CHAPITRE XXIV.

SOMMAIRE. —De la philologie érotique. —Le jargon ou l’argot de la

Prostitution. —Origines de ce jargon. —Un vieux conte sur _hic_

et _hoc_. —Le Commentaire de Leduchat sur Rabelais. —Les _Erotica

verba_ de l’abbé de l’Aulnaye. —Le _Dictionnaire comique_ de

Leroux. —Richesse de la langue érotique, au seizième siècle. —Noms

anciens des filles publiques. —Synonymes formés du grec, du latin,

de l’italien, etc. —Synonymes empruntés à des noms d’animaux.

—Synonymes relatifs à la vie errante des prostituées. —Ceux

relatifs à leur métier. —Ceux qui les classent par catégories.

—Périphrases et jeu de mots licencieux. —Noms de saintes, déguisés

et corrompus. —Additions à la nomenclature de l’abbé De l’Aulnaye.

—Les _Femmes au court talon_. —Proverbes moraux tirés de la

Prostitution. —Diminutif de _Catherine_. —Anciens noms des mauvais

lieux: étymologies. —Anciens noms des parasites de la Prostitution:

étymologies. —Anciens noms des entremetteuses: étymologies.

—Portrait d’une vieille proxénète, par François Rabelais. —La

Sibylle de Panzoust et la Macette de Regnier.

Si la philologie érotique pouvait entrer dans une histoire générale

de la Prostitution, nous pourrions lui consacrer plusieurs chapitres

très-neufs et très-intéressants; car il n’existe par encore un ouvrage

spécial, dans lequel on ait étudié à fond les origines de la langue ou

plutôt du jargon des mauvais lieux. Cette langue, qu’on peut appeler

technique, est à peine indiquée dans quelques anciens dictionnaires

français, tandis que la plupart des glossaires grecs et latins lui

accordent une large place, et la mêlent, pour ainsi dire, sans aucun

scrupule, à la langue oratoire et littéraire. Rien ne serait donc plus

facile que d’extraire, des glossaires consacrés aux langues anciennes

et classiques, tout ce qui a rapport à la Prostitution antique, et le

savant P. Pierhugues ne s’est pas mis en grands frais d’érudition, pour

compiler son _Glossarium eroticum linguæ latinæ_, dont les articles

les plus curieux sont sortis du portefeuille d’un excellent philologue,

M. le baron de Schonen, que ses beaux travaux sur les érotiques grecs

eussent élevé au premier rang dans l’érudition moderne. Tout est encore

à faire pour la connaissance de la vieille langue érotique française;

les matériaux sont innombrables, et cependant, ils n’ont jamais été

recueillis et mis en œuvre. Si, comme l’a dit Boileau,

Le latin dans les mots brave l’honnêteté,

le français est plus modeste, ou, du moins, plus timide et plus

sournois. Cette langue érotique, si riche et souvent si ingénieuse,

il faut le reconnaître, ne prend ses ébats que dans des facéties

gaillardes, des romans libertins, des poésies graveleuses, des contes

joyeux et des chansons ordurières. Elle est, d’ailleurs, désavouée

par la langue proprement dite, et bannie absolument des vocabulaires,

où elle ne se glisse parfois que sous un déguisement convenable; mais

elle n’en existe pas moins avec son génie original, et elle se perpétue

de bouche en bouche, par tradition, en conservant ses archaïsmes,

ses métaphores, ses images, ses proverbes, même ses onomatopées. On

peut comparer cette langue obscène à l’argot des voleurs et du bas

peuple. Elle a sa raison d’être, et, quoiqu’elle n’ait pas d’échos

dans la langue des honnêtes gens, quoiqu’elle soit mise hors la loi

de la grammaire, quoiqu’elle ne s’enseigne pas avec les humanités,

elle est éternellement vivace et elle ne vieillit pas, parce qu’elle

roule toujours sur le même fonds et qu’elle n’a plus à s’étendre sur de

nouveaux objets.

