SOMMAIRE. —La vie des mauvais garçons et des filles de joie
au quinzième siècle. —La jeunesse de François Villon. —Ses
_villonneries_. —Ses procès. —Son _Petit Testament_. —Cabarets
en renom. —Son épitaphe. —Son _Grand Testament_. —La belle
Heaulmière. —_Folles femmes_ des corporations de métier. —_Parler
un peu poictevin._ —_Saint-Genou_ et _Brisepaille_, en Poitou.
—_Enné_, juron des filles. —Tableau du ménage d’un _compagnon_ ou
_francgontier_. —Ballade _à ceux de mauvaise vie_. —Les truies
et les pourceaux. —Villon crie merci. —Ses _Repues franches_.
—La _diablerie_ de Montfaucon. —Les joueurs de farces. —Les
Enfants-sans-souci. —La _verde jeunesse_ de Clément Marot. —La
_Légende de maistre Pierre Faifeu_. —Macée la devote et la fille
_attournée_.
C’est dans les œuvres de François Villon, qu’il faut apprendre ce que
pouvait être au quinzième siècle la vie des mauvais garçons et des
filles de joie. Villon, avant d’entrer dans les prisons du Châtelet
et d’être destiné à périr sur la roue, avait passé sa jeunesse dans
les lieux de débauche, ne fréquentant que la honteuse compagnie qu’il
y rencontrait. Ce furent, comme il l’avoue lui-même, le jeu, les
_repues franches_ et les femmes, qui l’entraînèrent au crime et qui
le firent condamner deux ou trois fois avec ses complices. Il était
né d’une famille honnête et pauvre, qui se nommait _Corbeuil_; mais
on le surnomma _Villon_, c’est-à-dire voleur ou filou, lorsque ses
_hauts-faits_ de _pince_ et de _croc_ le firent connaître comme un
habile coquin parmi les ribauds de la bonne ville de Paris. Il prenait
le titre d’_écolier_, et l’on peut juger, d’après ses poésies, qu’il
avait étudié aux grandes Écoles de la rue du Fouare, avant de se faire
recevoir _maître-ès-arts_ aux écoles de l’argot et de la Prostitution.
Il commença par des vols de peu d’importance, qui ne lui offraient
en perspective qu’un bon repas avec ses amis et ses maîtresses; il
se chargeait de leur procurer, sans bourse délier, du pain, de la
viande et surtout du vin, et il inventait des tours d’adresse, à
l’aide desquels il dévalisait les boutiques des marchands. Son premier
procès date de l’année 1456. Il fut alors enfermé dans les prisons du
Petit-Châtelet, et, pendant cette captivité, il composa son _Petit
Testament_, où il se plaît à rappeler quelques souvenirs de sa vie
crapuleuse et malhonnête. Il accuse de ses fautes une femme qu’il
aimait et qu’il ne nomme pas; c’était vraisemblablement une fille
publique, avec laquelle il cohabitait, et qui le jeta, un soir d’hiver,
à la porte, en le priant de ne plus revenir au logis. Villon, se
trouvant sans asile et sans moyens d’existence, avait eu recours au vol
pour ne pas mourir de faim, et s’était mis à vagabonder dans les rues
de Paris. Cependant, comme il se souvenait avec plaisir du bon temps
qu’il avait passé avec cette _villotière_, il laisse en héritage son
cœur _mort et transi_ à celle, dit-il,
Qui si durement m’a chassé,
Que j’en suis de joye interdict
Et de tout plaisir dechassé.
Un passage du _Petit Testament_ nous apprend que les libertins
de l’Université et du Palais allaient faire bombance avec leurs
_meschines_, soit au cabaret de l’_Abreuvoir Popin_, qui était situé
sur le bord de la rivière, vis-à-vis la rue Thibautodé, à l’endroit où
fut construit depuis le quai de la Mégisserie, soit au _trou_ (bouchon)
de la _Pomme du Pin_, dont nous ignorons l’emplacement, quoique ce
cabaret fût encore fameux au dix-septième siècle.
