Soudain, il tomba de l'arbre une arme à feu qui vint se briser au pied
du tronc, puis, aussitôt après, une autre chose qui se défaisait dans sa
chute... vous comprenez?... un squelette. Quelques haillons y pendaient
encore; il ne restait plus de chair; les os étaient jaunes. Les insectes
et les oiseaux du ciel se chargent de réduire un cadavre avec rapidité.
Cela tomba parmi nous, et nous reculâmes... Je me souviens que van Horst
regarda, lui aussi, mais il ne fit que sourire pâlement. Aucun de nous
ne disait mot... on entendait encore, dans le haut de l'arbre, le rire
frais de Jimmy. Pourtant, nous ne l'écoutions guère, une autre musique
nous occupait: là, tout près, à nos pieds mêmes... une rumeur, un chant
sourd qui paraissait sortir du squelette.
Annie s'était approchée. Je fis aussi quelques pas; je regardais ces
ossements brouillés par la chute, ce crâne qui venait de se fendre sur
un caillou, cette poitrine encore vêtue d'un lambeau de toile... et je
compris l'étrange murmure, et j'en vis la raison...
Des abeilles avaient fait leur ruche dans la poitrine sèche de
Caldaguès; un essaim tout entier chantait dans cette cage, où, quelques
mois avant, battait un coeur. Surprises, elles bourdonnaient et
tourbillonnaient, industrieuses, affairées dans leur colère, pleines
d'indignation et déjà martiales.
* * * * *
Voyez-vous la scène: le grand arbre aux branches duquel deux vautours
viennent de se poser; Jimmy qui saute à terre avec un cri de joie; Holly
courbé, tremblant, cagneux, la gueule en avant et les mains posées sur
les genoux; Jane, frémissante, parcourue de frissons, heureuse, oui,
heureuse! et les trois personnages du drame, van Horst lié, les yeux
vagues, la bouche lourde, Annie, tout à fait immobile, pressant ses
lèvres de ses doigts et qui paraissait réfléchir furieusement à quelque
chose, et qui regardait avec obstination le fusil brisé qui gisait à
terre; enfin, l'objet, l'objet qui avait été Caldaguès, le bûcheron,
d'où s'échappait un tourbillon d'abeilles bruissantes; et moi, devant
tout cela.
A cet instant, je ne sais pour quelle raison, je m'approchai de van
Horst et pris son revolver dans sa poche droite.
«Attention! dit aussitôt Jane Holly. Ayez l'oeil sur Saruex! Tenez-le,
Kid!»
Et je fus, dès lors, le prisonnier des puissantes mains de John Kid.
J'avais glissé le revolver dans ma ceinture, mais je ne pouvais m'en
servir ni faire un mouvement.
Annie Smith réfléchissait toujours en regardant le fusil brisé. Soudain
elle leva la tête. Elle s'était décidée.
«Laissez! Ne le pendez pas!» dit-elle d'une voix dure.
Vers elle, Vincent van Horst tourna un peu la tête.
Aucune émotion ne passait sur le visage d'Annie. Un froid désir de
vengeance animait seul ce beau corps. Inhumaine et formidable, elle
s'approcha de van Horst, faisant un détour pour éviter le tourbillon des
abeilles. Elle se pencha sur lui. Il s'en fallait de peu qu'elle ne
sourît. D'abord elle le regarda fixement sans prononcer une parole. Il
était né en elle une idée infâme. Puis elle prononça lentement quelques
paroles de ce ton glacé que je connaissais bien:
«Vous ne vouliez pas me dire où était Caldaguès! Je l'ai trouvé, van
Horst! vous voyez! je l'ai trouvé! Et, maintenant, écoutez-moi, van
Horst. Vous avez tué l'homme que j'aimais; vous avez tué mon père. Pour
cela vous devez mourir, mais je veux que vous souffriez beaucoup et nous
ne vous pendrons pas... je vous tuerai moi-même!»
