Le 6 novembre, à quatre heures du soir, Deutz entrait chez Madame,
accompagné par Henry de Puiseux.
A peine arrivé, on lui ôta son bandeau, ainsi qu'on avait fait la
première fois; mais cette précaution était inutile. Il reconnut
facilement les localités. C'était bien la maison où il avait été reçu
sept jours auparavant. Il était donc présumable que Son Altesse Royale y
était à demeure.
Au lieu que Madame descendit, ce fut lui qui monta au second étage, dans
l'appartement de la princesse.
Elle était seule, assise dans un fauteuil. Dès son entrée dans la
chambre, Deutz fut frappé de la pâleur qui couvrait son visage. Elle
paraissait fort émue.
--Monsieur, lui dit-elle sans autre préambule, je viens de recevoir
cette lettre de Paris.
Puis, lisant:
«MADAME,
Permettez à un fidèle ami de votre famille, que de tristes circonstances
de fortune ont obligé de servir le gouvernement nouveau, de vous
prévenir de l'infâme trahison qui se prépare. Un misérable a vendu Votre
Altesse. Elle doit être arrêtée après-demain...»
--Après-demain! entendez-vous, monsieur? Cette lettre est datée de
Paris, avant-hier! Savez-vous ce que cela veut dire?
Deutz n'avait pas bronché pendant que la duchesse de Berry lui lisait
cette lettre.
Et, pourtant, une angoisse sourde le secouait intérieurement.
Échouerait-il donc au port?
Il eut la force de répondre:
--Quel est ce misérable? Votre Altesse a-t-elle donc des soupçons?
Il avait cru d'abord que Madame savait à quoi s'en tenir, et qu'après
lui avoir ainsi parlé, elle lui jetterait sa trahison au visage.
--En savez-vous quelque chose? poursuivit la duchesse de Berry.
Une larme roula sur le visage de Deutz. Oui, une larme!
--Dieu est injuste! murmura-t-il. J'aurais espéré, cependant, que dans
cet asile introuvable Votre Altesse eût été à l'abri des coups du sort.
Il paraît que la destinée n'est pas encore lassée!
Il semblait que cet homme fût en proie à une violente douleur. Madame
fut touchée.
Ah! princesse! pourquoi Dieu qui avait fait votre coeur si grand et votre
intelligence si belle, pourquoi Dieu ne vous avait-il pas donné de même
cet instinct qui avertit le sauvage que le serpent est proche!
Il était encore temps! Vos soldats fidèles sont là, prêts à venir dès
que vous les appellerez... Pourquoi fallut-il que vous fussiez trop
crédule?
--Votre Altesse veut-elle me permettre de lui donner un conseil?
continua Deutz qui s'aperçut qu'il avait détourné le soupçon.
--Parlez, monsieur.
--Cette lettre peut dire vrai, comme elle peut se tromper. Il faut tout
craindre. Vous êtes notre suprême espérance, Madame; en vous est tout
l'avenir de notre cause pour de longues années encore. Je voudrais que
Votre Altesse se résignât à quitter cette maison, et à aller chercher un
asile ailleurs.
--Peut-être avez-vous raison. Je réfléchirai à cela. Mais hâtons-nous.
Voici cette lettre que vous m'avez promis de porter en Espagne.
--Je suis trop heureux d'être le serviteur de Votre Altesse.
--On vous a remis les deux mille francs que je vous ai envoyés?
--Oui, Madame.
--Et quand partirez-vous?
--Demain.
--Dites à ma soeur d'Espagne, continua tristement la princesse, que je la
prie de penser quelquefois à moi; dites-lui que si je puis quitter mon
poste de combat, c'est dans son royaume que j'irai me réfugier. Allez,
monsieur, et Dieu vous garde.
Deutz sortit à reculons, en saluant Madame avec le plus profond respect.
Il était environ cinq heures du soir, le juif croyait pouvoir être sûr
que c'était bien réellement dans cette maison que demeurait Madame. Au
reste, un hasard allait lui prouver qu'il ne se trompait pas. Comme il
arrivait au premier étage, il aperçut la table mise dans la salle à
manger, par une porte ouverte. Il y avait sept couverts, car la duchesse
de Berry recevait à dîner ce soir-là madame de Charette, sa belle-fille.
On nous permettra de consigner ici une observation historique, assez
curieuse. Madame de Charette, mère du célèbre et glorieux général des
zouaves pontificaux, était fille d'un mariage morganatique contracté en
Angleterre par le duc de Berry. Les enfants du héros de Patay seront
donc à la fois issus des Stuarts, par les Fitz-James, et des Bourbons,
c'est-à-dire qu'ils auront dans les veines le sang des deux premières
familles princières du monde.