François Villon n’avait que vingt-six ans, lorsqu’il sortit du
Petit-Châtelet pour retourner à ses vilaines habitudes. La mauvaise
société qu’il voyait ne tarda pas à lui être funeste, et, quoiqu’il
continuât à vivre aux dépens des femmes dissolues qui lui accordaient
les priviléges d’amant, il ne se contentait pas de l’argent que faisait
entrer dans le ménage l’indigne métier de ses compagnes. Il allait
commettre ses _villonneries_, à main armée sur la grande route, de
concert avec quelques-uns des hommes dépravés qui l’aidaient ensuite
à dissiper son butin au jeu et à table. En 1461, après un acte de
violence qui paraît avoir eu pour théâtre le village de Ruel, aux
environs de Paris, il fut arrêté de nouveau à Melun, ainsi que cinq
de ses complices, jugé par le tribunal du Châtelet, et condamné à être
pendu au gibet de Montfaucon. Il prit la chose assez gaiement, car il
composa lui-même son épitaphe:
Je suis François (dont ce me poise)
Né de Paris, auprès Pontoise.
Or, d’une corde d’une toise,
Sçaura mon col que mon cul poise.
Néanmoins, d’après le conseil de son avocat, il ne s’en tint pas à
la justice de la prévôté de Paris, et il appela de la sentence en
parlement. Ce fut pendant les délais de cet appel, qu’il rédigea _en
rimes_ son _Grand Testament_, dans lequel il fit comparaître, avec
beaucoup d’esprit et de malice, tous les joueurs de dés, tous les
coureurs de clapiers, tout le honteux personnel de la Prostitution
contemporaine. Ce _Grand Testament_, qui ne témoigne guère du repentir
de son auteur, est donc un écho fidèle des mauvais lieux de Paris,
et un scandaleux miroir de la vie des poëtes, des écoliers et des
vagabonds.
Villon commence par introduire dans son _Testament_ la belle
Heaulmière, qui avait eu dans son jeune temps ceinture dorée et
méchante renommée, mais qui, en devenant vieille, ne pouvait plus faire
d’autre métier que de gouverner une maison de filles de joie. La belle
Heaulmière (c’était peut-être une marchande qui vendait ou fabriquait
des _heaulmes_ ou casques dans la rue de la Heaumerie) avait été fort
belle, et, à ce titre, fort courtisée des _clercs_, des _marchands_ et
des _gens d’église_, qui ne marchandaient pas ses bonnes grâces; mais,
à l’époque où ses faveurs se payaient si cher, elle aimait un _garçon
rusé_ qui ne lui donnait rien que de mauvais traitements, et qui la
dépouillait de tout ce qu’elle gagnait à la peine de son corps. On
voit que les mœurs des méprisables parasites de la Prostitution n’ont
pas changé depuis quatre siècles. Écoutons les plaintes de la belle
Heaulmière:
Or, ne me faisoit que rudesse
Et, par m’ame! je l’amoys bien!
Et à qui que fisse finesse,
Il ne m’aymoit que pour le myen.
Jà ne me sceut tant detrayner,
Fouller aux piedz, que ne l’aymasse,
Et m’eut-il faict les rains trayner,
S’il me disoit que le baisasse
Et que tous mes maux oubliasse,
Le glouton, de mal entaché,
M’embrassoit! J’en suy bien plus grasse!
Que m’en reste-t-il? Honte et péché!
La belle Heaulmière, en se lamentant ainsi devant un feu de
chènevottes, était accroupie sur ses talons vis-à-vis d’autres vieilles
qui l’écoutaient avec un sourire railleur. Le _garçon rusé_, dont
parlait en soupirant cette ancienne folle de son corps, n’existait
plus, disait-elle, depuis trente ans. Cependant, les commentateurs de
notre poëte sont tentés de croire que c’était François Villon lui-même
qu’elle regrettait de la sorte, parce qu’il l’avait tant battue et tant
pillée. Elle fait un gracieux portrait de ce qu’elle était alors, en
opposition avec une triste peinture de ce qu’elle est maintenant. Ici,
c’est la prostituée; là, c’est la _courtière_. Nous allons placer ces
deux portraits si différents, en regard l’un de l’autre.
