XXIX.

«Viens!» dit van Horst.

Il me saisit par le poignet.

--Qu'allez-vous faire? demandai-je.

--Viens! j'ai besoin de toi.

Van Horst avait besoin de quelqu'un! Etrange! étrange qu'il l'eût dit!

Il me regarda tristement... Un air vague, absent, perdu... ce même air,

je le vis quelques années plus tard sur le visage d'un homme qui se

sentait devenir fou... Après le meurtre de Jack Dill, Vincent van Horst

était une brute victorieuse, et, malgré l'horreur de la scène, j'avais

été séduit. Maintenant, je ne considérais plus la face d'un vainqueur,

mais celle d'un supplicié... Je crois qu'il mettait à souffrir la même

insolente ardeur qu'à vivre!

«C'est bon, dis-je, c'est bon! Je vous accompagne.»

Et, mes nerfs prenant le dessus, je me mis à rire d'un rire qui sonnait

un peu faux.

«Attendez-moi, je reviens tout de suite.»

Je m'étais rappelé, soudain, une Bible que j'avais vue, quelques jours

auparavant, dans la chambre à coucher de Maria. Dès que Maria se sentait

lasse, enrhumée ou rêveuse, son inconduite lui donnait des remords. Elle

cherchait aussitôt leur allègement dans les Evangiles. A tout hasard, je

fus prendre le petit livre et rejoignis van Horst.

«Qu'as-tu là?»

Je lui montrai le petit livre noir.

«Ah!» fit-il.

Et nous entrâmes sous bois.

Van Horst marchait en avant, rapidement, se parlant à lui-même, la tête

basse.

«Non, elle ne le trouvera pas!... Elle aura pensé à chercher du côté de

la clairière... Il faudra que nous l'enterrions vite... Ah! il nous

manque une bêche... C'est trop tard, maintenant... on perdrait du

temps... Tout de même, il a joué franc... Viens, Olivier, ne traîne

pas!»

Nous étions dans la partie la plus épaisse du bois. On entendait le

gibier voler, chanter, grogner, galoper alentour.

«On pourrait le jeter dans le Yellow-Creek, en le lestant de pierres...

Non, il n'était pas une canaille... il faudra l'enterrer.»

Nous marchions de plus en plus rapidement, entourés par le bruissement

continuel de la forêt. Mais, bientôt, une odeur abominable me prit la

gorge, un intense relent de pourriture. Je me souvins qu'Annie Smith

avait parlé de deux charognes au pied d'un arbre. Un vautour se leva

lourdement d'une branche au-dessus de ma tête, et alla se poser plus

loin.

«C'est ici,» dit van Horst.

Il me jeta un regard bref, un regard pitoyable, puis il écarta les

broussailles et je vis le cadavre de Caldaguès. Je m'agenouillai tout

auprès. Il avait été frappé en plein coeur. Van Horst restait debout

devant moi, et maintenant, les lèvres serrées, les yeux froids,

regardait Caldaguès.

«J'étais là-bas, me dit-il d'un air assez sec. Tu vois, à côté de ce

grand arbre fourchu. Nous avons tiré presque ensemble. Il m'a attrapé

dans le bras. J'ai lâché le coup, et il est tombé sans dire un mot.»

Ce cadavre vêtu de toile grise gardait un bel air reposé. Sur la bouche,

il y avait comme le sillage d'un sourire. Oui, mon ami Caldaguès était

bien entré dans la grande paix. Une façon de joie tranquille... un

éternel renoncement... Caldaguès dormait, les yeux ouverts.

Je regardai van Horst à la dérobée. Il y avait sur sa face une

expression de haine abominable.

«Elle viendrait ici! elle s'agenouillerait près de lui! elle se mettrait

à l'aimer! elle croirait l'avoir aimé déjà! Jamais je ne pourrais la

conquérir, alors!»

Il réfléchit longuement.

--Van Horst, lui dis-je, que voulez-vous faire? Allons-nous-en! L'odeur

de ces charognes est vraiment affreuse. Ce sont deux biches. Elles ne

doivent pas être loin; on entend les vautours.

--Oh! dit-il, ils auront tôt fait de les manger. Ils vont vite en

besogne!

Sa figure s'éclairait. Quelle nouvelle idée funeste naissait en lui?

Encore un moment de silence, puis:

«Voilà!» dit-il.

Il s'était décidé, et cet homme qui, en vérité, avait parfois des

inspirations de poète, se mit, d'une voix délibérée, grave et sobre, à

parler au corps de Caldaguès.

