CHAPITRE XXII.

SOMMAIRE. —Les poëtes de la Prostitution, au treizième siècle.

—Corruption obscène de la langue. —Christine de Pisan fait la

guerre aux vilains mots. —Influence du _Roman de la Rose_ sur

les mœurs. —L’_Art d’aimer_ de Guillaume de Lorris et de Jean de

Meung. —Les femmes _putes_. —Vengeance des dames. —Les antagonistes

du _Roman de la Rose_. —Projet de réforme des filles publiques.

—Le _Champion des dames_. —Les _Puys d’amour_ de Picardie et

de Hainaut. —Le jargon des _galloises_. —Guillaume Coquillart,

official de Reims. —Les _Droits nouveaux_, code du libertinage.

—_Facio ut des._ —Tromperie sur la qualité de la marchandise.

—Stellionat amoureux. —Le _Plaidoyer d’entre la Simple et la

Rusée_. —Ne rien prendre sans payer. —Portrait d’une vieille

_courtière_. —Nomenclature des _mignonnes_ de Reims, avec leurs

sobriquets. —Olive de Gâte-Fatras. —Marion de Traîne-Poetras. —Mort

de Coquillart. —Son épitaphe. —Digression sur ses _coquilles_.

Les trouvères du treizième siècle, comme nous l’avons dit, avaient

été les poëtes de la Prostitution; leurs lais et leurs fabliaux, qui

reflétaient la licence de leurs mœurs et l’obscénité de leur langage,

eurent une funeste influence sur la langue écrite, comme sur les mœurs

du peuple: les mœurs, loin de s’épurer, se pervertirent davantage, à

l’exemple de celles que la joyeuseté française avait mises en honneur

dans ces contes orduriers; la langue non-seulement resta surchargée

d’une nombreuse famille de vilains mots et de locutions impudiques,

mais encore elle apprit à exprimer de préférence les lieux communs

de l’amour charnel, si l’on peut désigner ainsi ce fade et monotone

débordement de poésie amoureuse qui fit les délices des quatorzième

et seizième siècles. Les éditeurs de Rutebeuf, M. Achille Jubinal et

son devancier Méon, n’ont pas osé publier, même en remplaçant les mots

libres par des points, plusieurs pièces singulières, qui prouvent

que ce trouvère effronté ne se préoccupait guère de respecter les

oreilles de ses auditeurs. Nous renvoyons les curieux de ce genre de

littérature, au célèbre manuscrit de la Bibliothèque impériale, coté

7218, Ancien Fonds du roi, dans lequel on trouvera, au folio 215, le

_Dit du c. et de la c._, qui commence ainsi:

Une c..... et un v.. s’esmurent

A un marchié où aller durent...;

au folio 24, le _Dit des c._, dont voici le début, adressé à un

seigneur peu délicat:

Signor, qui les bons c... savés,

Qui savés que li c... est tels...;

et, au folio 183, le _Dit du c. et du c._, dont les deux premiers vers

annoncent une controverse licencieuse:

L’autre hier, me vint en avison

Que li c.. demandoit au c...

Les termes graveleux et les images indécentes, que les trouvères

employaient si volontiers, n’avaient rien de déplacé peut-être dans

des contes gaillards; mais, par la force de l’habitude, on les voyait

figurer aussi dans les ouvrages les plus sérieux et même les plus

moraux. Nous avons déjà cité divers passages d’une ancienne traduction

de la Bible, pour montrer comment les écrivains et les poëtes profanes

se sentaient toujours de la mauvaise compagnie qu’ils fréquentaient.

Cette inconvenance dans les mots n’était pourtant pas sensible à tout

le monde, et bien des femmes de bonnes vie et mœurs, bien des hommes

graves et _vénérables personnes_, poussaient la candeur jusqu’à ne pas

se scandaliser de ces locutions triviales ou déshonnêtes qui avaient

fait irruption à la fois dans la langue parlée et dans la langue

écrite. Il fallait une délicatesse, exceptionnelle à cette époque,

pour rougir et s’offenser de cette grossièreté naïve, que l’usage

avait rendue presque générale, en la faisant passer des livres dans le

discours.

