XXIII.

Tous les voyageurs l'ont dit: les nouvelles courent vite dans un pays

sans télégraphe; pourtant, ce n'était pas à cause de la découverte des

derniers gisements aurifères que Jean Caldaguès avait pris le chemin de

la Fourche. Non, c'était pour tailler dans les forêts. La petite colonie

des bûcherons canadiens manquait de bras. Caldaguès l'avait appris.

Ah! les beaux arbres qui poussaient sur le versant de la montagne! de

beaux arbres fortement attachés au sol, couverts de mousse, chargés de

nids, peuplés par les écureuils à panache roux, et pleins de chansons.

C'est à leurs pieds, c'est dans leurs branches que travaillait

Caldaguès.

«Nous sommes du même pays, Saruex; il faut m'accompagner quelquefois.

Nous parlerons français. Voilà qui est bon: parler français loin de

France.»

Je me liai vite avec cet homme à la figure ouverte, au regard clair. Je

ne me lassais pas de le voir travailler et, souvent, je l'aidais de mon

mieux. Il maniait la hache de façon superbe, avec aisance, avec force,

presque en souriant. L'effort, chez lui, semblait dédaigneux.

Jean Caldaguès était un gaillard mince et brun, élégamment musclé; un

type de Français que j'ai revu depuis: celui du Méridional tranquille.

Né en Provence de parents toulousains, il ne paraissait pas sortir d'un

champ de foire, comme tant de ses compatriotes; sa force sans apparat,

sourde, toujours prête, ne se manifestait pas inutilement. Un visage

osseux, les cheveux châtain foncé, la moustache fine, le menton modelé

avec soin, la peau olivâtre; tout cela éclairé par des yeux d'un vert

sombre, à l'expression douce, et qui souriaient.

Le soir, lorsque nous rentrions, il entonnait des chansons provençales

ou me racontait des histoires qui n'avaient pas de fin. Oui, le retour

dans la forêt était charmant, à l'heure tiède du crépuscule, mais

combien plus belles les journées!

Joies! belles joies de l'effort, la hache en main! La cassure des

grosses branches, l'agonie et la mort du cèdre, le fracas prodigieux des

grands troncs qui coulaient contre le flanc de la montagne par les

glissières frottées de pétrole, tout cela formait un concert démesuré,

quelque chose de vigoureux et de sûr comme des jeux de héros.

Gémissements des arbres écuissés, plaintes des scies, murmure du vent

dans les vieilles futaies, chant des cascades... Ah! l'inoubliable

ensemble d'harmonie!

Entre Caldaguès et van Horst, je partageais mon temps également, mais je

ne songeais guère à les comparer.

Caldaguès montrait toujours un contentement de vivre qui rappelait bien

ses origines. Van Horst, durci par l'épreuve, était un homme unique, une

singularité; Jean Caldaguès, le charmant exemple d'une façon d'être. Il

fut sympathique à tous. Sa bonne humeur, sa plaisante verve, étaient de

meilleur aloi que les pitreries de Holly, et, inconsciemment, je pense,

on lui savait gré d'avoir, à l'encontre de tous nos camarades, un charme

reposé de qualité assez fine.

Les premiers temps, je ne pouvais oublier son affreux regard de détresse

lors de notre première rencontre.

Un soir qu'il parlait avec van Horst, il nous conta, sur un ton très

dégagé, ses aventures. Je m'étonnai qu'il y eût survécu. Dangers,

traverses, maladies, batailles, accidents, fuites et poursuites,

infortunes et jours heureux, hauts et bas, il avait tout connu.

A cet homme, il manquait une vertu essentielle dans le pays où nous

vivions: la violence.

Jean Caldaguès, au moral comme au physique, était fort, mais pas

violent. Il se désintéressait trop des ennuis quotidiens, il haussait

trop souvent les épaules; là où van Horst eût tiré son couteau,

Caldaguès souriait. Quel délicieux compagnon! Riche, il nourrissait son

frère, le passant, l'étranger, l'inconnu; pauvre, il payait cher les

bienfaits de la veille. En vérité, l'ingratitude avait été si dure, si

parfaite, que cela pouvait à peine se croire, mais de ce temps

malheureux il gardait un souvenir sans haine. Lorsqu'il en parlait, il

pâlissait un peu, comme font les enfants qui se remémorent un mauvais

songe.

