Van Horst parti, le temps me sembla long.
Je voyais peu Annie Smith. Elle restait dans la cabane de son père,
reprisait de vieux habits, balayait, faisait la lessive au ruisseau. Les
rares fois que je la rencontrai, elle ne me dit pas un mot. Je n'ai
jamais su si elle se doutait de mon mensonge, après le duel.
Les jours suivaient les jours avec lenteur. Je m'ennuyai, et, pourtant,
quelle animation à la Fourche pendant ces trois mois que dura l'absence
de van Horst!... Je vis passer des gens de toutes sortes. Ils arrivaient
couverts de poussière, harassés, en haillons. Ils repartaient le
lendemain, laissant quelques pièces en paiement. On ne les revoyait
plus. C'étaient les personnages d'une lanterne magique, mais, comme ces
ombres qui se dessinent sur une toile blanche, leur profil seul
apparaissait. Je ne connaissais rien de leur vie. Je ne devinais rien de
leur avenir. Cela m'était égal. Ils pouvaient avoir les yeux pleins de
rêves, ils pouvaient porter sur leur visage les traces de la douleur,
les petites rides de la joie, cela m'était égal. Ils pouvaient raconter
de belles ou de lugubres histoires, parler de leurs triomphes ou de
leurs défaites, dénombrer leurs blessures, étaler devant nos yeux de
beaux souvenirs d'apparat, je ne les écoutais guère. Cela m'était égal.
Ils passaient.
Non! j'ai tort! ils ne passaient pas tout entiers, car chacun d'eux, le
jour de son départ, inscrivait ou dessinait quelque chose sur l'un des
murs du bar: leur nom, à l'ordinaire, accompagné d'un croquis
symbolisant leur surnom. Une sorte de blason, pourrait-on dire: _Sailing
Dick_, qui devait avoir navigué jadis, signait dans le triangle d'une
voile; _Bloody Jack_ se désignait par un poignard; _Curly Jim_, par une
boucle; _Wisconsin Hank_, par un W; _Harelip Fred_, témoignait par une
bouche fendue de son bec de lièvre, et _Club-John_, par une sorte de
moignon, de son pied bot. La date, invariablement, soulignait le tout.
Le plus souvent, ces gens ne se connaissaient pas. Ils se suivaient
parfois à trois mois d'intervalle, et cela depuis des années. Peut-être
mourraient-ils avant de se rencontrer, et, cependant, Sailing Dick
retrouvait trace du passage de Curly Jim, comme s'il s'était agi d'un
vieux camarade.
Je pense même que ces hommes n'eussent point trouvé de plaisir à se
voir. Il leur suffisait de reconnaître un dessin sur la paroi d'une
citerne ou sur le mur d'un bar pour que ces voyageurs solitaires ne se
sentissent pas tout à fait perdus dans le vaste univers, et leur premier
soin, quand ils arrivaient à la Fourche, était de chercher la trace d'un
compagnon inconnu et déjà reparti.
Van Horst n'écrivait jamais rien.
«Je n'ai pas besoin de dire où je passe, m'expliquait-il un jour. Je
n'ai pas besoin des autres hommes.»
Soit... mais depuis son départ, moi, j'avais besoin de van Horst, et,
tous les jours, je voyais la trace de son blason dans une marque de
couteau faite par lui sur la cloison du bar après qu'il eut tué Jack
Dill.
Oui, je sentais, chaque jour, quelle énorme place Vincent van Horst
tenait dans ma vie. Je comprenais quel beau spectacle c'est que de voir
un homme souffrir quand il souffre de toutes ses forces vives. Ah! peu
m'importait que van Horst eût tué! peu m'importait que cet amour pour
Annie, contrarié, meurtri, froissé, se fût changé en amour de la lutte,
en plaisir de vaincre, en goût du sang! Van Horst ne pouvait avoir cette
femme qu'il désirait si passionnément, il s'en consolait par de moindres
joies, et voir du sang couler en est une extraordinaire. J'ai compris
cela plus tard, mais je le sentais alors, je le sentais déjà, tout jeune
homme que j'étais, et je plaignais van Horst, et van Horst me manquait
beaucoup.
En vérité, je m'ennuyais sans mesure. Seul, Nicodemus Holly mettait dans
ma vie un peu de gaieté. Le grotesque de son exubérance forçait à rire.
Dès qu'il rentrait de son travail, dès qu'il s'était assis devant son
verre de whisky, le rideau se levait sur une farce inédite. Cela ne
laissait pas d'être odieux, mais restait drôle. Il semblait qu'on le
payât pour nous divertir. Je ne sais si ses facéties m'amuseraient
aujourd'hui; mais à l'époque, mon Dieu! j'étais un jeune ouvrier de
seize ans, et, je crois que des charges plus subtiles m'eussent moins
réjoui.
Depuis une semaine la société de Jimmy me manquait aussi. Lui qui se
plaisait toujours en ma compagnie avait pris des habitudes
d'indépendance. Je ne le voyais plus. Il passait des journées entières à
courir dans la forêt, et parfois il me sembla qu'il avait une curieuse
expression, faite de lassitude et d'égarement, comme si quelque douleur
morale se fût jointe à la fatigue de sa trop longue promenade.
En somme, durant ces trois mois, il ne se passa rien que de très
ordinaire: le gros Kid nous fit tous les soirs des discours où l'Ancien
et le Nouveau Testament furent mis solennellement au pillage; il y eut
de très brillantes parties de poker; Carletti se montra plaisant; Jane
Holly fut repoussante à son ordinaire; le vieux Smith fuma sa pipe, et
notre bonne Maria poursuivit le cours égal de sa prostitution, moyennant
trois dollars versés d'avance.
Même, à ce propos il me faut, je crois, noter un souvenir qui m'est
personnel.
Un soir que je me promenais sous les arbres, je rencontrai Jane Holly.
Elle me fit savoir sans aucune préparation le désir qu'elle avait de
coucher avec moi. Je lui témoignai que cette idée me dégoûtait. Et nous
nous séparâmes. Mais... comment dirais-je... la proposition de Jane
Holly avait été trop directe, et si mon esprit n'en fut point touché, la
partie mortelle de mon être en resta toute émue. Jusqu'alors, le
travail, les courses au soleil, les randonnées à cheval ne me laissaient
guère le loisir de penser à cette chose que les jeunes gens de l'Ancien
Monde nomment la bagatelle. Or, ce jour-là, bien que je me fusse échappé
sain et sauf des griffes de la harpie, je pensai que le moment était
peut-être venu de goûter à ces ineffables délices pour lesquelles les
hommes s'entr'égorgent. D'autre part, j'avais fait quelques petites
économies, et, bravement, le front haut, le regard net, je m'enquis ce
soir même auprès de Maria de la façon selon laquelle elle recevrait une
offrande de trois dollars, faite selon les règles traditionnelles, si
j'en étais le donateur. La pauvre femme fut un peu surprise et, avec une
tranquille inconscience, elle me donna des conseils de parente âgée,
qui, avouez-le, pouvaient paraître étranges. Enfin, comme j'insistais,
elle me demanda vingt-quatre heures de réflexion, au bout desquelles
elle accepta mon offre.
Donc, le soir même, je mis dans sa chambre une bouteille de whisky et
deux verres, mais, cette fois, au lieu de me retirer discrètement selon
mon habitude, je demeurai.