Prince, sachez que Job fut vertueux,
Mais si fut-il rongneux et grateleux,
Nous lui prions qu’il nous garde et console.
Pour corriger mondains luxurieux,
S’est engendrée ceste grosse vérole.
Suivant les règles poétiques de la ballade française, ses trois
strophes symétriques devaient se terminer par un _envoi_ de cinq vers,
adressés à un _prince_, nous serions en peine de dire à quel prince
fut envoyée la ballade de Droyn, et nous pensons que pas un prince,
à cette époque, si austère qu’il fût, n’aurait protesté contre un
pareil envoi, d’autant mieux que les nombreux traités médicaux, qu’on
faisait paraître alors sur le mal vénérien, étaient dédiés à des
cardinaux, à des évêques et aux plus augustes personnages. Mais nous
trouverions matière à d’autres observations historiques, en examinant
cette ballade, qui est certainement la plus ancienne poésie que le mal
de Naples ait inspirée à un Français: nous y verrions, par exemple,
que le mal se trahissait toujours à quelque signe extérieur, et que
les malades portaient quelque part le stigmate de leur souillure; nous
y verrions, en outre, que, dans l’opinion des _mondains luxurieux_,
cette espèce de _rogne_ obscène s’engendrait par conjonction charnelle,
etc. Il est étonnant de rencontrer tant de justesse d’observation
chez un poëte, à cette époque où les médecins, eux, croyaient à la
propagation du mal par l’air et par le simple contact: le préjugé, à
cet égard, était encore mieux établi dans le peuple, qui assimilait, en
son bon sens, la _grosse vérole_ avec la lèpre, la fille avec la mère.
Deux siècles plus tard, l’abbé de Saint-Martin, qui fut la vivante
expression de tous les préjugés populaires, répétait naïvement ce qu’il
avait ouï dire par sa nourrice, et ce dont il rendait responsable son
ami Jean de Lorme, premier médecin du roi: «Il est à remarquer que le
verolle se gaigne en touchant une personne qui l’a, en couchant avec
un verollé, en marchant pieds nus sur son crachat et en bien d’autres
manières.» (_Moyens faciles et éprouvez dont M. de Lorme, premier
médecin et ordinaire de trois de nos roys....., s’est servy pour vivre
près de cent ans._ Caen, 1682, in-12, p. 341.)
Jean Droyn ne fut pas le seul poëte français qui chanta le mal de
Naples avant Fracastor. Jean Lemaire de Belges, l’ami de Clément
Marot et de François Rabelais, historiographe et poëte _indiciaire_ de
Marguerite d’Autriche, traduisit en _rimes_ un conte intitulé _Cupido
et Atropos_, que Séraphino avait publié en vers italiens, sur les
étranges et hideux effets de cette contagion née du plaisir; il ajouta
au conte original deux autres _comptes_ de son _invention_, également
allégoriques et consacrés au différend de l’Amour et de la Mort. Nous
empruntons, à l’œuvre de Jean Lemaire, qui parut en 1520, un portrait
vigoureusement tracé des ravages de la maladie chez ceux qui en étaient
atteints:
Mais, en la fin, quand le venin fut meur,
Il leur naissoit de gros boutons sans fleur,
Si très hideux, si laids et si énormes,
Qu’on ne vit onc visages si difformes,
N’onc ne receut si très mortelle injure
Nature humaine en sa belle figure.
Au front, au col, au menton et au nez,
Onc on ne vit tant de gens boutonnez.
Et qui pis est, ce venin tant nuisible,
Par sa malice occulte et invisible,
Alloit chercher les veines et artères,
Et leur causoit si estranges mystères,
Dangier, douleur de passion et goutte,
Qu’on n’y sçavoit remède, somme toutte,
Hors de crier, souspirer, lamenter,
Plorer et plaindre et mort souhaiter.
Jean Lemaire, qui fut, comme poëte, le précurseur élégant de Clément
Marot, son élève, fait entrer dans ses vers, souvent bien tournés, la
nomenclature omnilingue de cette vilaine _gorre_, que les beaux-esprits
du temps appelaient le _souvenir_, en mémoire de la conquête de Naples,
où l’armée des Français l’avait prise. Les trois contes allégoriques
de Cupidon et d’Atropos furent réimprimés en 1539, en tête du _Triumphe
de très haute et très puissante dame Vérole, royne du Puy d’amours_. Ce
_Triomphe_ n’est autre qu’une série de 34 figures en bois, représentant
les principaux accessoires du mal de Naples et de son traitement:
ici, Vénus, la Volupté, Cupidon; là, les médecins ou _refondeurs_,
la diète, etc. Ces figures, composées et exécutées dans le goût d’une
danse macabre, sont accompagnées de rondeaux et de dixains et huitains
très-savamment versifiés; tellement, que l’auteur, Martin Dorchesino,
pourrait bien n’être autre que Rabelais, dont l’esprit et le style ont
un cachet si reconnaissable, et qui, vers la même époque, était fixé à
Lyon, où il pratiquait la médecine, et composait de joyeuses chroniques
au profit des _pauvres goutteux et vérolés très précieux_.