Voici de quelle manière la sage et _preude dame_ Christine de Pisan

se défendait de salir ses ouvrages de poésie et de morale, par cette

honteuse prostitution de langage. Elle répond à _très-notable et

suffisante personne_ maître Gontier Col, secrétaire du roi Charles

V: «Tu exposes que, sans raison, je blasme ce qui est dit au _Roman

de la Rose_, au chapitre de RAISON, là où elle nomme les secrès

membres d’hommes par leurs noms, et relates ici ce que autrefois ai

dit ailleurs: que voirement créa Dieu toutes choses bonnes, mais,

par la pollucion du péché de nos premiers parens, devint homme chose

immonde; et ai donné exemple de Lucifer, dont le nom est bel et la

personne horrible; et, en concluant, ai dit que le nom ne fait pas

la déshonnesteté de la chose, mais la chose fait le nom déshonneste;

et, de ceci, tu dis que je semble le pélican, qui s’occit de son

bec. Si fais ta conclusion et dis: Se la chose doncques fait le

nom déshonneste, quel nom je puis bailler à la chose, qui ne soit

déshonneste? A ce je répondrai, sans passer oultre, grossement, car

je ne suis logicienne, et à vraye vérité dois: n’est jà besoing de

telles discussions. Sans faillir, te confesse que je ne pourroye en

nulle manière parler de déshonnesteté ne voulonté corrompue, ne afin

que quelconque nom je lui baillasse, ou fust aux secrès membres ou

aultre chose déshonneste, que le nom ne fut déshonneste, et toutesfois,

si, pour certains cas de maladie ou aultre nécessité, il convenoit le

faire, j’en parleroys en manière que on entendist ce que je voudroye

dire et ne parleroys point déshonnestement.»

Christine de Pisan ne craint pas de se livrer à une dissertation

très-ardue et très-épineuse sur les cas où il est permis de nommer

par leur nom les choses déshonnêtes, et elle finit par établir en

principe que la malhonnêteté du cœur seule a fait la malhonnêteté des

expressions; mais, en traitant ce sujet difficile, elle ne s’aperçoit

pas qu’elle tombe elle-même dans le défaut qu’elle reproche à Jean

de Meung et aux poëtes de son école; car elle se sert de mots bas et

indécents qui contrastent avec la pureté de son intention. Le _Roman de

la Rose_, que Christine de Pisan attaque ainsi dans ses épîtres (Ms.

de la Bibl. Imp., coté 7217, Ancien Fonds), pouvait être accusé à bon

droit d’avoir exercé une fâcheuse influence sur la pudeur du langage

et sur l’état des mœurs publiques. On peut dire, cependant, que le

_Roman de la Rose_ fut pendant plus de deux siècles l’évangile de la

galanterie française.

L’auteur de la première partie de ce roman fameux, Guillaume de Lorris,

qui mourut vers la fin du treizième siècle en laissant son poëme

inachevé, avait voulu composer, sous la forme allégorique, une espèce

d’_Art d’aimer_ dans le goût de son temps; néanmoins, il ne s’aveuglait

pas sur les dangers d’une passion, qui est parfois un mal terrible et

incurable:

Rien n’y vaut herbe ne racine;

Seul fuir en est la médecine.

Il savait, peut-être par expérience, que l’amour, qu’il dépeint avec

tant de séduction, était épidémique chez les poëtes de l’époque:

Maints y perdent, bien dire l’oz,

Sens, temps, chastel, corps, ame et loz.

Guillaume de Lorris eut soin de tempérer la contagion voluptueuse de

son sujet, par des réflexions pleines de sagesse et par des sentiments

de noble prud’homie; mais il manque son but, et la folle jeunesse, qui

s’était enthousiasmée pour le _Roman de la Rose_,

Où l’art d’amour est tout enclose,

y chercha des exemples et des aliments de libertinage, plutôt que des

préceptes de vertu et des enseignements de morale. Le poëte s’était

arrêté, dans son travail érotique, après avoir fait quatre mille vers;

un autre poëte se présenta pour compléter l’œuvre. Jean de Meung,

dit Clopinel, parce qu’il était boiteux, continua le roman commencé

par Guillaume de Lorris. Jean de Meung s’écarta sans doute du plan

primitif. Il ne se piqua pas, non plus, de s’inspirer d’Ovide et des

poëtes classiques de l’amour: sous prétexte de moralité et de satire,

il se jeta dans un sale torrent d’injures contre les femmes, et,

pour détourner ses lecteurs du dangereux écueil de la galanterie, il

n’imagina rien de mieux que de leur montrer à nu, pour ainsi dire,

toutes les amorces amoureuses des sirènes qui s’acharnent à la des

âmes et des corps. Jean de Meung ne fut certainement pas un moine

dominicain, ainsi qu’on l’avait supposé, parce qu’il fut enterré

dans le cloître du couvent des Jacobins de la rue Saint-Jacques.