Qu’est devenu ce front poly,
Ces cheveulx blonds, sourcilz voultiz (_arqués_),
Grand entre’œil, le regard joly
Dont prenoye les plus subtilz;
Ce beau nez, ne grand ne petiz,
Ces petites jointes oreilles,
Menton fourchu, cler vistraictis (_clair visage bien fait_),
Et ces belles levres vermeilles?
Ces gentes espaulles menues,
Ces bras longs et ces mains traictisses (_bien faites_),
Petiz tetins, hanches charnues,
Eslevées, propres, faictisses
A tenir amoureuses lysses,
Ces larges reins, ce sadinet
Assis sur grosses fermes cuysses
Dedans son joly jardinet?
Le front ridé, les cheveulx gris,
Les sourcilz cheuz, les yeux estainctz,
Qui faisoient regars et ris
Dont maintz marchans furent attainctz,
Nez courbé, de beaulté loingtains,
Oreilles pendens et moussues,
Le vis (_visage_) pally, mort, et destaincts,
Menton foncé, levres peaussues.
C’est d’humaine beauté l’yssues,
Les bras courts et les mains contraictes,
Les espaulles toutes bossues,
Mammelles, quoy? toutes retraictes;
Telles les hanches que les tettes
Du sadinet... Fy! Quant des cuysses,
Cuisses ne sont plus, mais cuissettes
Grivelées comme saulcisses.
La belle Heaulmière n’est donc plus bonne à rien, si ce n’est à
_bailler une leçon_ aux filles de joie, et voici la _doctrine_ qu’elle
leur présente dans une ballade, où nous remarquerons que les _folles
femmes_ appartenaient la plupart à des corporations de métier, comme
nous l’avions déjà indiqué.
Or, y pensez, belle gantière,
Qui m’escolière souliez estre,
Et vous, Blanche la savatière,
Or, est-il temps de vous cognoistre!
Prenez à dextre et à senestre,
N’espargnez homme, je vous prie,
Car vieilles n’ont ne cours ny estre,
Ne que monnoye qu’on descrie.
Et vous, la gente saulcissiere,
Qui de danser estes adextre,
Guillemette la tapissière,
Ne mesprenez vers vostre maistre:
Tous vous fauldra clore fenestre,
Quand deviendrez vieille flestrie,
Plus ne servirez qu’ung viel prebstre,
Ne que monnoye qu’on descrie.
Jehanneton la chaperonniere,
Gardez qu’ennuy ne vous empestre;
Katherine l’esperonniere,
N’envoyez plus les hommes paistre,
Car, qui belle n’est, ne perpetre
Leur male grace, mais leur rie:
Laidde vieillesse amour ne impetre
Ne que monnoye qu’on descrie.
Filles, veuillez vous entremettre
D’escouter pourquoy pleure et crie?
Pour ce que je ne me puys mettre
Ne que monnoye qu’on descrie.
Cette ballade nous apprend que la Prostitution se recrutait, au
quinzième siècle, parmi les _gantières_, les _savatières_, les
_saucissières_, les _tapissières_, les _chaperonnières_ et les
_éperonnières_. Nous y découvrons encore une particularité, qui mérite
d’être signalée; c’est que ces femmes dissolues se plaçaient à leur
fenêtre pour attirer les passants, comme cela se pratique encore
en Hollande, à la Haye et à Amsterdam, où l’on voit, dans les rues
suspectes, aux fenêtres du rez-de-chaussée, derrière des rideaux
transparents, certaines filles qui se mettent en montre à moitié nues
ou voluptueusement parées.
François Villon, qui avait en perspective les fourches patibulaires
de Montfaucon, et qui était peut-être à demi corrigé avec l’espoir
d’échapper à la potence, conseille à ses lecteurs d’appréhender le
_barat_ (tromperie) des filles publiques, lesquelles n’en veulent qu’à
la bourse et à l’honneur du prochain; car, dit-il,
Car ce sont femmes diffamées!
