Durant une heure de loisir, j'étais allé me promener.
La forêt était pleine de murmures furtifs. On eût dit que les arbres se
parlaient l'un à l'autre, puis réfléchissaient longuement avant de
parler encore. Seule la voix du ruisseau persistait, si frivole dans
cette assemblée de grands cèdres.
Une congrégation de gens très vieux et très savants qui échangent, en
phrases douces, des maximes longtemps mûries, voilà ce que me paraissait
être la forêt, avec une jeune enfant, jetant parmi eux de petits rires.
La forêt! mais c'est une cité où l'on n'a que des amis, une innombrable
cathédrale dont les colonnes vivent, un labyrinthe où l'on ne saurait
trop se perdre et d'où l'on ne devrait jamais sortir!
Baigné par l'air humide et frais, je marchais doucement sous le toit
vert de ce temple de frondaisons.
La forêt était libre, folle et désordonnée. La diffusion du clair de
lune m'aidait à suivre le chemin que j'avais choisi, mais il fallait à
tout instant se garer d'une branche, en repousser une autre, enjamber un
tronc mort. J'arrivai enfin dans un lieu que je connaissais pour y être
souvent venu quand le travail de la Fourche me donnait le loisir d'une
promenade. Là, van Horst avait rencontré Annie pour la première fois;
près de ce grand cèdre, van Horst avait commis son crime... mais
qu'importaient de mauvais souvenirs! la clairière avait tant de beauté!
Assez grande, encaissée par d'immenses arbres que les lianes vertes
réunissaient, elle était toute saupoudrée de lumière comme pour une
féerie. Dans l'air, on voyait par instants voler des phalènes du plus
doux velours. Un buisson faisait une tache très sombre près d'un
ruisseau d'argent. Je m'assis sur l'herbe pour contempler mieux, dans le
cercle des cèdres noirs, le ciel somptueux et paré.
L'herbe était douce. Bientôt je m'allongeai. Un souffle faible passait
dans la clairière portant de gros scarabées bourdonnants qui
tournoyaient un peu, puis rentraient sous bois.
Soudain, je me relevai sur le coude et prêtai l'oreille. Il me semblait
entendre des pas, non loin. Le bruit léger se rapprochait. Je restai
coi, et, brusquement, comme le prince de la féerie, comme le génie du
paysage, parut dans la clairière: Jimmy.
Tignasse au vent et les pieds nus, il courait sous les grands arbres
sourcilleux. Son pantalon était trop large, sa blouse mal attachée. Cela
avait un tour rustique et plein de poésie. Il semblait chercher quelque
chose. Il riait. Il allait de droite et de gauche, puis il revenait sur
ses pas.
Tout à coup j'entendis un long appel:
«Jimmy! Jimmy!»
C'était, me semblait-il, la voix de Jane Holly.
Jimmy disparut sous la futaie.
Que pouvait lui vouloir Jane Holly! J'eus comme un mouvement d'effroi.
La lune montait. L'herbe était couverte de cendres. Une pure fraîcheur
s'exhalait du sol.
Le lendemain je dis à Jimmy:
«Tu es rentré tard, hier soir, je dormais déjà!»
Il eut un sourire vague et charmant, mais je ne pus lui tirer un seul
mot qui fût compréhensible.
--Pourquoi ne t'es-tu pas couché? Je vais te gronder!
--Non! non! ne me gronde pas!
Il tournait vers moi ses yeux pâles où il y avait un peu d'égarement.
«C'est comme le four où l'on cuit le pain!... et dans la tête c'est
comme le vent qui fait tourner!...»
Et Jimmy se mit à sangloter. Il avait de grands hoquets qui lui
secouaient la poitrine.
On m'appelait au saloon. Je haussai les épaules et m'en fus à mon
travail.
Une heure plus tard, j'entendis quelqu'un qui criait au dehors:
«Ohé! ohé! Saruex!»
C'était van Horst. Je lui trouvai le visage un peu terreux, mais, par
ailleurs, il n'avait pas changé.
Il me tendit sa large main.