C’était un docteur, un maître ès arts de l’Université de Paris; car

son apologiste, le Prieur de Salon, nous le représente assis dans son

jardin de la Tournelle et vêtu d’une chape fourrée d’hermine, «comme

quelque homme d’honneur,» dit le bibliographe Antoine Duverdier. Il

avait appris, dans les écoles, à nommer les choses par leur nom, et il

ne se faisait pas scrupule, fort qu’il était de sa bonne intention,

d’user des termes les plus obscènes et de peindre l’amour sous les

couleurs les plus lubriques, en dédaignant toute espèce de voile. Il

se vantait pourtant, malgré cette intempérance de poésie, d’être un

honnête seigneur,

Au cœur gentil, au cœur isnel (_dispos_).

Mais si le _Roman de la Rose_ était la lecture favorite des jeunes

libertins, les dames et les demoiselles, qui le lisaient aussi en

cachette, ne pardonnaient pas à l’auteur de les avoir outragées,

notamment dans une longue déclamation contre le sexe féminin, laquelle

se termine par ces deux vers:

Saiges femmes, par saint Denis!

En est autant que de phénix.

Ces dames, celles de la cour particulièrement, résolurent de le châtier

de leurs propres mains, car elles avaient sur le cœur ce jugement, un

peu bien rigoureux, que le poëte avait osé porter sur leur sexe, en

général:

Toutes estes, serez ou fustes,

De faict ou de volonté, putes.

La vengeance des dames a été racontée par André Thevet dans les _Vrais

Portraits et Vies des hommes illustres_ (Paris, Kerver, 1584, 2 tom.

in-fol.); et la tradition du fait était encore tellement présente à

la mémoire de tout le monde, qu’Antoine Duverdier, sieur de Vauprivas,

qui publiait presque en même temps à Lyon sa _Bibliothèque françoise_,

y a consigné la mésaventure de Jean Clopinel. Le récit de Duverdier

est beaucoup moins connu que celui d’André Thevet; il est aussi mieux

circonstancié, et c’est surtout à ce titre que nous le rapporterons

textuellement, pour prouver que du temps de Philippe le Bel les dames

de la cour n’avaient pas meilleure renommée que les femmes amoureuses

de profession:

«Maître Jean de Meung, raconte le sieur de Vauprivas, étant venu à

la cour pour quelque occasion, fut par les dames arrêté en une des

chambres du logis du roi, étant environné de plusieurs seigneurs,

lesquels, pour avoir leurs bonnes grâces, avoient promis le représenter

et n’empêcher la punition qu’elles en voudroient faire; mais Jean de

Meung, les voyant tenir des verges et presser les gentilhommes de le

faire dépouiller, il les requit de lui vouloir octroyer un don, jurant

qu’il ne demanderoit pas rémission de la punition qu’elles entendoient

prendre de lui (qui ne l’avoit pas méritée), ains, au contraire,

l’avancement. Ce qui lui fut accordé à grand’ peine et à l’instante

prière des seigneurs. Alors maître Jean commença à dire: «Mesdames,

puisqu’il faut que je reçoive châtiment, ce doit être de celles que

j’ai offensées. Or, n’ai-je parlé que des méchantes, et non pas de

vous, qui êtes ici toutes belles, sages et vertueuses; partant, celle

d’entre vous qui se sentira la plus offensée, commence à me frapper

comme la plus forte putain de toutes celles que j’ai blâmées?» Il ne

s’en trouva pas une d’elles qui voulût avoir cet honneur de commencer,

craignant d’emporter ce titre infâme, et maître Jean échappa, laissant

aux dames une vergongne et donnant aux seigneurs là présents assez

grande occasion de rire, car il s’en trouva aucuns d’eux à qui il

sembloit que telle ou telle devoit commencer.»