S’elles n’ayment que pour argent,
On ne les ayme que pour l’heure:
Rondement ayment toute gent,
Et rient, lorsque bourse pleure.
Le poëte se repent de n’avoir pas plutôt fréquenté les femmes de bien,
qui l’eussent gardé du vice au lieu de l’y faire tomber, mais il ne
peut s’empêcher de repasser avec complaisance dans son imagination
les fredaines de sa folle jeunesse; c’étaient des _femmes diffamées_,
d’accord, mais elles étaient si belles, si joyeuses, si bien faites
pour l’amour! Il se souvient même des leçons qu’il a reçues de deux
d’entre elles, qui lui avaient appris à _parler un peu le poictevin_.
Nous croyons qu’il entend, par cette expression figurée, dont il nous
serait difficile pourtant de rendre le sens exact, l’art du _souteneur
de filles_; il ne désigne aussi ses deux institutrices, que par une
métaphore qui est plus intelligible ou qui du moins a été expliquée:
Filles sont très-belles et gentes
Demeurantes à Sainct-Genou,
Près Saint-Julian des Voventes,
Marches de Bretaigne ou Poictou,
Mais je ne dy proprement où.
Or, y pensez trestous les jours,
Car je ne suis mie (_pas_) si fou:
Je pense celer mes amours.
Pour comprendre ce langage figuré, il suffit de le rapprocher d’un
passage du _Gargantua_ de Rabelais (liv. I, ch, 6), dans lequel il est
question d’une _orde vieille_, qui exerçait le métier de sage-femme:
«Elle était venue, dit maître François, de Brisepaille, d’auprès
Sainct-Genou.» Le savant Leduchat constate, dans son commentaire, qu’on
désignait ainsi, en Languedoc et en Dauphiné, une vieille débauchée:
«Cela signifie, dit-il, qu’il y a longtemps qu’on a brisé avec les
genoux la paille de son grabat.»
Villon a mis de côté la honte; il donne carrière à ses œuvres, et il
formule en ces termes la morale des viveurs de son temps:
Il n’est tresor que de vivre à son aise.
Il fait un ample éloge des femmes de Paris, _qui ont le bec si affilé_,
et il les élève au-dessus de toutes les langues de la chrétienté:
Il n’est bon bec que de Paris.
Il reconnaît aussi d’autres mérites aux Parisiennes, et il en cite
quelques-unes, qui cependant ne faisaient pas fortune dans la débauche:
Temoing Jacqueline et Perrette
Et Ysabeau qui dit: Enné!
Clément Marot, dans une note de son édition de Villon, assure que le
mot _enné_ était un juron de filles. Villon s’apitoie sur la _disette_
de ces trois pauvres filles, qu’il n’avait pu enrichir, et auxquelles
il souhaite les miettes tombant de la table des Célestins et des
Chartreux; mais toutes ses préférences sont pour la grosse Margot:
Tres doulce face et pourtraicture,
Assez devote créature:
Je l’aime de propre nature,
Et elle moy, la doulce sade (_mignonne_)!
C’est à elle qu’il adresse une ballade dont elle est l’héroïne, et dont
il est le héros. Cette ballade nous offre le tableau pittoresque et
cynique du ménage des filles et de leurs amants:
Si je ayme et sers la belle de bon haict (_de bon cœur_),
M’en devez-vous tenir à vil ne sot?
Elle a en soy des biens à fin souhaict!
Pour son amour, ceings bouclier et passot (_dague_).
Quant viennent gens, je vous happe le pot:
Au vin m’en voys, sans demener grand bruyt.
Je leur tends (_présente_) eau, froummage, pain et fruict;
S’ils payent bien, je leur dy que bien stat (_tout est bien_):
Retournez cy, quand vous serez en ruyt (_rut_),
En ce bourdel où tenons nostre estat.
