CHAPITRE XXV.

SOMMAIRE. —La Prostitution légale comparée, par un moraliste,

aux «parties secrètes du corps social.» —Derniers vestiges et

transformations de la Prostitution religieuse. —Le manichéisme,

la _vauderie_ et la sorcellerie. —Métamorphose diabolique de la

Prostitution hospitalière. —Les incubes et les succubes remplacent

les dieux lares et les demi-dieux agrestes. —Les Dusiens ou Druses

des Gaulois. —Saint Augustin affirme et saint Jean Chrysostome

nie. —Rêveries des rabbins juifs, adoptées par les docteurs de

l’Église. —Adam et ses diablesses. —Multiplication surnaturelle

des premiers hommes. —Variétés du cauchemar. —Opinion de Guibert

de Nogent. —Sentiment du père Costadau. —Étymologie d’_incube_

et de _succube_. —Le préfet Mummolus. —Les succubes de l’évêque

Éparchius. —L’incube de la mère de Guibert de Nogent. —Le bâton et

l’exorcisme de saint Bernard. —Décision du pape Innocent VIII. —La

vie ascétique prédisposait aux attentats des éphialtes. —Doctrine

des casuistes sur les songes impurs. —Armelle Nicolas. —Angèle de

Foligno. —Correspondance de sœur Gertrude avec Satan. —Le démon et

les vierges. —Jeanne Herviller, de Verberie. —Les incubes chauds

et les incubes froids. —Aveux de leurs victimes. —Puanteur du

diable. —Enfants nés du démon. —Distinction entre l’incubisme et

la sorcellerie. —Agrippa et Wier. —Les incubes et les succubes

discutés en pleine Académie, au dix-septième siècle. —Leurs faits

et gestes expliqués par la science et la raison.

La Prostitution légale semblait avoir acquis tout son développement

régulier et nécessaire: elle possédait son code, ses usages, ses

coutumes, ses priviléges, ses _suppôts_ et même sa langue. Elle vivait

presque en bon accord, s’il est permis de parler ainsi, avec l’autorité

ecclésiastique et civile; elle régnait, pour ainsi dire, dans certaines

rues, à certaines heures, moyennant certaines conditions de police

urbaine; elle faisait partie intégrante de l’organisation du _corps

social_, et elle en formait, suivant l’expression bizarre d’un vieil

auteur, «les _parties secrètes_, que la pudeur conseille de cacher,

mais qu’on ne retrancheroit pas sans tuer les bonnes mœurs, qui sont

comme le chef et le cœur d’une nation décente.» Cependant, à côté de

cette Prostitution légale, avouée ou tolérée par le pouvoir politique,

on retrouvait encore les traces, bien effacées, bien dégénérées,

sans doute, de la Prostitution hospitalière et de la Prostitution

religieuse, ces deux antiques compagnes du paganisme chez les peuples

primitifs.

La Prostitution religieuse proprement dite persistait obscurément dans

le culte traditionnel de quelques saints, auxquels la superstition

populaire conservait les attributions obscènes de Pan, de Priape et des

dieux lares; mais ce n’étaient que de rares exceptions attachées à des

pèlerinages mystérieux, à des chapelles étranges qui restaient païennes

sous des noms chrétiens. Ces impudiques réminiscences de l’idolâtrie

étaient comme enfouies au fond des campagnes, et aucun scandale

n’en rejaillissait sur le glorieux manteau de l’Église catholique et

romaine. La Prostitution religieuse avait pris ailleurs des allures

plus effrontées, à l’aide des hérésies monstrueuses qui ne cessaient

de se reproduire dans le sein même de la religion de Jésus-Christ, en

ranimant sans cesse les germes épars du manichéisme. Le manichéisme

avait engendré l’hérésie des Vaudois, et la _vauderie_, quoique

extirpée par le fer et par le feu, poussait çà et là des rejetons

rabougris, qui ne portaient que des fruits impurs et qui tombaient

bientôt dans les flammes du bûcher. Il ne sera pas sans intérêt de

rechercher, dans les cendres éteintes de ces hérésies manichéennes et

vaudoises, le principe vivace de la Prostitution religieuse.

Cette Prostitution s’était aussi perpétuée et enracinée dans une

autre espèce d’hérésie, qui, sortie de la même source, avait pris un

caractère tout différent de celui du manichéisme, et semblait s’être

développée vers un but tout opposé. La sorcellerie, en instituant le

culte des démons, n’avait pas manqué de s’emparer de la Prostitution,

comme d’un puissant moyen d’action matérielle sur ses exécrables

adeptes. Une dépravation inouïe avait imaginé cette Prostitution

infernale, qui servait de lien invisible entre les sorciers de tous

les âges et de tous les pays, et qui était l’âme de leurs infâmes

assemblées.

Quant à la Prostitution hospitalière, cette sœur naïve et crédule

de la Prostitution sacrée, elle se montrait encore de loin en loin

dans le sanctuaire de la vie domestique: l’imagination déréglée et

surexcitée en faisait, d’ordinaire, tous les frais. C’était encore un

reflet des croyances et des mystères du paganisme. Le commerce charnel

des esprits avec les hommes et les femmes passait alors pour un fait

incontestable; et ce commerce maudit, que l’Église a compté longtemps

parmi les plus graves symptômes de la possession diabolique, ouvrait la

porte à des libertinages secrets. L’impudique superstition des incubes

et des succubes avait son origine dans les habitudes de la Prostitution

hospitalière, et les chrétiens des deux sexes se persuadaient avoir

des rapports lubriques avec les démons et les anges qui participaient

également de l’un et l’autre sexe, de même que les païens cohabitaient

avec leurs dieux lares, ou bien quelquefois entraient en communication

directe avec les faunes, les satyres, les nymphes, les naïades et les

demi-dieux agrestes.

Nous avons donc à examiner ce qu’était la Prostitution, au moyen âge,

sous trois faces distinctes: dans l’hérésie, dans la sorcellerie, dans

la superstition des incubes et succubes.

