«Viens!» dit van Horst.
Il me saisit par le poignet.
--Qu'allez-vous faire? demandai-je.
--Viens! j'ai besoin de toi.
Van Horst avait besoin de quelqu'un! Etrange! étrange qu'il l'eût dit!
Il me regarda tristement... Un air vague, absent, perdu... ce même air,
je le vis quelques années plus tard sur le visage d'un homme qui se
sentait devenir fou... Après le meurtre de Jack Dill, Vincent van Horst
était une brute victorieuse, et, malgré l'horreur de la scène, j'avais
été séduit. Maintenant, je ne considérais plus la face d'un vainqueur,
mais celle d'un supplicié... Je crois qu'il mettait à souffrir la même
insolente ardeur qu'à vivre!
«C'est bon, dis-je, c'est bon! Je vous accompagne.»
Et, mes nerfs prenant le dessus, je me mis à rire d'un rire qui sonnait
un peu faux.
«Attendez-moi, je reviens tout de suite.»
Je m'étais rappelé, soudain, une Bible que j'avais vue, quelques jours
auparavant, dans la chambre à coucher de Maria. Dès que Maria se sentait
lasse, enrhumée ou rêveuse, son inconduite lui donnait des remords. Elle
cherchait aussitôt leur allègement dans les Evangiles. A tout hasard, je
fus prendre le petit livre et rejoignis van Horst.
«Qu'as-tu là?»
Je lui montrai le petit livre noir.
«Ah!» fit-il.
Et nous entrâmes sous bois.
Van Horst marchait en avant, rapidement, se parlant à lui-même, la tête
basse.
«Non, elle ne le trouvera pas!... Elle aura pensé à chercher du côté de
la clairière... Il faudra que nous l'enterrions vite... Ah! il nous
manque une bêche... C'est trop tard, maintenant... on perdrait du
temps... Tout de même, il a joué franc... Viens, Olivier, ne traîne
pas!»
Nous étions dans la partie la plus épaisse du bois. On entendait le
gibier voler, chanter, grogner, galoper alentour.
«On pourrait le jeter dans le Yellow-Creek, en le lestant de pierres...
Non, il n'était pas une canaille... il faudra l'enterrer.»
Nous marchions de plus en plus rapidement, entourés par le bruissement
continuel de la forêt. Mais, bientôt, une odeur abominable me prit la
gorge, un intense relent de pourriture. Je me souvins qu'Annie Smith
avait parlé de deux charognes au pied d'un arbre. Un vautour se leva
lourdement d'une branche au-dessus de ma tête, et alla se poser plus
loin.
«C'est ici,» dit van Horst.
Il me jeta un regard bref, un regard pitoyable, puis il écarta les
broussailles et je vis le cadavre de Caldaguès. Je m'agenouillai tout
auprès. Il avait été frappé en plein coeur. Van Horst restait debout
devant moi, et maintenant, les lèvres serrées, les yeux froids,
regardait Caldaguès.
«J'étais là-bas, me dit-il d'un air assez sec. Tu vois, à côté de ce
grand arbre fourchu. Nous avons tiré presque ensemble. Il m'a attrapé
dans le bras. J'ai lâché le coup, et il est tombé sans dire un mot.»
Ce cadavre vêtu de toile grise gardait un bel air reposé. Sur la bouche,
il y avait comme le sillage d'un sourire. Oui, mon ami Caldaguès était
bien entré dans la grande paix. Une façon de joie tranquille... un
éternel renoncement... Caldaguès dormait, les yeux ouverts.
Je regardai van Horst à la dérobée. Il y avait sur sa face une
expression de haine abominable.
«Elle viendrait ici! elle s'agenouillerait près de lui! elle se mettrait
à l'aimer! elle croirait l'avoir aimé déjà! Jamais je ne pourrais la
conquérir, alors!»
Il réfléchit longuement.
--Van Horst, lui dis-je, que voulez-vous faire? Allons-nous-en! L'odeur
de ces charognes est vraiment affreuse. Ce sont deux biches. Elles ne
doivent pas être loin; on entend les vautours.
--Oh! dit-il, ils auront tôt fait de les manger. Ils vont vite en
besogne!
Sa figure s'éclairait. Quelle nouvelle idée funeste naissait en lui?
Encore un moment de silence, puis:
«Voilà!» dit-il.
Il s'était décidé, et cet homme qui, en vérité, avait parfois des
inspirations de poète, se mit, d'une voix délibérée, grave et sobre, à
parler au corps de Caldaguès.