Mais, tost apres, il y a grand deshait (_chagrin_),
Quant sans argent s’en vient coucher Margot;
Veoir ne la puis, mon cueur à mort la hait;
Sa robe prends, chapperon et surcot,
Si luy prometz qu’ils tiendront pour l’escot.
Par les costés si se prend, l’Antechrist
Crie, et jure par la mort Jesuchrist,
Que non fera... Lors, j’empongne ung esclat,
Dessus le nez luy en fais un escript,
En ce bourdel où tenons nostre estat.
Puis paix se faict, et me lasche un gros pet,
Plus enflée qu’un venimeux scarbot,
Riant m’assiet le poing sur le sommet;
Gogo me dit, et me fiert le jambot.
Tous deux yvres dormons comme un sabot,
Et au resveil, quant le ventre luy bruyt,
Monte sur moy, quel’ ne gaste son fruict,
Soubz elle geins, plus qu’un aiz me fait plat:
De paillader tout elle me destruit,
En ce bourdel où tenons nostre estat.
Vente, gresle, gelle, j’ay mon pain cuict:
Je suis paillard, la paillarde me duit:
L’ung vault l’autre, c’est à mau-chat mau-rat;
Ordure avons et ordure nous suyt,
Nous deffuyons honneurs, et il nous fuyt,
En ce bourdel où tenons nostre estat.
Il est impossible de peindre sous des couleurs plus hideuses cet
horrible concubinage, où l’homme vivait de la prostitution de la
femme, qu’il favorisait et protégeait. Villon nous fait pénétrer
avec lui dans ces bouges infects, où la plus sale débauche donnait
asile à l’ivrognerie. La fameuse _Macette_ de Regnier n’est pas mieux
_pourtraicte_ que la Margot de Villon.
Villon avait été le bien-aimé (le _franc-gontier_) de Margot, qu’il
battait quand l’argent n’arrivait pas au logis; mais, à lire son
_Grand Testament_, on découvre à chaque instant que Margot avait bien
des rivales de la même espèce. Ainsi, le poëte, mis en belle humeur,
parle de Marion l’_Ydolle_, et de la _grand Jehanne de Bretaigne_, qui
tenaient _publique école_,
Où l’escolier le maistre enseigne.
Mais, comme il s’agit de faire amende honorable, il s’adresse
lamentablement aux _enfants perdus_, qu’on doit retrouver, dit-il,
chez Marion l’Idole, et il les invite à se bien garder de l’imiter.
Une ballade _de bonne doctrine_, qu’il offre _à ceulx de mauvaise
vie_, nous fait mieux connaître encore ces piliers de tavernes et de
_bourdels_:
Car, or’ soyes porteur de bulles,
Pipeur ou hazardeur de dez,
Tailleur de faulx coings, tu te brules
Comme ceux qui sont eschaudez (_boulus_);
Trahistres (_traîtres_) pervers, de foy vuydez,
Soyes larrons, ravis ou pilles:
Où en va l’acquest que cuydez?
Tout aux tavernes et aux filles.
Rime, raille, cymballe, luttes,
Hante tous autres eshontez,
Farce, broille, joue des flustes,
Fainctes, jeux et moralitez,
Faictz en villes et citez;
Gaigne au berlan, au glic (_jeu de cartes_), aux quilles:
Où s’en va tout? Or, escoutez,
Tout aux tavernes et aux filles.
De telz ordures te reculles,
Laboure, fauche champs et prez,
Sers et pense chevaux et mulles,
S’aucunement tu n’es lettrez;
Assez auras, si prens en grez;
Mais, si chanvre broyes ou tilles,
Ne metz ton labeur qu’as ouvrez,
Tout aux tavernes et aux filles.
Chausses, pourpoinctz et bourreletz,
Robes, et toutes vos drapilles,
Ains que cessez, vous porterez
Tout aux tavernes et aux filles.
