XIX.

«Alors mon père m'a dit:

«Maintenant que tu es sorti d'Oxford, il faut que tu voyages, avant de

prendre rang dans la famille, et que tu apprennes ce que les voyages

seuls peuvent enseigner. Dans un milieu de gens qui t'admirent d'avance,

tu t'es un peu amolli. Je veux que tu sois un homme, et digne de ta

race. Tu aimes chasser: pars; va tuer du gros gibier. Cela vaut mieux

que d'abattre des perdreaux et des _grouses_.»

Tout en écoutant cette histoire, van Horst examinait avec intérêt un

fusil de modèle nouveau.

Il leva la tête.

«Et vous êtes venu chasser chez nous? C'est une excellente idée.»

Nous causions, près du Yellow-Creek, avec un jeune homme qui, depuis

quelques semaines, était l'hôte du bar de la Fourche.

Un _gentleman_ de vingt ans; ce que Oxford produit de mieux dans le

genre, mais peut-être un peu efféminé, du moins à première vue. Fils

aîné d'une grande famille dont il nous avait dit le nom, il s'était

rebaptisé pour venir chasser dans le West et nous ne le connaissions

guère que sous le sobriquet de Johnnie Lee.

Son arrivée avait fait sensation. D'admirables armes, un domestique

parfaitement stylé, un beau chien, deux grandes malles! Chasseur habile

et d'oeil prompt, ses journées étaient fructueuses. Souvent il

m'emmenait avec lui et me donnait alors un dollar pour la peine.

Ayant rencontré van Horst ce jour-là, sur les bords du Yellow-Creek,

nous avions mangé ensemble, puis Johnnie Lee, tandis qu'un splendide

soleil couchant illuminait la petite rivière, s'était laissé aller à

nous conter sa vie.

Bien qu'un peu trop adolescent encore et légèrement infatué de sa

personne, ce garçon mince et blond figurait un joli spécimen d'humanité

élégante. D'agréables yeux bleus, une bouche droite, assez de vigueur

dans le menton, la chevelure collée avec soin, des vêtements sans

reproche: il eût fait, en tout pays, un charmant chasseur.

Il regrettait d'avoir à nous quitter bientôt. Avant la fin du mois, il

devait rentrer et, suivant son expression, prendre rang dans la famille.

Tout au plus prolongerait-il d'une semaine. Pour l'instant, nous

restions tous les trois, couchés sur l'herbe, fumant, buvant à une

gourde de whisky et goûtant cette dernière heure de soleil rouge. Les

mains posées sous la nuque, Johnnie Lee nous disait, en considérant le

ciel bigarré, les beautés de son château en Cornouailles, les grandes

fêtes que l'on y donnerait et comment son désir de rester à la Fourche

ne balançait pas moins les séductions de la terre natale.

«Mon père ne dira plus que je suis un dandy, une poule mouillée! Je

rapporterai mes trophées de chasse! On les pendra dans le grand hall,

chez nous!»

Il se releva sur le coude. Ses yeux brillaient de plaisir.

--Enfin! je vois que ce pays vous plaît, dit van Horst, qu'un si vif

enthousiasme amusait.

--Ah! certes! et puis, je vais vous l'avouer, mais ne le répétez, pas...

j'ai trouvé à la Fourche le plus beau des gibiers: une femme... et je

veux la séduire!... elle m'aimera!... Elle me suivra en Angleterre! Je

l'installerai à Londres! Elle sera ma maîtresse!

Et, avec cette étonnante indiscrétion des très jeunes gens, il ajouta:

--Vous connaissez Annie Smith?...

Le visage de van Horst se durcit.

«C'est Annie Smith, demande-t-il à voix basse, que vous voulez séduire?

Eh bien, mon petit ami! si ce sont là vos projets, il faudra en changer.

Dès maintenant, je vous donne un avertissement: j'aime Annie Smith; elle

sera à moi ou elle ne sera à personne, surtout pas à un petit gentleman

qui prétend faire d'elle une putain de plus dans sa capitale.»

Johnnie Lee rougit.

--Je vous prie de modérer votre langage, monsieur van Horst!

--Des ordres?... des ordres?... à moi!

--Oui, répondit Johnnie Lee avec une parfaite nonchalance, et je compte

emmener Annie avant la fin du mois.

Il se recoucha sur l'herbe. Il s'étirait, comme un homme qui a grand

sommeil. Il souriait, le plus insolemment du monde!

Sans se lever, sans presque bouger, van Horst prit la main de Johnnie

Lee dans son énorme main et la tordit d'un petit geste brusque.

Johnnie Lee se dégagea en poussant un cri de douleur, et, debout, tout

frémissant:

«Oui! cria-t-il, oui! oui! j'emmènerai Annie Smith! Si vous croyez

qu'elle hésitera entre moi et un va-nu-pieds de votre espèce!

laissez-moi rire!... Et ne vous avisez pas de me toucher! cela pourrait

vous coûter cher!»

Van Horst se leva d'un bond.

«Si elle doit choisir, dit-il, ce ne sera pas entre Vincent van Horst et

Johnnie Lee, mais entre Vincent van Horst et le cadavre de Johnnie

Lee!... le cadavre que vous serez dans un instant!... J'ai tué Jack Dill

parce qu'il lui avait pris la taille, mais, à vous, je donne encore une

chance, une seule! Vous allez rentrer à la Fourche, vous ferez vos

paquets, et, par les moyens les plus rapides, vous gagnerez la côte,

immédiatement! Si vous voyez Annie, je vous interdis de lui adresser une

parole, de lui faire un signe!... Mon petit garçon! il est possible que

vous soyez un peu notable en Cornouailles, mais n'oubliez pas qu'au bar

de la Fourche vous n'êtes rien! Allons j'ai déjà trop parlé; obéissez!

Et voici un fouet dont vous sentirez la caresse si vous faites le

malin.»

Il prit le fouet dont Johnnie Lee se servait d'ordinaire comme de laisse

à son chien et le fit claquer.

De toutes les erreurs qu'il pouvait commettre, le jeune homme commit

alors la plus forte. Il éclata de rire et, de son gant (car il portait

des gants) il effleura (oh! à peine), mais il effleura le visage de van

Horst.

«Impertinente créature!» s'écria-t-il.

Le Bar de la Fourche · 第 24 / 60 题