L'averse venait de fuir. Sur l'horizon, un arc-en-ciel dessinait sa
fabuleuse fusée.
Mon père m'appela:
«Si tu faisais attention à ton travail, grand imbécile! au lieu de
regarder les nuages!»
Je me trouvais chez nous, au fond de l'enclos des poneys.
C'était l'époque où l'on poussait vers l'ouest le chemin de fer du Nord
entre Skykomish et Tocoma, dans l'extrême Far-West, au-delà de l'Idaho.
«Hé!... Viens par ici!»
Depuis seize ans que maman avait succombé en me mettant au monde,
l'humeur de mon père était restée constante: je veux dire acariâtre,
orageuse ou, pour le moins, bizarre.
«Arrive!... et plus vite que ça!»
Ce jour-là, mon père se fâchait de peu. J'avais simplement oublié
d'attacher le licol de Cruchette et Cruchette s'était échappée. Bien que
l'on eût ramené la bête à l'écurie, tout aussitôt et sans accident, mon
père m'injuriait.
«Regarde-moi dans les yeux, canaille! Regarde-moi!»
Je m'étais approché de lui, tenant par le bridon Loupard, un petit
cheval bai que je menais chez le maréchal-ferrant.
Je regardai mon père.
«Baisse les yeux, insolent!»
En baissant les yeux, je haussai les épaules.
«Quoi... comment!... tu...»
Et il fit sa mauvaise action...
C'est bien à cause d'elle que je ne le pleurai pas, trois ans plus tard,
quand j'appris sa mort.
* * * * *
Georges Saruex, mon père, était un homme instruit et, par certains
points, un gentilhomme. Protestant du Jura, il avait traversé la moitié
du monde pour faire fortune, et n'était arrivé à se composer qu'une
aisance médiocre. Sans doute savait-il trop de choses. Si j'étais resté
avec lui, au lieu de me promener sur la vaste terre, je serais peut-être
plus savant, mais beaucoup moins renseigné. De plus, je n'aurais pas le
sou. Toutefois, soyons juste: mon père m'apprit à regarder, à raisonner
et à souffrir. La nature se chargea du reste en me fournissant de bons
muscles.
Et puis, que voulez-vous! la maison était intolérable! Prières du matin,
prières du soir, discours, exhortations, cantiques chantés tout le long
des dimanches. Il y en avait trop!... sans compter mille invectives
contre les autres religions, invectives qui se terminaient par des
explosions de fureur.
Le grand ennemi du vieux, c'était le Pape. Je ne sais ce que le Pape lui
avait fait, toujours est-il que mon père ne laissait pas s'achever une
journée sans le prendre violemment à partie, dans les termes les plus
crus.
Sans doute, afin de lui être désagréable, il me donna le nom d'Olivier!
le nom de Cromwell! Quel beau nom: Olivier Saruex! Quel beau nom de
protestant!
Ah! mon père connaissait bien le Ciel! Il devinait les desseins de Dieu,
il prévoyait ses désirs... et malheur à nous si les prévisions étaient
inexactes!
Vous concevez?... Une telle vie manquait de charme! Le vieux traitait
les hommes de la ferme comme des chiens, son fils plus mal encore. Il
avait beau nous parler de Dieu tant que durait le jour, il n'arrivait
pas à nous la faire aimer, cette puissance invisible, cruellement
ennemie du Pape, et qui, pour seul confident, avait pris un protestant
jurassien, émigré dans le Far-West.
* * * * *
Parce que je haussais les épaules, mon père fit sa mauvaise action: il
me cracha au visage.
A seize ans, j'avais le sang chaud. Ça ne pouvait s'arranger. Botter les
fesses aux petits garçons, leur tirer les oreilles, très bien, mais
cracher à la figure d'un homme de seize ans!... oh! non! non!
impossible! Je pris mon lasso, pendu à la selle de Loupard, et j'en
appliquai un cinglon sur le dos du vieux, un beau cinglon qui le fit
tourner au pâle, de rouge qu'il était.
Le reste se passa vite. Le vieux courut à la maison, en rapporta la
Bible, une bible couverte de notes qui avait appartenu à la mère de
maman, et, sur cette bible, jura le grand serment qu'il ne me reverrait
de sa vie ou bien me casserait la figure.
Ces histoires, c'est rarement utile.--Je n'avais pas l'intention de
rester.--Je partis.
Il disait vrai, tout de même, le vieux! S'il ne m'a pas cassé la figure,
du moins ne m'a-t-il pas revu. Et, maintenant, il est mort, et, moi
j'écris un livre; mais ce matin-là, je m'en fus prendre une couverture
et marchai vers la gare, où j'avais des amis. La gare était à huit
heures de chez nous. J'arrivai comme tombait le soir. Le train venait
d'entrer et allait passer la nuit. Oh! comme je m'en souviens bien,
après tant d'années, de cette nuit si vite close et qui rétrécissait le
paysage! Pas de lune, peu d'étoiles... On voyait à peine son chemin.
Cependant, la veine me toucha. L'homme qui devait nettoyer la machine
était ivre. Alors, comme je me trouvais là, j'aidai à faire son travail
et, en guise de salaire, priai le mécanicien de me transporter, le
lendemain, jusqu'aux chantiers de construction.
Ce fut ma première étape.