependant il n’est pas question, dans les auteurs chrétiens, des

assemblées nocturnes de la sorcellerie, avant le sixième ou le septième

siècle. Tous les codes des peuples barbares, la loi Ripuaire, la

loi Salique, la loi des Burgundes et celle des Allemands, renferment

seulement une pénalité terrible contre les sorciers et les sorcières,

ou stryges, sans les accuser néanmoins de prostitution diabolique. Le

plus ancien monument qui fasse mention du sabbat, ou d’une aggrégation

ténébreuse de femmes rassemblées dans un but mystérieux et par des

incantations magiques, c’est un capitulaire, dont la date n’a pas

été fixée d’une manière authentique, et qui n’est peut-être pas

antérieur à Charlemagne. (Voy. le recueil de Baluze, _Capitularia

regum_, fragment., c. 13.) Ce capitulaire ne fournit pas même des

renseignements très-explicites sur les courses aériennes que les

sorcières croyaient faire, en compagnie de Diane et d’Hérodiade,

montées sur des bêtes fantastiques qui les menaient probablement à un

rendez-vous général. Voici le curieux passage, qui paraît appartenir

aux canons d’un concile, et qui a été souvent tronqué et corrompu:

«Illud etiam non est omittendum quod quædam sceleratæ mulieres, retrò

post Satanam conversæ, dæmonum illusionibus et phantasmatibus seductæ,

credunt et profitentur se nocturnis horis, cum Diana, dea paganorum,

vel cum Herodiade et innumerâ multitudine mulierum, equitare super

quasdam bestias, et multarum terrarum spacia intempestæ noctis silentio

pertransire, ejusque jussionibus velut dominæ obedire, et certis

noctibus ad ejus servitium evocari.» On reconnaît bien là le départ

des sorcières pour le sabbat, mais on n’assiste pas à leur arrivée et

on ne sait pas ce qu’elles venaient y faire. Il est permis de supposer

que ces vilaines bêtes qu’elles chevauchaient dans l’air n’étaient

autres que les démons, que nous verrons plus tard servir de monture aux

sorcières.

On ne peut douter que ce ne fût là le sabbat, c’est-à-dire une

assemblée illicite, dans laquelle on rendait un culte au démon, et ce

culte devait être dès lors accompagné des indécences, des énormités et

des infamies qui furent les pratiques ordinaires de la sorcellerie;

mais, si la chose existait, le mot n’existait pas encore, car nous

pensons que le nom de _sabbat_ n’est pas antérieur au douzième

siècle. Ce qui n’a pas empêché les savants de dériver ce mot du nom

de Bacchus, parce que les Bacchanales avaient quelque rapport avec les

orgies nocturnes, célébrées en l’honneur du démon par des danses, des

festins et des débauches: il est évident que cette docte étymologie,

malgré l’assonance des mots _sabbat_ et _Bacchus_, tombe devant une

impossibilité de date. On doit donc s’en tenir à l’étymologie la plus

naturelle: «Le peuple, qui a donné le nom de _sabbat_ aux assemblées

de sorciers, dit dom Calmet dans son _Traité sur les apparitions des

esprits_, a voulu apparemment comparer par dérision ces assemblées

à celles des Juifs et à ce qu’ils pratiquent dans leurs synagogues

le jour du sabbat.» Tous les démonographes, qui auraient eu honte de

passer pour des ignares, se sont attachés à retrouver dans les antiques

fêtes de Bacchus l’origine du sabbat des démons. Ainsi, selon Leloyer,

dans son livre _Des Spectres_ (liv. IV, ch. 3), les initiés chantaient

_Saboé_ aux Bacchanales, et les sorcières, au sabbat, criaient à

tue-tête: _Har sabat! sabat!_ Mais il est plus probable que les

chrétiens, qui n’avaient pas moins d’horreur pour les Juifs que pour

les sorciers, ont affecté de les confondre les uns et les autres dans

la même réprobation en leur attribuant le même culte, les mêmes mœurs,

les mêmes profanations.

La plus ancienne description du sabbat diabolique se trouve dans une

lettre du pape Grégoire IX, adressée collectivement à l’archevêque de

Mayence, à l’évêque d’Hildesheim et au docteur Conrad, en 1234, pour

leur dénoncer les initiations des hérétiques stadingiens: «Quand ils

reçoivent un novice, dit Grégoire IX, et quand ce novice entre pour la

première fois dans leurs assemblées, il voit un crapaud d’une grandeur

énorme, de la grandeur d’une oie ou plus. Les uns le baisent à la

bouche; les autres, par derrière. Puis, ce novice rencontre un homme

pâle, ayant les yeux très-noirs, et si maigre, qu’il n’a que la peau et

les os: il le baise, et le sent froid comme une glace. Après ce baiser,

il oublie facilement la foi catholique. Ensuite, ils font ensemble un

festin, après lequel un chat noir descend derrière une statue qui se

dresse ordinairement dans le lieu de l’assemblée. Le novice baise le

premier ce chat par derrière; puis, celui qui préside à l’assemblée et

les autres qui en sont dignes. Les imparfaits reçoivent seulement le

baiser du maître, ils promettent obéissance; après quoi ils ôtent les

lumières, et commettent entre eux toutes sortes d’impuretés.» (Voy.

l’_Hist. ecclés._ de Fleury, t. XVII, p. 53.) Voilà bien le sabbat

que le seizième siècle nous a décrit souvent et avec de si minutieux

détails; mais cette assemblée d’hérétiques stadingiens, quoique

semblable à celles des sorciers, nous montre la Prostitution dans

l’hérésie, plutôt encore que dans la sorcellerie.

Le sabbat proprement dit, qu’il remonte ou non à la plus haute

antiquité, n’a été bien connu qu’au quinzième siècle, lorsque

l’Inquisition s’en est occupée sérieusement dans une multitude de

procès où les pauvres sorciers énuméraient avec une sorte d’orgueil les

merveilles monstrueuses dont ils avaient été les témoins, les acteurs

et les complices. C’est d’après les interrogatoires subis par ces

fous pervers, que noue pouvons avec certitude dévoiler les principales

œuvres de Prostitution qui avaient pour théâtre le sabbat des sorciers.

La plupart des historiens qui ont recueilli ces archives lamentables de

la superstition humaine, étaient doués d’une foi robuste, inébranlable,

et mettaient volontiers sur le compte du diable tous les crimes que lui

imputaient ses crédules sujets. Après avoir rassemblé un petit nombre

de ces témoignages attristants, nous demeurerons convaincus que, si

l’imagination avait une invincible influence sur les sensations des

démonomanes, la fraude et la ruse abusaient souvent de leur faiblesse

morale au profit de la lubricité des uns et au préjudice de la pudeur

des autres.

