XXXIV.

C'était au printemps, un printemps radieux, tout aéré de brises, tout

pénétré de parfums. Je ne sais pourquoi, mais il me semble que la nature

montrait une exubérance inaccoutumée. De grandes grappes de fleurs

pendaient aux arbres de la forêt, mille fleurs jaillissaient du gazon,

et les bords du Yellow-Creek étaient tout fleuris. Les matins

paraissaient plus clairs, midi sonnait avec plus de splendeur, il

soufflait jusqu'au soir un vent suave et jamais les nuits n'avaient été

plus douces, jamais les étoiles n'avaient brillé plus indiciblement.

Pour souhaiter sa fête à la vieille Maria, on banquetait dans le saloon.

Nous avions tous bien mangé et bien bu, mais, par exception, personne

n'était ivre. La brise chassait doucement la fumée de nos pipes, et l'on

causait sans trop faire de bruit, autour de la table que chargeaient des

verres et des bouteilles.

Selon la proposition de Carletti, chacun se servait lui-même, pour que

la réjouissance ne me donnât pas un supplément de travail. Tous les

vieux habitués de la Fourche s'étaient réunis, et, dans un fauteuil, le

seul fauteuil du pays, notre bonne Maria trônait.

Le vieux Smith venait de se rasseoir dans son coin, salué par nos

applaudissements, pour un petit discours de circonstance qu'il venait de

prononcer. Seule Jane Holly avait l'air mécontent. Je pense que mon

refus de me laisser initier, jadis, aux douceurs de l'amour l'avait

beaucoup blessée, mais ce n'était point là le sujet actuel ou principal

de son mécontentement. Il ne lui plaisait pas que notre allégresse fût

si franche, puisque la fête de la patronne en était l'objet. Elle

restait immobile devant son verre de gin, sa vilaine figure noire figée

en une moue.

Cela n'empêchait pas les autres de s'amuser. Holly inventait, pour faire

rire Jimmy, des grimaces inédites, Carletti dessinait sur la table un

profil de femme et le gros Kid parlait éloquemment de l'avenir des

nouveaux placers. De temps à autre, Maria me regardait avec un sourire

et moi, je baissais alors les yeux un peu honteux tout de même, mais me

sentant une façon de tendresse naïve pour cette grosse femme, au

souvenir des voluptés reçues. Van Horst fumait, accoudé au chambranle de

la porte ouverte, et, au dehors, contre le paysage de la nuit, on voyait

se promener Annie Smith.

Il régnait une bonne volonté générale. Nous avions tous oublié les

morts.

Carletti venait de finir une romance, quand van Horst vida sa pipe sur

le seuil, en gratta avec soin le fourneau, la mit dans sa poche et

rentra dans le saloon.

Je le revois bien comme il était à cet instant, avec son large vêtement

de toile bleue, ses souliers ferrés, sa ceinture rouge, ses cheveux un

peu longs et flottants. Il vint vers moi, et, durant une longue minute,

s'appuyant d'une main sur la table, et de l'autre sur mon épaule, il me

regarda dans les yeux, sans parler. Je lui souris, mais il ne répondit

pas à mon sourire. Evidemment, une pensée grave l'occupait. Au juste, il

ne me regardait pas; il regardait plus loin. Les conversations des

buveurs se ralentirent, puis cessèrent soudain, quand van Horst, se

redressant, alla s'asseoir délibérément en face du vieux Smith.

Maria m'interrogea d'un coup d'oeil. Je haussai les épaules, en signe

d'ignorance.

«Allons! père Smith! dit van Horst, je veux que la fête de la patronne

soit aussi pour moi une date à retenir... et je vais vous faire une

demande.»

Sa voix était claire et forte. Il tendit au vieux Smith ses grandes

mains ouvertes.

«Père Smith! voulez-vous me donner votre fille en mariage?»

Le vieux Smith devint livide. Vraiment, tout le sang paraissait avoir

quitté sa figure.

Nul ne soufflait plus mot dans la salle. Carletti s'était remis à

dessiner sur la table, avec une application simulée; Kid avait un air

d'effarement stupide, et Maria s'agitait dans son fauteuil, regardait

nerveusement de droite et de gauche, et faisait mille gestes de

stupéfaction avec ses gros bras.

Van Horst répéta sa question, d'une voix peut-être un peu moins dégagée.

«Père Smith, voulez-vous me donner votre fille en mariage?»

Encore un long silence.

Puis, on entendit la voix cassée du vieux Smith qui disait:

«Vincent van Horst... je ne puis pas... vous donner... en mariage... ma

fille...»

Il dit cela d'une voix syncopée, basse, timide, mais, de sa réponse,

nous ne perdîmes pas un mot.

«En vérité! dit van Horst, ah!... bon!...»

Ses lèvres sourirent étroitement.

«Mais il faut encore savoir quel sera l'avis de votre fille. Elle est

assez grande pour se décider toute seule, et je crois que...»

Le vieux Smith l'interrompit en se levant.

«Annie! cria-t-il. Viens, un instant.»

Annie Smith rentra dans le saloon de son pas majestueux et sûr, mais, je

la vis changer de couleur, elle aussi, dès qu'elle se fut tournée vers

son père.

«Qu'y a-t-il? dit-elle. Vous m'avez appelée?»

A l'instant précis où le vieux Smith allait répondre, Nick Holly se

leva, et sortit du saloon. Cela passa inaperçu, je pense: l'intérêt

était ailleurs.

«Ma fille, dit le vieux Smith, en hésitant un peu, Vincent van Horst

vient de me demander ta main... Je crois que cet homme n'est pas le

compagnon qu'il te faut... je la lui ai refusée. Mais il veut avoir une

réponse de ta bouche, et je ne puis, en justice, empêcher cela, car tu

es à l'âge où l'on peut disposer de soi-même.»

Debout et toute blanche, Annie restait immobile au milieu de la salle.

Nous la regardions. Nous n'osions souffler mot. Seul Jimmy, inconscient

du drame, s'était mis à chanter une chanson. Dans le silence général, il

nous semblait qu'il chantait à tue-tête.

Puis, Annie Smith répondit:

«Mon père, vous aviez raison. Je ne serai jamais la femme de Vincent van

Horst... Jamais!»

Elle dit cela d'un ton glacial, sans inflexions, sans faiblesse, sans

vigueur, comme si elle parlait dans un rêve. Lentement elle regarda

autour de la salle. Ses traits étaient de pierre. Quand ses yeux

rencontrèrent le regard de van Horst, lorsqu'elle vit la soudaine,

l'éperdue supplication de ce regard, elle ne cilla point, mais quand ses

yeux bleus se tournèrent vers moi, il y passa, je le vis bien! une

expression de détresse si agonisante, que je faillis pousser un cri.

Et Annie Smith, secouant doucement son front comme pour en chasser une

pensée, sortit du bar de la Fourche.

Le Bar de la Fourche · 第 39 / 60 题