XV.

--La Providence a voulu cette nouvelle rencontre.

--Mon brave Smith! je ne pense pas que la Providence y soit pour

beaucoup. En tous cas, elle ne vous a pas empêché de vieillir! Il y a

cinq ans, vous aviez encore tous vos cheveux! Et la petite Annie,

comment va-t-elle?

--C'est une grande fille de dix-neuf ans. Vous la verrez ce soir.

Vincent van Horst et Jérôme Smith venaient de se rencontrer dans la

buvette et de refaire connaissance.--Il était singulier de voir ces deux

hommes ensemble. L'un représentait la force, la santé, la passion;

l'autre montrait un visage triste, une bouche lasse, des paupières

plissées... et ces pauvres mains!--une défaite!

Ils burent et causèrent quelque temps, puis van Horst s'en fut dans la

forêt. Il souffrait de la tête et voulait se promener, disait-il. De

fait, il semblait assez rouge de visage et se prenait le front à chaque

instant.--Je priai la patronne de me donner congé pour l'après-midi, et

l'accompagnai.

Une promenade avec van Horst m'agréait toujours. Près de moi, cet homme

s'adoucissait et j'aimais à l'entendre raconter ses aventures, car, à

travers la fougue simple du récit, on sentait l'acte vécu. Les récits de

van Horst n'étaient pas des contes. Il avait aussi une façon brusque et

plaisante de me renseigner sur les choses de l'univers. A ce point de

vue, les leçons de mon père manquaient de familiarité: il aimait trop me

montrer le doigt de Dieu. Si van Horst faisait parfois des digressions

morales et, souvent, d'assez farouche manière, du moins ne me parlait-il

jamais de métaphysique.

Nous marchions vite sous les arches de feuillage. Des bêtes fuyaient

dans le sous-bois. Un nombreux ramage se perpétuait parmi les branches.

L'air vivait.

Comme les paroles gagnent en valeur quand elles sont prononcées au sein

d'une forêt! Les arbres écoutent avec tant de noblesse, le ruisseau se

moque avec tant de grâce! Quelquefois, on voyait le panache roux d'un

écureuil faire l'ascension instantanée d'un cèdre, ou des serpents fuir

sous l'herbe avec élégance. C'était la vie en son détail, et les brises

et le ruissellement des ondes forestières unissaient tout cela par leurs

continuelles chansons.

La promenade fut longue; le soleil baissait sur l'horizon quand nous

revînmes vers le bar. Il dardait sous les branches ses longs traits

rouges. Nous marchions dans un incendie.

Van Horst était à quelques pas devant moi. Je le vis s'arrêter net, à

l'orée d'une clairière.

«Dis-moi, Olivier, est-ce la fille de Smith?» demanda-t-il quand je

l'eus rejoint.

Et il me désigna, non loin de nous, une jeune femme blonde qui parlait à

un homme vêtu de toile bleue.

«C'est bien Annie Smith», répondis-je.

Van Horst restait immobile. La tête un peu penchée, il se mordait le dos

du pouce. Il semblait réfléchir mais ne quittait pas des yeux ce couple

au fond de la clairière.

--Qui est-ce? demanda van Horst.

--Jack Dill. Il couche dans la cabane de Mosé.

A ce moment nous vîmes la jeune fille repousser l'homme en blouse qui

venait de lui prendre la taille et cherchait à l'embrasser. En se

dégageant, elle nous aperçut.

Annie Smith courut vers nous, suivie par Jack Dill qui riait. Qu'elle

était belle, couronnée d'or pâle, avec le sang de la colère aux joues et

ce froncement des sourcils noirs sur les yeux noirs!

«Si vous êtes un gentleman, défendez-moi!»

Elle ne suppliait pas. Non. Elle demandait l'aide de van Horst comme un

service qui lui était dû.

--Défendez-moi!

--Laisse donc cet homme, dit Jack Dill.

Je regardai van Horst. Sur ses lèvres, naissait une façon de sourire

triste, une expression mal définie, douloureuse et plaisante, peut-être

résignée.

--Vous, n'est-ce pas, dit Jack Dill, mêlez-vous de ce qui vous regarde!

--Mais... certainement! je vais m'en mêler à l'instant même!

Et, se tournant vers Annie, il dit d'une voix mortellement calme:

«Mademoiselle, je vous ai connue en Floride, il y a cinq ans. Je suis

encore à votre disposition. Dois-je tuer cet homme?»

Annie le regarda d'un air étonné, mais elle n'eut pas le loisir de

répondre. Jack Dill lui avait déjà repris la taille.

«Ne fais donc pas tant d'histoires!»

Alors, tout soudain, je vis l'orage monter dans les yeux de van Horst.

--Tu vas laisser cette jeune fille tranquille... immédiatement.

--Mon ami, dit Jack Dill, goguenard, mêle-toi de tes affaires, sans cela

je vais te bourrer la gueule ou te crever le ventre, à ton choix.

Annie s'était appuyée au tronc d'un arbre. Elle écoutait froidement la

dispute. En vérité, l'on eût dit qu'elle s'étonnait un peu que tout ne

fût pas déjà terminé.

Van Horst tenait son couteau. Jack Dill tenait le sien. Je ne les

quittais pas des yeux. Cela devenait intéressant.

Et puis, tout à coup, van Horst parla encore; mais ce n'était plus une

voix humaine, c'était un rugissement.

Jack Dill eut un moment d'hésitation, un moment court, puis il se

décida.

«Toi, je vais te faire avaler ta langue!»

Et les deux hommes se joignirent.

Ils s'attaquaient avec la fureur des bêtes. Jack Dill criait des injures

à Vincent van Horst, silencieux.

Sur le visage d'Annie Smith, pas une émotion perceptible,--rien.

Moi, je suais à grosses gouttes.

Cela se passait dans l'air glorieux du soleil couchant. Une ardente

poussière flottait autour de nous. Dans ce féroce embrasement du jour,

les deux combattants jetaient sur l'herbe leurs longues ombres noires.

Soudain, le sang jaillit.

Van Horst, voyant que son adversaire le menaçait au ventre, venait

d'enfoncer brusquement son arme dans la poitrine de Jack Dill.

L'homme tomba.

Van Horst, redevenu très calme, s'agenouilla près de lui, essuya

tranquillement son couteau sur la blouse bleue de sa victime, puis, sans

se relever, et tournant la tête vers Annie:

--Voilà! dit-il.

--Merci, dit Annie.

Elle lui fit un léger signe, comme pour reconnaître un hommage, et

s'éloigna sous les arbres, d'un pas égal.

Le Bar de la Fourche · 第 20 / 60 题