Les sorcières qui voulaient aller au sabbat commençaient à s’y préparer

par des invocations, se mettaient toutes nues, se graissaient le

corps avec certain onguent, et, à l’heure dite, au signal convenu, un

_ramon_ ou balai entre les jambes, elles s’élevaient dans les airs à

une hauteur considérable, après s’être échappées de leur domicile par

la cheminée. Ordinairement, elles rencontraient, à l’orifice du tuyau

de la cheminée, de petits diables qui n’avaient pas d’autre métier que

de les transporter à travers l’espace. Tantôt elles étaient assises à

califourchon sur les épaules de ces diablotins, tantôt elles étaient

suspendues à leur queue ou accrochées à leurs cornes. Elles arrivaient,

nues, au sabbat, toutes reluisantes de cette graisse magique, qui

les rendait invisibles et impalpables, excepté pour les démons et

les sorciers. La recette au moyen de laquelle on composait l’onguent

destiné aux familiers du sabbat, se trouve encore formulée dans les

livres de magie; mais elle a perdu sans doute toute sa vertu, car on ne

l’emploie plus guère. Autrefois, elle n’était pas inutile pour décupler

les forces que chacun avait à dépenser dans ces orgies infernales.

Sorciers et sorcières, une fois oints de leur graisse magique,

arrivaient donc nus au sabbat et en revenaient nus. Cette nudité

complète témoigne assez que le sabbat était un rendez-vous de

Prostitution abominable. Bodin raconte plusieurs histoires, dont

il faut lui laisser la responsabilité, pour nous apprendre comment

femmes et hommes s’en allaient à ces assemblées nocturnes. Un pauvre

homme, qui demeurait près de Loches en Touraine, s’aperçut que sa

femme s’absentait la nuit, sous prétexte de faire la lessive chez une

voisine; il la soupçonna de se débaucher, et il la menaça de la tuer

si elle ne lui déclarait pas la vérité. La femme avoua qu’elle se

rendait au sabbat, et elle offrit d’y mener son mari avec elle. «Ils

se graissèrent tous deux,» et le diable les transporta, dans l’espace,

de Loches aux landes de Bordeaux. Le mari et la femme se virent là en

si belle compagnie de sorciers et de démons, que l’homme eut peur,

se signa et invoqua le nom de Dieu. Aussitôt tout disparut, même la

femme de cet apprenti sorcier, qui «se trouva tout nud, errant par les

champs, jusqu’au matin.»

Voici une autre anecdote à peu près semblable: Une _damoiselle_ était

couchée à Lyon avec son amant; celui-ci ne dormait pas. La fille se

lève sans bruit, allume une chandelle, prend une boîte d’onguent,

et s’en frotte tout le corps; après quoi, elle est «transportée.»

Le galant se lève ensuite, se sert de la même graisse comme il a vu

sa _ribaude_ s’en servir, et prononce les paroles magiques qu’il a

retenues. Il arrive au sabbat sur les pas de cette fille; mais sa

frayeur est si grande, à la vue des diables et de leurs hideuses

postures, qu’il recommande son âme à Dieu. «Toute la compagnie

disparut, dit Bodin, et luy se trouva seul, tout nud, qui s’en retourna

à Lyon, où il accusa la sorcière, qui confessa et fut condamnée à estre

brûlée.»

Cependant l’emploi d’un onguent sur le corps nu de celui qui voulait

être transporté au sabbat, n’était pas toujours indispensable, surtout

pour les sorcières de profession, lesquelles n’avaient qu’à mettre

entre leurs jambes un balai ou un bâton pour voler comme une flèche

à travers les airs jusqu’au lieu de la réunion diabolique. Bodin

assure que ce bâton ou balai suffisait aux sorcières de France, qui

le chevauchaient très-habilement, «sans graisse et sans onction,»

tandis que les sorcières d’Italie se graissaient de pied en cap avant

de monter sur un bouc qui les menait au sabbat. Cette différence

des moyens de transport aérien usités par les sorcières, explique la

différence de leur costume dans les anciennes gravures qui représentent

les mystères du sabbat: les unes sont nues, ce sont celles qui ont

été ointes; les autres sont vêtues, ce sont celles qui, comme le dit

De Lancre, «vont au sabbat sans estre oinctes ni graissées de chose

quelconque, et ne sont tenues de passer par les tuyaux des cheminées.»

On remarque la même distinction parmi les sorciers, dont les plus

jeunes n’ont aucun vêtement, tandis que les vieux portent de longues

robes à capuchon.

Les démonologues ne sont pas d’accord sur ce qui se passait au sabbat:

d’où l’on peut conclure qu’il s’y passait beaucoup de choses la plupart

ridicules, quelques-unes infâmes. Après avoir lu et comparé toutes

les descriptions qui nous restent du sabbat, on reconnaît que cette

horrible promiscuité des sexes et des âges ne devait avoir qu’un seul

objet, la débauche, et que cette débauche se traduisait de quatre

manières: par l’adoration du bouc, par des festins sacriléges, par des

danses obscènes, par le commerce impudique avec les démons. Ces quatre

principales fonctions du sabbat, à toutes les époques et en tous les

pays, sont dûment établies et constatées dans les interrogatoires et

les enquêtes des procès de sorcellerie.

On ne saurait trop dire en quoi consistait l’adoration du bouc, et

l’on est autorisé à croire que les pratiques, toujours détestables,

de cette adoration, variaient suivant les lieux et les temps; elle

se composait ordinairement d’une sorte d’hommage, suivi d’investiture

diabolique et accompagné de redevance, le tout imité des usages de la

féodalité. Le nouveau feudataire du diable l’acceptait pour seigneur et

maître, lui prêtait le serment de vasselage, lui offrait une redevance

ou un sacrifice, et recevait en échange les stigmates ou les marques

de l’enfer. C’était là le fond de la cérémonie, qui se pratiquait

de bien des façons, avec une prodigieuse recherche de libertinages

effroyables...

Le diable, qui présidait partout au sabbat ou qui s’y faisait

représenter par un de ses lieutenants, affectait ordinairement de

prendre la figure d’un bouc gigantesque blanc ou noir, cet animal impur

qui fut toujours le symbole de la lubricité. Ce bouc avait pourtant

plus d’une particularité caractéristique. Selon les uns, il portait

deux cornes au front et deux à l’occiput, ou seulement trois cornes

sur la tête, avec une _espèce de lumière_ dans la corne du milieu;

selon les autres, il avait au-dessus de la queue «un visage d’homme

noir.» (Voy. le _Traité de l’inconstance des démons_, par De Lancre,

p. 73 et 128.) Le diable prenait aussi la forme de quelques autres

animaux non moins lubriques que le bouc. «J’ay veu quelque procédure,

estant à la Tournelle, raconte le bonhomme De Lancre, qui peignoit le

diable au sabbat comme un grand levrier noir, parfois comme un grand

bœuf d’airain couché à terre, comme un bœuf naturel qui se repose.»