On prouverait aisément, dans une étude philologique sur le jargon de la

Prostitution, que ce jargon est contemporain de la langue vulgaire, et

qu’il s’est formé d’un mélange confus de tous les idiomes et de tous

les dialectes, comme s’il eût la prétention de représenter une langue

universelle. Il y a, en effet, dans ce jargon étrange, né du caprice

et de l’à-propos, du hasard et de l’occasion, une foule de mots, qui

n’ont pas pris la peine de quitter leur caractère national, et qui se

sont faits français, en restant grecs, latins, italiens, allemands

ou espagnols. Il semble que la Prostitution, qui fut toujours, par

nature, vagabonde et voyageuse, avait établi entre tous ses suppôts et

sujets des deux sexes un langage de convention, qu’on parlait et qu’on

entendait également dans les différentes provinces de la France, à

une époque où deux villes voisines étaient souvent étrangères l’une à

l’autre à cause de leurs patois.

Un vieux conteur français a parodié librement le conte rapporté

par Hérodote, qui attribue au roi d’Égypte Psamméticus une bizarre

invention pour découvrir quelle était la langue primitive, mère de

toutes les autres. Selon notre conteur, il s’agissait de savoir quel

avait été le premier mot de la langue française, et les académies

s’étaient déclarées incompétentes, devant cette question épineuse.

Le maître ès arts, qui se préoccupait de la solution d’une telle

difficulté, imagina, un jour qu’il était de loisir, de consulter, sur

le point en litige, une _folle femme_, attendu, pensait-il, que les

fous ont la science infuse et cachée. «Avez-vous point eu affaire

à des muets? lui demanda-t-il doctoralement.—Comme aux autres,

répondit-elle.—Çà, ma mie, n’avez-vous pas tiré d’eux un seul mot

chrétien?—Oui, bien, reprit-elle: ils savent dire _hic_ et _hoc_.—Ce

sont mots latins, ce me semble?—Nenni, point, mon seigneur: c’est

_ceci_ et _cela_.» Ce conte facétieux mériterait d’être invoqué à

l’appui de la vénérable antiquité du jargon érotique.

L’ouvrage qui traite de ce mystérieux jargon avec le plus de détails

étymologiques, c’est assurément le commentaire de Jacob Leduchat sur le

_Gargantua_ et le _Pantagruel_. L’honnête Leduchat, quoique protestant,

était un philologue, qui ne se faisait pas scrupule d’appeler les

choses par leur nom, et qui en affaire d’érudition ne trouvait rien de

trop cru ni de trop nu. Nous renverrons donc nos lecteurs à ce célèbre

commentaire, qu’un autre philologue, Éloy Johanneau, a complété depuis

dans le même goût, en renchérissant sur les obscénités quintessenciées

de Rabelais. Il y a un troisième commentateur de Rabelais, qui s’est

attaché plus particulièrement à étudier la langue érotique dans son

auteur favori; c’est le très-savant et très-pantagruélique abbé de

l’Aulnaye, qui, à l’âge de quatre-vingts ans environ, a publié une

bonne édition de Rabelais (Paris, Desoer, 1820, 3 vol. in-12; avec des

augmentations considérables, Paris, Louis Janet, 1823, 3 vol. in-8).

Sous le titre d’_Erotica verba_, il a inséré, dans le troisième volume

de son édition, un petit glossaire, que Rabelais n’a pas fourni seul et

qui manque de développements dans l’explication des termes. L’audacieux

abbé a reculé sans doute devant les dangers de la matière, quoiqu’il

ait placé son essai pornologique sous la sauvegarde de ce distique

de Tabourot, qui avait pris pour devise: _A tous accords_, et qui se

mettait si volontiers au diapason de la vieille gaieté française:

Putidulum scriptoris opus ne despice, namque

Si lasciva legis, ingeniosa leges.

Ce glossaire a le défaut d’enregistrer simplement, par ordre

alphabétique, des locutions, la plupart anciennes, sans ajouter à

chacune d’elles les commentaires étymologiques et historiques qu’elles

peuvent motiver. Le _Dictionnaire comique_ de Leroux, qui a été

réimprimé trois ou quatre fois dans le siècle dernier, offre sans

doute une nomenclature beaucoup moins complète que celle des _Erotica

verba_ de Stanislas de l’Aulnaye, mais il fait suivre chaque mot, de

quelque citation qui en fixe le sens et la propriété. Ce _Dictionnaire

comique_, par malheur, manque d’érudition et de critique, et le

compilateur, qui était loin de connaître les meilleures sources du

vieux langage, ne se fait pas scrupule de rendre son sujet encore plus

scabreux, par des définitions qui surpassent souvent l’indécence des

mots eux-mêmes.

