J'ose à peine l'avouer, mais, très certainement, je dus m'évanouir, car,
en ouvrant les yeux, je me trouvai couché dans une petite chambre que je
ne connaissais pas. Elle était pleine de soleil; un oiseau chantait au
dehors. Je me souviens aussi, à la façon vague dont on se souvient des
rêves, d'un faible bruit de rire que j'entendis tout près de moi.
Qu'était-il donc arrivé? J'essayai de me retourner dans mon lit. Une
vive douleur m'arrêta. Ah! oui!... mon bras cassé!... Aussitôt, je me
rappelai mes beaux espoirs: le cheval, les journaux!... Misère!
On riait de nouveau. On parlait. Je revins tout à fait à moi.
«Allons! il n'y a pas de mal! mais peut-on être aussi douillet! Pour un
bras cassé, rester trois heures évanoui!»
Et j'aperçus, pour la première fois, penché sur mon lit, le visage de
Vincent van Horst.
Voyez-vous! on a beau vivre un assez grand nombre de jours et passer par
plus d'une aventure, il est des événements, des gestes, des images, qui
habitent la mémoire pour jamais.--Le premier aspect de van Horst fut de
ceux-là.--Quand je vis cette belle face tannée par le soleil, le front
large, coupé droit d'une tempe à l'autre par la ligne des cheveux blonds
et plats, les yeux sévères, d'un bleu de faïence, le nez courbe, et puis
cette bouche mince, cruelle, portée par des mâchoires de brute, cette
bouche étonnante, presque sans lèvres (mais le peu qu'on en voyait était
d'un rouge si cru que l'on eût dit des lèvres de blessure), ah! je
sentis que cet homme était un homme fort et que je pouvais me fier à
lui.
Je regardai van Horst qui me souriait, debout, près de mon lit. Je le
regardai bien. Il en valait la peine... Et, peu à peu, je me rendis
mieux compte du désastre, qu'était pour moi cet accident. Il me venait
une sorte de paresse d'âme très singulière, dont il fallait que
quelqu'un me tirât.
A seize ans, un bras cassé, ce n'est rien: un rêve en pièces, c'est
autre chose.
Or, ce soutien qui me manquait (que d'autres trouvent en Dieu... mais on
ne pense pas toujours à s'adresser si haut), van Horst me le proposa,
sans que j'eusse à le lui demander. Voilà pourquoi on ne m'entendra
jamais reprocher ses crimes à cet homme. Je n'ai pas le regard oblique
et navré d'un pasteur ou l'onction froide d'un moraliste. D'abord, ces
choses ne me regardent pas et puis, il me semble abject de médire du
fauteur de votre bien, sous le prétexte qu'il fut le fauteur du mal
d'autrui. Il pourra régler son affaire, tout seul, dans le temps que je
réglerai la mienne, quand sonneront les dernières trompettes.
Cela bien entendu, je poursuis.
* * * * *
C'était van Horst qui se trouvait dans la carriole, c'était lui qui
m'avait renversé. Il me fit transporter dans une chambre de l'auberge,
et, lorsque je m'éveillai, les premiers soins étaient déjà donnés à mon
bras.
«Allons! change donc cette figure malheureuse! Oui, tu as le bras cassé.
Ça se raccommode. Nous l'arrangerons tout de suite. Comment te sens-tu?
Tu travaillais aux chantiers? Quel est ton nom? Ne t'inquiète pas! je te
paierai tes journées perdues, et un peu plus pour la douleur. Nous
fixerons le prix. Quoi! tu fais la tête? Appelle-moi bougre de maladroit
et qu'on n'en parle plus. Ces choses-là, ça doit se régler vite et entre
hommes. Je resterai quelques jours pour te soigner. Maintenant...
attention!...»
Il abaissa sur moi deux énormes mains solides, pesantes, durcies,
épouvantables, des mains qui semblaient de gros outils en chair.
«Crie, si ça te fait mal!... Crie fort!... Encore un peu!... Crie donc,
imbécile!»
Oh! la vilaine impression: deux os qu'on remet, lorsque ces deux os vous
appartiennent!
«Voilà! c'est fini! Tu vaux quelque chose! J'ai vu des hommes se tenir
moins bien!... Bois ça et reste tranquille. Tu as un peu de fièvre.»
Il m'avait bandé le bras comme un chirurgien. Un instant, il me regarda
du fond de ses yeux bleus, gravement, puis il éclata de rire et s'en
fut, me laissant seul, dans la petite chambre de bois clair, à
considérer les mouches.