Des hangars, des cabanes, des buvettes, des amoncellements de rails, des
wagons qui servaient de magasins, un peuple d'ouvriers venus d'ici, de
là et d'ailleurs. Congrégation singulière: une majorité de malandrins,
quelques braves gens, beaucoup de nègres, pas mal d'imbéciles et de
brutes. Ah! s'ils avaient voulu, s'ils avaient pu raconter leurs
aventures... quels étonnants récits!
Nous étions à quatre-vingt-cinq milles, environ, de Spokane-Falls et à
trois cents pas de la Columbia, grande rivière bleue, princesse de tout
le paysage. En attendant de faire fortune, j'aidais, depuis un mois, à
construire cette sacrée voie ferrée. De temps en temps, nous allions,
sur les bords de la rivière, tuer des saumons avec une bouteille à demi
remplie de chaux vive, mais, comme c'est défendu, on leur abîmait le
coin de la gueule ou on leur détachait les ouïes, pour faire croire, au
marché, qu'ils avaient été pris par des moyens légaux: filet ou hameçon.
On m'avait embauché dès le premier jour. J'inspire confiance parce que
je regarde les gens bien en face; mais je dois à la vérité de dire que
le travail était dur pour un garçon de seize ans.
On employait trois mille ouvriers au chemin de fer. Le pays n'étant pas
très plat, nous avancions lentement. Il fallait d'abord remplir les
trous, c'était l'affaire de la première équipe; puis la seconde équipe
venait approprier l'ouvrage et rendre le terrain plan; la troisième
équipe posait les rails; la quatrième... mais cela vous est égal,
puisque j'étais dans la seconde.
Ici, une parenthèse, car il convient, je pense, que je décrive un peu
cet Olivier Saruex dont je parle.
Olivier Saruex...
Eh bien, figurez-vous un jeune homme très mince, très sec, assez
vigoureux. De la force nerveuse, rien d'autre, mais qui me rendait
résistant, quoique j'eusse l'air presque chétif. J'étais de petite
taille et fort agile. Des cheveux noirs, des sourcils noirs et
broussailleux, des yeux bleu foncé, qui paraissaient d'encre vers le
soir; une bouche mobile, la mâchoire très dessinée, de belles dents (mon
orgueil); le teint hâlé, du sang sous la peau; pas un poil aux joues;
des mains maigres, des bras maigres, de petits muscles durs; une forte
pince dès que je tenais un cheval sous moi. Quant à mon apparence, je ne
sais pas, c'est difficile à dire, mais il me semble que je devais avoir
l'air assez décidé et, parfois, un peu rêveur... Rêveur, oui... et je
parlais d'une voix basse et douce.
Me voyez-vous?
Or, il est peut-être bon pour un rentier de compter ses revenus, ou pour
un acrobate de marcher sur les mains, la tête en bas, puisque c'est là
leur destinée, mais pourquoi un gars de seize ans vivrait-il l'échine
courbée, mettrait-il de la terre là où il en manque, et inversement,
quand son âge l'autorise à courir dans les bois?... D'ailleurs inutile
de récriminer... lorsque j'y pense, cette époque de ma vie me paraît
lointaine, à tel point qu'elle n'a plus pour moi qu'un intérêt
dramatique, celui, à peu près, que l'on trouve au cinquième acte d'une
pièce, le lendemain du spectacle.
Pourtant je me souviens, comme si c'était hier, de l'abominable fatigue
qui m'accablait à la fin de chaque jour. Quand je tombais sur mon lit,
j'étais fait tout entier d'une seule douleur, et je n'avais qu'à penser
à une partie de mon corps pour en souffrir aussitôt.
Un soir que j'enrageais plus encore que de coutume, je me décidai à
changer de métier, et voici l'idée que j'eus.
De cette idée, je suis encore fier: d'abord, parce qu'elle avait des
chances de réussir et, qu'en somme, elle réussit (au bénéfice d'autrui,
je l'avoue), puis, parce qu'elle était fille d'une ambition pratique,
non d'une rêverie d'idéologue.
Il manquait beaucoup de choses dans notre camp; mais une, tout
particulièrement, nous faisait défaut.
Vivrait-on dans un désert ou sur le sommet d'une montagne, il est
agréable de savoir si le reste du monde est toujours à sa place. Or, on
pouvait, à la rigueur, faire partir des lettres, en même temps que le
poisson de la rivière ou par l'entremise des ouvriers de passage qui
allaient des mines vers les villes, mais le diable était de recevoir des
nouvelles du dehors. Les immigrants n'avaient que des journaux vieux de
trois semaines, et, quand les bateaux revenaient par la Columbia, ils
auraient aussi bien pu nous rapporter, tant ils faisaient d'escales, des
gazettes du temps d'Abraham!
Certain samedi soir, un voyageur, monté, me donna, en reconnaissance de
quelque petit service, des journaux qui ne dataient que du début de la
semaine. Je parvins à les vendre un dollar pièce. Un dollar! Cinq
francs! Pensez donc! Cela me fit réfléchir, et, bientôt, l'idée germa.
Je vivrais sur la curiosité publique. En me serrant le ventre, en
supprimant un verre de whisky sur deux, en ne touchant jamais une carte,
j'arriverais à faire assez d'économies pour louer un cheval. Une fois le
cheval loué, j'irais à Skykomish prendre les journaux (ce serait trois
jours et demi de voyage), et, de retour, je les vendrais à bénéfice.
Dans six mois, j'aurais les poches pleines!
Sans tarder, j'entrepris la réalisation de mon projet. Je ne fis qu'un
saut jusqu'à la buvette, puis quand le nègre qui servait s'approcha, je
haussai les épaules d'un air supérieur et sortis avec dignité en disant:
«Au fait, je ne prendrai pas mon whisky aujourd'hui!»
J'avais affronté la tentation; je l'avais vaincue... c'était quatre
_cents_ de gagnés...
Mais voilà! nos rêves n'ont jamais prévu l'accident!... A l'instant où
je franchissais le seuil de la buvette, une carriole venait au grand
trot. J'étais si absorbé, que je ne sus me garer à temps. Je tombai. La
roue me passa sur le bras, et mon bras cassa net...