Nous n’aborderons donc pas, même avec réserve, les difficultés d’un

pareil sujet, et nous nous bornerons à remarquer que la langue érotique

française, qui se dessine déjà très-carrément dès le treizième siècle,

procède d’habitude par le pléonasme et la redondance, traduit les

mots à son usage dans les langues étrangères, ou se les approprie

tels qu’ils sont avec leur consonnance indigène, recherche les images

du style figuré, triomphe dans les équivoques, et obvie sans cesse à

la monotonie du discours, au moyen des plus singulières combinaisons

philologiques. On dirait que tous les mots, toutes les phrases faites

de la langue générale, peuvent être, au besoin, appliqués à cette

langue particulière, qui s’enrichit de la sorte aux dépens de la

technologie tout entière. La langue érotique, comme le fait observer

l’abbé de l’Aulnaye, est, sans contredit, une des plus riches de toutes

les langues techniques. Ainsi, au seizième siècle, par exemple, on

n’avait pas moins de trois cents mots ou périphrases pour exprimer

l’_acte vénérien_ (voy. ce mot dans les _Erotica verba_). Quant aux

parties génitales de l’homme et de la femme, elles étaient représentées

par quatre cents noms différents, qui se distinguent par leur variété

pittoresque et leurs singulières attributions.

Mais il est un chapitre du langage érotique, qui appartient

essentiellement à l’histoire de la Prostitution; ce sont les

dénominations populaires, sous lesquelles les femmes de mauvaise vie

étaient désignées, à certaines époques et dans certaines circonstances;

ce sont les sobriquets ignobles ou infâmes, qu’on donnait à leurs

honteux assesseurs; ce sont les synonymes plus ou moins voilés,

qu’on avait inventés pour caractériser les maisons de débauche sous

leurs divers aspects. Nous avons déjà (chapitre VI, t. III, p. 367)

expliqué étymologiquement les noms usuels des filles publiques, de

leurs entremetteurs, de leurs amants et de leurs demeures, au treizième

siècle. Mais cette nomenclature spéciale ne resta pas stationnaire,

et elle ne fit que s’accroître depuis, en recevant le tribut de

l’imaginative impure des poëtes et des conteurs. Voilà comment, au

seizième siècle, la langue française s’était toute surchargée de ces

excroissances érotiques, qui ressemblaient à des verrues produites par

le mal de Naples.

Il suffira de citer ici la longue énumération dont l’abbé de l’Aulnaye

a fait suivre, dans son glossaire, le mot _filles publiques_. Nous

reprendrons ensuite quelques-uns des noms bizarres, qu’il a glanés dans

les livres, pour les interpréter et pour en chercher le vrai sens:

«Accrocheuses, alicaires, ambubayes, bagasses, balances de boucher

qui pèsent toutes sortes de viandes, barathres, bassara, bezoches,

blanchisseuses de tuyaux de pipe, bonsoirs, bourbeteuses, braydonnes,

caignardières, cailles, cambrouses, cantonnières, champisses,

cloistrières, cocquatris, coignées, courieuses, courtisanes,

demoiselles du marais, drouines, drues, ensoignantes, esquoceresses,

femmes de court talon, femmes folles de leur corps, folles d’amour,

filles de joie, filles de jubilation, fillettes de pis, folles

femmes, folieuses, galloises, jannetons, gast, gaultières, gaupes,

gondines, godinettes, gouges, gouines, gourgandines, grues, harrebanes,

hollières, hores, hourieuses, hourrières, lesbines, lescheresses,

lévriers d’amour, linottes coeffées, loudières, louves, lyces,

mandrounos, manefles, maranes, maraudes, martingales, maximas, mochés,

musequines, pannanesses, pautonnières, femmes de péché, pèlerines de

Vénus, pellices, personnières, posoères, postiqueuses, présentières,

prêtresses de Vénus, rafaitières, femmes de mal recepte, redresseuses,

revéleuses, ribauldes, ricaldes, rigobetes, roussecaignes, sacs de

nuit, saffrettes, sourdites, scaldrines, tendrières de bouche et de

reins, tireuses de vinaigre, toupies, touses, trottières, viagères,

femmes de vie, villotières, voyagères, wauves, usagères, etc.»

