II.

Des hangars, des cabanes, des buvettes, des amoncellements de rails, des

wagons qui servaient de magasins, un peuple d'ouvriers venus d'ici, de

là et d'ailleurs. Congrégation singulière: une majorité de malandrins,

quelques braves gens, beaucoup de nègres, pas mal d'imbéciles et de

brutes. Ah! s'ils avaient voulu, s'ils avaient pu raconter leurs

aventures... quels étonnants récits!

Nous étions à quatre-vingt-cinq milles, environ, de Spokane-Falls et à

trois cents pas de la Columbia, grande rivière bleue, princesse de tout

le paysage. En attendant de faire fortune, j'aidais, depuis un mois, à

construire cette sacrée voie ferrée. De temps en temps, nous allions,

sur les bords de la rivière, tuer des saumons avec une bouteille à demi

remplie de chaux vive, mais, comme c'est défendu, on leur abîmait le

coin de la gueule ou on leur détachait les ouïes, pour faire croire, au

marché, qu'ils avaient été pris par des moyens légaux: filet ou hameçon.

On m'avait embauché dès le premier jour. J'inspire confiance parce que

je regarde les gens bien en face; mais je dois à la vérité de dire que

le travail était dur pour un garçon de seize ans.

On employait trois mille ouvriers au chemin de fer. Le pays n'étant pas

très plat, nous avancions lentement. Il fallait d'abord remplir les

trous, c'était l'affaire de la première équipe; puis la seconde équipe

venait approprier l'ouvrage et rendre le terrain plan; la troisième

équipe posait les rails; la quatrième... mais cela vous est égal,

puisque j'étais dans la seconde.

Ici, une parenthèse, car il convient, je pense, que je décrive un peu

cet Olivier Saruex dont je parle.

Olivier Saruex...

Eh bien, figurez-vous un jeune homme très mince, très sec, assez

vigoureux. De la force nerveuse, rien d'autre, mais qui me rendait

résistant, quoique j'eusse l'air presque chétif. J'étais de petite

taille et fort agile. Des cheveux noirs, des sourcils noirs et

broussailleux, des yeux bleu foncé, qui paraissaient d'encre vers le

soir; une bouche mobile, la mâchoire très dessinée, de belles dents (mon

orgueil); le teint hâlé, du sang sous la peau; pas un poil aux joues;

des mains maigres, des bras maigres, de petits muscles durs; une forte

pince dès que je tenais un cheval sous moi. Quant à mon apparence, je ne

sais pas, c'est difficile à dire, mais il me semble que je devais avoir

l'air assez décidé et, parfois, un peu rêveur... Rêveur, oui... et je

parlais d'une voix basse et douce.

Me voyez-vous?

Or, il est peut-être bon pour un rentier de compter ses revenus, ou pour

un acrobate de marcher sur les mains, la tête en bas, puisque c'est là

leur destinée, mais pourquoi un gars de seize ans vivrait-il l'échine

courbée, mettrait-il de la terre là où il en manque, et inversement,

quand son âge l'autorise à courir dans les bois?... D'ailleurs inutile

de récriminer... lorsque j'y pense, cette époque de ma vie me paraît

lointaine, à tel point qu'elle n'a plus pour moi qu'un intérêt

dramatique, celui, à peu près, que l'on trouve au cinquième acte d'une

pièce, le lendemain du spectacle.

Pourtant je me souviens, comme si c'était hier, de l'abominable fatigue

qui m'accablait à la fin de chaque jour. Quand je tombais sur mon lit,

j'étais fait tout entier d'une seule douleur, et je n'avais qu'à penser

à une partie de mon corps pour en souffrir aussitôt.

Un soir que j'enrageais plus encore que de coutume, je me décidai à

changer de métier, et voici l'idée que j'eus.

De cette idée, je suis encore fier: d'abord, parce qu'elle avait des

chances de réussir et, qu'en somme, elle réussit (au bénéfice d'autrui,

je l'avoue), puis, parce qu'elle était fille d'une ambition pratique,

non d'une rêverie d'idéologue.

Il manquait beaucoup de choses dans notre camp; mais une, tout

particulièrement, nous faisait défaut.

Vivrait-on dans un désert ou sur le sommet d'une montagne, il est

agréable de savoir si le reste du monde est toujours à sa place. Or, on

pouvait, à la rigueur, faire partir des lettres, en même temps que le

poisson de la rivière ou par l'entremise des ouvriers de passage qui

allaient des mines vers les villes, mais le diable était de recevoir des

nouvelles du dehors. Les immigrants n'avaient que des journaux vieux de

trois semaines, et, quand les bateaux revenaient par la Columbia, ils

auraient aussi bien pu nous rapporter, tant ils faisaient d'escales, des

gazettes du temps d'Abraham!

Certain samedi soir, un voyageur, monté, me donna, en reconnaissance de

quelque petit service, des journaux qui ne dataient que du début de la

semaine. Je parvins à les vendre un dollar pièce. Un dollar! Cinq

francs! Pensez donc! Cela me fit réfléchir, et, bientôt, l'idée germa.

Je vivrais sur la curiosité publique. En me serrant le ventre, en

supprimant un verre de whisky sur deux, en ne touchant jamais une carte,

j'arriverais à faire assez d'économies pour louer un cheval. Une fois le

cheval loué, j'irais à Skykomish prendre les journaux (ce serait trois

jours et demi de voyage), et, de retour, je les vendrais à bénéfice.

Dans six mois, j'aurais les poches pleines!

Sans tarder, j'entrepris la réalisation de mon projet. Je ne fis qu'un

saut jusqu'à la buvette, puis quand le nègre qui servait s'approcha, je

haussai les épaules d'un air supérieur et sortis avec dignité en disant:

«Au fait, je ne prendrai pas mon whisky aujourd'hui!»

J'avais affronté la tentation; je l'avais vaincue... c'était quatre

_cents_ de gagnés...

Mais voilà! nos rêves n'ont jamais prévu l'accident!... A l'instant où

je franchissais le seuil de la buvette, une carriole venait au grand

trot. J'étais si absorbé, que je ne sus me garer à temps. Je tombai. La

roue me passa sur le bras, et mon bras cassa net...

Le Bar de la Fourche · 第 7 / 60 题