Je restais assis au milieu de ma chambre.
Oh! qu'une convalescence paraît monotone! Je ne m'étais jamais senti
assez malade pour apprécier le charme de ces heures où l'on reprend goût
à vivre, mais j'en avais souffert tout l'ennui. Et puis, les causeries
de van Horst me grisaient comme du vin. Elles me donnaient une folle
envie de courir, de galoper, de grimper sur des roches, de tirer des
coups de fusil. Cet homme animait chaque chose. Toute aventure était
vivante dès qu'il en faisait le récit; dès qu'il décrivait, tout paysage
était beau.
Une après-midi, il vint s'asseoir près de moi. Il me parla de ces
territoires du West, où nous devions aller, de ces montagnes où l'on est
libre, de ces forêts où l'on est roi. Brusquement, il se tut. La tête
dans les mains, il regardait le plancher. Il avait ainsi des moments de
silence noir que l'on n'eût osé rompre; moi, du moins.
Le soleil, entrant à grands rayons par la fenêtre, remplissait la pièce
claire et nue de son poudroiement. On entendait, au dehors, des ouvriers
qui chantaient en choeur. Il passait de la joie dans l'air. Possédé par
de nouveaux rêves, je ne me souvenais plus d'avoir été malade.
Van Horst subissait-il aussi l'influence de la généreuse lumière qui
vibrait autour de nous?... Son silence ne dura pas. Il leva le front et
se remit à parler.
«Oui, nous irons là-bas! Le monde, c'est beau à voir. Depuis dix ans, je
marche à travers le monde et, chaque jour, le monde est nouveau.»
Il y avait presque de la tendresse dans son accent:
«Je crois que tu seras un bon compagnon. Moi... moi... il me semble
parfois que j'ai vu trop de choses laides. Les actions d'hommes, c'est
laid... c'est toujours laid!... Mais les arbres! les vagues! les
montagnes!»
Il prononçait ces mots avec un enthousiasme de poète et, s'échauffant
peu à peu:
«Pense à mes courses en forêt!» s'écria-t-il.
Il me les raconta.--Il décrivit les fleuves lourds, les cieux qui
tournent sur la tête du dormeur, les hasards de la belle étoile, les
plaintes nocturnes des oiseaux, enfin, la terrible survenue des pluies
qui noient la plaine.--Sa voix sourde et basse éclatait parfois.
L'orgue, puis les cuivres. Il y avait là des sanglots, de la fièvre, de
la colère, du désespoir et, souvent aussi, de la joie, une joie animale
et saine gonflée par les brises. Et moi, je marchais sous le soleil dur,
je souffrais de la faim et de la soif, je m'endormais à l'ombre d'un
arbre gigantesque, je voyais le but apparaître sur l'horizon et le
croyais aussitôt à portée de la main! Je vivais! je vivais! J'aurais
voulu crier de plaisir!
* * * * *
La porte s'ouvrit. La servante de l'auberge entra, tenant un verre de
whisky que van Horst avait demandé. Elle s'arrêta, stupéfaite, devant
cet homme qui parcourait la pièce à grands pas, le sang aux joues.
J'étais appuyé contre la fenêtre. Van Horst parlait toujours, et la
petite servante, immobile, la bouche ronde, les yeux bêtes... restait
là.
Le vent apporta dans la chambre blanche quelques fleurs de l'arbre qui
poussait au milieu de la cour. Les corolles répandues exhalèrent leur
parfum. C'était comme une invitation à sortir, à marcher vers ces
merveilles que décrivait van Horst. Les ouvriers chantaient toujours au
dehors. Des machines grondaient, et jetaient de la vapeur, et sifflaient
clair... Sur tout cela flottait une façon de joie chaude que je ne
connaissais pas... l'émanation vivante et vibrante d'un beau jour.
De nouveau l'arbre aux fleurs blanches sema des corolles à mes pieds.
Tout le printemps!
* * * * *
Une chambre petite et propre. Les murs de bois. Les fenêtres grandes
ouvertes. Le plancher semé de pétales. Le lit où je venais de souffrir.
Un homme possédé par son rêve d'aventures et l'exprimant sur un mode
âprement lyrique... Je garde dans mes yeux l'image de ces choses.
Mais la petite servante restait toujours immobile, la bouche ronde, ne
comprenant pas.
Car, maintenant, van Horst me parlait de l'or que nous allions chercher,
de l'or que l'on déterre, de la poussière d'or que l'on lave, et de la
peine et du sang dont on les paye.
C'en était trop pour la servante. Elle poussa un gémissement discret...
«Qu'est-ce que c'est que ça?»
Van Horst venait de l'apercevoir.
Il se mit à rire, d'un rire apitoyé, presque méprisant:
«Qu'est-ce que c'est que ça?»
Il l'examina comme l'on ferait pour quelque pauvre bestiole dans un
champ.
Et, tout soudain, se jetant sur la petite, il lui cria dans la figure:
«Tiens! veux-tu un dollar? attends! tu vas le gagner!»
Le verre de whisky roula par terre. Je ne bougeai pas, stupéfait.
Van Horst saisit la fille, la culbuta sur mon lit, la tint fixée par les
deux épaules. Silencieux, un instant, il la regarda de tout près.
«Tu es vilaine! dit-il. Cache-toi!»
Brusquement, il enleva son tricot et lui en couvrit le visage.
«Cache-toi!»
Il la troussa et, à demi-nu, appuyé sur les poings, les bras raidis, il
la prit sous mes yeux.
Il y avait du soleil plein la chambre. Van Horst grognait comme une
bête. La fille criait, meurtrie, presque étouffée.
Les muscles roulaient sur le vaste dos luisant de van Horst. La tête de
la fille balançait de droite et de gauche, comme dans l'agonie. Puis, la
tragique agitation des deux êtres faiblit, l'accouplement prit fin, et
ce fut le silence.
L'amour... c'était donc ça?
* * * * *
Van Horst se tenait debout au milieu de la pièce. Il se passait
lourdement la main sur le front. Son visage rouge était mouillé. Ses
yeux tristes ne me voyaient plus.
La servante avait fui sans dire mot.
Van Horst se coucha sur le lit. Quelques instants plus tard, il dormait.