Quelquefois, Satan ou Belzebut venait recevoir l’adoration de ses

sujets ou sujettes, sous la forme d’un oiseau noir, de la grandeur

d’une oie.

Mais, dans bien des circonstances, le diable s’attribuait la forme

humaine, en y ajoutant certains attributs de sa puissance infernale:

tantôt il était rouge et tantôt noir; tantôt il avait un visage au

bas des reins, tantôt il se contentait d’un double visage devant

et derrière la tête, comme le dieu païen Janus. En certains cas il

adoptait une configuration très-étrange, dont un passage du traité

de Prierias, que nous citons plus loin, sans oser le traduire, nous

donnera la raison. «D’autres disent, rapporte De Lancre, qu’au sabbat

le diable est comme un grand tronc d’arbre, obscur, sans bras et sans

pieds, assis dans une chaire, ayant quelque forme de visage d’homme

grand et affreux.» Enfin, après avoir recueilli religieusement toutes

les opinions relatives à la personne du diable, De Lancre trace

lui-même ce portrait _d’après le vif_. «Le diable, au sabbat, est assis

dans une chaire noire, avec une couronne de cornes noires, deux cornes

au cou, une autre au front avec laquelle il esclaire l’assemblée, des

cheveux hérissez, le visage pasle et trouble, les yeux ronds, grands,

fort ouverts, enflammez et hideux, une barbe de chèvre, la forme du col

et tout le reste du corps mal taillez, le corps en forme d’homme et de

bouc, les mains et les pieds comme une créature humaine, sauf que les

doigts sont tous esgaux et aiguz, s’appointans par les boutz, armez

d’ongles, et ses mains courbées en forme d’oye, la queue longue comme

celle d’un asne, avec laquelle il couvre ses parties honteuses. Il a la

voix effroyable et sans ton, tient une grande gravité et superbe, avec

une contenance d’une personne mélancholique et ennuyée.»

Tel était le terrible maître à qui les sorcières et sorciers prêtaient

serment de foi et hommage dans les assemblées du sabbat. «Il se

trouve nombre infiny de telles gens qui adorent le bouc et le baisent

aux parties de derrière.» Ce fut le fameux sorcier Trois-Échelles

qui le déclara en ces propres termes au roi Charles IX. (Voy. la

_Démonomanie_, liv. II, chap. IV.) De Lancre parle, en plusieurs

endroits, de ce baiser déshonnête, qui s’adressait souvent aux parties

honteuses du diable: «Le cul du grand maître, dit-il (p. 76), avoit un

visage derrière, et c’est le visage de derrière qu’on baisoit, et non

le cul.» Mais, selon les aveux d’une fille nommée Jeanne Hortilapits,

demeurant à Sare, laquelle n’avait pas quatorze ans lorsqu’elle fut

livrée à la Prostitution du sabbat, «les grands baisent le diable au

derrière, et luy, au contraire, baise le derrière aux petits enfants.»

Le diable urinait ensuite dans un trou, et les vieilles sorcières

venaient tremper des plumes de coq dans le liquide infect et brûlant,

dont elles aspergeaient l’assistance. C’était là, on le voit, une

exécrable parodie des cérémonies de la messe. «Parfois, au sabbat,

raconte encore De Lancre, on adore le diable, le dos tourné contre

luy; parfois, les pieds contre-mont, ayant allumé quelque chandelle de

poix fort noire à la corne du milieu, et on lui baise le derrière ou

le devant.» Dans le procès de plusieurs sorcières qui furent jugées

et condamnées au feu, à Verdun, en 1445, ces malheureuses avouèrent

qu’elles étaient «servantes de tous les ennemys d’enfer,» et qu’elles

avoient fait _très-énormes péchez_. Elles avaient toutes un nom de

diablerie: «l’une faisoit hommage à son maistre de baisier son dos;

l’autre, de baisier son par-derrière; une autre, de baisier en la

bouche.» (Voy. l’_Histoire des sciences dans le pays Messin_, par Émile

Bégin.)

Outre le baiser, il y avait l’offrande; et les écrivains ex professo

ne disent pas exactement en quoi elle consistait. Était-ce simplement

une petite pièce de monnaie, en potin, offrant une image fantastique,

comme on en a trouvé dans des fouilles en Alsace? Était-ce un emblème

mystérieux, comme un œuf de serpent, une branche de buis ou de

verveine, une dent de loup, ou tel autre objet accrédité dans les

œuvres de magie noire? Nous ne sommes pas loin de regarder cette

offrande comme une initiation impudique, par laquelle le néophyte

se donnait corporellement à Satan, et s’inféodait à lui par un acte

charnel. Aussi prétendait-on que le diable «délivre un _pou_ d’argent

à ceux qui lui ont baisé le derrière.» (Voy. les _Chroniques_ de

Monstrelet, édit. de Paris, 1572, in-fol., t. III, fol. 84).

Puis, venaient les stigmates diaboliques. Le chef du sabbat, Satan

ou Belzebut, marquait ses adorateurs comme on marque les moutons d’un

troupeau. Cette marque était faite avec l’extrémité ardente du sceptre

que le roi des ténèbres portait à la main, ou bien avec une de ses

cornes. Les sorciers se trouvaient ainsi marqués entre les lèvres ou

sur la paupière, sur l’épaule droite ou aux fesses; les femmes, sur la

cuisse ou sous l’aisselle, ou à l’œil gauche, ou aux parties secrètes.

Cette marque indélébile représentait soit un lièvre, soit une patte de

crapaud, soit un chat, soit un chien. C’était à ces différents signes

qu’on reconnaissait les prostitués du démon.

L’adoration terminée, avec une foule de pratiques aussi bizarres que

révoltantes, on célébrait la fête, par des banquets, des chants et

des danses, pour se préparer aux œuvres de la Prostitution. Au dire

de quelques sorcières plus candides que les autres, ces repas, servis

sur une nappe dorée, offraient à l’appétit des convives «toutes sortes

de bons vivres avec pain, sel et vin.» Mais, selon la plupart des

témoins oculaires, ce n’était que crapauds, chair de pendus, charognes

déterrées dans les cimetières, corps d’enfants non baptisés, bêtes

mortes, le tout sans sel et sans vin. On n’en bénissait pas moins la

table; on faisait à l’entour une procession, avec chandelles allumées,

et l’on chantait des chansons impudiques en l’honneur du démon, qui

était le roi du festin. Il est donc probable que ces orgies mensales

avaient pour objet d’échauffer les sens de rassemblée, et de la

préparer aux actes monstrueux de Prostitution qui accompagnaient ou

complétaient la ronde du sabbat.

