V.

Je restais assis au milieu de ma chambre.

Oh! qu'une convalescence paraît monotone! Je ne m'étais jamais senti

assez malade pour apprécier le charme de ces heures où l'on reprend goût

à vivre, mais j'en avais souffert tout l'ennui. Et puis, les causeries

de van Horst me grisaient comme du vin. Elles me donnaient une folle

envie de courir, de galoper, de grimper sur des roches, de tirer des

coups de fusil. Cet homme animait chaque chose. Toute aventure était

vivante dès qu'il en faisait le récit; dès qu'il décrivait, tout paysage

était beau.

Une après-midi, il vint s'asseoir près de moi. Il me parla de ces

territoires du West, où nous devions aller, de ces montagnes où l'on est

libre, de ces forêts où l'on est roi. Brusquement, il se tut. La tête

dans les mains, il regardait le plancher. Il avait ainsi des moments de

silence noir que l'on n'eût osé rompre; moi, du moins.

Le soleil, entrant à grands rayons par la fenêtre, remplissait la pièce

claire et nue de son poudroiement. On entendait, au dehors, des ouvriers

qui chantaient en choeur. Il passait de la joie dans l'air. Possédé par

de nouveaux rêves, je ne me souvenais plus d'avoir été malade.

Van Horst subissait-il aussi l'influence de la généreuse lumière qui

vibrait autour de nous?... Son silence ne dura pas. Il leva le front et

se remit à parler.

«Oui, nous irons là-bas! Le monde, c'est beau à voir. Depuis dix ans, je

marche à travers le monde et, chaque jour, le monde est nouveau.»

Il y avait presque de la tendresse dans son accent:

«Je crois que tu seras un bon compagnon. Moi... moi... il me semble

parfois que j'ai vu trop de choses laides. Les actions d'hommes, c'est

laid... c'est toujours laid!... Mais les arbres! les vagues! les

montagnes!»

Il prononçait ces mots avec un enthousiasme de poète et, s'échauffant

peu à peu:

«Pense à mes courses en forêt!» s'écria-t-il.

Il me les raconta.--Il décrivit les fleuves lourds, les cieux qui

tournent sur la tête du dormeur, les hasards de la belle étoile, les

plaintes nocturnes des oiseaux, enfin, la terrible survenue des pluies

qui noient la plaine.--Sa voix sourde et basse éclatait parfois.

L'orgue, puis les cuivres. Il y avait là des sanglots, de la fièvre, de

la colère, du désespoir et, souvent aussi, de la joie, une joie animale

et saine gonflée par les brises. Et moi, je marchais sous le soleil dur,

je souffrais de la faim et de la soif, je m'endormais à l'ombre d'un

arbre gigantesque, je voyais le but apparaître sur l'horizon et le

croyais aussitôt à portée de la main! Je vivais! je vivais! J'aurais

voulu crier de plaisir!

* * * * *

La porte s'ouvrit. La servante de l'auberge entra, tenant un verre de

whisky que van Horst avait demandé. Elle s'arrêta, stupéfaite, devant

cet homme qui parcourait la pièce à grands pas, le sang aux joues.

J'étais appuyé contre la fenêtre. Van Horst parlait toujours, et la

petite servante, immobile, la bouche ronde, les yeux bêtes... restait

là.

Le vent apporta dans la chambre blanche quelques fleurs de l'arbre qui

poussait au milieu de la cour. Les corolles répandues exhalèrent leur

parfum. C'était comme une invitation à sortir, à marcher vers ces

merveilles que décrivait van Horst. Les ouvriers chantaient toujours au

dehors. Des machines grondaient, et jetaient de la vapeur, et sifflaient

clair... Sur tout cela flottait une façon de joie chaude que je ne

connaissais pas... l'émanation vivante et vibrante d'un beau jour.

De nouveau l'arbre aux fleurs blanches sema des corolles à mes pieds.

Tout le printemps!

* * * * *

Une chambre petite et propre. Les murs de bois. Les fenêtres grandes

ouvertes. Le plancher semé de pétales. Le lit où je venais de souffrir.

Un homme possédé par son rêve d'aventures et l'exprimant sur un mode

âprement lyrique... Je garde dans mes yeux l'image de ces choses.

Mais la petite servante restait toujours immobile, la bouche ronde, ne

comprenant pas.

Car, maintenant, van Horst me parlait de l'or que nous allions chercher,

de l'or que l'on déterre, de la poussière d'or que l'on lave, et de la

peine et du sang dont on les paye.

C'en était trop pour la servante. Elle poussa un gémissement discret...

«Qu'est-ce que c'est que ça?»

Van Horst venait de l'apercevoir.

Il se mit à rire, d'un rire apitoyé, presque méprisant:

«Qu'est-ce que c'est que ça?»

Il l'examina comme l'on ferait pour quelque pauvre bestiole dans un

champ.

Et, tout soudain, se jetant sur la petite, il lui cria dans la figure:

«Tiens! veux-tu un dollar? attends! tu vas le gagner!»

Le verre de whisky roula par terre. Je ne bougeai pas, stupéfait.

Van Horst saisit la fille, la culbuta sur mon lit, la tint fixée par les

deux épaules. Silencieux, un instant, il la regarda de tout près.

«Tu es vilaine! dit-il. Cache-toi!»

Brusquement, il enleva son tricot et lui en couvrit le visage.

«Cache-toi!»

Il la troussa et, à demi-nu, appuyé sur les poings, les bras raidis, il

la prit sous mes yeux.

Il y avait du soleil plein la chambre. Van Horst grognait comme une

bête. La fille criait, meurtrie, presque étouffée.

Les muscles roulaient sur le vaste dos luisant de van Horst. La tête de

la fille balançait de droite et de gauche, comme dans l'agonie. Puis, la

tragique agitation des deux êtres faiblit, l'accouplement prit fin, et

ce fut le silence.

L'amour... c'était donc ça?

* * * * *

Van Horst se tenait debout au milieu de la pièce. Il se passait

lourdement la main sur le front. Son visage rouge était mouillé. Ses

yeux tristes ne me voyaient plus.

La servante avait fui sans dire mot.

Van Horst se coucha sur le lit. Quelques instants plus tard, il dormait.

Le Bar de la Fourche · 第 10 / 60 题