Parmi ces noms, qui n’avaient pas tous passé de la langue écrite

dans la langue parlée, et réciproquement, on en remarque plusieurs

empruntés à l’antiquité grecque et latine, et, par conséquent, purement

littéraires: alicaires, _alicariæ_; ambubayes, _ambubaiæ_; bassara,

βασσαρα; lesbines, pour _lesbiennes_; maximas, _maximæ_; mochés,

_mœchæ_; pellices, _pellices_; barathres, _barathra_. Un petit nombre

de noms sont imités de l’italien, de l’espagnol, du bas-breton,

du provençal et du languedocien: bagasses, _bagasse_; scaldrines,

_sgualdrine_; ricaldes, _ricalde_; _gast_, _mandrounos_ et _manefles_.

Il y a des noms, qui, par mépris ou par plaisanterie, rappellent les

analogies morales ou physiques que les prostituées pouvaient avoir

avec divers animaux: _cailles_, _coquatris_ (crocodiles), _levriers

d’amour_, _linottes coeffées_, _louves_, _lyces_ (chiennes de chasse),

_rousse-caignes_ (chiennes rousses, en languedocien), _wauves_

(loups-garous).

Certains noms font allusion à la vie errante et vagabonde de ces

malheureuses: _bourbeteuses_, qui barbotent dans la boue; _champisses_,

qui vivent dans les champs; _cantonnières_, qui sont cantonnées au coin

des rues; _gaultières_, qui fréquentent les buissons (de _gault_, bois

taillis); _hollières_, qu’on voit souvent changer de lieu (de _holler_,

courir); _postiqueuses_, qui courent la poste; _maraudes_, qui vont çà

et là; _toupies_, qui tournent à droite et à gauche; _trottières_, qui

trottent jour et nuit; _viagères_, qui sont toujours sur les chemins;

_voyagères_, qui voyagent.

Plusieurs noms se rapportent à des particularités indécentes du métier

des filles publiques: _bezoches_ (pioches); _drues_; _hourrières_

(piocheuses, qui travaillent à la vigne avec la _hourre_); _coignées_;

_escoqueresses_ (écosseuses); _martingales_ (qui doublent les enjeux);

_hores_ (qui se payent à l’heure); _pautonnières_ (batelières ou

passeuses); _posoères_ (qui posent); _presentières_ (qui présentent);

_rafaitières_ (qui rajustent); _redresseuses_; _reveleuses_ ou

plutôt _releveuses_; _touses_ (qui tondent); etc. La joyeuse vie,

que mènent ordinairement les prostituées avec leurs amants, se

trouve indiquée dans une foule de noms qui équivalent à _filles de

joie_: _galloises_ (de _galle_, gaieté); _goudines_ ou _gaudines_

(de _gaudere_, se réjouir); _gouines_ (de _goyr_, jouir); _rigobetes_

(de _rigober_, faire la vie), etc. Les différentes espèces de femmes

publiques, sont spécifiées par des noms différents: _accrocheuses_,

celles qui raccrochent les passants; _bonsoirs_, celles qui les

attirent, en leur disant bonsoir; _braydonnes_, celles qui leur

tendent des gluaux ou _brays_; _cloistrières_, celles qui ne sortent

pas du clapier; _caignardières_, celles qui hantent la compagnie des

gueux; _courieuses_ et _courtisanes_, celles qui demeurent dans les

Cours d’amour; _demoiselles du marais_, celles qui ont toujours les

pieds dans la boue; _drouines_, celles qui portent avec elles tout

leur outillage, comme les _drouineurs_ ou chaudronniers ambulants;

_ensoignantes_, celles qui soignent leurs clients; _grues_, celles qui

attendent au coin des rues; _lescheresses_, celles qui ont l’abominable

industrie des fellatrices romaines; _loudières_, celles qui n’ont pour

tout bien qu’un misérable grabat; _maranes_, celles qui, par la couleur

de leur teint bistrée et par leurs cheveux crépus, accusent leur

origine bohémienne ou moresque; _musequines_, celles qui se fardent et

qui se parent; _pannanesses_, celles qui ne sont vêtues que de _panne_

ou de bure; _sourdites_, celles qui sont tombées dans le vice par suite

d’une séduction; _saffrettes_, celles qui portent ceinture dorée et

broderies d’or ou d’argent, qu’on appelait _saffre_; _villotières_,

celles qui connaissent les tas de foin, qu’on appelait _villotes_.