Cette ballade morale nous apprend que les poëtes, les comédiens, les
bateleurs, les musiciens et les joueurs formaient la fine fleur de la
Prostitution. Villon s’était distingué entre tous par ses désordres et
ses amours, si pauvre qu’il fût, car il puisait à pleines mains dans
l’escarcelle des chalands de ses maîtresses. Il lardonne, en passant,
un avare thésauriseur, maître Jacques James, qui ne dépensait que pour
les _truies_, et qui achetait ses plaisirs au meilleur marché possible:
Pour qui amasse-t-il? pour les siens;
Il ne plainct, fors que ses morceaux:
Ce qui fut aux truyes, je tiens
Qu’il doit de droit estre aux pourceaulx.
Enfin, le malheureux Villon, après avoir d’un ton goguenard pris ses
dernières dispositions, recommande son âme aux prières de tous ceux qui
doivent s’intéresser à son sort:
A fillettes, monstrans testins
Pour avoir plus largement hostes;
A ribleurs, meneurs de hutins;
A bateleurs, traynans marmottes;
A folz et folles, sotz et sottes,
Qui s’en vont sifflant cinq et six;
A marmousetz et mariottes,
Je crie à toutes gens merciz!
Mais l’appel, qui avait retardé l’exécution de l’arrêt de François
Villon, eut un résultat plus favorable que le condamné ne l’espérait;
car il se trouva compris dans une amnistie que Louis XI accordait aux
prisonniers à l’occasion de son joyeux avénement. Le poëte échappa
ainsi au supplice de la corde, et retourna gaillardement _aux tavernes
et aux filles_. Il avait vu de trop près les conséquences d’un procès
criminel, pour s’y exposer encore une fois; mais il était trop vicieux
et trop endurci, pour s’astreindre à une conduite honorable: toutefois,
il ne vola plus sur les grands chemins, et il évita d’avoir de nouveaux
démêlés avec la justice.
Ce fut à cette époque, sans doute, qu’il prit part à ces joyeuses
_repues franches_, qui furent célébrées en rimes par un de ses
_subjets_, et qui descendaient en ligne directe de ses anciennes
villonneries. Il s’agissait toujours de faire de copieux repas, au
préjudice d’autrui; il s’agissait encore de se procurer la _chair_,
le pain et le vin, à l’aide de quelque bon tour. Le poëme des _Repues
franches_, qui a été quelquefois attribué à Villon lui-même, convoque
le ban et l’arrière-ban de la Prostitution:
Venez aussi, toutes prestresses,
Qui savez pieça les adresses
Des prestres d’amours hault et bas:
Gardez que vous n’y faillez pas!
Venez, gorriers et gorrières,
Qui faictes si bien les manieres,
Que c’est une chose terrible,
Pour bien faire tout le possible!
Toutes manieres de farseurs,
Anciens et jeunes mocqueurs,
Venez tous, vrays maquereaulx
De tous estatz vieulx et nouveaulx!
Venez-y toutes, maquerelles,
Qui par vos subtilles querelles
Avez tousjours en voz maisons,
Pour avoir, en toutes saisons,
Tant jours ouvriers que dimanches,
Souvent les bonnes repues franches.
On peut juger, au style seul de ce poëme, qu’il est postérieur
à Villon. Quant aux aventures qu’on y raconte, il en est une qui
appartient évidemment au célèbre écolier de Paris. Des _compagnons_ de
métier allèrent un soir en partie fine _faire la noce_ dans la campagne
près du gibet de Montfaucon; ils étaient bien pourvus de victuailles;
ils avaient un broc de vin, de pain et un pâté _de façon subtile_
contenant six chapons et de la _chair_; ils menaient, _en conclusion_,
Avec eux chascun une fille.
Deux écoliers, dont l’un devait être Villon en personne, avaient
imaginé de manger le souper des compagnons qu’ils trouvèrent attablés
dans une _loge_ ou cabane,
Esperant de faire grand’ chiere
Et tastant devant et derrière
Les povres filles hault et bas.
Les deux écoliers s’étaient habillés en diables; ils avaient pris
des masques horribles, et portaient des massues, avec lesquelles ils
assaillirent les galants, en criant à tue-tête:
... A mort, à mort, à mort!
