Quelle journée! Mon Dieu! quelle journée!
L'air brûlait comme une torche. Ce continuel rayonnement donnait soif.
On ne travaillait pas. Sous les arbres, sous le moindre abri de toile ou
de planches, chacun faisait de son mieux pour dormir.
J'étais allé me réfugier dans l'ombre des verdures, espérant que, près
d'un ruisseau, je pourrais mieux supporter la torture du jour, mais la
forêt paraissait d'une chaleur plus implacable encore que le découvert.
La terre fumait et se putréfiait odieusement. Les sous-bois étaient
moites, les clairières ardentes.
Jamais je ne l'avais vue ainsi. Ce n'était plus la grande forêt sévère,
la futaie harmonieuse, chantant par tous ses oiseaux, c'était une
femelle macérée dans ses parfums, dont on n'aurait su dire s'ils étaient
arômes ou puanteurs.
Fiévreuse, toute peuplée d'émanations insoutenables, la forêt semblait
un lieu de débauche, et ma chair était soulevée en ce lupanar.
Je me traînais sous les branches en haletant, ma peau était humide,
j'avais mal aux yeux. Soudain je pensai à un petit étang où il ferait
peut-être bon se baigner. J'irais là. C'était une vasque bordée de
roches, à quelques minutes de la Fourche. J'escomptais la caresse de
cette eau tranquille, toujours ombragée par de grands rameaux. Je
trouverais un peu de fraîcheur, dans l'agréable paysage en miniature que
faisaient les fines fougères.
J'y fus bientôt, et m'allongeai sur son bord, dans l'ombre d'un buisson.
Devant moi, l'onde plate et les arbres penchés; au-dessus, le ciel
ardent. Je me laissais aller à une demi somnolence qui n'était pas du
repos. Je me sentais fiévreux, inquiet, tout possédé par une fausse
torpeur. Je fermais les yeux et les rouvrais brusquement. J'écoutais le
fourmillement des petites bêtes dans l'herbe. Des insectes maigres
parcouraient la mare avec agitation, et l'eau, toujours si légère et que
l'on aimait à faire couler entre les doigts, me paraissait lourde et
plombée comme l'envers d'un miroir.
Sur une branche basse, à deux mètres de moi, se dénouait un drame
affreux. Sans doute ne l'eussé-je pas remarqué un autre jour que
celui-là, mais, dans cet air puant de parfums, il semblait rendre je ne
sais quel aspect sauvage qui m'occupa.
Une grosse araignée achevait de se repaître d'un oiseau, et c'était très
horrible de voir cette bête répugnante et velue attirer de ses huit
pattes le squelette délicat, auquel restait encore de la chair et des
plumes. Je n'ai jamais aimé les araignées. Ce jour-là, je fus transi. La
bête alerte et veloutée avait des tons de pourriture et couvrait avec
une telle ardeur la petite charogne ailée! On ne savait si c'était de
l'appétit, du jeu ou de l'amour. Les côtes de l'oiseau étaient déjà
presque blanches et les pattes brunes de l'araignée se faufilaient entre
elles avec une adresse qui donnait le frisson. J'aurais voulu m'en
aller, je ne m'en sentais plus la force. Il faisait trop chaud, il
faisait trop moite. De vagues idées se développaient en moi, idées
imprécises, idées gênantes, idées sexuelles... Assommé sous le poids de
l'air, je dus m'endormir.
J'étais presque couvert par les branches, enterré dans la verdure. A
côté de moi, l'araignée achevait son festin. Mon malaise se prolongeait
dans un rêve, me faisant voir d'abominables choses. Soudain, je me
réveillai, et, certes, je ne pensai plus à voir si l'araignée avait ou
non lâché sa proie, mais, glacé par une horreur qui me venait par
instinct, flairant déjà quelque chose de monstrueux, je regardai la
vasque, les doigts crispés sur le gazon.
Le soleil avait baissé. Dans l'étang, que couvrait une ombre légère,
Jimmy nageait. Accroupie sur la berge, à quelques pas de lui, nue,
répugnante, couturée de cicatrices, Jane Holly le regardait. Il nageait
vers elle, puis sortit de l'eau et s'assit à ses côtés. Ils se parlaient
à voix basse; ils étaient trop loin pour que j'eusse pu entendre ce que
disait Jane, mais les balbutiements diffus et confidentiels de Jimmy me
venaient avec leur charmante fraîcheur et leur non-sens délicat. Elle
avait avec lui des grâces d'enfant, et cela était ignoble de voir ce
corps, qui semblait un cadavre animé, minauder et faire les gestes de la
coquetterie.
Ils rentrèrent dans la mare, ils jouaient à s'y poursuivre, les rires de
Jimmy se croisaient avec les grincements de Jane. Ils allèrent de
nouveau vers la pointe gazonnée qui descendait mollement jusqu'à l'eau.
Combien de temps avais-je dormi? combien de temps avaient duré ces
ébats?
Je compris toute l'horreur de la scène en voyant Jimmy, svelte et
ruisselant, couché sur l'herbe et Jane, à quatre pattes sur lui, qui lui
mangeait la bouche. Que voulez-vous, il n'y a pas deux manières de dire
ces choses! Elle le viola avec une sorte de fureur que je n'avais jamais
vue chez les bêtes. Ce n'était pas le désir soudain de van Horst
troussant les filles d'auberge, ce n'était pas les amours salariées de
Maria, c'était autre chose: une débauche malpropre, les écarts d'une
femme, non, d'une chienne en chaleur... et puis, songez donc, Jimmy!...
cet enfant!... elle le caressait, elle le baisait, elle le maniait en
haletant, elle le pressait contre elle et bientôt se fit prendre.
Non! ces jeux n'étaient pas les premiers! il y avait en Jimmy une
avidité peureuse, un égarement passionné qui disait l'habitude de ce
sabbat et j'entendis mieux, alors, ce que plusieurs mois avant, il
murmurait dans la forêt:
«C'est comme le four!... c'est chaud!... Et, dans la tête, c'est comme
le vent qui fait tourner!»
Je restais là, stupide, incapable de bouger, la nausée à la gorge. Ils
s'étaient rhabillés, Jane avait d'horribles retours de tendresse. Tout à
coup Jimmy se dressa près d'elle:
«Tu me fais mal!»
Elle l'entraîna sous bois.