Martin Dorchesino ou d’Orchesino, qui se qualifie _inventeur des menus
plaisirs honnêtes_, faisait dire au héraut d’armes du _Triumphe_
publié, en 1539, à Lyon, chez François Juste, libraire, _devant
Nostre-Dame de Confort_:
Sortez, saillez des limbes ténébreux,
Des fournaulx chauds et sepulchres umbreux,
Où, pour suer, de gris et verd on gresse
Tous verolez! se goutte ne vous presse,
Nudz et vestuz, fault delaisser vos creux,
De toutes parts!
François Rabelais, qui se qualifie d’_abstracteur de quinte essence_,
avait dit, dans le prologue de son _Pantagruel_, publié pour la
première fois en 1535, chez François Juste, qui fut aussi l’éditeur du
_Triumphe_: «Que dirai-je des pauvres verollez et goutteux? O quantes
fois nous les avons veus, à l’heure qu’ilz estoient bien oingtz et
engressez à point, et le visaige leur reluisoit comme la claveure d’un
charnier, et les dents leur tressailloient comme font les marchettes
d’un clavier d’orgues ou d’espinettes quand on joue dessus, et que le
gosier leur escumoit comme à un verrat que les vaultres ont aculé entre
les toilles: que faisoient-ils alors? Toute leur consolation n’estoit
que d’ouïr lire quelque page dudit livre. Et en avons veu qui se
donnoient à cent pipes de vieulx diables, en cas qu’ils n’eussent senti
allègement manifeste à la lecture dudit livre, lorsqu’on les tenoit ès
limbes, ni plus ni moins que les femmes estants en mal d’enfant, quand
on leur list la Vie de sainte Marguerite.» Ces passages, tirés de deux
ouvrages différents que nous attribuons au même auteur, prouvent que
les malades étaient nombreux à Lyon dans la clientèle de Rabelais, et
qu’il les traitait, dans les _limbes_, par les frictions mercurielles
plutôt que par le gaïac et le bois-saint.
C’est dans le _Triumphe_ que nous trouvons aussi le souvenir de
l’épidémie vénérienne qui avait désolé la ville de Rouen et la
Normandie en 1527, et que Jacques de Bethencourt avait traitée avec
succès, en n’employant que le mercure. «Vérolle, la belliqueuse
emperière, dit Martin Dorchesino dans son Prologue, traîne après
son curre triumphal plusieurs grosses villes, par force prinses et
reduictes en sa sujection, mesmement la ville de Rouen, capitalle de
Normandie, où elle a bien faict des siennes, comme l’on dict, et publié
ses loix et droits diffusement.» Cette invasion de la maladie, qui se
présentait cette fois avec de nouveaux symptômes, puisque les enfants
eux-mêmes en étaient attaqués, laissa trace dans la langue proverbiale,
où l’on dit longtemps _vérole de Rouen_, pour désigner la pire espèce
et la plus rebelle aux remèdes. On lit ces vers, au-dessous de l’image
de la _Gorre de Rouen_:
Sur toutes villes de renom
Où l’on tient d’amour bonne guyse,
Midieux Rouen porte le nom
De veroller la marchandise.
La fine fleur de paillardise,
On la doit nommer meshouen (_maintenant_):
Au Puy d’Amour prens ma devise:
Je suis la Gorre de Rouen!
Rabelais, dans sa vieillesse, se rappelait encore, en écrivant son
cinquième livre de _Pantagruel_, cette terrible _gorre_, qu’il avait
peut-être observée sur les lieux en 1527; car il cite, parmi les choses
impossibles, le fait d’un jeune abstracteur de quinte-essence, qui se
vantait de «guarir les verollez, je dy de la bien fine, comme vous
diriez de Rouen.» Un siècle plus tard, le proverbe avait survécu à
l’épidémie, et Sorel, dans son roman de _Francion_ (liv. X), attestait
que «vérole de Rouen et crottes de Paris ne s’en vont jamais qu’avec la
pièce.»