«Caldaguès, dit-il, je t'ai tué, mais je ne pouvais faire autrement. Tu
aimais une femme que j'ai cherchée toute ma vie. Ça ne pouvait pas
continuer ainsi. Je ne peux pas non plus laisser cette femme te dire
adieu. Alors, je vais te cacher. Tu garderas ton fusil dans la main,
comme un bon chasseur. Tu ne seras pas enterré. Tu ne seras pas mangé
par les vers. Tu étais bûcheron, Caldaguès; avec l'aide du petit que tu
aimais bien, je vais t'ensevelir dans un arbre, dans ce gros arbre,
là-bas. Je ne puis pas le faire seul, parce que tu étais un bon fusil et
que mon bras me fait mal. Nous t'ensevelirons dans les branches, tout en
haut, près du ciel, et les oiseaux se nourriront de ta chair. Comme les
vautours volent depuis hier autour de cet arbre, à cause des charognes,
personne ne saura que tu es là. Allons, viens, Caldaguès! Nous te
prendrons tout doucement dans nos bras pour que tu puisses rêver
tranquille au milieu de la verdure.»
Ah! la vérité de son accent, lorsqu'il prononçait ces paroles! Et il
faut encore vous figurer la familiarité respectueuse, l'air gentilhomme
qui marquait le discours de ce colosse blessé qui parlait à sa victime.
Nous fîmes comme il avait dit. Ce fut long. Ce fut laborieux. A cause de
la puanteur qui flottait partout, j'étais pris d'abominables nausées.
Van Horst, par instant réprimait un cri et grinçait presque des dents,
lorsque son bras lui faisait trop mal. Nous montâmes à l'arbre par une
branche basse qui traînait. Après une demi-heure de travail, ce fut
fait.
Appuyé contre une fourche moussue, dans le haut de l'arbre, tenant son
fusil bien calé entre ses jambes, entouré de feuillage, bercé par le
chant des oiseaux et le bourdonnement des abeilles, flatté par les
brises et déjà tout près du ciel, Caldaguès avait trouvé le lieu de son
dernier repos.
Et je fus l'artisan de cette besogne! Un tel souvenir me paraît insensé!
Nous restions toujours accrochés aux branches. Nous regardions
Caldaguès, et, soudain:
«Pardon, pardon! s'écria van Horst, mais...»
Sa voix tremblait, et ce fut presque en bégayant qu'il acheva la
phrase...
«Je ne pouvais pas permettre à Annie de te dire adieu.»
Pieusement, oui, pieusement, et d'un geste presque tendre, Vincent van
Horst abaissa les paupières de Caldaguès.
«Allons! au revoir, mon ami!... Et toi, petit, je te laisse avec lui, un
instant.»
Il descendit de l'arbre.
Je m'appuyai, puis, ouvrant au hasard la petite bible de Maria, je lus
un verset:
«Eternel! souviens-toi, dans ton courroux, d'avoir compassion!»
Cela se trouvait dans Habacuc: le second verset du troisième chapitre,
et la prière ne convenait que trop bien aux circonstances.
Je regardai encore la pauvre face si blanche et d'expression si
recueillie, maintenant, sous ses yeux clos. Je nouai un mouchoir au bas
du visage pour garder la bouche fermée. C'était tout ce que je pouvais
faire.
«Adieu!»
J'eus comme un frisson de pitié, et mes yeux étaient pleins de larmes.
Puis, moi aussi, je regagnai la terre.
Une heure après nous rentrions à la Fourche.
«Bien entendu, dit van Horst d'une voix tranquille, personne ne saura
jamais où se trouve Caldaguès.»
Ce n'était pas une demande, c'était une affirmation, un ordre.
Il ne fut plus question de cela, entre nous.
--Qui est prêt pour un poker? demanda van Horst en ouvrant la porte du
saloon.
--Viens faire le cinquième, reprit Holly, le plus aimablement du monde,
la partie est commencée.
--D'ailleurs, je ne jouerai pas longtemps, reprit van Horst, j'irai me
coucher tôt; mon bras me fait mal. Je pars demain pour le Nord, où
j'aurai des affaires pendant deux ou trois mois.
--Tu vas dans le Nord?
--Oui.
--Ah!
Tout cela fut dit sur un ton de parfaite indifférence.
Quelques instants plus tard, la vieille Maria m'envoya faire une
commission chez le gros Kid. Je m'y rendais, lorsque je vis Annie
revenir de la forêt.
Elle s'approcha de moi, et me dit, tout bas, d'un air presque honteux,
d'un air de pauvre qui demande l'aumône:
«Où a-t-il laissé Caldaguès?»
J'hésitai un instant, puis:
«Je ne sais pas!» répondis-je.