C'était au printemps, un printemps radieux, tout aéré de brises, tout
pénétré de parfums. Je ne sais pourquoi, mais il me semble que la nature
montrait une exubérance inaccoutumée. De grandes grappes de fleurs
pendaient aux arbres de la forêt, mille fleurs jaillissaient du gazon,
et les bords du Yellow-Creek étaient tout fleuris. Les matins
paraissaient plus clairs, midi sonnait avec plus de splendeur, il
soufflait jusqu'au soir un vent suave et jamais les nuits n'avaient été
plus douces, jamais les étoiles n'avaient brillé plus indiciblement.
Pour souhaiter sa fête à la vieille Maria, on banquetait dans le saloon.
Nous avions tous bien mangé et bien bu, mais, par exception, personne
n'était ivre. La brise chassait doucement la fumée de nos pipes, et l'on
causait sans trop faire de bruit, autour de la table que chargeaient des
verres et des bouteilles.
Selon la proposition de Carletti, chacun se servait lui-même, pour que
la réjouissance ne me donnât pas un supplément de travail. Tous les
vieux habitués de la Fourche s'étaient réunis, et, dans un fauteuil, le
seul fauteuil du pays, notre bonne Maria trônait.
Le vieux Smith venait de se rasseoir dans son coin, salué par nos
applaudissements, pour un petit discours de circonstance qu'il venait de
prononcer. Seule Jane Holly avait l'air mécontent. Je pense que mon
refus de me laisser initier, jadis, aux douceurs de l'amour l'avait
beaucoup blessée, mais ce n'était point là le sujet actuel ou principal
de son mécontentement. Il ne lui plaisait pas que notre allégresse fût
si franche, puisque la fête de la patronne en était l'objet. Elle
restait immobile devant son verre de gin, sa vilaine figure noire figée
en une moue.
Cela n'empêchait pas les autres de s'amuser. Holly inventait, pour faire
rire Jimmy, des grimaces inédites, Carletti dessinait sur la table un
profil de femme et le gros Kid parlait éloquemment de l'avenir des
nouveaux placers. De temps à autre, Maria me regardait avec un sourire
et moi, je baissais alors les yeux un peu honteux tout de même, mais me
sentant une façon de tendresse naïve pour cette grosse femme, au
souvenir des voluptés reçues. Van Horst fumait, accoudé au chambranle de
la porte ouverte, et, au dehors, contre le paysage de la nuit, on voyait
se promener Annie Smith.
Il régnait une bonne volonté générale. Nous avions tous oublié les
morts.
Carletti venait de finir une romance, quand van Horst vida sa pipe sur
le seuil, en gratta avec soin le fourneau, la mit dans sa poche et
rentra dans le saloon.
Je le revois bien comme il était à cet instant, avec son large vêtement
de toile bleue, ses souliers ferrés, sa ceinture rouge, ses cheveux un
peu longs et flottants. Il vint vers moi, et, durant une longue minute,
s'appuyant d'une main sur la table, et de l'autre sur mon épaule, il me
regarda dans les yeux, sans parler. Je lui souris, mais il ne répondit
pas à mon sourire. Evidemment, une pensée grave l'occupait. Au juste, il
ne me regardait pas; il regardait plus loin. Les conversations des
buveurs se ralentirent, puis cessèrent soudain, quand van Horst, se
redressant, alla s'asseoir délibérément en face du vieux Smith.
Maria m'interrogea d'un coup d'oeil. Je haussai les épaules, en signe
d'ignorance.
«Allons! père Smith! dit van Horst, je veux que la fête de la patronne
soit aussi pour moi une date à retenir... et je vais vous faire une
demande.»
Sa voix était claire et forte. Il tendit au vieux Smith ses grandes
mains ouvertes.
«Père Smith! voulez-vous me donner votre fille en mariage?»
Le vieux Smith devint livide. Vraiment, tout le sang paraissait avoir
quitté sa figure.
Nul ne soufflait plus mot dans la salle. Carletti s'était remis à
dessiner sur la table, avec une application simulée; Kid avait un air
d'effarement stupide, et Maria s'agitait dans son fauteuil, regardait
nerveusement de droite et de gauche, et faisait mille gestes de
stupéfaction avec ses gros bras.
Van Horst répéta sa question, d'une voix peut-être un peu moins dégagée.
«Père Smith, voulez-vous me donner votre fille en mariage?»
Encore un long silence.
Puis, on entendit la voix cassée du vieux Smith qui disait:
«Vincent van Horst... je ne puis pas... vous donner... en mariage... ma
fille...»
Il dit cela d'une voix syncopée, basse, timide, mais, de sa réponse,
nous ne perdîmes pas un mot.
«En vérité! dit van Horst, ah!... bon!...»
Ses lèvres sourirent étroitement.
«Mais il faut encore savoir quel sera l'avis de votre fille. Elle est
assez grande pour se décider toute seule, et je crois que...»
Le vieux Smith l'interrompit en se levant.
«Annie! cria-t-il. Viens, un instant.»
Annie Smith rentra dans le saloon de son pas majestueux et sûr, mais, je
la vis changer de couleur, elle aussi, dès qu'elle se fut tournée vers
son père.
«Qu'y a-t-il? dit-elle. Vous m'avez appelée?»
A l'instant précis où le vieux Smith allait répondre, Nick Holly se
leva, et sortit du saloon. Cela passa inaperçu, je pense: l'intérêt
était ailleurs.
«Ma fille, dit le vieux Smith, en hésitant un peu, Vincent van Horst
vient de me demander ta main... Je crois que cet homme n'est pas le
compagnon qu'il te faut... je la lui ai refusée. Mais il veut avoir une
réponse de ta bouche, et je ne puis, en justice, empêcher cela, car tu
es à l'âge où l'on peut disposer de soi-même.»
Debout et toute blanche, Annie restait immobile au milieu de la salle.
Nous la regardions. Nous n'osions souffler mot. Seul Jimmy, inconscient
du drame, s'était mis à chanter une chanson. Dans le silence général, il
nous semblait qu'il chantait à tue-tête.
Puis, Annie Smith répondit:
«Mon père, vous aviez raison. Je ne serai jamais la femme de Vincent van
Horst... Jamais!»
Elle dit cela d'un ton glacial, sans inflexions, sans faiblesse, sans
vigueur, comme si elle parlait dans un rêve. Lentement elle regarda
autour de la salle. Ses traits étaient de pierre. Quand ses yeux
rencontrèrent le regard de van Horst, lorsqu'elle vit la soudaine,
l'éperdue supplication de ce regard, elle ne cilla point, mais quand ses
yeux bleus se tournèrent vers moi, il y passa, je le vis bien! une
expression de détresse si agonisante, que je faillis pousser un cri.
Et Annie Smith, secouant doucement son front comme pour en chasser une
pensée, sortit du bar de la Fourche.