Quoique des personnages éminents et du plus honorable caractère aient
été, on ne sait comment, victimes reconnues de cette maladie impudique,
il est difficile de nier que la Prostitution fût le principal
intermédiaire de la contagion, et que les mauvais lieux servissent de
foyer permanent à ses plus redoutables fléaux. La Prostitution n’était
nulle part réglementée sous le rapport sanitaire, et il faut descendre
jusqu’en 1684, pour trouver une ordonnance qui semble avoir en vue
la salubrité des établissements de débauche. On peut donc apprécier
les fâcheux effets que cette insouciance de l’autorité ne manqua pas
d’exercer sur la santé publique; car, en abandonnant aux hasards de
leur incontinence les malheureux libertins, qui s’en allaient, pour
ainsi dire, à la source du mal, on exposait à d’inévitables dangers les
femmes légitimes de ces imprudents et leurs pauvres enfants, auxquels
ils léguaient un virus héréditaire et incurable. Dans les commencements
de l’épidémie, comme nous l’avons vu, on enfermait les malades dans des
espèces de ladreries, et on les expulsait des villes, où leur présence
seule passait pour contagieuse. Cette expulsion générale des _paovres
vérolés_ contribua nécessairement à répandre l’infection dans les
campagnes.
Mais, quand l’expérience eut démontré que le mal vénérien ne pouvait
se gagner que par le commerce charnel ou par quelque contact intime
et immédiat, on ne vit plus d’inconvénients à laisser séjourner dans
les villes et parmi les personnes saines ces tristes et honteuses
infirmités, dont l’aspect était fait pour effrayer le libertinage.
Il n’y a pas de date certaine qu’on puisse attacher à ce changement
d’opinion et de police, vis-à-vis du mal de Naples et des infortunés
qui en étaient atteints. Dans les registres du parlement de Paris, on
lit, à la date du 22 août 1505, un arrêt, qui autorise à prendre sur
le fonds des amendes la somme nécessaire à la location d’une maison
«pour y loger les verolez.» Cet arrêt, le dernier qui fasse mention de
ces hospices temporaires, nous apprend que l’asile ouvert aux malades
dans le faubourg Saint-Germain n’était déjà plus suffisant. On peut
supposer que, peu d’années après, sous la garantie de la médecine,
qui avait mieux étudié le principe des maux vénériens, on admit,
indifféremment avec les autres malades, à Hôtel-Dieu, ceux qui avaient
contracté à Paris, soit la grosse vérole, soit quelque teigne ou rogne
syphilitique. On passa ainsi d’une extrémité à l’autre, et l’on tomba
d’un excès dans un pire. A l’Hôtel-Dieu, les malades étaient couchés au
nombre de quatre et même six dans le même lit: la syphilis en gâta un
grand nombre, qui étaient entrés à l’hôpital fiévreux ou catarrheux,
et qui en sortaient perclus et _courbassés_ par le virus ou par le
mercure. Cette catégorie de malades se multipliait donc, quoique le
mal diminuât de gravité. L’Hôtel-Dieu de Paris ne fut bientôt plus
assez vaste pour les contenir: il fallut songer à créer des hôpitaux
spécialement destinés au traitement vénérien. Le premier hôpital fut
établi en 1536, par arrêt du parlement, sur le rapport des commissaires
chargés de la police des pauvres. Deux salles du grand hôpital de la
Trinité reçurent cette destination: la grande salle haute, «où l’on a
accoustumé de jouer farces et jeux,» fut appliquée «à l’hébergement des
infectz et verollez; la basse salle, à l’hébergement et retrait de ceux
qui sont malades de teignes, du mal que l’on dict _saint Main, saint
Fiacre_, et autres maladies contagieuses.»