Le _Roman de la Rose_, dans lequel abondent les détails érotiques et

les mots obscènes, fut pour les Français des quatorzième et quinzième

siècles ce que le poëme d’Ovide avait été pour les Romains. On le

trouvait, écrit sur beau vélin, et orné de miniatures, dans toutes

les _librairies_ des hôtels et des châteaux; on le savait par cœur,

on le citait à tout propos, et on y puisait, comme à une source de

galanterie raffinée, tous les enseignements de l’art d’aimer. Mais ce

roman célèbre, qui avait cependant un but moral, n’en fut pas moins

mis à l’index par les _preudes femmes_ et par les _gens de bonne

vie_; il y eut une foule de poëtes et de prosateurs, qui, sans doute

à l’inspiration des dames, réfutèrent les accusations partiales et

malhonnêtes qu’il renfermait contre elles.

Les deux plus fameux antagonistes du _Roman de la Rose_ furent

Christine de Pisan et Martin Lefranc, qui, tout en rendant pleine

justice au talent de l’auteur, lui reprochèrent également d’avoir

été injuste à l’égard des femmes, et de s’être fourvoyé dans les

sentiers perdus de la Prostitution. Voici le jugement que la vertueuse

Christine portait sur ce livre, qu’elle eût voulu faire rentrer dans

le néant: «Pour ce que nature est plus descendante au mal, je dis

qu’il peut estre cause de mauvaise exortacion en très-abominables

meurs, confortant vie dissolue, doctrine pleine de depcevance, voire

de dampnation, diffameur publique, cause de souspicion et mécréantise,

et honte de plusieurs personnes, et peut estre d’erreur, et

très-déshonneste lecture en plusieurs points.»

Christine de Pisan vivait à une époque moins dépravée que celle

où Jean de Meung représentait la femme comme _vaissel, retrait et

héberge de tous vices_. Les mœurs, sous le règne de Charles le Sage,

étaient plus décentes que sous les règnes précédents; néanmoins, la

Prostitution civile menait toujours son train, au dire de cette bonne

dame Christine qui, dans sa _Cité des dames_, voulait démontrer que

son sexe l’emportait sur l’autre, en tous genres de mérites, et qui,

dans son _Livre des trois vertus_, donnait des leçons de morale et

de _preuderie_ aux femmes de toutes conditions. Elle n’oubliait pas

même la femme de mauvaise vie; elle proposait de la convertir au

bien et de lui rendre l’estime du prochain avec sa propre estime:

«Hélas! disait-elle, sans faille, toute femme ainsi donnée à honte et

péché debveroit bien désirer estre remise en cestuy estat, laquelle

chose seroit se disposer si elle vouloit, car, si elle a corps fort

et puissant pour mal faire et souffrir maintes batures et assez de

meschances, elle l’auroit bien pour gaigner sa vie: que ainsi elle fust

disposée comme nous disons, car chascun la prendroit voluntiers, lui

donneroit à gaigner, mais bien gardast qu’on ne veist en elle ordure

ne mauvaistié en nul endroit, fileroit, garderoit des accouchées et

des malades, demoureroit en une petite chambre, en bonne rue et entre

bonnes gens, là vivroit simplement et sobrement, si que on la veist

nulle fois ivre, ne malle, ne tenceresse, ne grande quaquetêresse, et

gardast bien que de sa bouche n’issit quelconques paroles de puterie ne

déshonnesteté, mais tousjours fort courtoise, humble, douce et de bon

service à toutes bonnes gens, et bien se gardast que homme n’attraist,

car elle perdroit tout. Et, par ceste voie, pourroit servir Dieu et

gaigner sa vie: si luy feroit plus de bien ung denier que cent receuz

en péché.»

Le projet de réforme, imaginé par Christine de Pisan pour détruire

la Prostitution, n’eut pas d’autre résultat que de faire honneur à

la moralité de son auteur. On ne vit pas les femmes folles renoncer à

leur métier dégradant, attendu que la charité publique ne leur offrit

pas de les mettre chacune dans une petite chambre _en bonne rue_,

et de les employer à des travaux honnêtes. Elles restèrent donc ce

qu’elles étaient, souvent ivres et méchantes, toujours querelleuses et

babillardes, avec des paroles obscènes à la bouche, et vivant de leur

péché. Christine n’eut pas plus de succès dans ses attaques contre Jean

de Meung, et le _Roman de la Rose_, toujours lu et admiré, continua

de servir de bréviaire aux amoureux et aux libertins. Martin Franc,

l’auteur du _Champion des dames_, échoua également dans la guerre qu’il

fit à la poésie érotique, en prenant le _Roman de la Rose_ pour texte

de ses déclamations morales, à la défense du sexe féminin.