Cette ronde s’exécutait de bien des manières, et chacun de ceux qui y

avaient figuré la décrivait avec des particularités nouvelles. On ne

peut douter néanmoins que le but principal de la danse, si toutefois

c’était une danse, ne fût une odieuse surexcitation à la débauche:

car cette danse donnait lieu aux postures les plus indécentes, aux

pantomimes les plus infâmes; la plupart des danseurs et danseuses

étaient tout à fait nus; quelques-uns, en chemise, avec un gros chat

attaché au derrière; presque tous, ayant des crapauds cornus sur

l’épaule. On criait en dansant: _Har, har, diable, diable, saute

ici, saute là, joue ici, joue là_; et tous les spectateurs, les vieux

nécromans, les sorcières centenaires, les démons vénérables, répétaient

en chœur: _Sabbat, sabbat!_ Il y avait des coryphées des deux

sexes, qui faisaient de prodigieuses culbutes et des tours de force

incroyables, pour animer la lubricité des assistants, et pour donner

satisfaction à la malice impure de Satan.

La ronde continuait ainsi jusqu’aux premières lueurs du matin,

jusqu’au chant du coq; et tant qu’elle durait, au bruit des voix et

des instruments infernaux chaque couple se livrait tour à tour, avec

une ardeur frénétique, à la plus épouvantable Prostitution. C’est

alors que se commettait le quinzième crime capital, dont les sorciers

pouvaient se rendre coupables vis-à-vis de la loi divine et humaine:

la copulation charnelle avec le diable. (Voy. la _Démonomanie_,

liv. IV, chap. 5.) Les jurisconsultes de la démonomanie ont cherché

à caractériser la nature de ce crime, d’après les témoignages des

patients qui l’avaient commis. Voici ce que Nicolas Remy (_Remigius_)

avait cru pouvoir constater, au sujet des caresses immondes que les

habitués du sabbat déclaraient avoir reçues des démons: «Hic igitur,

sive vir incubet, sive succubet fæmina, liberum in utroque naturæ

debet esse officium, nihilque omnino intercedere quod id vel minimum

moretur atque impediat, si pudor, metus, horror, sensusque aliquis

acrior ingruit; illicet ad irritum redeunt omnia e lumbis, effæaque

prorsus sit natura.» (_Demonolatriæ libri tres_, Lugd., 1595, p.

in-fol., p. 55.) Il résulte de là que les sorciers n’étaient pas moins

exposés que les sorcières à la souillure diabolique. Cependant, plus

d’un théologien, plus d’un criminaliste a voulu prendre la défense

des démons, et prouver qu’ils avaient en horreur le péché contre

nature; mais on ne paraît pas avoir réussi à réhabiliter à cet égard

l’Esprit du mal; car Sylvestre Prierias, qui écrivait son fameux

traité _De strigimagarum dæmonumque mirandis_, sous les yeux de

l’Inquisition romaine, a soutenu doctoralement que la sodomie était

une des prérogatives du diable: «Universaliter strigimagæ, quæ in

ejusmodi spurcitiis versantur, aliquid turpissimum (quod tamen scribam)

astruunt, videlicet dæmonem incubum uti membre genitali bifurcato, ut

simul in utroque vase abutatur.» (Édit. de Rome, 1575, p. 150.) Bayle,

pour exprimer ces énormités qui s’étaient produites dans l’imagination

effrénée des démonomanes, avait forgé un mot que les théologiens et

les criminalistes ne paraissent pas avoir adopté: il appelle péché

_sur-contre-nature_ l’emploi alternatif ou simultané que le diable

hermaphrodite faisait ordinairement de l’un et de l’autre sexe, au

sabbat.

L’inquisiteur lorrain Nicolas Remy s’était attaché curieusement à

reconnaître les caractères de la copulation charnelle avec les démons;

il avait interrogé avec soin les malheureuses victimes de l’impureté

diabolique, et il finit par conclure que rien n’était plus douloureux

que de subir les caresses de l’Esprit immonde: _At hoc qui nobis istos

concubitus, succubitusque dæmonum memorant, uno ore loquentur omnes,

nihil iis frigidius, ingratiusque quicquam fingi aut dici posse_. Tous

étaient d’accord sur l’impression d’horreur glaciale, qu’ils avaient

ressentie dans les bras du démon: _frigido, injucundo, atque effœto

coitu_. Un grand nombre de sorcières en restaient infirmes ou malades

pour le reste de leurs jours. Nicolas Remy, qui n’imposait aucun frein

de décence à ses questions, avait obtenu d’incroyables aveux, de la

part des _ribaudes du diable_; ces pauvres folles, que le sabbat vouait

de bonne heure à une mystérieuse Prostitution, ne rougissaient plus

de dévoiler tous les détails de l’affreux commerce qu’elles avaient

eu avec les démons. On peut faire, en quelque sorte, la physiologie

érotique de Satan, d’après les déclarations formelles que Nicolas Remy

tenait de la bouche même des sorcières émérites de son temps, notamment

d’Alice, de Claudine, de Nicole et de Didace, qui avaient fréquenté les

assemblées nocturnes dans les montagnes des Vosges.

Le latin seul nous autorise à citer ce singulier passage, dans

lequel le démonologue passe en revue avec une naïveté licencieuse

les reproches amers que la plupart des sorcières adressaient à leurs

incubes: «Alexia Drigæa recensuit dæmoni suo penem, cum surrigebat

tantum semper extitisse, quanti essent subices focarii, quos tum

forte præsentes digito demonstrabat; scroto, ac coleis nullis inde

pendentibus. Claudia Fellæa expertam esse se sæpius instar fusi

in tantam vastitatem turgentis, ut sine magno dolore contineri à

quantumvis rapace muliere non posset. Cui astipulatur et illud Nicolææ

Moreliæ, conquerentis sibi, quoties à tam misero concubitu discedebat,

decumbendum perinde fuisse, ac si diutina aliqua, ac vehementi

exagitatione fuisset debilitata. Retulit et Didatia Miremontana, se,

licet virum multos jam annos passa esset, tamen tam vasto, turgidoque

dæmonis sui inguine extensam semper fuisse, ut substrata lintea largo

cruore perfunderet. Et communis fere est omnium querela, perinvitas

se à dæmone suo comprimi, non prodesse tamen quod obluctantur.» On

croirait que Nicolas Remy se proposait de démontrer que les sorcières,

dans les actes de la Prostitution diabolique, étaient moins criminelles

que malheureuses; car elles ne cédaient jamais qu’à la contrainte et

à l’obsession; elles ne cherchaient pas même dans le péché les délices

qui en font l’attrait; elles servaient passivement, malgré elles et en

gémissant, aux exécrables plaisirs du démon, sans pouvoir se soustraire

à cette servitude avilissante et maudite. On n’en brûlait pas moins

sans pitié toutes les sorcières convaincues d’avoir _chevauché avec le

diable_.