Quelques mois après l’ouverture de cet hospice, la place manquait
pour y recueillir tous les malades qui se présentaient. Le parlement,
par arrêt du 3 mars 1537, ordonna aux marguilliers de l’église de
Saint-Eustache, de consacrer l’hôpital de la paroisse, au logement
des «pauvres malades verollez et des maladies que l’on dict de saint
Main, saint Fiacre et autres de cette qualité contagieuses.» Mais
il n’y avait pas encore à Paris, malgré ces fondations, un hôpital
exclusivement réservé à la maladie vénérienne, tandis que la ville de
Toulouse en possédait un, depuis l’année 1528, appelé dans le langage
du pays l’_houspital das Rognousés de la rongno de Naples_. (Voy. les
_Mém. de l’hist. du Languedoc_, par Guill. de Catel, p. 237.) A mesure
qu’on ouvrait de nouveaux refuges aux _pauvres malades de vérole_, on
constatait de la sorte les ravages du mal dans les classes inférieures,
et surtout parmi les vagabonds: l’humanité conseilla d’aviser au
soulagement de cette multitude souffrante, en délivrant de la vue et
du contact de ces malades les gens sains et les honnêtes gens. On fit
partout des hôpitaux, et on y accumula comme dans des prisons tous les
pauvres qu’on jugeait affligés de maladies contagieuses. On commençait
à se repentir d’avoir supprimé trop légèrement les mesures de police
relatives aux lépreux et aux vérolés; on s’aperçut un peu tard que
la différence n’était peut-être pas si grande entre ces deux sortes
de malades, et l’on eut la pensée de reconstituer l’ancien régime
des léproseries. Ce fut dans cette pensée qu’on organisa, pour les
_povres vérollez_, à Paris, le grand hôpital de Saint-Nicolas, près
de la Bièvre, sur la paroisse de Saint-Nicolas-du-Chardonnet. Mais
les ressources de cet hôpital n’avaient pas été calculées d’après
l’accroissement journalier du nombre des malades, et ce nombre
s’élevait à 660, en 1540; le _linge et autres choses nécessaires_,
que les maîtres et gouverneurs de l’Hôtel-Dieu étaient tenus de leur
fournir, vinrent à manquer tout à fait. Le parlement de Paris eut pitié
de ces malades, _qui estoient en grosse nécessité_; il cita devant lui
les maîtres et gouverneurs de l’Hôtel-Dieu, et les somma de pourvoir
aux besoins de l’hôpital de Saint-Nicolas. (Voy. les _Preuves de
l’Hist. de Paris_, de Félibien et Lobineau, t. IV, p. 689 et 697.)
Cet hôpital prit le nom d’_hôpital de Lourcines_, et on y envoyait
tous les _vérollez_ qui se présentaient au Bureau des pauvres et à
l’Hôtel-Dieu de Paris, où jusqu’alors ils étaient «couchez au mesme lit
que ceux qui ne sont atteints de cette maladie.» Telle fut l’origine
de l’hôpital des Vénériens, et un arrêt du parlement, en date du 25
septembre 1559, nous apprend que M. Pierre Galandius «naguere souloit
tenir» ledit hôpital de Lourcines, où l’on nourrissait, logeait,
pansait et médicamentait les _gens verolés_. (_Preuves de l’Hist.
de Paris_, t. IV, p. 788.) En même temps qu’on cherchait à mettre
en chartre privée tous les malades de cette espèce, on s’occupait de
faire rentrer dans les maladreries ou léproseries les lépreux errants,
qui n’avaient que trop contribué à corrompre la santé publique, en
vivant librement au milieu de la population saine. François Ier,
par une ordonnance du 19 décembre 1543, voulut _remédier au grand
désordre_ de ces léproseries, et il essaya d’y faire renfermer, comme
autrefois, les lépreux qui mendiaient et _cliquetaient_ par les villes
et villages. Il était trop tard pour restituer au domaine de l’État
les biens appartenant à la charité publique, mais envahis et accaparés
depuis plus d’un siècle par des particuliers; d’ailleurs, à quoi bon
des léproseries, quand il n’y avait plus de lépreux? En effet, même
les porteurs de cliquettes et de barils, ce n’étaient que vénériens
récents ou invétérés. Lèpre et vérole avaient fait cause commune: si
bien qu’Henri IV, par un édit de 1606, attribua ce qui restait des
léproseries «à l’entretenement des pauvres gentilshommes et soldats
estropiez.» Mais on ne voit pas qu’Henri IV, malade des suites d’une
gonorrhée virulente, qui le fit souffrir pendant plus de dix ans, ait
considéré la grosse vérole comme l’héritière naturelle de la lèpre,
et lui ait assigné quelques revenus pour soigner ses malades. A cette
époque, tous les syphilitiques n’étaient pas dans les hôpitaux, et l’on
peut dire que la Prostitution, qui peuplait les cours des Miracles,
se chargeait aussi de les dépeupler, en y ravivant sans cesse l’ancien
virus de la lèpre et le nouveau virus de la grosse vérole.
[Illustration:
A. Racine del. d’après de Waël.
Drouart Imp. Ed.
Rosotte Sc.
BOUGE FLAMAND (XVIIe Siècle)
]