Martin Franc était, dit-on, prévôt et chanoine de l’église de Leuse

en Hainaut; il n’avait, à ce titre, rien à voir dans les mystères des

femmes, mais comme il était d’un naturel galant et d’humeur accorte,

il prit fait et cause pour ces dames contre les insolences de Jean

de Meung. Son _Champion des dames_ n’est qu’un long panégyrique de la

vertu féminine, mais il emprunte trop souvent son vocabulaire à Jean

de Meung lui-même, et il ne craint pas d’offenser les oreilles chastes

auxquelles il s’adresse en toute pureté. Ce fait prouve ce que nous

avons dit de la prostitution du langage littéraire et de l’immodestie

des poëtes. Dès qu’on abordait le _gai savoir_, on était obligé de

se servir de son style, qui s’était traîné dans les mauvais lieux.

Le _bon_ frère Guillaume-Alexis, moine de Lyre en Normandie, dans

son _Grand blason des fausses amours_, composé au milieu du quinzième

siècle, n’a pas été plus décent dans son langage, que l’auteur anonyme

du livre de Matheolus, poëme français, composé au quatorzième siècle

contre le mariage et les femmes par un évêque de Térouenne. Aussi,

Martin Franc, qui croyait user, en tout bien et tout honneur, du jargon

poétique au profit des dames, condamne sans appel les poëtes profanes

et leurs académies, qu’ils appelaient _Puys d’amour_, parce que tous

leurs vers semblaient sortir de là. Voici un échantillon de sa colère

contre les _Puys d’amour_, qui avaient le privilége d’attirer la foule,

surtout en Picardie et en Hainaut:

Pour Amours balladent et riment,

Leur hault engin tout y employent,

En celle estude leurs jours liment:

Là toute vertu y desployent,

Au service d’Amours s’employent,

Comme s’il fut omnipotent:

Mal font, quant ils ne se reploient

Contre luy qui est impotent.

Avez-vous point leu en vos livres

Comment les folz payens rimoient,

Autour de Bacchus, dieu des yvres,

Et de Vénus que tant amoient?

Devant eux leurs motetz semoient,

Leurs rondeaux et serventois:

Or, fait-on pis qu’ils ne souloient

En Picardie et en Artois.

C’est donc chez les poëtes des quinzième et seizième siècles, qu’il

faut rechercher l’état des mœurs et les particularités de la _vie

dissolue_, à ces mêmes époques; c’est aussi d’après le genre de

vie de certains poëtes, qu’il faut juger ce que pouvaient être les

habitudes débauchées de ces _beaux diseurs_, qui étaient la plupart,

selon l’expression de Clément Marot, parlant de son valet Frippelippe,

_coureurs de bordeaux_ et _beaux joueurs de quilles_. Presque tous les

poëtes pourraient fournir quelques traits à une enquête sur les mœurs

publiques de ce temps-là; mais comme nous ne pouvons ici les passer

tous en revue, nous nous bornerons à extraire des œuvres de Coquillart

et de Villon, les deux meilleurs poëtes du quinzième siècle, ce qui

peut intéresser l’histoire de la Prostitution.

Guillaume Coquillart, tout official de Reims qu’il était, parlait en

vers le jargon des _galloises_ de sa province. Il a laissé plusieurs

ouvrages de poésie joyeuse, qui ont été fort estimés de son temps, et

qui méritaient, à vrai dire, cette estime, eu égard à l’esprit qu’il

y a mis et au tour qu’il a donné à cet esprit un peu libre, mais

essentiellement français. Sous le titre des _Droits nouveaux_, il a

rassemblé un grand nombre de questions qui forment une espèce de code

de libertinage. Voici quelques-unes des questions et des réponses.