Ces démons, que les Gaulois nommaient _dusiens_ ou _druses_ (_drusii_),

exerçaient déjà leurs violences et leurs séductions nocturnes à

l’époque où saint Augustin reconnaissait leur existence et leurs

attentats (voy. p. 249 du t. III de cette Histoire), en déclarant que

c’eût été de l’impudence que de nier un fait si bien établi: _Ut hoc

negare impudentiæ videatur_. Plusieurs Pères de l’Église cependant,

entre autres saint Jean Chrysostome (Homélie 22 sur la _Genèse_),

s’étaient inscrits en faux contre les actes de luxure qu’on prêtait

aux démons incubes et succubes. Mais la religion hébraïque donnait à

ces démons une origine contemporaine des premiers hommes, et l’Église

chrétienne adopta l’opinion des rabbins dans l’interprétation du

fameux chapitre de la _Genèse_ où l’on voit les fils de Dieu prendre

pour femmes les filles des hommes et procréer une race de géants. Les

docteurs et les conciles, néanmoins, n’allèrent pas aussi loin que

les interprètes juifs qui racontaient la légende des démons, comme si

la chose s’était passée sous leurs yeux; aussi, selon ces vénérables

personnages, «pendant cent trente ans qu’Adam s’abstint du commerce de

sa femme, il vint des diablesses vers lui, qui en devinrent grosses,

et qui accouchèrent de diables, d’esprits, de spectres nocturnes et de

fantômes.» (_Le Monde enchanté_, par Balthazar Bekker; Amsterdam, 1694,

4 vol. in-12. Voy. t. I, p. 162.) Ces rabbins et les démonologues,

une fois engagés dans cette généalogie des démons de la nuit, ne

s’arrêtèrent pas en si beau chemin: ils découvrirent que, si notre

père Adam avait eu affaire à un succube, Ève s’était mise en relation

charnelle avec un incube, qui aurait ainsi travaillé perfidement à la

multiplication du genre humain!

Quoi qu’il en soit de ces légendes du monde antédiluvien, l’existence

des incubes et des succubes n’était contestée par personne, et on

leur attribuait tous les fâcheux effets du cauchemar; car ces hôtes

incommodes, qui visitaient les garçons et les filles pendant leur

sommeil, n’en voulaient pas toujours à leur chasteté: ils venaient

souvent s’asseoir auprès d’eux, en leur soufflant à l’oreille mille

rêves insensés; ou bien ils pesaient sur la poitrine du dormeur, qui

se sentait étouffer, et qui s’éveillait enfin, plein d’épouvante,

tremblant, et glacé de sueurs froides, au milieu des ténèbres.

Mais, plus ordinairement, ce démon, tantôt mâle et tantôt femelle,

quelquefois pourvu alternativement ou simultanément des deux sexes,

s’acharnait sur la victime qu’il avait choisie et qu’un sommeil

de plomb lui livrait sans défense. Fille ou garçon, le complice

involontaire des plaisirs de l’esprit malin y perdait sa virginité

et son innocence, sans connaître jamais l’être invisible dont il ne

sentait que les hideuses caresses. A son réveil, toutefois, il ne

pouvait douter de l’impure oppression qu’il avait subie, lorsqu’il en

constatait avec horreur les irrécusables témoignages qui souillaient sa

couche.

Telle était l’opinion générale non-seulement du peuple, mais encore des

hommes les plus éclairés et les plus éminents. «Partout, dit le pieux

Guibert, de Nogent, dans les mémoires de sa vie (_De vita sua_, lib. I,

c. 13), on cite mille exemples de démons qui se font aimer des femmes

et s’introduisent dans leur lit. Si la décence nous le permettait, nous

raconterions beaucoup de ces amours de démons, dont quelques-uns sont

vraiment atroces dans le choix des tourments qu’ils font souffrir à ces

pauvres créatures, tandis que d’autres se contentent d’assouvir leur

lubricité.» Ces démons, en effet, étaient bien différents d’humeur et

de caprice: les uns aimaient comme de véritables amants, auxquels ils

s’appliquaient à ressembler de tout point; les autres, moins novices

peut-être ou plus pervers du moins, se portaient à d’incroyables excès

de libertinage; la plupart ne se distinguaient pas du commun des hommes

dans les résultats de la passion; mais quelques-uns justifiaient de

leur nature supérieure, par des prodiges d’incontinence et de luxure.

La conduite des victimes envers ces oppresseurs ou _éphialtes_

(ἐφιάλτης) nocturnes était également bien différente: celles-ci

s’accoutumaient bientôt à l’approche du démon familier et vivaient en

bon accord avec lui; celles-là éprouvaient dans ce commerce damnable

autant d’aversion pour elles-mêmes que pour leur tyran; presque toutes,

au reste, gardaient le silence sur ce qui se passait en ces unions

sacriléges, que l’Église frappait d’anathème en détournant les yeux.

«Il ne resteroit plus qu’à montrer, disait le révérend père Costadau

en plein dix-septième siècle, comment les démons peuvent avoir ce

commerce charnel avec des hommes et avec des femmes; mais la matière

est trop obscène pour l’exprimer en notre langage.» (_Traité histor.

et crit. des principaux signes qui servent à manifester les pensées ou

le commerce des esprits_; Lyon, Bruyset, 1720, t. V, p. 137.) Voilà

pourquoi on était plus à l’aise en parlant latin sur le fait des

incubes et des succubes.

Les écrits des théologiens, des philosophes, des médecins et des

démonologues du moyen âge, sont remplis d’observations circonstanciées

au sujet des incubes et des succubes, qui trouvaient bien peu

d’incrédules, avant que la science eût expliqué naturellement tous

leurs méfaits. Le christianisme avait accepté, pour le compte du diable

et de ses suppôts, les actes détestables de violence et de séduction,

que le paganisme, depuis la plus haute antiquité, attribuait à ses

dieux subalternes et aux démons de la nuit. C’étaient, de la part

des uns et des autres, les mêmes œuvres de Prostitution fantastiques;

mais les esprits invisibles qui s’en rendaient coupables n’étaient pas

détestés par les païens, comme ils le furent par les chrétiens, à qui

l’Église recommandait de se défendre sans cesse contre les piéges de

l’enfer. Cependant, si l’opinion commune ne mettait pas en doute les

horribles attentats que ces méchants esprits exerçaient contre l’espèce

humaine pendant son sommeil, la philosophie avait nié hautement ces

attentats, dès qu’elle s’était livrée à l’examen du fait et dès qu’elle

eut constaté les phénomènes du cauchemar.

On appelait _incube_, _incubus_, le démon qui prenait la figure d’un

homme pour avoir commerce avec une femme endormie ou éveillée. Ce

nom dérive du verbe latin _incubare_, qui signifie _être couché sur

quelqu’un_. Les Grecs nommaient l’incube ἐφιάλτης, démon _sauteur_

ou _insulteur_ (_insultor_), qui se rue sur quelqu’un. Dans un vieux

glossaire manuscrit, cité par Ducange, le mot _incuba_ ou _surgeseur_

est accompagné de cette définition: «_Incubi vel incubones_, une

manière de diables qui solent gesir aux femes.» Ducange emprunte

encore, aux Gloses (_Glossæ_) manuscrites pour l’intelligence des

ouvrages médicaux d’Alexandre de Tralles, un passage qui prouve que

les savants confondaient autrefois, sous la dénomination d’_incube_,

le démon du cauchemar et la souffrance qu’il causait au dormeur:

«_Incubus, est passio in quâ dormientes suffocari et à dæmonibus

opprimi videntur._» L’étymologie de _succube_, en latin _succubus_, ne

diffère de celle d’_incube_, que par la différence du rôle que jouait

le démon changé en femme. Nous croyons qu’on a dû dire _succubare_ pour

_cubare sub_, être couché sous quelqu’un. Toutefois Ducange n’a point

admis ce mot-là et son dérivé dans son Glossaire, où les écrivains de

la basse latinité auraient pu amplement combler cette lacune.