Il la regardait. Je ne sais s'il avait compris ce qu'elle méditait de
faire, mais tout à coup, son visage s'illumina d'un sourire
extraordinaire, tandis que ses yeux grands ouverts, trop ouverts,
désorbités, contemplaient la femme qu'il s'était plu à chérir d'un si
puissant amour... Van Horst comprenait du moins une chose: il ne
mourrait pas de la main abjecte de Holly; Annie, seule, le tuerait et il
dit de sa voix chaude des jours heureux, avec force, avec calme, avec
quelle ferveur!
«Je vous remercie, mon amour!»
Alors Annie Smith perdit ce calme affreux qui m'effrayait tant et sa
haine l'avilit en devenant plus déréglée. Les dents découvertes, le
regard fou, elle courut prendre le fusil de Caldaguès et d'une main se
garant avec son châle du tourbillon furieux des abeilles, de l'autre
elle poussa jusqu'aux pieds de van Horst, à l'aide de l'arme brisée, le
squelette où frémissait l'essaim. La frénésie du geste s'alliait bien à
la folie du regard. Vite, elle s'éloigna, et les abeilles entourèrent
van Horst.
Je voyais cela! Je ne pouvais faire un geste! Le gros Kid me tenait
toujours devant lui, serré par les coudes...
Mais alors, coupant la scène, la dominant comme fait le tocsin d'un
incendie, derrière moi, jaillit de la bouche de Kid un hymne
enthousiaste et sonore. Comme si toute son âme s'exprimait en cette
hymne, John Kid chantait un cantique. John Kid chantait à pleine voix
les louanges du Seigneur. Loin des hommes passionnés et cruels, il se
réfugiait dans une adoration supérieure... Il chantait.
Les abeilles bourdonnaient autour des épaules de van Horst; elles le
piquaient aux bras. La bouche fixe, il faisait effort contre les cordes
qui le liaient à l'arbre, et John Kid chantait.
Etait-ce pour affermir le courage de la victime? Etait-ce pour s'en
remettre à Dieu du jugement final?... John Kid chantait.
Les abeilles se posaient sur le cou de van Horst, rampaient sur son
menton, bourdonnaient autour de ses cheveux.
A quelques pas, Holly et sa femme, accroupis à terre, excitaient les
abeilles en jetant contre l'essaim de petits cailloux.
Et le gros Kid chantait toujours sans que sa voix tremblât ni faiblît,
et toujours il célébrait le Dieu juste qui règne dans les cieux...
Le reste se passa en quelques secondes. Nous agîmes tous avec une folle
rapidité... Kid s'était rapproché du supplicié en me poussant devant
lui, et, soudain, des lèvres de van Horst que les abeilles couvraient
déjà, de ces lèvres boursouflées affreusement par le venin, quelques
mots s'échappèrent... non point des cris: des mots, quelques mots
passionnés:
«Je vous adore! Annie, mon amour!»
D'abord, elle ne broncha pas, puis, brusquement, elle s'approcha de moi,
me prit par le cou, m'attira vers elle et me baisa la bouche.
«Voilà! cria-t-elle, voilà celui qui sera mon amant!»
Aussitôt, comme s'il fût entré en agonie, le visage de van Horst se
décomposa, perdit toute ressemblance humaine, devint noir...
«Non!» m'écriai-je.
Kid chantait toujours, mais il me tenait d'une prise moins ferme...
«Non! jamais! ça c'est trop ignoble!»
Et, soudain, Kid me lâcha, une abeille l'avait piqué à la main. Je me
dégageai, me jetai vers van Horst. Sur le menton, sur les lèvres, sur le
bas des joues, les abeilles foisonnaient. Les yeux seuls, grands ouverts
étaient libres. Le regard de van Horst croisa le mien...
Epouvantable face!... Douleur prodigieuse!
Je tirai le revolver que j'avais glissé dans ma ceinture et, le posant
en oblique sur la bouche gonflée de van Horst, je lui fis sauter la
tête...
Et John Kid cessa de chanter.