On demande à ce jurisconsulte des _causes grasses_, si une jeune femme

doit nourrir elle-même son enfant. Il ne répond pas en official, mais

en poëte et en connaisseur libertin.

Elle a le beau petit teton,

Cul troussé pour faire virade,

Le sain poignant, tendre, mignon:

Il n’est rien au monde plus sade (_succulent_).

S’elle est nourisse, elle sera fade,

Avalée, pleine de lambeaux:

Faisandes deviennent bécasses,

Les culz troussez deviennent peaux,

Les tetons deviennent tetasses.

Nourrisses aux grandes pendasses,

Gros sains ouvers remplis de laictz,

Sont pensues comme chiches-faces

Qu’on vent tous les jours au Palays,

Tetins rebondis, rondeletz,

Durs, piquans, gettez bien au moule,

Tendus comme un arc à jaletz,

Deviennent lasches comme soule.

On demande, quand on traite une affaire d’amour avec les _gorgiases_ et

les _sucrées_,

Qui ne le font pour rien, sinon

Pour le denier...

si cette affaire-là est _vendage_, ou _louage_, ou _prêt_, ou

_conduction_, ou _permutation_, ou _gage_. Il répond: C’est un

véritable contrat fondé sur cet axiome du droit romain: _Facio ut des_.

Afin que tu donnes, je fais;

C’est l’intention toute pure:

Sans les dons, on n’ayme jamais.

On demande si une _bague_ ou femme de plaisir, qui a été trompée

par une _courtière_ ou _maquerelle_, et qui s’est donnée, sur la foi

de celle-ci, à un _putier ordinaire_, peut réclamer des dommages et

intérêts contre la prometteuse de robes fourrées, de monnaie et de

_parpignoles_. Coquillart condamne la courtière à indemniser la pauvre

mignonne, qui s’est fiée à ses conseils frauduleux, et à lui payer

son _salaire_. En outre, ladite courtière, convaincue d’escroquerie et

de faux, sera pendant quelque temps privée des profits de son odieux

trafic.

Maître Coquillart examine un autre cas de courtage, qui se rapporte

également à la rubrique _De dolo_, et qui nous apprend que les

_courtières_ du quinzième siècle n’étaient pas plus humaines ni moins

avares que celles de nos jours.

Une qui sert de beaulx messaiges,

Une courtière qui ne vit

D’autre chose que de courtaiges,

En contrefaisant ces messaiges;

Une meschante deschirée

Qui a couru bourgs et villaiges

Et est à tous abandonnée;

Une morfondue mal parée,

Une meschant’ bague au gibier:

Cette vieille l’a emmenée,

Et la vous met sur le mestier,

Et de faict l’a appointée

De chapperon rouge, au surplus,

De corset de soye, de baudrier,

De robe, que voulez-vous plus?

Tant, que, devant, pour trois festus,

Vous l’eussiez eue ou pour du pain;

Maintenant, le couple d’escuz

Ou le noble (_monnaie d’or_) luy pend au sain.

Au temps de tout son premier train,

Elle alloit partout loing et près;

Et maintenant c’est un gros grain,

Et ne va que aux porches secretz;

Elle alloit, devant et après,

Toute seule, à mont et à val;

Maintenant, c’est un cas exprès

Qu’il la fault conduire à cheval.

Quel’ tromperie! propos final,

C’est déception et cautelle;

Or, l’inventeur de tout le mal

A esté ceste macquerelle.

Le très-équitable Coquillart veut que cette courtière soit punie

et paye une amende, non pas au profit du sergent, mais au profit du

public, qui sera dispensé d’acquitter sa dette impure vis-à-vis de la

belle en chaperon rouge et en corset de soie.

On pose une question bien plus délicate, relative aux dols qui se

pratiquent en amour, quand on demande au savant official de Reims si

une _image_ (fille naïve) peut abuser de la crédulité des hommes, pour

leur vendre trois fois le même objet:

Quelque gros grain, faiseur du saige,

La vient ung petit manier:

Celuy-là paye l’apprentissaige

Et le pucellaige premier.

Depuis, survient quelque escollier,

Gorgias, de bonne maison,

Qui se met à en essayer,

Et est le second eschanson.

Après, survient quelque mignon

Qui paye et passe les destroitz:

Vous semble-il que ce soit raison

Vendre une seule chose à trois?