Les succubes, il est vrai, sont plus rares que les incubes, dans les

relations du moyen âge; mais ces derniers, en dépit des exorcismes et

de la pénalité ecclésiastique, ne laissaient pas reposer les femmes et

les filles de nos aïeux. Après avoir fait des miracles dans la légende

des saints, ils viennent étaler leurs infamies en pleine histoire.

Grégoire de Tours nous raconte la mort du préfet Mummolus (liv. VI),

qui envoyait des démons obscènes aux dames gauloises qu’il voulait

damner. Le même chroniqueur nous fait entendre que Satan lui-même ne

dédaignait pas, dans l’occasion, de se donner ce passe-temps. Un saint

évêque d’Auvergne, nommé Éparchius, s’éveille, une nuit, avec l’idée

d’aller prier dans son église; il se lève, pour s’y rendre; il trouve

la basilique, éclairée d’une lumière infernale et toute remplie de

démons qui commettent des abominations en face de l’autel; il voit,

assis dans sa chaire épiscopale, Satan, en habits de femme, présidant

à ces mystères d’iniquité: «Infâme courtisane! lui crie-t-il, tu ne te

contentes pas d’infecter tout de tes profanations; tu viens souiller

le siége consacré à Dieu, en y posant ton corps dégoûtant. Retire-toi

de la maison de Dieu!—Puisque tu me donnes le nom de courtisane,

reprend le prince des démons, je te tendrai beaucoup d’embûches, en

t’enflammant d’amour pour les femmes.» Satan s’évanouit en fumée, mais

il tint parole, et fit éprouver à Éparchius toutes les tortures de la

concupiscence charnelle. (Grég. de Tours, liv. II, ch. 21.)

Un historien aussi grave que Grégoire de Tours, Guibert de Nogent,

racontait avec la même bonne foi, cinq siècles plus tard, les insultes

que sa mère avait eues à subir de la part des incubes, que la beauté de

cette sainte femme attirait sans cesse autour d’elle. Une nuit, pendant

une douloureuse insomnie où elle baignait sa couche de ses larmes,

«le démon, selon sa coutume d’assaillir les cœurs déchirés par la

tristesse, vint tout à coup s’offrir à ses yeux, que ne fermait pas le

sommeil, et l’oppressa presque jusqu’à la mort, d’un poids étouffant.»

La pauvre femme ne pouvait plus ni remuer, ni se plaindre, ni respirer;

mais elle implorait intérieurement le secours divin, qui ne lui

manqua pas. Son bon ange se tenait justement au chevet de son lit; il

s’écria d’une voix douce et suppliante: «Sainte Marie, aide-nous!» et

il s’élança sur le démon incube, pour le forcer de quitter la place.

Celui-ci se dressa sur ses pieds, et voulut résister à cette attaque

inattendue; mais l’ange le renversa sur le plancher avec un tel fracas,

que sa chute ébranla toute la maison. Les servantes se réveillèrent en

sursaut et coururent au lit de leur maîtresse, qui, pâle, tremblante,

à demi morte de peur, leur apprit le danger qu’elle avait affronté, et

dont elle portait les marques. (Guibert, _De vita sua_, lib. I, cap.

13.)

Les bons anges n’étaient pas toujours là pour venir en aide à la

faiblesse des femmes, et le diable avait alors l’avantage. Mais

l’Église pouvait encore lui ravir sa proie, témoin l’exorcisme

mémorable dont il est question dans la vie de saint Bernard, écrite

peu de temps après sa mort. Une femme de Nantes avait commerce avec

un démon qui la visitait toutes les nuits, lorsqu’elle était couchée

avec son mari: celui-ci ne se réveillait jamais. Au bout de six ans de

cette affreuse cohabitation, la pécheresse, qui ne s’en était jamais

vantée, avoua tout à son confesseur et ensuite à son mari, qui eut

horreur d’elle et la quitta. Le démon incube resta seul possesseur de

sa victime. Cette malheureuse sut, de la bouche même de son abominable

amant, que l’illustre saint Bernard devait venir à Nantes; elle

attendit avec impatience l’arrivée du saint, et alla se jeter à ses

pieds, en lui demandant de la délivrer de l’obsession diabolique. Saint

Bernard lui ordonna de faire le signe de la croix, en se couchant, et

de placer auprès d’elle, dans son lit, un bâton qu’il lui donna: «Si le

démon vient, lui dit-il, ne le craignez plus; il aura beau faire, je

le défie de vous approcher.» En effet, l’incube se présenta, comme à

l’ordinaire, pour usurper les droits du mari; mais il trouva le bâton

de saint Bernard, qui gardait le lit de cette femme. Il ne fit que se

démener autour de ce lit, en la menaçant: une barrière insurmontable

s’élevait entre eux. Le dimanche suivant, saint Bernard se rendit à la

cathédrale avec les évêques de Nantes et de Chartres; une foule immense

était accourue, pour recevoir sa bénédiction; il fit distribuer des

cierges allumés à tous les assistants, et il leur raconta la déplorable

histoire de la femme vouée aux plaisirs du diable; ensuite il exorcisa

le mauvais esprit, et lui défendit, par l’autorité de Jésus-Christ, de

tourmenter jamais cette femme ni aucune autre. Après l’exorcisme, il

ordonna que tous les cierges fussent éteints à la fois, et la puissance

du démon incube s’éteignit en même temps.

Si saint Bernard ne doutait pas de la réalité du commerce exécrable

des succubes avec les femmes, on ne saurait se scandaliser de ce que

saint Thomas d’Aquin se soit longuement occupé de ces audacieux démons,

dans sa _Summa theologiæ_ (quæstio LI, art. 3). L’autorité de ces deux

grands saints était bien suffisante pour excuser les malheureuses qui

croyaient servir, malgré elles, à cette étrange prostitution, et qui

ne possédaient plus, en guise de talisman préservatif, le bâton de

saint Bernard. Rien n’était plus fréquent que des révélations de ce

genre, dans le tribunal de la confession, et le confesseur tirait de

ses pénitentes la conviction du fait qu’il combattait, trop souvent

inutilement, par des prières et des exorcismes. Le pape Innocent VIII

ne se montrait donc pas plus superstitieux que ses contemporains,

lorsqu’il reconnaissait en ces termes, dans une lettre apostolique,

l’existence des incubes et des succubes: «_Non sine ingenti molestiâ ad

nostrum pervenit auditum complures utriusque sexus personas, propriæ

salutis immemores et a fide catholica deviantes, dæmonibus incubis et

succubis abuti._» Ce n’était pas seulement la confession religieuse

qui avait dévoilé les mystères de l’incubisme et du succubisme;

c’étaient surtout les aveux forcés ou volontaires, que l’inquisition

arrachait aux accusés, dans les innombrables procès de sorcellerie, qui

hérissèrent de potences et de bûchers tous les pays de l’Europe.