Deutz fut donc convaincu, que non-seulement Madame demeurait rue
Haute-du-Château, mais encore qu'elle allait se mettre à table. Le
moment était donc bien choisi.
Il sortit tranquillement de la maison. Mais à peine fut-il dehors, qu'il
se hâta de courir à la préfecture.
L'autorité militaire, prévenue depuis le matin, se tenait prête. Des
soldats avaient été consignés dans leurs casernes.
Quand Deutz arriva, le général comte d'Erlon, présent à la préfecture,
fit avertir le général Dermoncourt et le colonel Simon Larrieu,
commandant intérimaire de la place.
Un assez grand déploiement de forces militaires était nécessaire pour
deux raisons: la première, parce qu'il pouvait y avoir une révolte parmi
la population; la seconde, parce qu'il fallait cerner un pâté tout
entier de maisons[13].
En conséquence, douze cents hommes environ furent mis sur pied.
Ils se partagèrent en trois colonnes, dont le général Dermoncourt prit
le commandement, accompagné du comte d'Erlon et du préfet, qui dirigeait
l'opération.
La première, conduite par le commandant de la place, descendit le Cours,
laissant des sentinelles jalonnées tout le long des jardins de l'évêché
et des maisons contiguës, longea les fossés du château et se trouva en
face de la maison Deguigny, où elle se déploya.
La seconde et la troisième colonnes, à la tête desquelles le général
Dermoncourt s'était mis, traversèrent la place Saint-Pierre et se
divisèrent là.
L'une descendit la grande rue, l'autre fit coude par celle des Ursulines
et vint rejoindre par la rue Basse-du-Rempart la colonne commandée par
M. Simon Larrieu[14].
La troisième, descendit directement la rue Haute-du-Château, et vint,
sous la conduite du colonel Lafeuille, du 56e, et du commandant Viaris,
rejoindre les deux autres, qui se réunirent à elle, en face la maison
Deguigny[15].
Ainsi l'investissement fut complet. Il était environ six heures du soir.
La soirée était belle. A travers les fenêtres de l'appartement où elle
était, la duchesse de Berry voyait la lune se lever sur un ciel calme,
et sur sa lumière se découper, comme une silhouette brune, les tours
massives du vieux château[16].
Il y a des moments où la nature nous semble si douce et si amie, qu'on
ne peut croire qu'au milieu de ce calme un danger veille et nous
menace[17].
Les craintes qu'avaient éveillées chez Madame les lettres reçues de
Paris, s'étaient évanouies à ce spectacle.
Lorsque tout à coup M. de Puiseux, en se rapprochant de la fenêtre, vit
luire les baïonnettes et avancer vers la maison la colonne conduite par
le colonel Simon Larrieu.
À l'instant même il se rejeta en arrière en criant:
--Sauvez-vous, Madame, sauvez-vous.
Madame se précipite aussitôt sur l'escalier, où tout le monde la suivit.
Il n'y avait pas une minute à perdre. Le danger était imminent,
terrible.
--Le chemin secret, murmura Madame.
Le lecteur se rappelle que l'on pouvait facilement faire communiquer la
maison de Madame avec celle où Jean et Henry de Puiseux se tenaient
cachés. Elle descendit, suivie de ses amis, et ouvrit la porte de la
cave; mais au même instant la porte d'entrée s'éventrait sous les coups
de crosse et les coups de hache qu'y portaient les soldats.
Les malheureux n'avaient plus qu'une minute pour s'enfuir.
Madame comprit qu'elle seule parviendrait à s'arracher au danger. Elle
allait s'engager dans le corridor obscur, lorsque Henry de Puiseux
parut, pâle, livide, en sueur, dans l'obscurité de la cave.
--Ne venez pas, Madame! notre maison est occupée! Que faire?
La porte d'entrée menaçait de tomber en dedans: on entendait
l'essoufflement de ceux qui frappaient.
Ils remontèrent tous au second étage. Les troupes se massaient
nombreuses et serrées autour de la maison. Il fallait cependant aviser
au plus vite à sortir de cette situation terrible.
Quitter la maison? C'était impossible. S'enfuir? C'était encore plus
impossible.
--Allons, dit Madame en souriant, car elle avait gardé tout son
sang-froid: il ne nous reste plus qu'une ressource, la cachette!
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