III.

J'ose à peine l'avouer, mais, très certainement, je dus m'évanouir, car,

en ouvrant les yeux, je me trouvai couché dans une petite chambre que je

ne connaissais pas. Elle était pleine de soleil; un oiseau chantait au

dehors. Je me souviens aussi, à la façon vague dont on se souvient des

rêves, d'un faible bruit de rire que j'entendis tout près de moi.

Qu'était-il donc arrivé? J'essayai de me retourner dans mon lit. Une

vive douleur m'arrêta. Ah! oui!... mon bras cassé!... Aussitôt, je me

rappelai mes beaux espoirs: le cheval, les journaux!... Misère!

On riait de nouveau. On parlait. Je revins tout à fait à moi.

«Allons! il n'y a pas de mal! mais peut-on être aussi douillet! Pour un

bras cassé, rester trois heures évanoui!»

Et j'aperçus, pour la première fois, penché sur mon lit, le visage de

Vincent van Horst.

Voyez-vous! on a beau vivre un assez grand nombre de jours et passer par

plus d'une aventure, il est des événements, des gestes, des images, qui

habitent la mémoire pour jamais.--Le premier aspect de van Horst fut de

ceux-là.--Quand je vis cette belle face tannée par le soleil, le front

large, coupé droit d'une tempe à l'autre par la ligne des cheveux blonds

et plats, les yeux sévères, d'un bleu de faïence, le nez courbe, et puis

cette bouche mince, cruelle, portée par des mâchoires de brute, cette

bouche étonnante, presque sans lèvres (mais le peu qu'on en voyait était

d'un rouge si cru que l'on eût dit des lèvres de blessure), ah! je

sentis que cet homme était un homme fort et que je pouvais me fier à

lui.

Je regardai van Horst qui me souriait, debout, près de mon lit. Je le

regardai bien. Il en valait la peine... Et, peu à peu, je me rendis

mieux compte du désastre, qu'était pour moi cet accident. Il me venait

une sorte de paresse d'âme très singulière, dont il fallait que

quelqu'un me tirât.

A seize ans, un bras cassé, ce n'est rien: un rêve en pièces, c'est

autre chose.

Or, ce soutien qui me manquait (que d'autres trouvent en Dieu... mais on

ne pense pas toujours à s'adresser si haut), van Horst me le proposa,

sans que j'eusse à le lui demander. Voilà pourquoi on ne m'entendra

jamais reprocher ses crimes à cet homme. Je n'ai pas le regard oblique

et navré d'un pasteur ou l'onction froide d'un moraliste. D'abord, ces

choses ne me regardent pas et puis, il me semble abject de médire du

fauteur de votre bien, sous le prétexte qu'il fut le fauteur du mal

d'autrui. Il pourra régler son affaire, tout seul, dans le temps que je

réglerai la mienne, quand sonneront les dernières trompettes.

Cela bien entendu, je poursuis.

* * * * *

C'était van Horst qui se trouvait dans la carriole, c'était lui qui

m'avait renversé. Il me fit transporter dans une chambre de l'auberge,

et, lorsque je m'éveillai, les premiers soins étaient déjà donnés à mon

bras.

«Allons! change donc cette figure malheureuse! Oui, tu as le bras cassé.

Ça se raccommode. Nous l'arrangerons tout de suite. Comment te sens-tu?

Tu travaillais aux chantiers? Quel est ton nom? Ne t'inquiète pas! je te

paierai tes journées perdues, et un peu plus pour la douleur. Nous

fixerons le prix. Quoi! tu fais la tête? Appelle-moi bougre de maladroit

et qu'on n'en parle plus. Ces choses-là, ça doit se régler vite et entre

hommes. Je resterai quelques jours pour te soigner. Maintenant...

attention!...»

Il abaissa sur moi deux énormes mains solides, pesantes, durcies,

épouvantables, des mains qui semblaient de gros outils en chair.

«Crie, si ça te fait mal!... Crie fort!... Encore un peu!... Crie donc,

imbécile!»

Oh! la vilaine impression: deux os qu'on remet, lorsque ces deux os vous

appartiennent!

«Voilà! c'est fini! Tu vaux quelque chose! J'ai vu des hommes se tenir

moins bien!... Bois ça et reste tranquille. Tu as un peu de fièvre.»

Il m'avait bandé le bras comme un chirurgien. Un instant, il me regarda

du fond de ses yeux bleus, gravement, puis il éclata de rire et s'en

fut, me laissant seul, dans la petite chambre de bois clair, à

considérer les mouches.

Le Bar de la Fourche · 第 8 / 60 题