L’imagination avait toujours été seule coupable de toutes les œuvres

nocturnes qu’on imputait au démon; mais, suivant la croyance des

anciens, on était persuadé que les ténèbres appartenaient aux esprits

infernaux, et que le sommeil des hommes se trouvait ainsi exposé à

la malice de ces artisans du péché. On les accusa donc d’employer

les songes à la tentation des pécheurs endormis. «Principalement, dit

le savant Antonio de Torquemada, le diable tasche de faire cheoir le

dormeur au péché de luxure, le faisant songer en plaisirs charnels,

jusque-là qu’il l’empestre de pollutions, de manière que, nous plaisans

en icelles, depuis que nous sommes resveillez, elles sont cause de nous

faire pescher mortellement.» (Voy. l’_Hexameron_, traduit de l’espagnol

par Gabriel Chappuys (Rouen, Romain de Beauvais, 1610, in-16.) Bayle,

dans sa _Réponse aux Questions d’un provincial_, rapporte, à ce sujet,

la doctrine des casuistes touchant les songes qu’on a mis longtemps sur

le compte des incubes et des succubes: «Les plus relâchez conviennent

qu’on est obligé de prier Dieu de nous délivrer des songes impurs; que

si l’on a fait des choses pendant la veille que l’on sache propres

à exciter les impuretez en dormant; que si l’on n’a point regret le

lendemain de s’être plu à ces songes, et que si l’on se sert d’artifice

pour les faire revenir, on pèche.» (_Œuvres de Bayle_, t. III, p. 563.)

On peut dire, en quelque sorte, que les incubes et les succubes sont

nés dans les couvents d’hommes et de femmes, car la vie ascétique

prédispose merveilleusement l’esprit et le corps à cette Prostitution

involontaire qui se réalise en songe, et que le mysticisme regarde

comme l’œuvre des démons nocturnes. «Les religieuses dévotes, dit

Bayle, attribuent à la malice de Satan les mauvaises pensées qui leur

viennent; et si elles remarquent une sorte d’opiniâtreté dans leurs

sensations, elles s’imaginent qu’il les persécute de plus près, qu’il

les obsède, et enfin qu’il s’empare de leur corps.» La biographie

de plusieurs de ces saintes martyres de leurs propres sens nous fait

connaître les épreuves qu’elles avaient à traverser, pour garder leur

pureté et pour échapper aux violences ou aux séductions des mauvais

anges. Une religieuse de Sainte-Ursule, de la communauté de Vannes,

nommée Armelle Nicolas; «pauvre fille idiote, paysanne de naissance et

servante de condition,» ainsi que la qualifie son historien, nous offre

un des derniers exemples de l’empire que le diable pouvait exercer à la

fois sur le moral et le physique de ces recluses ignorantes, crédules

et passionnées. Cette Armelle, qui vécut à la fin du dix-septième

siècle, avait commencé par s’exalter dans les ardeurs de l’amour divin,

avant de se trouver aux prises avec les incubes: «Il lui sembloit,

dit l’auteur anonyme de _l’École du pur amour de Dieu, ouverte aux

sçavants et aux ignorants_ (p. 34 de la nouvelle édit. Cologne, 1704,

in-12), être toujours dans la compagnie des démons, qui la provoquoient

incessamment à se donner et livrer à eux. Pendant cinq ou six mois

que dura le fort du combat, il lui étoit comme impossible de dormir

la nuit, à cause des spectres épouvantables dont les diables la

travailloient, prenant diverses figures horribles de monstres.» C’était

placer le remède à côté du mal; et la pauvre religieuse ne se sentait

que plus forte pour résister à ces hideux tentateurs, qui, au lieu de

prendre des masques plus agréables afin de réussir par la persuasion

auprès d’elle, s’indignaient de ses refus et la maltraitaient

cruellement.

Une autre mystique, Angèle de Foligno, dont Martin del Rio a décrit

les tentations diaboliques, dans ses _Disquisitiones magicæ_ (lib.

II, sect. 24), avait aussi affaire à des démons grossiers qui la

battaient sans pitié après lui avoir inspiré de mauvais désirs qu’ils

ne parvenaient pas à utiliser au profit de leur damnable sensualité.

Il n’y avait dans tout son corps aucune partie qui ne fût lésée par

le fait des incubes, en sorte qu’elle ne pouvait ni bouger, ni se

lever de son lit. «_Non est in me membrum_, disait-elle, _quod non

sit percussum, tortum et pœnatum a dæmonibus, et semper sum infirma,

et semper stupefacta, et plena doloribus in omnibus membris meis_.»

Les incubes n’en venaient pourtant pas à leurs fins, quoiqu’ils

ne cessassent ni jour ni nuit de la mettre à mal. Or, suivant les

démonologues les mieux renseignés, un démon, qui se destinait au

rôle d’incube, prenait la forme d’un petit homme noir et velu, mais

conservait cependant quelque chose de la nature des géants, comme

un glorieux attribut de son origine paternelle. On trouve, dans les

interrogatoires d’un grand nombre de procès de sorcellerie, la preuve

de ces énormités, qui n’existaient sans doute que dans l’imagination

dépravée des patientes.

Ce commerce disparate avec un incube se régularisait quelquefois,

et la malheureuse, qui le subissait contre son gré ou qui même s’y

accoutumait par un accommodement de libertinage, restait ainsi au

pouvoir du démon pendant des années entières. Elle finissait alors par

supporter patiemment cette étrange servitude et par y prendre goût. On

cite plus d’une possédée, qui avait de l’amour pour le diable et qui

correspondait avec lui. Jean Wier raconte que, de son temps, une jeune

religieuse, nommée Gertrude, âgée de quatorze ans, couchait toutes

les nuits avec Satan en personne, et Satan s’était fait aimer d’elle à

ce point qu’elle lui écrivait dans les termes les plus tendres et les

plus passionnés. Dans une descente de justice qui fut faite à l’abbaye

de Nazareth, près de Cologne, où cette religieuse avait introduit son

galant infernal, on découvrit, le 25 mars 1565, dans sa cellule, une

lettre d’amour, adressée à Satan, et cette lettre était remplie des

affreux détails de leurs débauches nocturnes.

