XXXII.

Durant une heure de loisir, j'étais allé me promener.

La forêt était pleine de murmures furtifs. On eût dit que les arbres se

parlaient l'un à l'autre, puis réfléchissaient longuement avant de

parler encore. Seule la voix du ruisseau persistait, si frivole dans

cette assemblée de grands cèdres.

Une congrégation de gens très vieux et très savants qui échangent, en

phrases douces, des maximes longtemps mûries, voilà ce que me paraissait

être la forêt, avec une jeune enfant, jetant parmi eux de petits rires.

La forêt! mais c'est une cité où l'on n'a que des amis, une innombrable

cathédrale dont les colonnes vivent, un labyrinthe où l'on ne saurait

trop se perdre et d'où l'on ne devrait jamais sortir!

Baigné par l'air humide et frais, je marchais doucement sous le toit

vert de ce temple de frondaisons.

La forêt était libre, folle et désordonnée. La diffusion du clair de

lune m'aidait à suivre le chemin que j'avais choisi, mais il fallait à

tout instant se garer d'une branche, en repousser une autre, enjamber un

tronc mort. J'arrivai enfin dans un lieu que je connaissais pour y être

souvent venu quand le travail de la Fourche me donnait le loisir d'une

promenade. Là, van Horst avait rencontré Annie pour la première fois;

près de ce grand cèdre, van Horst avait commis son crime... mais

qu'importaient de mauvais souvenirs! la clairière avait tant de beauté!

Assez grande, encaissée par d'immenses arbres que les lianes vertes

réunissaient, elle était toute saupoudrée de lumière comme pour une

féerie. Dans l'air, on voyait par instants voler des phalènes du plus

doux velours. Un buisson faisait une tache très sombre près d'un

ruisseau d'argent. Je m'assis sur l'herbe pour contempler mieux, dans le

cercle des cèdres noirs, le ciel somptueux et paré.

L'herbe était douce. Bientôt je m'allongeai. Un souffle faible passait

dans la clairière portant de gros scarabées bourdonnants qui

tournoyaient un peu, puis rentraient sous bois.

Soudain, je me relevai sur le coude et prêtai l'oreille. Il me semblait

entendre des pas, non loin. Le bruit léger se rapprochait. Je restai

coi, et, brusquement, comme le prince de la féerie, comme le génie du

paysage, parut dans la clairière: Jimmy.

Tignasse au vent et les pieds nus, il courait sous les grands arbres

sourcilleux. Son pantalon était trop large, sa blouse mal attachée. Cela

avait un tour rustique et plein de poésie. Il semblait chercher quelque

chose. Il riait. Il allait de droite et de gauche, puis il revenait sur

ses pas.

Tout à coup j'entendis un long appel:

«Jimmy! Jimmy!»

C'était, me semblait-il, la voix de Jane Holly.

Jimmy disparut sous la futaie.

Que pouvait lui vouloir Jane Holly! J'eus comme un mouvement d'effroi.

La lune montait. L'herbe était couverte de cendres. Une pure fraîcheur

s'exhalait du sol.

Le lendemain je dis à Jimmy:

«Tu es rentré tard, hier soir, je dormais déjà!»

Il eut un sourire vague et charmant, mais je ne pus lui tirer un seul

mot qui fût compréhensible.

--Pourquoi ne t'es-tu pas couché? Je vais te gronder!

--Non! non! ne me gronde pas!

Il tournait vers moi ses yeux pâles où il y avait un peu d'égarement.

«C'est comme le four où l'on cuit le pain!... et dans la tête c'est

comme le vent qui fait tourner!...»

Et Jimmy se mit à sangloter. Il avait de grands hoquets qui lui

secouaient la poitrine.

On m'appelait au saloon. Je haussai les épaules et m'en fus à mon

travail.

Une heure plus tard, j'entendis quelqu'un qui criait au dehors:

«Ohé! ohé! Saruex!»

C'était van Horst. Je lui trouvai le visage un peu terreux, mais, par

ailleurs, il n'avait pas changé.

Il me tendit sa large main.

Le Bar de la Fourche · 第 37 / 60 题