Huit jours avaient passé. Nous causions, sur les bords de la Columbia,
assis dans l'herbe, van Horst et moi.
«Vois-tu, gosse, il faut oublier. Il y a des moments où je ne suis plus
moi-même, où je deviens comme une bête enragée. Rien ne m'arrête. Je ne
souffre pas l'obstacle. Ce sont les heures où le sang est seul à
parler.»
La Columbia roulait majestueusement devant nous son onde verte. Il
flottait dans l'air une paix de dimanche et, vraiment, les vapeurs qui
montaient de la terre et du fleuve semblaient un encens.
«Reste toi-même! c'est la grande chose! disait van Horst de sa voix
grave. Ecoute, Olivier, quand un homme se laisse aller à n'être plus
lui-même, il est perdu. Il ressemble à ces pauvres gens mordus par un
loup, qui deviennent loups et s'enfuient dans la campagne en poussant
des hurlements. L'âme du loup les a pénétrés et a mangé leur âme
humaine.»
Il disait cela d'un air si ténébreux que j'aurais eu peur, je pense, à
la nuit tombante, mais le soleil brillait trop clair pour donner corps à
des revenants.
Et van Horst ajouta, sur un ton plus sombre encore:
«On ne m'a jamais résisté... On a peur... Si quelqu'un me regardait dans
les yeux en disant: «Je ne veux pas!» et qu'il me fût impossible de le
faire céder... oui, je crois que je me changerais en bête, pour tout de
bon, et que je mordrais, et que je déchirerais de la chair comme une
bête, et que je verserais du sang autour de moi!... Ah! mon petit!»
Et il ferma les poings.
--D'où tenez-vous, demandai-je, cette affreuse histoire des gens mordus
par un loup?
--Les vieilles femmes de chez moi la racontent, le soir, pour faire peur
aux enfants... Peut-être disent-elles vrai!... On ne sait pas!... on ne
sait jamais!...
Van Horst regardait tristement l'eau du fleuve où ricochait un
martin-pêcheur.
«Mais... _chez vous_, où est-ce donc? Je dois être votre compagnon, je
vous aime bien et j'ai confiance en vous, pourtant, je ne sais ni qui
vous êtes, ni d'où vous venez. De vous, je ne sais rien que votre nom...
et puis, je crains que vous ne me fassiez peur, à moi aussi... un peu.»
Van Horst éclata d'un puissant rire.
--Olivier! grand gosse! tu veux savoir d'où je viens? tu veux savoir qui
je suis? Allons! je te dirai toute ma vie, dans quelques jours, quand
nous serons en route!... Mais, parlons plutôt de toi. Qu'as-tu fait de
ce beau projet... la façon de gagner une fortune en vendant des
journaux!
--Oh! je n'y songe plus!
--_Il faut_ y songer! Ne laisse pas mourir ça! C'est mal de jeter un bon
fruit. Si tu ne peux pas le manger toi-même, donne-le à quelqu'un.
--C'est déjà fait... Je l'ai donné à un ouvrier, arrivé d'hier: à mon
bienfaiteur... Il devait graisser une locomotive, garée à l'autre bout
de la ligne, mais il s'était trop saoulé, cette nuit-là... J'ai fait son
travail, et c'est à cause de lui, en somme, que j'ai pu venir ici et que
vous m'avez cassé le bras, quinze jours plus tard.
--C'est bon! dit van Horst en souriant. Nous partirons demain.