On n’était pas d’accord, au reste, sur la nature des goûts licencieux

que l’on prêtait aux incubes, et la controverse démonologique se

donnait amplement carrière à cet égard. Le célèbre de Lancre assure

que les démons ne se compromettent pas avec les vierges; Bodin dit

positivement le contraire; Martin del Rio assure que les démons ont

horreur de la sodomie et de la bestialité; Priérias les regarde comme

les premiers inventeurs de ces infâmes pratiques. Cette divergence

d’opinions, sur le degré de perversité qu’on attribuait à l’esprit

malin, prouve seulement plus ou moins de dépravation chez les casuistes

qui s’occupaient de ces questions délicates. Nous devons les effleurer

à regret dans ce chapitre, consacré, pour ainsi dire, à la Prostitution

diabolique. Nous ne chercherons pas cependant à définir l’espèce

d’impossibilité qui s’opposait au commerce du démon avec une vierge. De

Lancre, dans son _Tableau de l’inconstance des mauvais anges et démons_

(page 218), rapporte qu’une vieille fille lui avait dit «que le diable

n’a guères accoustumé d’avoir accointance avec les vierges, parce qu’il

ne pourroit commettre adultère avec elles: aussi, il attend qu’elles

soient mariées.» C’était là, de la part du diable, un raffinement de

malice; car il ne jugeait pas que ce fût un assez grand péché que de

corrompre une vierge, il se réservait pour l’adultère. Cependant, dans

d’autres endroits de son livre (pages 134, 224 et 225), de Lancre nous

laisse entendre que le diable avait compassion de la faiblesse des

_pucelles_ plutôt que de leur innocence. «Si je ne craignais de salir

votre imagination, dit l’abbé Bordelon dans la curieuse _Histoire

des Imaginations de M. Oufle_, je vous rapporterais ici ce que les

démonographes racontent des douleurs que souffrent les femmes, quand

elles ont habitude avec les diables, et pourquoi elles souffrent ces

douleurs.»

Il paraît démontré cependant, par les aveux d’une foule de sorcières

et de possédées qui prétendaient avoir eu «copulation charnelle» avec

le diable, dès l’âge de dix et douze ans, que le tentateur n’attendait

pas toujours que ses victimes fussent en état de mariage, pour les

approcher. Les démonographes, sans entrer dans des détails spéciaux

à l’égard de la défloration des vierges par le fait des incubes,

signalent beaucoup de ces infortunées qui ont connu le diable avant

l’âge de puberté. Il faut remarquer, toutefois, que c’étaient, la

plupart, des filles de sorcières, et qu’elles avaient été vouées au

démon et à ses œuvres, en naissant. Jeanne Herviller, de Verberie,

près de Compiègne, qui fut condamnée, comme l’avait été sa mère, à

être brûlée vive, par arrêt du parlement de Paris, confessa que sa mère

l’avait présentée au diable, «en forme d’un grand homme noir et vestu

de noir, botté, esperonné, avec une espée au costé et un cheval noir à

la porte.» Jeanne Herviller avait alors douze ans, et, depuis le jour

de cette présentation, le diable «coucha charnellement avecques elle,

en la mesme sorte et manière que font les hommes avecques les femmes,

hormis que la semence estoit froide. Cela, dit-elle, continua tous les

huit ou quinze jours, mesmes icelle estant couchée près de son mary,

sans qu’il s’en apperceut.» C’est Bodin qui a consigné le fait dans sa

_Démonomanie_.

Deux ou trois faits du même genre, recueillis aussi par Bodin,

indiqueraient que certains incubes, plus experts ou plus dépravés que

les autres, étaient jaloux des priviléges ordinaires du nouveau marié.

En 1545, l’abbesse d’un monastère d’Espagne, Madeleine de la Croix,

alla se jeter aux pieds du pape Paul III et lui demanda l’absolution,

en avouant que, dès l’âge de douze ans, elle avait sacrifié son honneur

à un malin esprit «en forme d’un More noir,» et qu’elle avait continué

pendant trente ans ce commerce exécrable. «J’ay opinion, ajoute Bodin,

qu’elle estoit dédiée à Satan par ses parens, dès le ventre de sa mère,

car elle confessa que dès l’âge de six ans Satan luy apparut, qui est

l’âge de connaissance aux filles, et la sollicita à douze, qui est

l’âge de puberté aux filles.» Une autre demoiselle espagnole, qui avait

été déflorée par le démon à l’âge de dix-huit ans, ne voulut pas se

repentir de ce qu’elle avait fait, et fut brûlée en auto-da-fé.

On reconnaissait implicitement deux espèces d’incubes, les froids et

les chauds. Antoine de Torquemada explique d’une façon singulière,

d’après Psellus et Mérula, l’invasion de certains diables froids

dans le corps de l’homme. «Combien que les diables soient ennemis des

hommes, dit-il dans son _Hexameron_, ils n’entrent pas tant en leur

corps avec une volonté de leur faire mal, que pour le désir d’une

chaleur vivifiante; car ces diables sont de ceux qui habitent en lieux

très-profonds et froids, où le froid est tant pur, qu’il est exempt

d’humidité, et pour cette cause, ils désirent les lieux chauds et

humides.» Quoi qu’il en soit, lorsqu’un diable avait pénétré dans un

corps humain ou qu’il se tenait seulement aux alentours, il révélait

sa présence par l’incroyable chaleur qu’il causait à toutes les

parties qui pouvaient être en contact avec lui. Ainsi, sainte Angèle

de Foligno, qui avait à se garantir sans cesse des sollicitations du

diable, ressentait, à son approche, un tel feu dans les organes de

la génération, qu’elle était forcée d’y appliquer un fer brûlant,

pour éteindre l’incendie qui s’y développait sous l’influence de

la lubricité infernale. Voici comment elle racontait la chose: _Nam

in locis verecundis est tantum ignis, quod consuevi apponere ignem

materialem ad exstinguendum ignem concupiscentiæ_. (Voy. _Disquis.

magicæ_ de Martin del Rio, lib. II, sect. 24.)