Les périphrases, qui procèdent la plupart de quelque locution

proverbiale, disent bien ce qu’elles veulent dire et n’ont pas

besoin de commentaire, lors même qu’elles renferment un jeu de

mots licencieux, comme _femmes de vie_ et _fillettes de pis_.

Certains noms sont tirés de la langue du droit coutumier, comme

_personnières_, qui participent à l’action, complices; _usagères_,

terres vagues appartenant à la commune, etc. D’autres noms étaient

devenus génériques, à cause de la qualité ordinaire des femmes qui

les prenaient ou qui les recevaient, bien que ces noms-là fussent des

noms de saintes, déguisés et corrompus, comme _Janneton_ diminutif de

Jeanne, et _Margot_ diminutif de Marguerite. Enfin plusieurs noms,

comme _cambrouses_, _harrebanes_, etc., qui n’ont pas encore été

expliqués, demanderaient une longue enquête étymologique que nous

n’entreprendrons pas ici.

L’abbé de l’Aulnaye, dans sa nomenclature des synonymes employés

au seizième siècle pour qualifier les prostituées, a fait de

nombreuses omissions, entre lesquelles nous signalerons seulement

les suivantes: _gaures_, dont le sens est assez obscur; _gorres_,

truies; _friquenelles_, de _frisque_, galant; _images_, c’est-à-dire

peintes et fardées; _poupines_ et _poupinettes_, semblables à des

poupées; _bringues_, par onomatopée, frétillantes; _bagues_, au

figuré; _sucrées_, _paillasses_ et _paillardes_, qui couchent sur la

paille; _brimballeuses_, qui sonnent la cloche; _seraines_ ou sirènes;

_chouettes_, oiseaux de nuit; _capres_ ou _chèvres_, à cause de leur

lubricité; _ancelles_ ou servantes; _guallefretières_, c’est-à-dire

radoubeuses de vaisseaux; _peaultres_, d’où l’on a fait _peaulx_,

filles à matelots; _gallières_, qui aiment la joie ou _galle_;

_consœurs_ ou sœurs d’alliance; _bas-culz_, etc. Le _Dictionnaire

comique_ de Leroux, que nous n’avons pas mis à contribution, ajouterait

peut-être une vingtaine de noms bas et grossiers, que les auteurs

du seizième siècle ont ramassés dans la fange de la Prostitution,

et que Beroalde de Verville a enchâssés comme des diamants dans les

ornements du _Moyen de parvenir_. Quant aux périphrases inventées pour

exprimer le même objet sous toutes ses faces, elles sont innombrables

et frappées, en général, au bon coin de l’esprit français. Nous

n’essayerons pas d’en joindre une seule à celles que l’abbé de

l’Aulnaye a pris soin de recueillir, comme pour donner une idée de

toutes les autres qui pourraient être glanées après lui.

Une de ces périphrases, _femmes au court talon_, ne serait pas

compréhensible par le simple rapprochement d’un proverbe qui a été

formulé ainsi en deux rimes:

Mais la beaulté de la court,

C’est d’avoir le talon court.

Un passage du cinquième livre de Rabelais nous fait connaître ce que

c’était que d’_avoir le talon court_. En parlant du rajeunissement

que la reine de la Quinte opérait sur les vieilles femmes, Rabelais

observe qu’après avoir été rajeunies, «elles avoyent les talons trop

plus courts que devant, ce qui estoit cause, que, à toutes rencontres

d’hommes, elles estoyent moult subjectes et faciles à tomber à la

renverse.»

Malgré cette multitude de surnoms de toute sorte qui s’appliquaient

aux femmes de mauvaise vie, leur nom, par excellence, était toujours

_putain_, qui ne fut banni entièrement du langage et du style honnêtes,

qu’à la fin du règne de Louis XIV, car on le trouve encore dans les

comédies de Molière. Aux quinzième et seizième siècles, il osait se

montrer partout, dans les plaidoyers des avocats, dans les sermons

des prédicateurs, dans les livres de morale, de jurisprudence et

d’histoire, dans les ouvrages de poésie et de littérature. On le

rencontre même dans des livres écrits par des femmes. L’abbé de

l’Aulnaye a cité quatre proverbes, dans lesquels la sagesse des

nations s’adresse à la _putain_, et lui dit son fait avec une candide

grossièreté:

Amour de putain, feu d’étouppes.