Un soir, à la buvette, il remercia van Horst en termes chaleureux de ce

qu'il avait joué, à son égard, le rôle du bon Samaritain.

«Je sortais d'un accès de fièvre... Je vivais à peine... Sans votre

aide...»

Deux verres pleins de whisky tintèrent l'un contre l'autre; et ce fut

tout: van Horst relégua Jean Caldaguès parmi les indifférents dont il ne

s'occuperait plus, et pourtant je crois qu'il lui voulait certain mal de

m'avoir ainsi accaparé. Il n'y avait pas là de ma faute. On reste de son

pays, surtout quand jamais on ne le vit, et cet homme qui m'apportait

des façons de parler, des mots d'argot, des plaisanteries de la terre de

France, m'était devenu, non seulement sympathique, mais presque

nécessaire. Et puis, n'oubliez pas que j'étais un enfant. Cette douceur

tranquille me séduisait parmi tant d'âmes brutales. Marchant avec moi en

forêt, Jean Caldaguès discourait des arbres et des fleurs avec un

sentiment fraternel bien différent de l'impériale assurance qu'avait mon

autre ami Vincent van Horst.

Trois mois durant, il ne se passa rien à la Fourche. Le gros Kid citait

toujours la Bible; Holly, pour montrer qu'il ne perdait rien de sa

souplesse, mettait, de temps à autre, son pied droit derrière sa nuque;

Mosé, furtif et poli, paraissait à date fixe pour nous apporter des

provisions: farine, whisky et porc salé; Carletti roucoulait chaque soir

de petites chansons où il était question de lune, de bien-aimée et de

l'incomparable ciel d'Italie; Jane semblait tempérer un peu ses fureurs

érotiques; Maria tricotait avec placidité; enfin, je ne voyais presque

plus Jimmy qui passait toutes ses journées perdu dans les bois. Calme,

grand calme. Ni blessures, ni batailles. Seul, van Horst avait l'air

triste, mais je savais les changements d'humeur de mon ami et ne m'en

inquiétais guère.

Le temps s'écoulait donc le mieux du monde, quand, un soir que Caldaguès

et moi, nous rentrions en chantant, la hache sur l'épaule, le court

entretien que j'eus avec lui me secoua jusqu'aux moelles.

Nous parlions d'Annie Smith. Caldaguès, comme tous les gens de la

Fourche, causait souvent avec elle, et je dois dire que van Horst ne

s'en montrait pas stupidement jaloux. Il était dans une de ses crises de

silence où l'on eût dit qu'il regardait longtemps pour mieux voir,

quitte à agir ensuite plus brutalement.

--C'est la seule femme d'ici! la vieille Maria est un paquet et Jane

Holly un monstre!

--Tu as raison, répondit Caldaguès qui s'interrompit de chanter en

patois languedocien, son air favori: «Aquéli mountagno...» Tu as raison,

elle est délicieuse!

Et il reprit sa chanson:

Aquéli mountagno

Que tant auto soun

M'empachon de vèire

Mis amour ount soun...

Elle est délicieuse!... Il y avait une telle âme, une telle ferveur dans

la façon dont il prononçait ces trois mots, que je me retournai

brusquement.

Auto, bèn soun auto,

Mai s'abeissaran,

E mis amoureto

Vers iéu revendran...

«Dites-moi, Caldaguès, mon ami, interrompis-je, faites attention! Vous

savez... Annie Smith: territoire réservé! Gardez-vous bien! van Horst

l'a dans le sang!»

Que cante e recante

Canto pas pèr iéu:

Canto pèr ma migo,

Qu'es proche de iéu...

C'était l'admirable fin d'une journée d'été. Entre les colonnes des

arbres noirs, le ciel pourpre flambait. Nous marchions sur les mousses

d'un pas élastique...

A la font de Nimes

I'a un amelié

Que fai de flour blanco

Au mes de janvié.

Caldaguès coupa sa chanson d'un rire narquois à mon adresse.

«Que veux-tu, mon petit! C'est bien dommage que van Horst ait Annie

Smith dans le sang, mais, tu comprends, je m'en fous!... Annie Smith...

Annie Smith... Je l'aime...»

S'aquéli flour blanco

Eron d'ameloun,

Culiriéu d'amelo

Per iéu e pèr vous.

Le Bar de la Fourche · 第 28 / 60 题