Malgré l’embrasement interne ou externe que les incubes chauds

apportaient avec eux dans la cohabitation nocturne, leur principe

algide se faisait toujours sentir d’une manière ou d’autre dans

l’acte même de leur honteuse obsession. Bodin, après avoir mentionné

le sentiment de froid et d’horreur qu’éprouvaient, au milieu de

leurs hideux transports, les possédés du démon, constate que «telles

copulations ne sont pas illusions ni maladies,» et affirme qu’elles

ne diffèrent pas des rapports sexuels ordinaires, «hormis que la

semence est froide.» Il donne un extrait des interrogatoires que

subirent, en présence de maître Adrien de Fer, lieutenant général de

Laon, les sorcières de Longni, qui furent condamnées au feu pour avoir

eu commerce avec les incubes. Marguerite Brémont, femme de Noël de

Lavaret, avoua qu’elle avait été conduite, un soir, par sa propre mère,

dans un pré où se tenait une assemblée de sorcières: «Se trouvèrent en

ce lieu six diables qui estoient en forme humaine, mais fort hideux à

voir, etc. Après la danse finie, les diables se couchèrent avecques

elles et eurent leur compagnie; et l’un d’eux, qui l’avoit menée

danser, la print et la baisa par deux fois et habita avecques elle

l’espace de plus de demie heure, mais délaissa aller sa semence bien

froide. Jeanne Guillemin se rapporte au dire de celle-cy, et dit qu’ils

furent bien demie heure ensemble, et qu’il lâcha de la semence bien

fort froide.» (Voy. la _Démonomanie des sorciers_, liv. II, ch. 7.)

Jean Bodin remarque une circonstance tout à fait analogue dans le

procès de la sorcière de Bièvre, qui fut instruit et jugé en 1556,

dans la _justice_ du seigneur de la Boue, bailli de Vermandois. Cette

sorcière «confessa que Satan (qu’elle appelait son compagnon) avoit sa

compagnie ordinairement, et qu’elle sentoit sa semence froide.»

Les historiens de la sorcellerie et les jurisconsultes ne se bornaient

pas à enregistrer cette étrange particularité, ils en recherchaient la

cause, et ils imaginaient l’avoir devinée, en s’appuyant de l’autorité

de saint Thomas d’Aquin. «Les uns, dit le naïf et féroce Bodin,

tiennent que les démons hyphialtes ou succubes reçoivent la semence des

hommes et s’en servent avec les femmes en démons éphialtes ou incubes,

comme dit Thomas d’Aquin, chose qui semble incroyable.» Bodin, qui ne

s’étonne de rien dans les plus sinistres arcanes de la démonomanie,

trouve l’explication de ce phénomène diabolique dans un verset de la

Bible, devant lequel les commentateurs sont restés muets et confondus:

«Et peut-estre que le passage de la Loi de Dieu qui dit: _Maudit

soit celuy qui donnera de sa semence à Moloch_, se peut entendre de

ceux-cy.» (Voy. p. 87 du t. Ier de cette Histoire.)

Ce n’était pas là, d’ailleurs, le seul caractère distinctif de la

possession des démons: l’odeur infecte que le diable exhalait de

tous ses membres (de là l’origine d’une locution proverbiale encore

usitée: _puer comme le diable_) se communiquait presque immédiatement

aux hommes et aux femmes qu’il visitait. Ceux-ci devenaient puants

à leur tour, et on les reconnaissait surtout à l’infection de leur

haleine. Bodin dit, d’après Cardan, «que les espritz malings sont

puants, et le lieu puant, où ils fréquentent, et croy que de là vient

que les anciens ont appelé les sorcières _fœtentes_ et les Gascons

_fetilleres_, pour la puanteur d’icelles, qui vient, comme je croy, de

la copulation des diables.» Tous les démonographes conviennent de cette

horrible puanteur, qui signalait d’ordinaire le passage du diable,

et qui sortait de la bouche des possédés: «On peut juger, dit-il, que

les femmes, qui de leur naturel ont l’haleine douce beaucoup plus que

les hommes, par l’accointance de Satan en deviennent hideuses, mornes,

laides et puantes outre leur naturel.»

Ce n’est pas tout: le commerce abominable des incubes produisait

quelquefois des fruits monstrueux, et le démon se complaisait à

introduire ainsi sa progéniture dans la race humaine. On expliquait

de la sorte toutes les aberrations de la nature dans les œuvres de la

génération. Les monstres avaient alors leur raison d’être. «Spranger

écrit que les Alemans (qui ont plus d’expérience des sorciers, pour

en avoir eu de toute ancienneté et en plus grand nombre qu’ès autres

pays) tiennent que, de telle copulation, il en vient quelquefois des

enfants qu’ils appellent _Wechsel-Kind_ ou _enfans changez_, qui sont

beaucoup plus pesans que les autres, et sont tousjours maigres, et

tariroient trois nourrices, sans engraisser.» (Voy. _la Démonomanie

des sorciers_, liv. II, ch. 7.) Martin Luther, dans ses _Colloques_,

reconnaît la vérité du fait, avec d’autant plus de désintéressement,

qu’on l’accusait lui-même d’être un de ces enfants du diable, que le

bas peuple de l’Ile-de-France appelait _champis_, c’est-à-dire trouvés

ou faits dans les champs.

Au treizième siècle, un évêque de Troyes, nommé Guichard, fut accusé

d’être le fils d’un incube, qualifié de _Petun_, qui, disait-on,

mettait tous ses diablotins au service de son bien-aimé fils. (Voy.

_Nouveaux Mémoires de l’Acad. des inscriptions et belles-lettres_,

t. VI, p. 603.) Les incubes avaient donc le talent de procréer des

enfants, assez bien bâtis pour n’être pas trop déplacés dans le monde;

mais, en général, leurs rejetons étaient d’effroyables contrefaçons

de l’humanité. Ainsi, Bodin parle d’un monstre de cette espèce, qui

était né en 1565, au bourg de Schemir, près de Breslau, et qui avait

pour père et mère une sorcière et Satan: c’était «un monstre hideux,

sans teste et sans pieds, la bouche en l’épaule senestre (gauche), de

couleur comme un foye, qui rendit une clameur terrible, quand on le

lavoit.» Du reste, Bodin met en présence diverses opinions à l’égard

des résultats de la Prostitution diabolique: «Les autres sorcières,

dit-il, font diables en guise d’enfans, qui ont copulation avec les

nourrices sorcières, et souvent on ne sait ce qu’ils deviennent. Mais

quant à telle copulation avec les démons, sainct Hiérosme, sainct

Augustin, sainct Chrysostome et Grégoire Nazianzène soutiennent, contre

Lactance et Josèphe, qu’il ne provient rien; et s’il en vient quelque

chose, ce seroit plustost un diable incarné qu’un homme.»

Le vulgaire ne doutait pas, cependant, que le diable n’eût la faculté

de se reproduire sous les traits de l’homme, et ceux qui avaient été

engendrés par lui passaient pour succubes. On peut en conclure que

la plupart des opérations de l’incubisme étaient stériles. «L’homme

sorcier qui a copulation avec le diable comme avec une femme, dit

Bodin, n’est pas incube ou éphialte, mais hyphialte ou succube.»

