XXII.

Nous trottions dans la nuit. Une lune ronde, très haute dans le ciel,

tachait le paysage de lividités singulières. Il ventait fort. La voie

étant bonne, nous allions vite, van Horst, sombre, la tête penchée, moi

regardant, de droite et de gauche, le funèbre frissonnement de la

lumière sur cette plaine qui avait toute la tristesse d'un champ de

bataille. Soudain, je crus percevoir, ou, plus exactement, je crus avoir

perçu, quelques secondes avant, une plainte qui paraissait sortir d'un

gros buisson d'épines. Je priai van Horst d'attendre et m'en retournai.

C'était bien une plainte, en effet, une plainte humaine. Je sautai à bas

de mon cheval et m'approchai du buisson. Là, gisait un homme

mortellement pâle, encore jeune, vêtu de hardes en lambeaux, le visage

et les mains déchirés par les épines.

J'appelai van Horst.

--Qu'est-ce que tu as trouvé? me cria-t-il.

--Venez voir!

Il s'approcha, mit pied à terre et se pencha sur le buisson.

«Le pauvre bougre m'a l'air assez mal en point, me dit-il. Je me demande

ce qui lui est arrivé!... Tiens! aide-moi à le mettre sur l'herbe. Je

crois qu'il est seulement évanoui... Pas de blessures?... Non.»

Van Horst disait vrai: l'homme n'était pas blessé, sauf les balafres de

sa figure, mais il mourait de faim et de privations. Je ne pense pas

qu'il eût vécu jusqu'au soir. Il but à la gourde où mon ami gardait son

whisky, mais il fallut d'abord lui en verser quelques gouttes dans le

gosier. Peu à peu, il revint à lui. Avec peine, il mangea une croûte de

pain que je lui donnai. Ses joues étaient moins pâles, ses yeux

revivaient, ses mains s'agitèrent, se tendirent. Bientôt, il put se

lever.

Un beau garçon de vingt-cinq ans. Il avait cette maigreur active,

vigoureuse des Provençaux et des Gascons. Quelle ne fut pas ma stupeur,

quand, se tournant vers van Horst, il dit... en français:

«Vous êtes vraiment bien gentil!... Attendez encore un instant et je

serai tout à fait sur pied...»

Il regarda le buisson.

--J'étais là dedans?... Ah! oui! je me rappelle!... Mais... suis-je

bête!... je parle français!

--Ça ne fait rien! dis-je en souriant. Je puis répondre. Vous êtes avec

un compatriote!

--Tiens! tiens! dit van Horst, te voilà content, Olivier.

L'homme se remit peu à peu. Il avait encore un air effaré qui faisait

peine. Il mangea tout mon pain, il but de nouveau à la gourde, il se

secoua, il se prit le front comme pour y réunir quelques idées, puis:

«Ça y est, maintenant, dit-il, mais je crois que je reviens de loin!...

et, sans vous, j'y serais resté!»

Il frémit comme devant un souvenir.

«J'en ai vu de dures, ajouta-t-il d'une voix mal assurée, mais...

celle-là!... Oh!...»

Il regarda van Horst.

«Merci!» dit-il.

Et je vous assure que ce «merci!» valait un beau discours.

«C'était tout simple, dit van Horst, d'ailleurs c'est le gosse qui m'a

appelé... Mais, comment donc vous trouviez-vous dans cet état, et quel

est votre nom?»

L'homme eut un sourire affreux et un retrait de tout le corps.

«Je vous raconterai! dit-il. Oui, je vous raconterai! Ah! mon nom? Je

m'appelle Caldaguès... Jean Caldaguès... Caldaguès le Français... Je

suis bûcheron et je vais au bar de la Fourche.»

Le Bar de la Fourche · 第 27 / 60 题