Il était donc avéré que le sabbat, sous prétexte de sorcellerie et

de magie, ouvrait un sombre et vague champ à la Prostitution la plus

coupable; ainsi, ce n’étaient pas seulement les démons qui en faisaient

les frais et qui en avaient l’odieux profit: on doit supposer même

que bien souvent le diable n’y figurait qu’en peinture; mais il en

était toujours l’âme et la pensée. Le sabbat, en général, dégagé

de son appareil infernal et fantastique, se réduisait à un congrès

de débauche, dans lequel l’inceste, la sodomie et la bestialité

se donnaient pleine carrière. De Lancre, sans vouloir atténuer les

torts qu’il attribue à l’_inconstance des démons_, est bien obligé

lui-même d’avouer que le diable avait moins de part qu’on ne disait aux

abominations du sabbat. «La femme, dit-il (p. 137), se joue en présence

de son mary, sans soupçon ni jalousie; voire il en est souvent le

proxénète; le père dépucelle sa fille, sans vergogne; la mère arrache

le pucelage de son fils, sans crainte; le frère, de sa sœur, etc.» On

comprend que tout sorcier était, aux yeux de la loi, réputé incestueux,

par cela seul qu’il avait assisté au sabbat, n’eût-il ni père ni mère,

ni frère ni sœur. Le neuvième crime _commun aux sorciers_, selon les

canons de l’Église, fut toujours l’inceste, «qui est le crime, dit

Bodin, duquel les sorciers sont blasphemez et convaincus de toute

ancienneté, car Satan leur fait entendre qu’il n’y eust oncques parfait

sorcier et enchanteur, qui ne fust engendré du père et de la fille, ou

de la mère et du fils.»

Nous trouvons une description circonstanciée des œuvres du sabbat, dans

l’arrêt prononcé par le tribunal d’Arras, en 1460, contre cinq femmes

et plusieurs hommes accusés de _vauderie_ ou de sorcellerie. Parmi

les condamnés, on remarquait un peintre, un poëte et un abbé, âgé de

soixante-dix ans, qui avait été vraisemblablement le principal acteur

de ces débauches inouïes, auxquelles se mêlait un reste d’hérésie

vaudoise. «Quand ils voulloient aller à la vauderie (c’est-à-dire au

sabbat), d’ung oignement que le diable leur avoit baillé, ils oindoient

une vergue de bois bien petite, et leurs palmes (doigts), et leurs

mains, puis mectoient celle verguette entre leurs jambes, et tantost

ils s’envoloient où ils voulloient estre, par-dessus bonnes villes,

bois et eaues, et les portoit le diable au lieu où ils debvoient

faire leur assemblée. Et, en ce lieu, trouvoient, l’ung l’autre, les

tables mises, chargiées de viandes; et illecq trouvoient ung diable en

forme de boucq, de quien (chien), de singe et aucunefois d’homme, et

là faisoient oblations et hommaiges audict diable et l’adoroient, et

luy donnoient les plusieurs leurs âmes, et à peine tout ou du moings

quelque chose de leurs corps. Puis, baisoient le diable en forme de

boucq, au derrière, c’est au cul, avec candeilles ardentes en leurs

mains... Et après qu’ils avoient touts bien bu et mangié, ils prenoient

habitation charnelle touts ensemble, et mesme le diable se mectoit en

forme d’homme et de femme, et prenoient habitation, les hommes avec

le diable en forme de femme, et le diable en forme d’homme avec les

femmes. Et même illecq commectoient le pechié de Sodome, de bougrerie

et tant d’aultres crimes, si très-fort puants et énormes, tant contre

Dieu que contre nature, que ledict inquisiteur dict qu’il ne les

oseroit nommer, pour doubte que les oreilles innocentes ne fussent

adverties de si villains crimes, si énormes et si cruels.» (_Mémoires_

de Jacques Duclerq, liv. IV, ch. 4.)

Bodin, qui croyait fermement à la copulation charnelle avec les

diables, et qui en parle dans plusieurs endroits de sa _Démonomanie_,

ne semble pas s’être préoccupé des désordres antiphysiques auxquels

le démon se livrait à l’égard des sorciers et surtout des sorcières.

Il partageait sans doute l’opinion des démonologues, qui n’ont pas

voulu que le péché contre nature fît moins d’horreur aux diables

qu’aux hommes. On peut néanmoins, sans faire injure aux fils de Satan,

présumer qu’ils n’étaient pas plus réservés, sur ce point, au sabbat,

que dans l’enfer. Un moine anglais d’Evesham, qui descendit en enfer,

l’an 1196, sous la conduite de saint Nicolas, raconte ainsi ce qu’il y

vit de plus extraordinaire: «Il y a un supplice abominable, honteux et

horrible plus que les autres, auquel sont condamnés ceux qui, dans leur

vie mortelle, se sont rendus coupables de ce crime qu’un chrétien ne

peut nommer, dont les païens même et les gentils avaient horreur. Ces

misérables étaient assaillis par des monstres énormes, qui paraissaient

de feu, dont les formes hideuses et épouvantables dépassent tout ce

que l’imagination peut concevoir. Malgré leur résistance et leurs

vains efforts, ils étaient contraints de souffrir leurs abominables

attouchements. Au milieu de ces accouplements affreux, la douleur

arrachait à ces infortunés palpitants des rugissements. Bientôt ils

tombaient privés de sentiment et comme morts; mais il leur fallait

revenir à la vie et renaître de nouveau pour le supplice. O douleur!

la foule de ces infames était aussi nombreuse que leur supplice...

Dans cet horrible lieu, je ne reconnus ni ne cherchai à reconnaître

personne, tant l’énormité du crime, l’obscénité du supplice et la

puanteur qui s’exhalait m’inspiraient un insurmontable dégoût.»