«Caldaguès, dit-il, je t'ai tué, mais je ne pouvais faire autrement. Tu

aimais une femme que j'ai cherchée toute ma vie. Ça ne pouvait pas

continuer ainsi. Je ne peux pas non plus laisser cette femme te dire

adieu. Alors, je vais te cacher. Tu garderas ton fusil dans la main,

comme un bon chasseur. Tu ne seras pas enterré. Tu ne seras pas mangé

par les vers. Tu étais bûcheron, Caldaguès; avec l'aide du petit que tu

aimais bien, je vais t'ensevelir dans un arbre, dans ce gros arbre,

là-bas. Je ne puis pas le faire seul, parce que tu étais un bon fusil et

que mon bras me fait mal. Nous t'ensevelirons dans les branches, tout en

haut, près du ciel, et les oiseaux se nourriront de ta chair. Comme les

vautours volent depuis hier autour de cet arbre, à cause des charognes,

personne ne saura que tu es là. Allons, viens, Caldaguès! Nous te

prendrons tout doucement dans nos bras pour que tu puisses rêver

tranquille au milieu de la verdure.»

Ah! la vérité de son accent, lorsqu'il prononçait ces paroles! Et il

faut encore vous figurer la familiarité respectueuse, l'air gentilhomme

qui marquait le discours de ce colosse blessé qui parlait à sa victime.

Nous fîmes comme il avait dit. Ce fut long. Ce fut laborieux. A cause de

la puanteur qui flottait partout, j'étais pris d'abominables nausées.

Van Horst, par instant réprimait un cri et grinçait presque des dents,

lorsque son bras lui faisait trop mal. Nous montâmes à l'arbre par une

branche basse qui traînait. Après une demi-heure de travail, ce fut

fait.

Appuyé contre une fourche moussue, dans le haut de l'arbre, tenant son

fusil bien calé entre ses jambes, entouré de feuillage, bercé par le

chant des oiseaux et le bourdonnement des abeilles, flatté par les

brises et déjà tout près du ciel, Caldaguès avait trouvé le lieu de son

dernier repos.

Et je fus l'artisan de cette besogne! Un tel souvenir me paraît insensé!

Nous restions toujours accrochés aux branches. Nous regardions

Caldaguès, et, soudain:

«Pardon, pardon! s'écria van Horst, mais...»

Sa voix tremblait, et ce fut presque en bégayant qu'il acheva la

phrase...

«Je ne pouvais pas permettre à Annie de te dire adieu.»

Pieusement, oui, pieusement, et d'un geste presque tendre, Vincent van

Horst abaissa les paupières de Caldaguès.

«Allons! au revoir, mon ami!... Et toi, petit, je te laisse avec lui, un

instant.»

Il descendit de l'arbre.

Je m'appuyai, puis, ouvrant au hasard la petite bible de Maria, je lus

un verset:

«Eternel! souviens-toi, dans ton courroux, d'avoir compassion!»

Cela se trouvait dans Habacuc: le second verset du troisième chapitre,

et la prière ne convenait que trop bien aux circonstances.

Je regardai encore la pauvre face si blanche et d'expression si

recueillie, maintenant, sous ses yeux clos. Je nouai un mouchoir au bas

du visage pour garder la bouche fermée. C'était tout ce que je pouvais

faire.

«Adieu!»

J'eus comme un frisson de pitié, et mes yeux étaient pleins de larmes.

Puis, moi aussi, je regagnai la terre.

Une heure après nous rentrions à la Fourche.

«Bien entendu, dit van Horst d'une voix tranquille, personne ne saura

jamais où se trouve Caldaguès.»

Ce n'était pas une demande, c'était une affirmation, un ordre.

Il ne fut plus question de cela, entre nous.

--Qui est prêt pour un poker? demanda van Horst en ouvrant la porte du

saloon.

--Viens faire le cinquième, reprit Holly, le plus aimablement du monde,

la partie est commencée.

--D'ailleurs, je ne jouerai pas longtemps, reprit van Horst, j'irai me

coucher tôt; mon bras me fait mal. Je pars demain pour le Nord, où

j'aurai des affaires pendant deux ou trois mois.

--Tu vas dans le Nord?

--Oui.

--Ah!

Tout cela fut dit sur un ton de parfaite indifférence.

Quelques instants plus tard, la vieille Maria m'envoya faire une

commission chez le gros Kid. Je m'y rendais, lorsque je vis Annie

revenir de la forêt.

Elle s'approcha de moi, et me dit, tout bas, d'un air presque honteux,

d'un air de pauvre qui demande l'aumône:

«Où a-t-il laissé Caldaguès?»

J'hésitai un instant, puis:

«Je ne sais pas!» répondis-je.

Le Bar de la Fourche · 第 34 / 60 题