Putain fait comme corneille:

Plus se lave, plus noire est-elle.

Quand maistre coud et putain file,

Petite pratique est en ville.

Jamais putain n’aima preud’hom,

Ny grasse geline chapon.

Deux autres proverbes relatifs aux _femmes folles_ prouvent que le

bon sens populaire attachait souvent un dicton moral à des mots qui

rappelaient une pensée malhonnête, afin de mettre, pour ainsi dire, le

remède à côté du mal.

Folles femmes n’aiment que pour pasture.

Femme folle à la messe,

Femme molle à la fesse.

Si, dans cette abondante nomenclature, le nom de _catin_ ne figure

pas, c’est qu’il n’a été introduit dans la langue érotique qu’à une

époque très-rapprochée de nous. On avait dit longtemps _catin_ comme

diminutif de _Catherine_, nom très-usité parmi les filles du peuple; ce

nom était devenu synonyme de _poupée_, parce que les enfants appelaient

ainsi leurs poupées; de là, le nom passa tout naturellement aux filles

débauchées, qui ne se marient pas et restent filles toute leur vie, ce

qu’on appelle proverbialement _coiffer sainte Catherine_. De _catin_ on

a fait _cataut_, et le changement de terminaison n’a pas réhabilité ce

diminutif.

Le lieu infâme où la Prostitution à son siége, le _bordel_, qui s’est

glissé jusque dans les satires de Boileau et les contes de Voltaire, ne

paraît pas avoir inspiré la verve des faiseurs de synonymes. L’abbé de

l’Aulnaye n’en rapporte que cinq ou six, qui n’avaient pas même cours

dans la langue usuelle et qui étaient réservés pour la langue écrite.

Il cite l’_eschevinage_, qui paraît renfermer un sale jeu de mots; la

_curatrie_, qui éveille l’idée d’une _cure_ ou prébende; le _clapoire_,

qui dérive de _clapier_; le _putefy_, qui annonce le fief des putes;

le _peaultre_, qui s’entend d’une mauvaise barque de passeur; le

_paillère_, qui nous apprend que ces endroits-là n’avaient pas d’autres

lits que des tas de paille et de foin, etc. Mais le mot _bordel_ fut

toujours conservé, de préférence, quoique la situation et le régime

du lieu eussent complétement changé, par suite des ordonnances de

la Prostitution légale. Les _bordes_, qui avaient été les premiers

repaires de la débauche publique, n’existaient plus nulle part,

excepté dans quelques villes de province, à l’époque où les femmes de

vie dissolue avaient le droit de _tenir bordel_ dans certaines rues

diffamées où elles payaient patente et vivaient de leur métier sous la

tutelle de la police municipale.

Les amants, les compagnons, les souteneurs de ces femmes perdues, tous

ces honteux parasites de la Prostitution étaient toujours flétris

du nom générique de _maquereaux_, mais ils avaient pris eux-mêmes

d’autres surnoms qui sonnaient mieux à leurs propres oreilles.

Ils s’appelaient et on les appelait quelquefois: _goulliards_ et

_gouliafres_, parce qu’ils dévoraient le produit du commerce impudique

de leurs tristes compagnes; _chalands_, parce qu’ils étaient les

habitués de la maison; _paillards_, parce qu’ils brisaient la paille

du lit; _holliers_, _houliers_, _houlleurs_, parce qu’ils couraient le

pays avec leurs coureuses; _lescheors_ et _lescheurs_, parce qu’ils

s’engraissaient aux dépens de la lèchefrite du logis; _maquignons_

et _courratiers_, ou _courtiers_, parce qu’ils aidaient au trafic

déshonnête de leurs _mignonnes_; _francs-gontiers_, _gastouers_,

_étalons_, _casse-museaux_, _calinaires_ ou _calins_, _lesbins_ et

_lapins_, etc. Les hommes méprisables, qui se consacraient ainsi au

plus hideux concubinage et qui en tiraient leurs seuls revenus, étaient

les dépositaires, sinon les inventeurs, de l’argot de la Prostitution,

et, dans les tavernes où ils passaient la journée à boire, à jouer, à

blasphémer et à dormir, ils ne manquaient pas de révéler la dépravation

de leurs mœurs par celle de leur langage.