(_Grande Chronique_ de Mathieu Paris, trad. par A. Huillard-Breholles,

t. II, p. 265.)

Les sorciers ne se faisaient donc pas scrupule d’imiter les mœurs

du diable, qui leur donnait ainsi l’exemple des vices les plus

détestables, non-seulement dans les enfers, mais encore sur la

terre. Le sabbat fut, de tout temps et dans tous les pays, une

école de sacrilége et de Prostitution. C’est là que s’assemblent

tous les sorciers et sorcières, dit Antoine de Torquemada dans son

_Hexameron_, «et plusieurs diables avec eux, en forme de gentilshommes

et belles femmes, et se meslent ensemble à rebours, accomplissant

leurs desordonnez et sales appetits.» Les choses ne se passaient pas

autrement, en dehors même du sabbat, lorsque Satan avait affaire aux

hommes. Du temps de Guibert de Nogent, qui raconte cette tentation

diabolique, un moine, dans une grave maladie, avait reçu les soins d’un

médecin juif, fort expert en maléfices; il eut la fatale idée de voir

le diable; celui-ci, mandé par le juif, se présenta au chevet du lit

du moine et lui promit la santé, la richesse et la science, en échange

d’un sacrifice. «Eh! quel sacrifice? demanda le moine.—Le sacrifice

de ce qu’il y a de plus délicieux dans l’homme.—Quoi donc?» Et le

démon eut l’audace de s’expliquer. «O crime! ô honte! dit Guibert de

Nogent (_De vita sua_, lib. I, cap. 26), et celui de qui l’on exigeait

une telle chose, était prêtre!... Et le misérable fit ce qu’on lui

demandait. Ce fut donc par cette horrible libation, qu’il en vint à

renier la foi chrétienne.» Les sorciers, de même que leur infernal

patron, avaient d’étranges fantaisies; ils enlevaient souvent les

parties sexuelles des tristes victimes de leur méchanceté, et ils les

consacraient aux abominations du sabbat. «Ils n’ont pas, dit Bodin,

la puissance d’oster un seul membre à l’homme, horsmis les parties

viriles, ce qu’ils font en Allemagne, faisans cacher et retirer au

ventre les parties honteuses. Et, à ce propos, Spranger recite qu’un

homme, à Spire, se pensant privé de ses parties viriles, se fist

visiter par les medecins et chirurgiens, qui n’y trouvèrent rien ny

blessure quelconque; et depuis, ayant appaisé la sorcière qui l’avoit

offensé, il fut restitué.» Cet attentat de la sorcellerie contre

la virilité se renouvelait très-fréquemment sous le nom de _nœud de

l’aiguillette_; et quand le sorcier ne pratiquait pas sur le patient

la castration magique, il lui ôtait et s’appropriait, pour ainsi dire,

l’âme et la puissance de son sexe. Les démonologues ont interprété le

fait, en disant que le diable acceptait en sacrifice les attributs et

les trophées de la luxure, tandis que les sorciers s’en réservaient

l’usage pour leur propre compte, afin de subvenir aux monstrueuses

débauches du sabbat.

Parmi ces débauches, il faut comprendre le crime de la bestialité,

qui paraît avoir été fort ordinaire dans les assemblées nocturnes des

sorciers. Ce crime exécrable, si fréquent chez les anciens peuples, ne

se montrait, chez les modernes, que de loin en loin dans les tribunaux,

où il rencontrait invariablement l’application de la peine capitale:

le coupable était brûlé vif avec son complice, quel que fût le rang que

ce dernier occupât dans l’échelle des êtres animés. Mais le même crime

se trouvait inhérent à celui de la sorcellerie, et la jurisprudence du

moyen âge voulait que tout individu de l’un ou de l’autre sexe, qui

avait figuré au sabbat, fût, par cela seul, suspect de bestialité.

Bodin ne s’exprime, à cet égard, qu’avec une réserve qui témoigne

de l’horreur que lui inspirait un pareil sujet. «Et quand la Loy de

Dieu, dit-il, en citant le chapitre 22 de l’Exode, défend de laisser

vivre la sorcière, il est dit, tôt après, que _Celuy qui paillardera

avec la beste brute, qu’il sera mis à mort_. Or, la suitte des propos

de la Loy de Dieu touche couvertement les vilenies et meschancetez

incroyables; comme quand il est dit: _Tu ne présenteras point à Dieu le

loyer de la paillarde ny le prix du chien!_ Cela touche la paillardise

des meschantes avec les chiens.» Bodin avait parlé ailleurs de cette

infamie, qu’il hésitait à considérer comme un acte personnel du démon.

«Quelquefois, disait-il, l’appétit bestial de quelques femmes fait

croire que c’est un démon, comme il advint en l’an 1566, au diocèse de

Coloigne. Il se trouva, en un monastère, un chien qu’on disoit estre

un démon, qui levoit les robbes des religieuses, pour en abuser. Ce

n’estoit point un démon, comme je croy, mais un chien naturel. Il se

trouva, à Toulouse, une femme qui en abusoit en ceste sorte, et le

chien devant tout le monde la vouloit forcer. Elle confessa la vérité

et fust brûlée.»

Cependant Bodin n’avait qu’à se rappeler la description du sabbat,

où Satan affectait la forme de chien, ou de taureau, ou d’âne, ou

de bouc, pour recevoir les sacrifices de ses adorateurs: aussi, se

reproche-t-il presque aussitôt d’avoir innocenté Satan aux dépens de

l’espèce humaine: «Il se peut faire, dit-il en se ravisant, que Satan

soit envoyé de Dieu, comme il est certain que toute punition vient de

luy, par ses moyens ordinaires ou sans moyen, pour venger une telle

vilanie: comme il advint, au monastère du Mont-de-Hesse en Allemaigne,

que les religieuses furent démoniaques; et voioit-on, sur leurs

licts, des chiens qui attendoient impudiquement celles qui estoient

suspectes d’en avoir abusé et commis le peché qu’ils appellent le peché

muet.» (_Démonomanie des sorciers_, liv. III, ch. 6.) Bayle, dans ses

_Réponses aux questions d’un provincial_, semble avoir voulu expliquer

et motiver tous les déportements qu’on attribuait aux sorcières, en

prouvant que la plupart de ces sorcières étaient de vieilles débauchées

qui ne trouvaient plus à satisfaire leur imagination et leurs sens

dépravés, que dans un commerce surnaturel et diabolique. «Tel étoit,

avant le déluge, le goût des démons, dit-il au chapitre 57, ils n’en

vouloient qu’aux belles; ils sont devenus moins délicats avec le temps,

et les voilà enfin dans une autre extrémité: ils n’en veulent qu’à la

laideur de la vieillesse. Ce n’est plus qu’avec des vieilles qu’ils

se marient, s’il est permis de se servir de ce mot dans le commerce

charnel qu’ils ont avec les sorcières, et qui commence régulièrement

après le premier hommage qu’elles rendent au président du sabbat, et se

continue ensuite toutes les fois qu’elles retournent à cette assemblée,

_non aliter hæc sacra constant_, sans compter les extraordinaires.