Prenez à ces chesnes de fer
Ribaulx, putains, par desconfort,
Et les amenez en enfer!
Les compagnons et les filles s’enfuyaient épouvantés, se croyant damnés
et laissant là leur souper commencé; les deux diables, s’étant assis à
table, mangèrent et burent de grand courage, sans qu’il leur en coûtât
un denier.
Cette aventure est évidemment la source d’une diablerie analogue,
que Rabelais raconte, au sujet de Villon et de sa troupe d’écoliers,
déguisés en diables et jouant des farces, des mystères et des
moralités. Les acteurs nomades de ces compositions dramatiques
étaient tous de fieffés libertins, quoiqu’ils représentassent
souvent des pièces morales et religieuses; mais ils jouaient, de
préférence, des farces et des _soties_, qui ne demandaient pas un
grand attirail de décors et de costumes, comme les mystères. Ce genre
de comédie populaire convenait mieux, d’ailleurs, à leurs mœurs et
à leur caractère. Ils allaient ainsi de ville en ville, _farçant_ et
_broillant_, aux applaudissements de leurs grossiers spectateurs, qui
ne se souciaient que de rire, et qui goûtaient à merveille le gros
sel et les épices de l’esprit _gallois_. Ces comédiens, ces poëtes
ambulants vivaient dans la débauche, avec des filles perdues qu’ils ne
montraient pas sur la scène, car ils remplissaient eux-mêmes les rôles
de femmes, en se grimant le visage ou en le couvrant d’un masque. On ne
vit donc pas figurer de comédiennes dans une représentation théâtrale
en France, avant la fin du seizième siècle. Le bon public, qui ne se
scandalisait pas d’entendre les plus obscènes facéties, ne les eût pas
souffertes dans la bouche d’une femme.
Il est certain, toutefois, que les troupes comiques, composées de
poëtes, d’écoliers, de clercs de procureurs, et de jeunes aventuriers
de toute espèce, avaient des mœurs si relâchées, que l’autorité civile
et judiciaire leur ordonna souvent de se disperser, et les empêcha de
courir le pays en donnant des représentations qui n’étaient jamais sans
scandale. Les compagnies de la Basoche, de la Mère-Sotte, du Prince
des Sots, de l’Empire d’Orléans, des Enfants Sans-souci, etc., furent
sans doute des associations de libertinage autant que des troupes de
théâtre. Le produit des _jeux_ servait, suivant l’expression du temps,
à _garnir_ la table et le lit des _joueurs_. A la fin du quinzième
siècle, les poëtes profanes allaient faire leur apprentissage dans
ces associations joyeuses, où chacun oubliait son véritable nom pour
prendre un sobriquet et une devise. Jean Bouchot s’intitulait le
_Traverseur des voyes périlleuses_; François Habert, le _Banny de
liesse_; Pierre Gringoire, _Mère-Sotte_, etc. Clément Marot, qui fut
auteur et acteur de farces dans la troupe des Enfants Sans-souci,
se chargea de défendre en vers ses camarades de plaisir, contre les
envieux qui les avaient accusés de mener une vie scandaleuse et qui
provoquaient leur expulsion de Paris vers l’année 1512:
Qui sont ceux-là, qui ont si grand’ envie
Dedans leur cueur, et triste marrisson (chagrin)
Dont, ce pendant que nous sommes en vie,
De maistre Ennuy n’escoutons la leçon?
Ils ont grand tort, veu qu’en bonne façon
Nous consommons nostre fleurissant aage.
Sauter, danser, chanter à l’advantage,
Faux envieux, est-ce chose qui blesse?
Nenny, pour vray, mais toute gentillesse
Et gay vouloir qui nous tient en ses lacqs:
Ne blasmez point doncques nostre jeunesse,
Car noble cœur ne cherche que soulas (soulagement).
