On ne voyait rien dans cette ombre noire et verte. Jimmy m'éclairait de
son mieux avec une lanterne prise à la buvette, moi, je travaillais
maladroitement, la terre étant dure, pleine de racines et de cailloux.
Enfin, ce fut fait. La fosse paraissait assez grande. Il dormirait
tranquille. Les bêtes sauvages ne le déterreraient pas; les hommes de la
Fourche le laisseraient en paix.
Jimmy, un peu las, s'était assis par terre et la lanterne, posée entre
ses jambes, éclairait le visage fracassé du grand cadavre...
Voilà... L'histoire de van Horst, mon maître, était finie...
Lorsque j'eus abattu Vincent van Horst, je pris la fuite et j'errai
quelque temps sous les arbres. On m'avait cherché, d'abord, mais aucun
de ces hommes ne connaissait la forêt aussi bien que moi, et, peu à peu,
ils étaient tous rentrés à la Fourche. La nuit venue, je m'en fus
chercher van Horst, et, l'ayant trouvé, je vis, tout auprès de
l'horrible dépouille, passer une ombre agile. Jimmy? Que faisait-il là?
Je l'appelai. Il me répondit d'une voix brouillée que j'entendis mal.
Je l'envoyai au bar pour qu'il m'en rapportât une pioche, une pelle, une
lanterne et cette même éponge qui m'avait déjà servi pour le sang du
vieux Smith. Je voulais enterrer van Horst proprement.
Rapide et secret, Jimmy fit la commission... S'occupait-on jamais des
gestes de Jimmy!
Et puis, nous nous mîmes au travail...
Comme montait la nuit, le vent était tombé. De l'ouragan, il ne restait
que des souffles furtifs qui faisaient frémir le feuillage. Parfois, une
voix soudaine gémissait dans l'air, puis, tout se taisait... Heure
sombre!... la lanterne donnait une si courte lumière, qu'il me semblait
vraiment être entouré de murailles noires, toutes proches.
Encore quelques instants, et le cadavre fut couché dans sa fosse.
«Allons! dis-je à Jimmy, nous avons autre chose à faire. Tiens la
lanterne et suis-moi.»
Non... non! il ne resterait pas seul sous terre... Je ne voulais pas que
mon ami van Horst restât tout seul sous la mousse, livré aux bêtes
obscures. Je lui trouverais un compagnon!... et je m'en retournai vers
l'arbre du supplice.
Ce fut plus facile que je ne l'aurais cru de transporter les os de
Caldaguès, car les abeilles, reformées en essaim, venaient de s'envoler.
Bientôt, la dépouille fut couchée près de celle de van Horst. Entre les
deux, je posai le fusil brisé du bûcheron.
«Eclaire-les,» dis-je à Jimmy.
Le rond jaune de la lanterne dansa, passant de la face ouverte, couleur
de pourpre, au crâne clair...
«Maintenant, dis-je à voix haute... maintenant, Vincent van Horst, tu
peux te reposer!...»
Et, me tournant vers Jimmy:
«Il ne reste plus qu'à les recouvrir...»
Mais j'eus une surprise.
«Prends un instant la lanterne, veux-tu, Olivier?» dit Jimmy.
Il tira de sa poche le châle rouge sous lequel s'abritait Annie dans le
tourbillon des abeilles et qu'elle avait laissé tomber sur un buisson,
puis il se mit à genoux et couvrit ce qui restait des deux pauvres
visages avec le fichu rouge.
Que se passait-il donc dans cette cervelle d'enfant? Avait-il compris?
L'esprit s'éveillait-il? Non, Jimmy se mit à rire comme d'une chose
plaisante et, la lanterne ayant tremblé dans ma main, il tâcha d'en
attraper sur les mousses le reflet jaune.
Alors je saisis la pelle et la terre tomba sur mes deux amis.