(Voy. Bodin aux chap. 4 et 7 du 2e livre de sa _Démonomanie_, et

Antonio de Torquemada.) On n’oublia pas de dire que, vu la figure

qu’ils prennent et l’hommage qu’ils exigent, les plus laides bouches

seroient encore trop belles, _similes habent labia lactucas_,

ajoute-t-on proverbialement. (Voy. Torquemada, _Jardin de flores

curiosas_. Anvers, 1575, in-12, p. 294.)»

Tous les écrivains qui ont apporté un esprit de critique et de

philosophie dans l’examen des arcanes de la sorcellerie, se sont

rendus compte de l’espèce de fureur utérine, que le diable surexcitait

plutôt chez les vieilles que chez les jeunes femmes. Le savant et

grave professeur Thomas Erastus avoue, il est vrai, qu’on rencontrait

des sorcières de tout âge; mais il démontre doctoralement que la

plupart étaient âgées, parce que la vieillesse, dans certaines natures

féminines, exalte les passions physiques, au lieu de les éteindre.

«Avant d’être sorcières, dit-il, ces femmes-là étaient libidineuses,

et elles le deviennent de plus en plus dans leurs rapports avec les

démons.» Il les compare à de vieilles chèvres qui vont sans cesse

au-devant des caresses du bouc. _Hinc proverbio apud nostros factus

est locus, vetulas capras libentius lingere sales juvenculis._ Il

ajoute qu’on ne doit pas s’étonner que des femmes qui ont perdu toute

crainte de Dieu et toute pudeur sexuelle, se livrent à des excès

que l’âge n’épargne pas même à d’autres femmes, qu’il faut plaindre

plutôt que blâmer: _Quis dubitet illas immodestius, majoreque ardore,

ad impuritatem sine rationis fræno aut infamiæ metu, brutorum instar

ferri?_ (Voy. le traité de Th. Erastus, _De lamiis_, p. 30 et 113.)

Les démons, ces maîtres d’impureté, comme les appelle un mystique,

n’étaient que trop portés à donner carrière à leurs sales et bizarres

imaginations: on ne pouvait rester dans leur compagnie, sans y

contracter les plus déplorables habitudes. La sorcellerie était une

académie de perdition, où l’homme et le diable semblaient lutter

d’incontinence et de lubricité. L’initiation consistait toujours en

quelque horrible péché, dans lequel Satan avait sa part. Ainsi, pour

ne citer qu’un seul fait entre mille, la sibylle de Norcia, si célèbre

au moyen âge comme reine d’une école de magie où l’on allait se faire

initier à ses risques et périls, accueillait d’une singulière façon

les curieux qu’elle recevait dans sa caverne. «La sibylle et tous ceux

qui habitoient son roïaume, dit Bayle (_Réponses aux questions d’un

provincial_, ch. 58), prenoient chaque nuit la figure de serpent,

et il faloit que tous ceux qui vouloient entrer dans la caverne,

eussent affaire à quelcun de ces serpents. C’étoit leur debut et

leur initiation; c’est ainsi que l’on païoit le droit d’entrée (voy.

Leandro Alberti, _Descritt. di tutta Italia_, fol. 278): _La notte,

tanto i mascoli quanto le femine, doventano spaventose serpi, insieme

con la sibilla, e che tutti quelli che desiderano entrarci, gli

besogna primieramente pigliare lascivi piaceri con le dette stomacose

serpi_.» Il y avait une continuelle affluence de pèlerins qui venaient

tenter l’aventure. La sibylle donnait audience à tout le monde, et

parfois elle prenait la place de ses serpents, pour faire fête à ses

hôtes. Pendant ce temps-là, les belles fées qui formaient sa cour

se changeaient aussi en serpents, en lézards, en scorpions et en

crocodiles, pour se mêler dans un effroyable sabbat, où on les voyait,

dit le bonhomme Blaise de Vigenère dans ses notes sur les _Tableaux

de platte peinture_ de Philostrate, «demenans un très laid et hideux

service.» Malheur au simple mortel qui n’obéissait pas aux ordres de la

sibylle ou qui les exécutait mal! Il devenait la proie de l’insatiable

lubricité des reptiles, jusqu’à ce qu’il fût délivré par l’heureuse

arrivée d’un ermite ou d’un moine.

Il résulte de tous ces faits et d’une foule d’autres analogues, que la

sorcellerie, qui faisait moins de dupes que de victimes, a toujours

eu pour objet la Prostitution. A part un petit nombre de magiciens

crédules et de sorcières convaincues, tout ce qui avait été initié

servait ou faisait servir les autres à un abominable commerce de

débauche. Le sabbat ouvrait le champ à ces turpitudes. Tantôt le sabbat

rassemblait une hideuse compagnie de libertins des deux sexes; tantôt

il réunissait, au profit de certains fourbes libidineux, une troupe

de femmes crédules et fascinées. Ici c’était un moyen de luxure, là

c’en était seulement l’occasion. On peut conclure, d’après les aveux

des accusés dans divers procès de sorcellerie, que tout le bénéfice

du sabbat revenait souvent à un seul individu, qui débauchait des

filles en bas âge et qui expérimentait sur ces initiées les odieuses

inventions de sa perversité. Dans un grand nombre de circonstances,

le rôle du diable appartenait à quelque scélérat, qui en abusait pour

satisfaire ses horribles caprices, et qui prélevait un tribut obscène

sur les misérables qu’il attirait sous sa domination. Dans un des

derniers procès de sorcellerie, en 1632, le curé Cordet, qui fut jugé

et condamné à Épinal, était accusé d’avoir introduit au sabbat la

ribaude Cathelinotte et de l’avoir présentée à maître _Persin_, homme

grand et noir, froid comme glace, _etiam in coitu_, habillé de rouge,

assis sur une chaise couverte de poils noirs et pinçant au front ses

néophytes pour leur faire renier Dieu et la Vierge. (Archives d’Épinal,

cit. par É. Bégin.)