Clément Marot avait trop d’intérêt à cacher la vérité pour ne pas
couvrir d’un manteau honnête les débauches des Enfants sans-souci. A
l’en croire, ses compagnons n’avaient que des peccadilles de jeunesse à
se reprocher:
Bon cueur, bon corps, bonne phyzionomie;
Boire matin, fuïr noise et tançon (querelle);
Dessus le soir, pour l’amour de s’amie,
Devant son huis la petite chanson;
Trencher du brave et du mauvais garson,
Aller de nuict sans faire aucun outrage,
Se retirer, voilà le tripotage;
Le lendemain, recommencer la presse:
Conclusion, nous demandons liesse,
De la tenir jamais ne fusmes las:
Et maintenons que cela est noblesse,
Car noble cœur ne cherche que soulas.
Ce _soulas_, dont Clément Marot faisait un éloge si édifiant, allait
droit à la Prostitution, et les œuvres de ce poëte, que Calvin eut
pourtant la puissance de convertir à la Réforme, sont pleines des
licencieuses réminiscences de ce qu’il appelle sa _verde jeunesse_.
Telle était, d’ailleurs, la vie ordinaire des écoliers, qui suivaient
les cours jusqu’à l’âge d’homme, et qui ne trouvaient que trop
d’occasions de libertinage à Paris et dans les villes d’université.
Ainsi, Clément Marot n’avait que dix-neuf ans, qu’il portait déjà ce
jugement hyperbolique sur les filles de la capitale (_Dialogue de deux
amoureux_):
Quand les petites villotières
Trouvent quelque hardy amant
Qui vueille mettre un dyamant
Devant leurs yeux rians et vers (chatoyants),
Coac! elles tombent à l’envers.
Un contemporain de Marot, Pierre Faifeu, qui était un écolier d’Angers,
et dont Charles Bordigné a recueilli la _Légende_ en rimes vers 1531,
se fit une renommée presque égale à celle de Villon par ses _gestes et
dits joyeux_. Mais son historiographe, étant prêtre, a dû passer sous
silence les tours les plus indécents et les propos les plus effrontés
de l’écolier angevin qu’il opposait au célèbre écolier de Paris. On
ne trouve donc pas, dans cette _légende_ naïve, comme on pourrait
le croire, le tableau de la Prostitution des écoliers; mais il est
permis de supposer, d’après deux ou trois passages, que Pierre Faifeu
fréquentait la même compagnie que François Villon, et consacrait _aux
tavernes et aux filles_ tout l’argent qu’il escamotait à son prochain.
Voici comment il se vengea un jour d’une vieille dévote nommée Macée,
qu’il qualifie de _lorpidum_ (_lourpidon_, dans Rabelais, sorcière).
Cette vieille l’avait brouillé avec sa mère, en rapportant à celle-ci
les _folies_ dont la voix publique accusait le malin écolier. Pendant
que la vieille défilait son chapelet malin, au détriment de Pierre
Faifeu, ce maître fripon lui vole adroitement à sa ceinture la clef
de sa porte, s’en va querir une fille de joie avec laquelle il était
d’intelligence et l’enferme toute seule dans la chambre de Macée; puis,
après avoir remis la clef à l’endroit où il l’avait prise, il ameute
les gens du quartier, en leur disant que la Macée tient chez elle une
_putain_ enfermée,
Pour la livrer à qui elle l’a promise
Pour son plaisir, comme vraye macquerelle.
La foule entoure la maison et murmure contre Macée la dévote.
Alors, Faifeu accourt au logis de sa mère, et lui dit, en jouant
l’indignation:
Vous avez tort de croire à ceste vieille!
Qu’il ne soit vray, ma teste soit haschée,
Si maintenant chez elle n’est cachée
Quelque putain, qu’elle garde à quelqu’ moine!
Je vous supply, si vous n’avez essoine,
Allez-y voir!
La mère y va; la vieille elle-même la conduit, mais elle croit à une
illusion diabolique et ne fait que se signer, au milieu des huées et
des injures qui la poursuivent, lorsqu’elle voit, en ouvrant sa porte,
une fille de joie _atournée_, c’est-à-dire revêtue de ses atours et des
insignes de la Prostitution.