XXXV.

Van Horst demeurait immobile et silencieux. Peu à peu le saloon se

vidait. Maria était allée se coucher. Jimmy avait regagné son petit

taudis, il ne restait plus que van Horst et moi.

--Olivier! apporte-moi la bouteille de gin.

--Vous n'avez besoin de rien autre, van Horst?

Je rougissais de ma stupide phrase.

«Non, merci. Tu peux aller te coucher si tu veux. Je resterai ici

jusqu'au matin.»

Il me parlait sans lever les yeux. Il les tenait fixés à terre.

«Tu comprends, j'ai reçu comme un grand coup sur la tête. Ça passera...

Il faut un peu de temps, mais ça passera.»

Je voyais qu'il n'y avait rien à faire, et continuai ma besogne.

Plusieurs fois, je sortis du saloon pour vider de l'eau dehors, et,

chaque fois, je regardais le ciel longuement et je tendais l'oreille au

silence. En rentrant, je trouvais van Horst toujours accoudé à sa table,

devant son gin qu'il buvait pur. Il avait déjà vidé le tiers de la

bouteille. Evidemment j'aurais pu aller me coucher, mais, bien que je

fusse fatigué, je n'avais pas sommeil. Il me semblait que c'était de mon

devoir de veiller sur van Horst, de soigner son mal, comme jadis il

avait soigné mon bras cassé. C'était une façon lointaine de reconnaître

l'ancien bienfait. Je m'en fus de nouveau goûter quelques instants la

fraîcheur de la nuit.

L'air était léger, clair et doux: une vraie nuit de printemps, et cela

rendait plus sinistre encore la détresse morale de cet homme assommé qui

aimait qui ne l'aimait pas. J'écoutais donc les bruits naturels de

l'ombre, content de savoir que l'on dormait à la Fourche; que, sauf van

Horst et moi, la brise et les eaux seules veillaient, et goûtant déjà de

toute mon âme ce contraste (qu'un homme sent si vivement plus tard,

lorsqu'il a beaucoup vécu en plein air) de la distance infinie qui

sépare la sereine paix des choses et les orages d'un coeur humain.

Soudain, je tendis l'oreille. Quelle bête chassait donc à cette heure?

Brusquement, je me jetai sous bois, hors du clair de lune, car, dans ce

bruit nouveau, j'avais reconnu des voix humaines. Il y eut un très léger

murmure et je vis déboucher dans la lumière les deux êtres que, certes,

je m'attendais le moins à voir: Annie Smith et Nicodemus Holly qui

tenait Annie par la taille. Ils étaient à trente pas de moi, j'entendais

mal leurs paroles. Je crois que Annie seule parlait. Ils ne me virent

point mais s'aperçurent qu'une lumière veillait dans le saloon.

Nicodemus lâcha la taille d'Annie. Ils restaient tous deux debout, sans

faire un mouvement. Je ne sais combien de temps cela dura. Je les

regardai avec une stupéfaction qui me bouleversait l'esprit.

«Non, ce n'est rien, dit Nicodemus d'une voix basse, donne-moi encore ta

bouche... Allons, allons, donne ta bouche! Ah! je t'ai bien reprise! tu

ne penses plus à Caldaguès!... Tu ne pensais pas à Caldaguès, il y a une

heure!»

Il attira Annie en la prenant par le cou. Il semblait l'étrangler avec

sa longue main osseuse. Elle s'approcha de lui et, soudain, lui parla

d'une voix frémissante:

«Non! non! j'en ai assez! vraiment! J'ai horreur de toi! Tu sais que

j'ai horreur de toi! Voilà près de trois ans que tu m'as prise par ruse,

par force, par tes ignobles caresses et tes ignobles propos... et je ne

pouvais pas m'échapper. Je me sens toute salie!... et toujours tu me

reprends et toujours tu donnes de la joie à mon corps par tes

ignominies!... Mais, maintenant, je crois que je vais pouvoir te fuir...

Lâche-moi!... Lâche-moi!... Ne me touche plus!...»

Il eut un geste obscène et murmura quelques paroles brouillées.

--Oui, répondit-elle, oh! oui, je sais, je sais que je t'ai rendu tes

baisers et que tu as fait de moi ce que tu as voulu! Je sais que je t'ai

supplié de ne pas laisser mon corps tranquille... et de me reprendre

seulement...

--Mais, interrompit Nicodemus d'une voix gaie, ignoblement gaie, c'est

l'amour ça!

--Aujourd'hui, continua Annie, je m'échapperai!

--Tu avais envie de coucher avec Caldaguès et tu n'as pas pu! Avoue que

tu avais envie de coucher avec Caldaguès!... Et, maintenant, je veux

jouir de toi jusqu'à ce que tu me dégoûtes ou que van Horst te prenne,

ce qui arrivera un de ces soirs!... Allons... viens.

C'est durant ces instants-là, précisément durant ceux-là, que je devins

un homme: auparavant, j'étais un enfant. J'avais vu beaucoup de

violences, plus d'un accident tragique et du sang répandu... mais je

crois que la vie n'eut plus rien à m'enseigner après m'avoir montré

Holly baisant longuement les lèvres d'Annie Smith et la souple taille

d'Annie témoignant de ce baiser. Il voulut lui prendre les lèvres une

fois encore, mais, cette fois, elle défit lentement l'étreinte et ils se

séparèrent. Annie rentra chez le vieux Smith. Nicodemus rentra chez lui.

Je me souviens d'avoir été révolté, le jour où van Horst viola une

servante sous mes yeux... Ce n'était rien! Il me restait à voir la lie

de l'amour!

Je poussai la porte du saloon. Van Horst avait beaucoup bu durant mon

absence. La bouteille de gin était vide aux deux tiers. Van Horst était

couché sur le banc, immobile, les yeux ouverts. Il ne me reconnut pas.

Il paraissait ne pas me voir. Je le laissai en paix. Auparavant,

j'enlevai ma blouse et lui en fis un oreiller. Un instant, je le

regardai encore, et je sentis que, vraiment, l'ivresse était un bien, et

sa consolation un don du Seigneur.

Allons, je pouvais aller me coucher. Je serrai la main de van Horst, et,

certes, lorsqu'il répondit à cette pression, inconsciemment, il ne se

doutait guère de l'immense pitié qu'elle signifiait.

«Vous, murmurai-je, je ne vous lâcherai plus, maintenant, quoi que vous

fassiez!... Mon pauvre ami!»

Et je voyais encore la taille d'Annie onduler sous la lune.

Puis, je gagnai mon lit.

Le Bar de la Fourche · 第 40 / 60 题