Le meurtre de Jack Dill passa presque inaperçu. On n'aimait pas cet
homme vantard et brutal. Arrivé depuis peu, il comptait pourtant plus
d'un ennemi.
«Van Horst a saigné Jack Dill!... Ah! vraiment!»
Ce fut tout.
Carletti tâcha bien de prendre cette mort au tragique, mais, voyant
qu'il n'était dans le ton de personne, il finit par se taire. Seul Mosé
parut regretter Jack sincèrement. Ils habitaient la même cabane et,
durant les absences du Juif, Jack lui gardait son stock de marchandises.
--Ah! je ne le pleurerai pas! avait dit Maria. C'était un mauvais
bougre. Il payait mal.
--Moi, je n'ai jamais eu à m'en plaindre, répliqua Mosé d'une voix
discrète. Je trouvais en lui un excellent camarade, et puis, il ne
ronflait pas.
On se partagea les dépouilles. Carletti prit une pioche; Kid, une
blouse; Maria, deux couvertures, et l'on n'y pensa plus.
* * * * *
Van Horst sentait, je crois, qu'une façon de pudeur m'empêchait de le
fréquenter aussi assidûment qu'auparavant. Un jour, il s'approcha de moi
et me dit:
«Voyons! Olivier! voyons! J'ai tué un homme!... oui... eh bien! quoi?
n'ai-je pas eu raison?... Voyons! tu aurais donc mal compris?... Il
insultait une femme que j'aime! On ne peut pas supporter cela... on ne
doit jamais le supporter! Je l'ai tué. J'ai bien fait!... Alors,
maintenant, tu vas me lâcher! quand je n'ai plus que toi... que toi...
mon fils!»
Ses grandes mains tremblèrent en prenant mes deux épaules.
«Et... je suis si malheureux!... Annie ne m'aime pas!»
Sa voix et son regard étaient la détresse même. Certes non! je n'allais
pas m'éloigner de lui! Il se sentait seul dans la vie, plus seul que ne
l'eût été un autre homme. Il souffrait de la pire des solitudes, «la
solitude du géant.»
Nous causâmes beaucoup, ce jour-là. En accents désolés, il me décrivit
les traits de la froideur d'Annie. Je l'avais bien remarquée moi-même,
cette hautaine indifférence!
--Son père m'a remercié, mais elle me traite comme un chien!
--Lui avez-vous parlé?
--Oui, je lui ai parlé de nos anciennes parties de pêche, en Floride, et
je lui ai dit que je l'aimais depuis lors. Elle a répondu qu'elle se
souvenait de m'avoir connu, jadis, mais qu'il était inutile de lui faire
la cour. Tout cela sur un ton glacé. Elle avait hâte que notre
conversation fût finie... Une statue... elle est en pierre comme une
statue.
Il hocha la tête, l'oeil vague, les lèvres molles.
«M'aimera-t-elle jamais?... moi, c'est pour toujours!... Ah! mais si
quelqu'un... si quelqu'un ose lui parler de trop près!...»
Il n'en dit pas plus. Il ferma seulement ses doigts, comme pour
étrangler.
* * * * *
On avait enterré Jack Dill. Un homme de moins, qu'importait! Les
concessions, les _claims_, rendaient beaucoup, et cela mettait chacun en
joie. Quelques paillettes jaunes ont toujours pesé plus qu'un cadavre.
Les parties de cartes, brillantes, chaudes, aventureuses, duraient
souvent jusqu'au matin; le whisky, le gin, baissaient vite dans les
bouteilles. Dès la tombée du jour, le saloon était plein de monde et,
toutes les nuits, les annonces de poker alternaient bruyamment avec les
fragments de psaumes du gros Kid et les fâcheuses plaisanteries de
Holly. Bientôt l'atmosphère devenait irrespirable, par excès de fumée,
malgré les fenêtres et la porte ouvertes.
Des gens passaient, s'asseyaient un instant, buvaient, s'en allaient,
revenaient de nouveau. Cela faisait un continuel mouvement, et, pour
moi, un surcroît de fatigue. De temps à autre, l'un des clients déposait
trois dollars, pliés dans un chiffon, sur la table de Maria, qui
tricotait paisiblement, sans dire mot. Maria posait ses aiguilles,
ouvrait le chiffon, vérifiait la somme, l'enfermait dans le petit coffre
de sa chambre à coucher, puis faisait au donateur des trois dollars un
sourire plein d'aménité qui signifiait:
«Cette nuit, vous pouvez rester après la clôture et coucher dans mon
lit.»
La scène se répétait très régulièrement, et sans variantes, une
vingtaine de fois durant le mois.
Quand l'homme lui déplaisait par trop, Maria rendait les trois dollars
en murmurant:
«Je regrette beaucoup.»
Mais le cas n'était pas fréquent. Je ne me souviens guère que d'un seul
soupirant évincé. Il avait la gale.
Quoi qu'il en fût, Maria examinait toujours la somme à l'avance. Je
crois que son plus vif dégoût n'eût point résisté à une prodigalité.
Lorsqu'elle devait dormir en compagnie, la patronne m'appelait d'un
signe et me disait:
«Tu mettras dans la chambre une bouteille, la cruche d'eau et deux
verres.»
Le lendemain, elle me donnait trois _cents_. Petits bénéfices.
D'autre part, les joueurs de poker étaient pour moi de bons clients. Le
gros gagnant de la soirée me laissait toujours quelques pièces. A la fin
du mois cela composait une somme.
Le temps passait ainsi, à la Fourche, et je ne m'ennuyais pas trop...
d'ailleurs s'ennuie-t-on jamais, à seize ans? Tous les quinze ou vingt
jours on consacrait la soirée à lire les journaux. Kid était notre
lecteur. Il s'interrompait parfois pour glisser entre deux nouvelles une
prophétie de son cru, et Nicodemus Holly lui coupait aussitôt la parole
avec une plaisanterie souvent fort amusante mais à l'ordinaire obscène
ou, pour le moins fangeuse.
Enfin, l'on se battait à la Fourche. Habituellement les querelles
finissaient en criailleries. Tout le monde étant content du sort, les
couteaux restaient dans les poches. Lorsque l'affaire était sérieuse, on
la vidait sous l'inoubliable feuillage de Big Ben, le cèdre géant. Cinq
ou six spectateurs seulement; j'avoue que j'en étais toujours. Les
autres ne se dérangeaient pas, sauf pourtant Jane Holly, spectatrice
assidue de ces duels à coups de poing.
Quand deux hommes se battaient dans l'ombre de Big Ben, elle restait là,
son ignoble figure ravagée par une émotion turbulente, ses grands yeux
noyés de plaisir, les mains agitées par un tremblement qui ne prenait
fin qu'avec la rixe même. Les deux adversaires se réconciliaient-ils
après l'échange de quelques coups, elle poussait un soupir et s'en
allait; l'un d'eux était-il blessé, elle regardait la blessure avec
ravissement. Ah! pouah!