Coquillart est trop honnête pour souffrir une pareille fraude sur la

qualité de la marchandise: il ordonne que la _nymphe_, coupable de

stellionat amoureux, soit fustigée et battue,

Demy vestue et demy nue,

Pour recognoistre le délict,

Non pas au carrefour ne en rue,

Mais au quatre cornetz d’ung lict,

Les dents contremont, l’esperit

Pensant, ravy en amourette,

Et la teste au bout du chalit,

En lieu du cul d’une charette.

Le digne Coquillart, qui, en sa qualité d’official, avait souvent

à juger des cas difficiles, et qui, par exemple, ne devait pas

être effarouché par les arcanes des _causes grasses_, déploie toute

l’autorité de sa science ès-lois dans le _Plaidoyer d’entre la Simple

et la Rusée_. «Ce qui domine le plus dans cette pièce, selon l’abbé

Goujet (_Biblioth. franç._, t. X, page 160), c’est l’obscénité. Deux

femmes se disputent un amant; les avocats plaident pour et contre; les

droits de chaque partie sont exposés, détaillés, prouvés, et ces droits

respectifs, mis en si grand jour, ne sont pas certainement fondés

sur la bonne conduite ni sur les mœurs réglées des parties; le juge

interrompt les avocats; ceux-ci reprennent leurs plaidoyers; il y a

enquête; on écoute les témoins: c’est une procédure en forme.»

Un des avocats, Me Simon, soutient un peu longuement, que si les

hommes, en vertu de leur toute-puissance, n’avaient qu’à se baisser

pour satisfaire leur convoitise à l’égard des femmes, cette trop grande

facilité des plaisirs sensuels amènerait de sérieux inconvénients, car

il s’ensuivrait

Que un meschant homme se pourroit

Rendre aux sucrées et drues,

Et ce semble qu’il ne fauldroit

Qu’abatre femme emmy les rues:

Si telles manières indues

Couroyent, tout seroit aboly,

Povres filles seroyent perdues

Et le mestier trop avily:

Par quoy, il n’y auroit celuy

Qui ne gouvernast damoyselles

Et qu’il ne voulsit aujourd’huy,

Sans foncer, avoir des plus belles

Et des plus gorgiasses, s’elles

Se vouloyent abandonner...

Parmi la déposition des témoins, il faut signaler celle d’une vieille

_courtière_, qui raconte comment la Rusée, qui était vraisemblablement

une femme de vie dissolue, ameuta les filles publiques du quartier

contre la Simple, et alla nuitamment, accompagnée de ces _tenceresses_,

faire le sabbat à la porte de sa rivale. Coquillart nous donne ainsi le

signalement dudit témoin:

Dame de bonté singulière,

Valentine irrégulière,

Religieuse de Frevaulx,

Abbesse de haulte culiere,

Prieure de longue barrière,

Du diocèse de Bourdeaulx;

Aulmousnière de vieulx naveaulx,

Gardianne de vieulx drappeaulx,

Le dos esgu comme une hotte,

Chevauchant à quatre chevaulx

Sans estrivieres ne houseaulx,

Et ridée comme une marmote.

Le témoin, en décrivant rassemblée des filles, les désigne la plupart

par leurs noms et sobriquets, lesquels ressemblent beaucoup à ceux que

nous avons extraits de la Taille de 1292, ce qui atteste la persistance

des usages de la Prostitution. Cette nomenclature curieuse trouverait

encore aujourd’hui, dans les derniers rangs des femmes perdues,

beaucoup de ces malheureuses qui répondraient à l’appel.

C’est assavoir Margot la Gente,

Jacqueline de Carpentras,

Olive de Gaste-Fatras,

Hugueline de Cote-Crotée,

Marion de Traîne-Poetras,

Et Julienne l’Esgarée,

Cristine la Decoulourée,

Égyptienne la Pompeuse,

Augustine la Mauparée,

Bertheline la Rioteuse,

Sansonnette Lourd-Grimarrée,

Henriette la Marmiteuse,

Guillemette Porte-Cuirasse,

Ragonde Michelon-Becasse,

Regnaudine la Rondelette,

Laurence la Grand-Chiche-Face,

Demeurant à la Pourcelette,

Jacquette la Blanche-Fleurette,

Tiennon la Cousine-Yolant,

Edeline Pisse-Collette,

Maistresse de la Truye-Volant,

Freminette de Mal-Tallent,

Geffine Petit-Fretillon,

Rauqueline de l’Esguillon,

Josseline de Becquillon,

Et dame Bietrix, demourant

En la rue du Carrillon,

A l’ymage du Cormorant.