Dans un procès du même genre, qui avait eu, peu d’années auparavant,

une immense publicité, on sut qu’un curé de la paroisse des Accouls, à

Marseille, nommé Louis Gaufridi, s’était donné au diable, à condition

qu’il pût inspirer de l’amour aux femmes et aux filles en soufflant

sur elles. En effet, il souffla sur la jeune Magdeleine, fille d’un

gentilhomme provençal, nommé Madole de la Palud, lorsqu’elle n’avait

pas encore neuf ans. Il souffla depuis sur d’autres femmes qui n’eurent

rien à lui refuser. Magdeleine de la Palud continuait à être, malgré

elle, la maîtresse de Gaufridi, qui l’avait fait entrer dans l’ordre

religieux de Sainte-Ursule. Enfin, ce séducteur de l’innocence,

poursuivi par l’Inquisition, avoua ses crimes et déclara qu’il avait

eu plusieurs privautés avec Magdeleine, tant en l’église que dans

la maison d’icelle, tant de jour que de nuit; qu’il l’avait connue

charnellement et qu’il lui avait imprimé sur le corps divers caractères

diaboliques; qu’il était allé avec elle au sabbat et qu’il y avait

fait, en sa présence, une infinité d’actions scandaleuses, impies et

abominables, à l’honneur de Lucifer. Louis Gaufridi fut brûlé vif, à

Aix, sur la place des Jacobins, après avoir fait amende honorable tête

et pieds nus, la hart au cou, une torche ardente à la main.

On citerait une multitude de procès de sorcellerie, dans lesquels

on voit la dépravation morale se couvrir, comme d’un manteau, de la

possession du diable, et attribuer tous ses méfaits à la tyrannie de

l’enfer; mais on reconnaît sans peine que ceux-là même qui prétendaient

avoir cédé à une puissance occulte et à un irrésistible prestige,

ne croyaient pas toujours à l’intervention des démons. C’étaient

ordinairement des libertins honteux, forcés, par état, à vivre dans

la continence, ou du moins à cacher sous des dehors respectables

l’effervescence de leurs passions sensuelles; c’étaient des prêtres,

c’étaient des moines, qui s’abandonnaient en secret aux tentations du

démon de la chair. Le sabbat était le rendez-vous de tout ce qu’il

y avait de plus pervers: voilà pourquoi il se tenait dans des lieux

écartés, au milieu des bois, dans les montagnes, parmi les rochers,

et toujours l’endroit, affecté à ces assemblées nocturnes de débauche,

avait eu, de temps immémorial, la même destination. Il nous paraît donc

démontré que les sorciers, du moins la plupart, n’usaient de la magie

que pour des œuvres de Prostitution, et que, si les sorcières étaient

souvent de bonne foi, mais aveuglées et fascinées par leur propre

imagination, les diables qui avaient avec elles un commerce régulier,

appartenaient tous à la pire espèce des hommes débauchés.

On s’explique par là comment la justice ecclésiastique et séculière

sévissait avec tant de rigueur contre les sorciers et les sorcières:

elle avait compris dans la sorcellerie tous les actes les plus

exécrables de la dépravation humaine, et quand elle condamnait un

sorcier, elle lui appliquait la pénalité de l’inceste, de la sodomie

et de la bestialité, comme s’il était coupable de tous ces crimes.

La sorcellerie, qui n’était autre que la débauche, nous croyons

l’avoir prouvé, se répandit de si furieuse manière en Europe au

seizième siècle, que le fameux Troiséchelles, qui fut condamné au feu

en 1571, et qui obtint sa grâce à condition qu’il dénoncerait tous

ses complices, dit au roi qu’on pouvait évaluer à 300,000 le nombre

des sorciers en France. «Il s’en trouva si grand nombre, riches et

pauvres, dit Bodin, que les uns firent eschapper les autres, en sorte

que ceste vermine a tousjours multiplié avec un tesmoignage perpétuel

de l’impiété des accusez, et de la souffrance des juges qui avoyent la

commission et la charge d’en faire le procès.» L’impunité eût fait de

la France entière une vaste arène de sorcellerie ou de Prostitution.

Il n’y avait que 100,000 sorcières dans le royaume sous le règne de

François Ier, suivant le calcul du père Crespet, dans son traité _De

la Haine de Satan_. Troiséchelles, qui s’entendait sans doute en ce

genre de statistique, révéla que ce nombre avait triplé, en moins

d’un demi-siècle. Filesac, docteur de Sorbonne, autre faiseur de

statistique démoniaque, écrivait, en 1609, que les sorciers étaient

plus nombreux que les prostituées. Il cite, à l’appui de son dire, deux

vers de Plaute, qui signifient qu’il y a plus de femmes de joie et de

proxénètes, que de mouches en été:

Nam nunc lenonum et scortorum plus est fere,

Quam olim muscarum est, cum caletur maxime.

_Trucul._, act. I, sc. 1.

Puis, il ajoute, dans son traité _De Idolatria magica_: «Etiam

magos, maleficos, sagas, hoc tempore, in orbe christiano, longe

numero superare omnes fornices, et prostibula, et officiosos istos,

qui homines inter se convenas facere solent, nemo negabit, nisi

elleborosus existat, et nos quidem tantam colluviem mirabimur ac

perhorrescimus.» Cette dénonciation n’allait à rien moins qu’à faire

juger par l’Inquisition la moitié de la France; mais il ressort de

cette citation du grave Filesac, que les jurisconsultes ne voyaient

dans la sorcellerie qu’une forme de la Prostitution la plus criminelle,

et qu’ils étaient obligés de recourir à toute la sévérité des lois,

pour réprimer des désordres qui corrompaient les mœurs publiques, et

qui auraient fini par détruire la société dans son principe. On avait

l’air d’attribuer à la malice du démon une quantité d’actes détestables

qui n’accusaient que la dépravation des hommes, et l’on se gardait

bien de diminuer l’horreur dont la crédulité du vulgaire entourait le

sabbat, car si l’on avait montré les choses sous leur véritable aspect,

le sabbat eût été encore plus fréquenté, tant la curiosité sert de

dangereux mobile à la dépravation morale et physique. Les tribunaux

se montraient impitoyables envers les sorciers, mais, à coup sûr, ils

savaient, en général, que le diable était bien étranger aux crimes de

lèse-majesté divine et humaine que la débauche mettait sur le compte de

la sorcellerie. On pourrait donc, jusqu’à un certain point, justifier

la terrible législation du moyen âge à l’égard des sorciers, et prouver

que la société était forcée de se défendre ainsi, par le fer et par le

feu, contre la gangrène envahissante de la Prostitution publique.

Histoire de la prostitution chez tous les peuples du monde depuis l'antiquité la plus reculée jusqu'à nos jours, tome 5/6 · 第 14 / 38 题