IV.

Je ne le vis plus de la journée. De temps en temps, des gens que je ne

connaissais pas venaient prendre de mes nouvelles. Je dormis mal, mais

je dormis.

Le lendemain, van Horst reparut, arrangea mon bandage et s'en alla,

après m'avoir dit:

--Je m'appelle Vincent van Horst... Si tu as besoin de quelque chose, tu

crieras. Si ton bras te fait mal, tu diras au nègre d'aller me

chercher... Je m'appelle Vincent van Horst... Tu as encore de la fièvre.

Ne bois pas de whisky... Et toi, quel est ton nom?

--Olivier Saruex.

--Olivier Saruex... C'est bien... Adieu!

La porte se ferma. J'avais tout le loisir de rêver. Je rêvai donc. Mais,

ce soir-là et le lendemain, à mesure que se traînait l'interminable

journée, j'en vins à regretter les départs subits de van Horst.--Les

heures ne laissaient pas d'être grises pour moi qui ne vivais bien qu'en

plein air, et l'on se fatigue de regarder par la fenêtre, surtout quand

on ne peut voir qu'un enclos étroit où quelques poules et une famille de

lapins prennent leurs ébats autour de trois tonneaux vides, dans l'ombre

d'un arbre fleuri de fleurs blanches.

Les camarades qui venaient me rendre visite, ne restaient pas longtemps;

puis... je n'avais pas grand'chose à leur dire:

--Comment vas-tu?

--Ça va mieux.

--Quand penses-tu que ce sera fini?

--Bientôt.

--Tu sais. Charlie est arrivé saoul, ce matin.

--Ah! raconte-moi.

--Eh bien, voilà! il est arrivé saoul.

... C'était peu, et la servante de l'auberge, qui m'apportait à manger,

semblait tout à fait imbécile.--Personne, en outre, ne pouvait me

renseigner sur van Horst... Il venait du Nord... Un bougre! Ah! pour

sûr!... On ne savait rien d'autre.

La visite de van Horst était le seul événement de ma journée. Je

l'attendais avec une impatience d'enfant. Jamais je n'avais gardé le

lit, jamais! Ce repos forcé me tendait les nerfs, Je ne savais plus

songer qu'à une chose: la faillite de mon beau projet. Je n'avais plus

qu'un désir: informer van Horst de ce malheur. Pourquoi ne pas dire à

cet homme toute ma peine? Il compatirait peut-être. Pourquoi ne pas lui

demander un conseil?

Si peu craintif que je fusse à l'ordinaire, je n'eus pourtant pas le

courage, tant que je gardai le lit, de retenir van Horst. Je m'y

décidai, le premier jour de ma convalescence.

La veille, mon visiteur m'avait dit:

«Tu pourras te lever demain.»

Il me trouva debout.

--Oh! oh! déjà! Comment as-tu mis ta veste?

--Le nègre de la buvette m'a aidé.

--C'est bon, hein? la première fois qu'on bouge le bras?

--Pas trop!

Alors il s'assit pour bourrer une pipe, et moi, je compris qu'il fallait

profiter de l'occasion. Je regardai van Horst qui regardait sa pipe, et,

tout à coup, hâtives, précipitées, se bousculant, les paroles sortirent

en foule de ma bouche, comme si elles avaient attendu derrière mes dents

la permission de se répandre.--Jamais je n'ai parlé avec plus

d'éloquence. Je parlai! je parlai... je n'avais qu'un bras pour faire

des gestes, mais ce bras-là me servit beaucoup.--Je dis à van Horst le

moyen que j'avais trouvé pour m'enrichir, et par quel hasard l'idée

m'était venue, et comment j'y songeais toujours, et la catastrophe

finale, et mon espoir, surtout, mon espoir de réussir encore.

Van Horst ne me quittait pas des yeux. Comme j'achevais, il eut un

sourire.

--Ah! le gaillard! voyez-vous ça! il est ambitieux! Tout de même, c'est

pas mal ce que tu as inventé. Il y a des fautes dans le détail, mais

c'est pas mal. Maintenant que tu as fini, écoute et fais ton profit de

ce que je vais te dire. Pour passer des nuits à cheval, comme tu en as

l'idée, il faut être plus solide que tu ne l'es à présent. Pendant deux

ou trois mois, tu seras forcé de rester tranquille et de travailler peu.

Mais, ces deux ou trois mois passés, ton système ne vaudra plus rien.

L'autre tronçon de la ligne sera fini. Les journaux arriveront ici, par

le chemin de fer, tout comme à Skykomish.

--Alors?

--Alors, imbécile! on se retourne... on invente autre chose!

Il se leva. Il cravachait gaiement ses bottes en se promenant par la

chambre. Il avait l'air d'une bête impatiente.

«Même quand les projets vous trompent, il faut vivre,» dit-il encore.

Il mâchait sa pipe, ouvrait et fermait ses mains de boxeur où l'on ne

voyait plus rien des mains habiles qui m'avaient remis le bras. Elles

voulaient lutter, elles s'exaspéraient d'être oisives.

--Tu ne t'ennuies pas, ici, gosse?

--Si, un peu...

--Alors, dit-il, voici. Je suis un homme des routes, je marche droit

devant moi. Je demeurerai quinze jours ici, mais après, je pars. Je vais

aux mines, dans l'Ouest, là-bas, où l'on peut encore se battre!...

Veux-tu venir avec moi? Tu verras du pays. Tu deviendras un homme.

D'ailleurs, tu as déjà commencé; mais, à ce travail de chemin de fer, tu

finirais par t'abrutir. Ton idée?... Eh bien, tu la donneras ou tu la

vendras à quelqu'un... Tu en es responsable... Tu m'entends? Il ne faut

pas abandonner les projets... ils meurent.

Van Horst s'arrêta, et, tout à coup, sa figure s'obscurcit

singulièrement. Puis il se détourna, et, d'une voix plus dure:

«On est responsable de tout, s'écria-t-il, de tout! de ses regards et de

ses pensées durant le jour, de ses rêves durant la nuit, de toutes les

paroles qu'on a dites et, par avance, de tout le sang qu'on versera.

Viens! Je te montrerai comment on devient fort! Etre fort! c'est la plus

grande des ivresses, la plus belle, car, pour cette ivresse-là, on ne

vomit qu'au fond de la tombe!»

L'homme que, plus tard, je devais mieux connaître, je le voyais déjà,

possédé par des violences contradictoires, par d'étranges méditations,

et dans toute son animalité.

Il se tourna vers moi.

«Est-ce dit?»

J'eus la sensation du coup de dés qui détermine et lui répondis à voix

basse:

«Je vous suivrai!»

Le Bar de la Fourche · 第 9 / 60 题