J'eus beaucoup à travailler au bar pendant les trois mois qui suivirent.
On avait construit un _sluice_ pour exploiter le Yellow-Creek de façon
plus moderne, et, d'autre part, quelqu'un s'étant aperçu que le torrent
devenait flottable à deux lieues de la Fourche, une petite colonie de
bûcherons (canadiens anglais, pour la plupart) s'était installée non
loin. Ils venaient parfois vider une bouteille dans le saloon avant de
rentrer à leur camp. Pour moi, cela faisait un fort supplément de peine.
Je me sentais las, et van Horst s'en aperçut. A Maria stupéfaite, il dit
un jour que j'avais besoin de vacances.
--Des vacances?
--Oui, le gosse finirait par claquer à cette besogne! Toujours laver des
assiettes! Toujours servir le gin et le whisky, et dans cette fumée!...
D'ailleurs, je l'emmène pour deux mois.
Et, de fait, nous partîmes le lendemain.
Tandis que nous visitions des champs miniers assez loin de la Fourche,
je pus voir en van Horst un homme nouveau: l'homme d'affaires. Ses
façons graves, le sérieux de sa parole imposaient au commun des mineurs.
Tant de ces gaillards bornaient leur ambition à rentrer chez eux, le
plus tôt qu'ils pourraient, avec un petit magot... Van Horst voyait plus
loin.
Durant ce temps que nous fûmes ensemble, il se montra sombre, me parlant
à peine, et jamais d'Annie. Un soir que nos chevaux trottaient de
conserve, la bête que montait van Horst, un peu rétive, eut beaucoup à
souffrir de l'humeur de son maître. Pour le moindre écart, le plus petit
bronchement, il la rouait de coups.
«Pourquoi battez-vous ainsi votre jument, van Horst? elle est sur
l'oeil, mais c'est une brave bête.»
Van Horst me regarda d'un air étonné, comme s'il s'expliquait mal que je
n'eusse pas compris, et ne répondit rien.
Certes, au point de vue matériel, notre tournée était peu fructueuse,
mais je me doutais bien que cette tristesse obstinée provenait d'une
autre cause. J'étais accoutumé de trouver en van Horst un meilleur
compagnon. Son abattement rendait le voyage lugubre.
Avant de rentrer à la Fourche, nous devions visiter le haut du
Yellow-Creek où, paraît-il, le sable d'un petit affluent montrait «des
couleurs.» Nous n'emportions qu'un _pan_, cette poêle à frire sans queue
dont se servaient les prospecteurs de l'époque héroïque. Ah! le beau
spectacle que de voir van Horst interroger les boues sableuses d'un
ruisseau, trier le mélange en le plongeant dans le courant, puis,
debout, les deux pieds dans l'eau, ou assis sur un rocher de la berge,
balancer, secouer, tourner, bercer, faire vibrer le _pan_ jusqu'au
moment où, les pierres enlevées et les rognons d'argile écrasés à la
main, les matières légères emportées par le courant, tout le reste
n'était plus qu'un mélange d'or et de pyrites!
La magnifique matinée! Dans cette lumière blanche et fraîche, je suivais
passionnément les mille gestes compliqués, précis, bien rythmés, qui
faisaient de van Horst un si bon orpailleur. L'eau coulait froide à nos
pieds, le soleil caressait nos têtes; près de nous, sur une branche, un
oiseau chantait. Nous eussions dû être joyeux.
Et, soudain, je vis que van Horst n'agitait plus le _pan_: il regardait
fixement la mince couche d'eau tranquille sur le fond sombre du fer
battu, ou, plutôt, il se regardait, il regardait son propre visage dans
ce miroir qu'il tenait en main, et le visage de mon ami était triste.
«Ça ne m'intéresse plus! Quand je pouvais croire qu'elle m'aimerait, un
jour, eh bien! je travaillais avec joie... L'emmener loin d'ici!... je
travaillais pour cela. Mais maintenant!... Cela m'est égal que les
couleurs «fassent la queue!» cela m'est égal de souffler sur le sable!
Je trouverais en me promenant des pépites grosses comme le poing que je
n'y aurais plus de plaisir. Ah! mon ami! je pourrais aussi bien compter
les oiseaux qui passent dans le ciel que laver les boues de ce
ruisseau!... Pour la satisfaction que j'en tire!»
Il laissa couler du _pan_ les matières à demi classées et resta, les
bras ballants, les yeux fixes, la bouche molle, à regarder devant lui.
L'oiseau chantait... chantait toujours.
--Voyons, van Horst!
--Oui, c'est vrai, je te donne un mauvais exemple... Travaillons!