Je vous ai dit que Carletti, à bord du chaland, s'amusait de Jane Holly
en lui faisant une cour burlesque. Il avait continué ce jeu à la
Fourche, même devant le mari qui ne faisait qu'en rire, jusqu'au jour
où, soudain, Jane Holly le prit au mot. Ce pauvre Carletti fut vraiment
décontenancé; il refusa d'abord, prenant la fuite dès que paraissait
notre bacchante, mais il semble qu'un jour (ce fut le gros Kid qui me
conta la chose sur un ton révolté), elle assaillit l'Italien avec une si
lubrique fureur que le pauvre garçon dut se soumettre à cette épreuve du
destin.
Par une étrange aberration, Jane Holly n'en restait pas moins
monstrueusement éprise de son mari. Elle le surveillait à tout instant
et lui lança les pires injures, un soir qu'il avait voulu offrir ses
hommages à Maria sous la forme de trois dollars.
Holly se tira de cette situation ridicule par d'énormes bouffonneries,
mais elles manquaient de la verve que Carletti mettait dans les siennes.
La parade de Carletti sentait son Italie; la gaieté de Holly son pays
nègre: gaieté de caricature, gaieté américaine. Elle me faisait mal.
Elle me rendait triste. Je m'étonnais en outre que van Horst pût
l'endurer, mais, depuis quelque temps, van Horst voyait souvent Nick
Holly. Je dois dire qu'il le traitait sans égards.
«Nicodemus! ordure vivante! viens ici!»
Et Holly accourait en frétillant de tout son long corps désossé.
Les rois avaient coutume de s'attacher un bouffon. Je pense que Holly
servait de bouffon à van Horst, qui semblait n'éprouver aucun dégoût en
sa compagnie et même qui riait volontiers de ses pitreries. Sans doute
trouvait-il à voir ce personnage abject le même bénéfice que les enfants
de Lacédémone dans la contemplation de l'ilote ivre.
D'ailleurs, depuis la mort de Jack Dill, ses fréquentations avaient
changé. Il s'était, presque malgré lui, composé une manière de garde du
corps d'assez vilaine qualité. Son crime avait eu pour effet d'appeler à
sa suite tout ce que la Fourche comptait de têtes chaudes (et j'emploie
là un terme doux).
Un jour, il m'expliqua la chose sur un ton demi-plaisant.
«Que veux-tu! j'ai prouvé ma force en saignant Jack Dill, alors, tous
ceux qui n'auraient pas osé tuer ouvertement me suivent... ils me
suivent au sang.»
Ces malandrins, dont chacun devait avoir une action louche dans sa vie,
me plaisaient peu. Il me plaisait moins encore de voir mon ami devenir
en quelque sorte leur chef... Mais van Horst était l'excuse du troupeau.
Lorsque je me sentais trop écoeuré par l'ignominie de Jane Holly, par
les facéties de Nicodemus, par les affreux relents du saloon où la tête
bariolée de Napoléon considérait de ses yeux fixes une dizaine de
gaillards, ivres plus qu'à demi, j'allais me consoler dans la compagnie
du fils de Maria.
Jimmy m'aidait parfois dans mon travail. A mes heures perdues, je
tâchais de causer avec lui, de préciser un peu ce rêve vague et
continuel qui l'occupait, d'appeler à la surface de cette âme stagnante
quelques bulles d'intelligence. Une fois, van Horst me surprit lui
faisant ainsi la leçon. Il me regarda avec, peut-être, un peu d'ironie,
puis, sur ce ton affectueux qu'il n'avait que pour moi:
«Je comprends, dit-il, toi, tu aimes mieux essayer de faire naître que
d'assassiner!»