XVII.

Le meurtre de Jack Dill passa presque inaperçu. On n'aimait pas cet

homme vantard et brutal. Arrivé depuis peu, il comptait pourtant plus

d'un ennemi.

«Van Horst a saigné Jack Dill!... Ah! vraiment!»

Ce fut tout.

Carletti tâcha bien de prendre cette mort au tragique, mais, voyant

qu'il n'était dans le ton de personne, il finit par se taire. Seul Mosé

parut regretter Jack sincèrement. Ils habitaient la même cabane et,

durant les absences du Juif, Jack lui gardait son stock de marchandises.

--Ah! je ne le pleurerai pas! avait dit Maria. C'était un mauvais

bougre. Il payait mal.

--Moi, je n'ai jamais eu à m'en plaindre, répliqua Mosé d'une voix

discrète. Je trouvais en lui un excellent camarade, et puis, il ne

ronflait pas.

On se partagea les dépouilles. Carletti prit une pioche; Kid, une

blouse; Maria, deux couvertures, et l'on n'y pensa plus.

* * * * *

Van Horst sentait, je crois, qu'une façon de pudeur m'empêchait de le

fréquenter aussi assidûment qu'auparavant. Un jour, il s'approcha de moi

et me dit:

«Voyons! Olivier! voyons! J'ai tué un homme!... oui... eh bien! quoi?

n'ai-je pas eu raison?... Voyons! tu aurais donc mal compris?... Il

insultait une femme que j'aime! On ne peut pas supporter cela... on ne

doit jamais le supporter! Je l'ai tué. J'ai bien fait!... Alors,

maintenant, tu vas me lâcher! quand je n'ai plus que toi... que toi...

mon fils!»

Ses grandes mains tremblèrent en prenant mes deux épaules.

«Et... je suis si malheureux!... Annie ne m'aime pas!»

Sa voix et son regard étaient la détresse même. Certes non! je n'allais

pas m'éloigner de lui! Il se sentait seul dans la vie, plus seul que ne

l'eût été un autre homme. Il souffrait de la pire des solitudes, «la

solitude du géant.»

Nous causâmes beaucoup, ce jour-là. En accents désolés, il me décrivit

les traits de la froideur d'Annie. Je l'avais bien remarquée moi-même,

cette hautaine indifférence!

--Son père m'a remercié, mais elle me traite comme un chien!

--Lui avez-vous parlé?

--Oui, je lui ai parlé de nos anciennes parties de pêche, en Floride, et

je lui ai dit que je l'aimais depuis lors. Elle a répondu qu'elle se

souvenait de m'avoir connu, jadis, mais qu'il était inutile de lui faire

la cour. Tout cela sur un ton glacé. Elle avait hâte que notre

conversation fût finie... Une statue... elle est en pierre comme une

statue.

Il hocha la tête, l'oeil vague, les lèvres molles.

«M'aimera-t-elle jamais?... moi, c'est pour toujours!... Ah! mais si

quelqu'un... si quelqu'un ose lui parler de trop près!...»

Il n'en dit pas plus. Il ferma seulement ses doigts, comme pour

étrangler.

* * * * *

On avait enterré Jack Dill. Un homme de moins, qu'importait! Les

concessions, les _claims_, rendaient beaucoup, et cela mettait chacun en

joie. Quelques paillettes jaunes ont toujours pesé plus qu'un cadavre.

Les parties de cartes, brillantes, chaudes, aventureuses, duraient

souvent jusqu'au matin; le whisky, le gin, baissaient vite dans les

bouteilles. Dès la tombée du jour, le saloon était plein de monde et,

toutes les nuits, les annonces de poker alternaient bruyamment avec les

fragments de psaumes du gros Kid et les fâcheuses plaisanteries de

Holly. Bientôt l'atmosphère devenait irrespirable, par excès de fumée,

malgré les fenêtres et la porte ouvertes.

Des gens passaient, s'asseyaient un instant, buvaient, s'en allaient,

revenaient de nouveau. Cela faisait un continuel mouvement, et, pour

moi, un surcroît de fatigue. De temps à autre, l'un des clients déposait

trois dollars, pliés dans un chiffon, sur la table de Maria, qui

tricotait paisiblement, sans dire mot. Maria posait ses aiguilles,

ouvrait le chiffon, vérifiait la somme, l'enfermait dans le petit coffre

de sa chambre à coucher, puis faisait au donateur des trois dollars un

sourire plein d'aménité qui signifiait:

«Cette nuit, vous pouvez rester après la clôture et coucher dans mon

lit.»

La scène se répétait très régulièrement, et sans variantes, une

vingtaine de fois durant le mois.

Quand l'homme lui déplaisait par trop, Maria rendait les trois dollars

en murmurant:

«Je regrette beaucoup.»

Mais le cas n'était pas fréquent. Je ne me souviens guère que d'un seul

soupirant évincé. Il avait la gale.

Quoi qu'il en fût, Maria examinait toujours la somme à l'avance. Je

crois que son plus vif dégoût n'eût point résisté à une prodigalité.

Lorsqu'elle devait dormir en compagnie, la patronne m'appelait d'un

signe et me disait:

«Tu mettras dans la chambre une bouteille, la cruche d'eau et deux

verres.»

Le lendemain, elle me donnait trois _cents_. Petits bénéfices.

D'autre part, les joueurs de poker étaient pour moi de bons clients. Le

gros gagnant de la soirée me laissait toujours quelques pièces. A la fin

du mois cela composait une somme.

Le temps passait ainsi, à la Fourche, et je ne m'ennuyais pas trop...

d'ailleurs s'ennuie-t-on jamais, à seize ans? Tous les quinze ou vingt

jours on consacrait la soirée à lire les journaux. Kid était notre

lecteur. Il s'interrompait parfois pour glisser entre deux nouvelles une

prophétie de son cru, et Nicodemus Holly lui coupait aussitôt la parole

avec une plaisanterie souvent fort amusante mais à l'ordinaire obscène

ou, pour le moins fangeuse.

Enfin, l'on se battait à la Fourche. Habituellement les querelles

finissaient en criailleries. Tout le monde étant content du sort, les

couteaux restaient dans les poches. Lorsque l'affaire était sérieuse, on

la vidait sous l'inoubliable feuillage de Big Ben, le cèdre géant. Cinq

ou six spectateurs seulement; j'avoue que j'en étais toujours. Les

autres ne se dérangeaient pas, sauf pourtant Jane Holly, spectatrice

assidue de ces duels à coups de poing.

Quand deux hommes se battaient dans l'ombre de Big Ben, elle restait là,

son ignoble figure ravagée par une émotion turbulente, ses grands yeux

noyés de plaisir, les mains agitées par un tremblement qui ne prenait

fin qu'avec la rixe même. Les deux adversaires se réconciliaient-ils

après l'échange de quelques coups, elle poussait un soupir et s'en

allait; l'un d'eux était-il blessé, elle regardait la blessure avec

ravissement. Ah! pouah!

Le Bar de la Fourche · 第 22 / 60 题