Là-dessus, il raconte plusieurs histoires de succubes, sous la

garantie de Spranger, de Cardan et de Pic de la Mirandole. Spranger

rapporte qu’un sorcier allemand «en usoit ainsi devant sa femme et ses

compagnons, qui le voyoient en ceste action, sans voir la figure de la

femme.» Pic de la Mirandole avait connu un prêtre sorcier, nommé Benoît

Berne, qui, âgé de quatre-vingts ans, avouait avoir eu copulation «plus

de quarante ans avec un déguisé en femme, qui l’accompagnoit, sans

que personne l’aperceut, et l’appeloit Hermione.» Cardan cite un autre

prêtre, âgé de soixante-dix ans, qui avait cohabité, pendant plus de

cinquante ans, avec un démon «en guise de femme.»

Il est à remarquer que les incubes s’adressaient ordinairement aux plus

jeunes et aux plus belles femmes, qu’ils obsédaient la nuit, ainsi

que les succubes s’attaquaient, de préférence, à de jeunes et beaux

garçons. Quant aux sorciers et aux sorcières qui allaient chercher au

sabbat les détestables plaisirs que le diable ne leur refusait jamais

dans ce monstrueux mélange de tous les sexes et de tous les âges, ils

étaient presque toujours laids, vieux et repoussants. On peut donc

considérer l’incubisme comme une sorte d’initiation à la sorcellerie,

qui foulait aux pieds toute pudeur et qui poussait le libertinage

jusqu’aux dernières limites du possible. Bien souvent, l’incube ne

rencontrait aucune complaisance chez le sujet qu’il convoitait et

qu’il venait solliciter: ce n’était, en quelque sorte, que le prélude

du péché. Le sorcier, au contraire, déjà perverti et adonné à la

possession du diable, s’était laissé entraîner à sa perte et vivait

dans la pratique des œuvres de ténèbres. Il est donc permis de faire

une distinction très-significative entre l’incubisme et la sorcellerie,

en disant que l’une était la Prostitution des vieilles femmes; et

l’autre, la Prostitution des jeunes.

Malgré tant de faits, tant d’aveux, tant de déclarations, tant

d’exemples mémorables, certains démonographes ont nié l’existence des

incubes et des succubes. Le savant astrologue Agrippa et le célèbre

médecin Wier mettent sur le compte de l’imagination les principaux

maléfices de ces démons nocturnes. «Les femmes sont mélancoliques, dit

ce dernier, qui pensent faire ce qu’elles ne font pas.» Les médecins

les plus éclairés du dix-septième siècle étaient déjà de cet avis, et

cependant au dix-septième, lorsqu’on brûlait encore des sorcières qui

confessaient encore avoir eu _compagnie charnelle_ avec le diable,

on discutait, dans les écoles et dans les académies, la théorie des

incubes et des succubes.

La dernière fois que cette thèse bizarre fut débattue en France,

au double point de vue religieux et scientifique, ce fut dans les

conférences du célèbre Bureau d’Adresse, que le médecin Théophraste

Renaudot avait établi à Paris, pour faire pièce, en même temps, à

la Faculté de médecine et à l’Académie française. Ces conférences,

qui se tenaient une ou deux fois par semaine en la grande salle du

Bureau d’Adresse, situé rue de la Calandre dans la Cité, réunissaient

un nombreux auditoire, fort attentif à écouter les orateurs qui

prenaient part à la discussion. On traitait là les questions les plus

épineuses, et Théophraste Renaudot, avec un sérieux imperturbable,

dirigeait lui-même le débat, qui sortait fréquemment des bornes de

ce qu’on nommait alors l’honnêteté, et de ce que nous appelons la

décence; mais acteurs et auditeurs n’y entendaient pas malice, chacun

étant avide de connaître et de savoir. Dans la cent vingt-huitième

conférence, qui s’ouvrit le lundi 9 février 1637, un _curieux de

la nature_, comme s’intitulaient alors les amateurs de physique et

de sciences naturelles, déposa cette question sur le bureau: «Des

incubes et succubes, et si les démons peuvent engendrer.» Le sujet

n’était pas neuf, mais il était piquant et singulier. Quatre orateurs

s’inscrivirent aussitôt pour parler à tour de rôle. Le premier, qui

prit la parole, devait être un médecin, peu favorable au système des

démons incubes et succubes, qu’il considère comme les effets d’une

maladie appelée _éphialtès_ par les Grecs, et _pezard_ par le vulgaire,

et qu’il définit comme «un empeschement de la respiration, de la

voix et du mouvement, avec oppression du corps, qui nous représente,

en dormant, quelque poids sur l’estomach.» Selon lui, la cause de

cette maladie «est une vapeur grossière bouchant principalement

le derrière du cerveau, et empeschant l’issue des esprits animaux

destinez au mouvement des parties.» Il constate, d’ailleurs, que le

vulgaire attribue ces désordres à l’Esprit malin, plutôt que de s’en

prendre à la «malignité d’une vapeur ou de quelque humeur pituiteuse

et grossière, laquelle fait oppression dans ce ventricule, dont la

froideur et la foiblesse, produite par le défaut d’esprits et de

chaleur, qui tiennent toutes les parties en arrest, sont les plus

manifestes causes.» Il conclut, en conséquence, que cet état maladif,

dans lequel le diable n’est pour rien, ne saurait déterminer la

génération, «laquelle estant un effet de la faculté naturelle, et

celle-ci, de l’âme végétante, elle ne peut convenir au démon qui est un

pur esprit.»

Cette théorie de la génération dut produire une vive curiosité dans

l’assemblée, qui ne soupçonnait pas les facultés de l’_âme végétante_;

mais le second orateur, qui était un savant nourri de la lecture des

classiques grecs et latins, prit la défense des démons, et voulut

prouver la réalité de leurs «accouplements avec les hommes, lesquels

on ne peut nier, sans démentir une infinité de personnes de tous

aages, sexes et conditions, à qui ils sont arrivez.» Là-dessus, il

cite plusieurs personnages illustres de l’antiquité et du moyen âge,

qui ont été engendrés par les faux dieux ou les démons; il cite comme

de véritables incubes les faunes, les satyres, et le principal d’entre

eux, Pan, chef des incubes, appelé _Haza_ par les Hébreux, comme le

chef des succubes, _Lilith_; il cite les _Néfésoliens_, que les Turcs

regardent comme issus des démons, «soit que ceux-ci empruntent une

femme étrangère qu’ils peuvent transporter presque en un instant, et,

par ce moyen, conserver ses esprits et empescher leur escoulement et

transpiration; soit par leur propre vertu, puisque tout ce qui se peut

faire naturellement, comme est la semence, se peut faire aussi par les

démons. Voire quand bien ils ne pourroient faire de la semence propre,

il ne s’ensuit pas de là qu’ils ne puissent produire une créature

parfaite.»