Ces divers surnoms, qui caractérisaient les défauts et les qualités des

filles, leur origine, leur physionomie ou leur toilette, pourraient

fournir matière à un commentaire très-curieux, que le docte Leduchat

n’eût pas laissé à faire; ainsi, Olive _de Gaste-Fatras_ nous paraît

avoir été baptisée de la sorte, parce qu’elle gâtait les hommes qui

l’approchaient. On appelait alors _fatras_ un trousseau de clefs, et

dans le style figuré des bons _raillards_, on mettait des clefs et des

fatras partout. Marion _de Traîne-Poetras_ semble devoir ce vilain

surnom à la saleté de sa chemise, pareille à celle qu’un écrivain

comique de l’école de Bruscambille nous représente «poitrassée par

devant et dorée par derrière.» Au reste, on peut croire que Coquillart

n’était point allé chercher ses sujets à Paris, et qu’il recueillait,

en ses vers naïvement graveleux, tout ce qu’il avait vu de ses propres

yeux dans la bonne ville de Reims.

Ce pouvait être un excellent official, et Jean Juvénal des

Ursins, archevêque de Reims, n’hésita pas à le faire son exécuteur

testamentaire, en 1472; mais c’était, à coup sûr, un poëte fort

spirituel et fort gai, de mœurs très-relâchées. Il y a dans ses poésies

beaucoup de charmantes libertés, que la Fontaine n’a pas dédaigné

d’imiter. Il n’était pas très-délicat sans doute sur la moralité des

gens qu’il fréquentait. Ses vers nous initient à son train de vie, et

son épitaphe, composée par Clément Marot, nous apprend qu’il mourut

comme il avait vécu:

La morre est jeu pire qu’aux quilles,

Ne qu’aux eschecs ne qu’au quillart:

A ce meschant jeu, Coquillart

Perdit la vie et ses coquilles.

Cette épitaphe n’a pas été certainement comprise par les biographes

qui l’ont citée et qui veulent que Coquillart, ayant perdu une somme

considérable à la _morre_, en soit mort de chagrin. Clément Marot

aurait fait allusion, selon l’abbé Goujet, aux trois coquilles d’or

que le vieux Coquillart portait dans ses armes. Nous pensons qu’il

faut voir dans cette épitaphe une suite de jeux de mots, que les

commentateurs de Marot n’ont pas soupçonnés. La _morre_ est sans doute

un jeu qui remonte à la plus haute antiquité, _micatio digitum_,

et qui consiste à lever autant de doigts que l’adversaire en lève

lui-même en désignant le nombre avec une merveilleuse vivacité.

On saisit sans peine l’allusion indécente que le poëte présente à

l’esprit, par le seul rapprochement de _la morre_ à l’_amour_ et

par l’analogie des deux jeux. Il résulte de là que Coquillart avait

perdu _la vie et ses coquilles_ (autre allusion obscène) en jouant

à _l’amour_. On entendait, au figuré, par _coquille_ le sexe de la

femme (_ovi putamen_), et par _coquilles_ les témoins du sexe masculin

(_testiculi_). On disait proverbialement d’une femme: _la coquille

lui démange_, et d’un homme: _les coquilles lui sonnent_. D’après ces

explications philologiques, il est à peu près clair que Coquillart, à

force de hanter la compagnie des dames, y avait contracté une maladie

honteuse, qui fit de tels ravages chez lui que ses parties sexuelles

furent gangrenées et tombèrent enfin sous le bistouri du chirurgien.

Coquillart, en effet, mourut vers 1500, à l’époque où le mal de Naples

faisait tant de victimes en France. C’était là une mort peu édifiante

pour un official, mais toute naturelle pour un poëte qui n’avait pas eu

d’autres muses que les _mignonnes_ des clapiers.

Histoire de la prostitution chez tous les peuples du monde depuis l'antiquité la plus reculée jusqu'à nos jours, tome 5/6 · 第 10 / 38 题