Quant aux femmes déshonorées qui se mêlaient des trafics secrets de

la Prostitution, elles étaient signalées au mépris et à la haine

des honnêtes gens par le nom générique de _maquerelles_. Ce nom

qualificatif répondait à toutes les conditions de leur abominable

négoce, et il était admis indifféremment dans le style le plus relevé

comme dans le plus bas langage. Les poëtes de cour du seizième siècle

ne craignent pas de l’employer, à l’exemple des jurisconsultes et

des légistes. Il semble que ce nom, qui n’a pas été exclu de la bonne

langue avant le dix-septième siècle, suffisait autrefois à tous les

besoins de la chose. Les personnes qui répugnaient à s’en servir,

disaient _courtière_ ou _courratière_; les mots _entremetteuse_ et

_appareilleuses_ ne sont venus que plus tard, et ils sentent déjà

le style académique. On avait recours aussi à des périphrases qui

témoignent de l’intention de ménager la susceptibilité de ces dames:

_ambassadrices d’amour_, _conciliatrices des volontés_, _marchandes

de chair fraîche_, _sentinelles d’amour_, etc. Celles qui exerçaient

ce lucratif et odieux métier, et qui avaient une si grande place dans

les mœurs de nos ancêtres, ne trouvaient partout que malédictions

et outrages; le libertin même, qui les employait au service de ses

plaisirs, ne se faisait point illusion sur leur infamie: ce n’étaient

pas des femmes, heureusement, qui traitaient «les affaires de

maquerelage,» c’étaient des vieilles.

Le portrait d’une vieille de cette espèce a été composé en vers par un

poëte du seizième siècle; c’est un morceau très-remarquable, qui fut

attribué à François Rabelais, dans la première édition complète de ses

œuvres (_Lyon_, _Jean Martin_, 1558), et qui avait paru dès 1551 dans

un recueil de poésies de François Habert. Cet Habert était un ami de

Rabelais, et l’on peut supposer qu’il avait voulu sauver de l’oubli

les _Épîtres à deux vieilles de différentes mœurs_, que Rabelais,

alors curé de Meudon, ne pouvait ni ne voulait publier sous son nom.

Voici ce qui se rapporte à notre sujet dans le _blason_ poétique de

la mauvaise vieille, que nous retrouverons trait pour trait chez la

Sibylle de Panzoust, qui figure parmi les personnages allégoriques du

_Pantagruel_:

Vieille édentée, infâme et malheureuse,

Vieille sans grace, aux vertus rigoureuse,

Vieille en qui gist trahison et querelle,

Vieille truande, inique maquerelle,

Vieille qui rendz les pucelles d’honneur,

Femmes aussy, en crime et déshonneur:

Vieille qui n’eus oncq charité aulcune,

Vieille tousjours pleine d’ire et rancune,

Vieille de qui l’infâme et layde peau

En puanteur passe un sale drapeau:

Vieille laquelle on ne veid oncq bien dire

D’homme vivant, mais tousjours en médire:

Vieille qui n’as oncq beu vin meslé d’eau,

Vieille qui fays de ton lict un bordeau;

Vieille qui as la tetasse propice

Pour en enfer d’un diable estre nourrice:

Vieille qui as l’art magique exercé

Plus qu’oncq ne feist et Médée et Circé...

Vieille meschante, exécrable et infecte,

Qui de ta voix les éléments infecte:

Ne crains-tu point, vieille, que de tes faictz

Qui devant Dieu sont sales et infaictz,

Tu soys un jour amèrement punie?

Penses-tu bien demourer impunie,

Vieille mauldicte, ayant tant de pucelles

Mises au train de folles estincelles,

Ayant vendu contre droict et raison

Femmes d’honneur et de bonne maison!

Les couleurs énergiques de ce _blason_ d’une vieille, que l’auteur ne

nomme pas, ont certainement servi depuis à Mathurin Regnier, dans le

portrait de sa Macette, qui est le prototype des regrattières de la

Prostitution du temps de Henri IV.

Histoire de la prostitution chez tous les peuples du monde depuis l'antiquité la plus reculée jusqu'à nos jours, tome 5/6 · 第 12 / 38 题