Il y avait là des dames qui ne perdaient pas un mot de cette

dissertation scientifique. Le troisième orateur reconnut, comme fait

incontestable, le commerce des incubes et des succubes avec les hommes;

mais il était disposé à croire que ces malins esprits ne pouvaient

engendrer, et il en donnait ainsi la raison: «Pour le succube, il est

certain qu’il ne peut engendrer dans soy, faute de lieu convenable

pour recevoir la semence et la réduire de puissance en art, et manque

de sang pour nourrir le fœtus durant neuf mois.» Il ne tranchait pas

aussi résolûment la question, à l’égard de l’incube; il rappelait

les trois conditions principales que requiert la génération, savoir:

«la diversité du sexe, l’accouplement du mâle et de la femelle,

et l’écoulement de quelque matière qui contienne en soy la vertu

formatrice des parties dont elle est issue.» Il convient que le diable

peut, au besoin, rencontrer les deux premières conditions, «mais jamais

la dernière, qui est une semence propre et convenable, douée d’esprits

et d’une chaleur vitale, sans laquelle elle est inféconde et stérile;

car il n’a point de son chef cette semence, puisque c’est ce qui reste

de la dernière coction, laquelle ne se fait qu’en un corps actuellement

vivant, tel que n’est pas celuy qu’il a; et cette semence, qu’il a

pu mendier d’ailleurs, lorsqu’elle a été épandue hors du vaisseau

de nature, ne peut estre fœcondée, faute de ces esprits, lesquels ne

se peuvent conserver que par une irradiation qui se fait des parties

nobles dans les vaisseaux spermatiques.»

Le quatrième orateur, homme sage et prudent, vint à propos calmer

l’anxiété de l’auditoire, en déclarant «qu’il n’y a rien de surnaturel

dans l’incube, qui n’est rien qu’un symptosme de la faculté animale,

accompagné de trois circonstances, sçavoir, la respiration empeschée,

le mouvement lezé et une imagination voluptueuse.» Il réhabilita

le cauchemar, qu’il expliqua dans ses causes et dans ses effets; il

termina la discussion par un conseil adressé aux assistants, qu’il

invitait à ne pas se coucher sur le dos et à se garder des périls de

l’imagination voluptueuse «produite par l’abondance ou la qualité de

la semence: laquelle envoyant son espèce dans la phantaisie, elle se

forme un objet agréable et remue la puissance motrice, et celle-ci,

la faculté expulstrice des vaisseaux spermatiques.» Tout le monde

se retira très-satisfait de ces doctes investigations dans ce Monde

enchanté, où le fameux Bekker n’avait pas encore porté la lumière

du doute et de la raison. (Voy. le _Recueil général des questions

traictées ès conférences du Bureau d’Adresse_, Paris, Soubron, 1656, 5

vol. in-8º.)

Depuis Théophraste Renaudot et jusqu’à notre époque, la théologie

et la science se sont encore occupées des incubes et des succubes,

qui étaient trop bien enracinés dans la crédulité populaire pour

qu’on réussît à les détrôner complétement. Les méfaits de ces démons

subalternes sont encore aujourd’hui très-accrédités parmi les habitants

des campagnes. Voltaire s’en est moqué avec son inflexible bon sens;

mais peu s’en fallut qu’on ne l’accusât d’avoir manqué de respect

au diable, en lui disputant ses plus antiques prérogatives. Avant

Voltaire, un médecin ordinaire du roi, M. de Saint-André, toucha du

doigt les véritables causes de cette superstition, dans ses _Lettres

au sujet de la magie, des maléfices et des sorciers_ (Paris, J.-B. de

Maudouyt, 1725, in-12), lorsqu’il essaya de la détruire: «L’incube,

le plus souvent, est une chimère, dit-il, qui n’a pour fondement que

le rêve, l’imagination blessée, et très-souvent l’imagination des

femmes... L’artifice n’a pas moins de part à l’histoire des incubes.

Une femme, une fille, une dévote de nom, etc., débauchée, qui affecte

de paraître vertueuse pour cacher son crime, fait passer son amant pour

un esprit incube qui l’obsède... Il en est des esprits succubes comme

des incubes: ils n’ont ordinairement d’autre fondement que le rêve et

l’imagination blessée, et quelquefois l’artifice des hommes. Un homme,

qui a entendu parler de succubes, s’imagine, en dormant, voir les

femmes les plus belles et avoir leur compagnie...»

M. de Saint-André résume ainsi, avec beaucoup de jugement, les

circonstances dans lesquelles a dû se produire la superstition des

incubes et des succubes, et on ne peut que le louer d’avoir fait preuve

de tant de sagesse, à une époque où les casuistes et les docteurs de

Sorbonne n’hésitaient pas à reconnaître le pouvoir générateur du démon.

Ainsi, le père Costadau, qui, à la vérité, n’était qu’un jésuite,

très-savant d’ailleurs et fort bon homme au demeurant, écrivait ceci,

à cette même époque, dans son célèbre _Traité des signes_: «La chose

est trop singulière pour la croire à la légère... Nous ne la croirions

pas nous-même, si nous n’étions convaincu, d’une part, du pouvoir du

démon et de sa malice, et si, d’une autre part, nous ne trouvions

une infinité d’écrivains, et même du premier rang, des papes, des

théologiens et des philosophes, qui ont soutenu et prouvé qu’il peut

y avoir de ces sortes de démons incubes et succubes; qu’il y en a, en

effet, et des gens assez malheureux, que d’avoir avec eux ce commerce

honteux et de tous le plus exécrable.» (T. V, page 182.)

L’Église et le parlement avaient donc fait des lois contre ces

malheureux, convaincus d’avoir été mêlés, même malgré eux, à la

Prostitution infernale, et c’était le feu du bûcher qui pouvait seul

effacer cette horrible souillure, lorsque la pénitence ne se chargeait

pas de ramener le pécheur dans la voie du pardon. Les victimes

de l’incubisme et du succubisme avaient des motifs d’indulgence à

invoquer, si elles se présentaient comme ayant été séduites et forcées;

mais la jurisprudence ecclésiastique et civile se montrait impitoyable

envers une autre espèce de Prostitution diabolique, celle des sorciers

et des sorcières, qui se donnaient de bonne volonté à Satan en

personne, et qui se prêtaient alors à tous les genres d’abominations

dans leurs assemblées nocturnes. Voilà donc quels étaient, en France

comme dans toute l’Europe, au seizième et même au dix-septième

siècle, les honteux vestiges de la Prostitution hospitalière et de la

Prostitution sacrée.

Histoire de la prostitution chez tous les peuples du monde depuis l'antiquité la plus reculée jusqu'à nos jours, tome 5/6 · 第 13 / 38 题