IX

Le 6 novembre, à quatre heures du soir, Deutz entrait chez Madame,

accompagné par Henry de Puiseux.

A peine arrivé, on lui ôta son bandeau, ainsi qu'on avait fait la

première fois; mais cette précaution était inutile. Il reconnut

facilement les localités. C'était bien la maison où il avait été reçu

sept jours auparavant. Il était donc présumable que Son Altesse Royale y

était à demeure.

Au lieu que Madame descendit, ce fut lui qui monta au second étage, dans

l'appartement de la princesse.

Elle était seule, assise dans un fauteuil. Dès son entrée dans la

chambre, Deutz fut frappé de la pâleur qui couvrait son visage. Elle

paraissait fort émue.

--Monsieur, lui dit-elle sans autre préambule, je viens de recevoir

cette lettre de Paris.

Puis, lisant:

«MADAME,

Permettez à un fidèle ami de votre famille, que de tristes circonstances

de fortune ont obligé de servir le gouvernement nouveau, de vous

prévenir de l'infâme trahison qui se prépare. Un misérable a vendu Votre

Altesse. Elle doit être arrêtée après-demain...»

--Après-demain! entendez-vous, monsieur? Cette lettre est datée de

Paris, avant-hier! Savez-vous ce que cela veut dire?

Deutz n'avait pas bronché pendant que la duchesse de Berry lui lisait

cette lettre.

Et, pourtant, une angoisse sourde le secouait intérieurement.

Échouerait-il donc au port?

Il eut la force de répondre:

--Quel est ce misérable? Votre Altesse a-t-elle donc des soupçons?

Il avait cru d'abord que Madame savait à quoi s'en tenir, et qu'après

lui avoir ainsi parlé, elle lui jetterait sa trahison au visage.

--En savez-vous quelque chose? poursuivit la duchesse de Berry.

Une larme roula sur le visage de Deutz. Oui, une larme!

--Dieu est injuste! murmura-t-il. J'aurais espéré, cependant, que dans

cet asile introuvable Votre Altesse eût été à l'abri des coups du sort.

Il paraît que la destinée n'est pas encore lassée!

Il semblait que cet homme fût en proie à une violente douleur. Madame

fut touchée.

Ah! princesse! pourquoi Dieu qui avait fait votre coeur si grand et votre

intelligence si belle, pourquoi Dieu ne vous avait-il pas donné de même

cet instinct qui avertit le sauvage que le serpent est proche!

Il était encore temps! Vos soldats fidèles sont là, prêts à venir dès

que vous les appellerez... Pourquoi fallut-il que vous fussiez trop

crédule?

--Votre Altesse veut-elle me permettre de lui donner un conseil?

continua Deutz qui s'aperçut qu'il avait détourné le soupçon.

--Parlez, monsieur.

--Cette lettre peut dire vrai, comme elle peut se tromper. Il faut tout

craindre. Vous êtes notre suprême espérance, Madame; en vous est tout

l'avenir de notre cause pour de longues années encore. Je voudrais que

Votre Altesse se résignât à quitter cette maison, et à aller chercher un

asile ailleurs.

--Peut-être avez-vous raison. Je réfléchirai à cela. Mais hâtons-nous.

Voici cette lettre que vous m'avez promis de porter en Espagne.

--Je suis trop heureux d'être le serviteur de Votre Altesse.

--On vous a remis les deux mille francs que je vous ai envoyés?

--Oui, Madame.

--Et quand partirez-vous?

--Demain.

--Dites à ma soeur d'Espagne, continua tristement la princesse, que je la

prie de penser quelquefois à moi; dites-lui que si je puis quitter mon

poste de combat, c'est dans son royaume que j'irai me réfugier. Allez,

monsieur, et Dieu vous garde.

Deutz sortit à reculons, en saluant Madame avec le plus profond respect.

Il était environ cinq heures du soir, le juif croyait pouvoir être sûr

que c'était bien réellement dans cette maison que demeurait Madame. Au

reste, un hasard allait lui prouver qu'il ne se trompait pas. Comme il

arrivait au premier étage, il aperçut la table mise dans la salle à

manger, par une porte ouverte. Il y avait sept couverts, car la duchesse

de Berry recevait à dîner ce soir-là madame de Charette, sa belle-fille.

On nous permettra de consigner ici une observation historique, assez

curieuse. Madame de Charette, mère du célèbre et glorieux général des

zouaves pontificaux, était fille d'un mariage morganatique contracté en

Angleterre par le duc de Berry. Les enfants du héros de Patay seront

donc à la fois issus des Stuarts, par les Fitz-James, et des Bourbons,

c'est-à-dire qu'ils auront dans les veines le sang des deux premières

familles princières du monde.

Deutz fut donc convaincu, que non-seulement Madame demeurait rue

Haute-du-Château, mais encore qu'elle allait se mettre à table. Le

moment était donc bien choisi.

Il sortit tranquillement de la maison. Mais à peine fut-il dehors, qu'il

se hâta de courir à la préfecture.

L'autorité militaire, prévenue depuis le matin, se tenait prête. Des

soldats avaient été consignés dans leurs casernes.

Quand Deutz arriva, le général comte d'Erlon, présent à la préfecture,

fit avertir le général Dermoncourt et le colonel Simon Larrieu,

commandant intérimaire de la place.

Un assez grand déploiement de forces militaires était nécessaire pour

deux raisons: la première, parce qu'il pouvait y avoir une révolte parmi

la population; la seconde, parce qu'il fallait cerner un pâté tout

entier de maisons[13].

En conséquence, douze cents hommes environ furent mis sur pied.

Ils se partagèrent en trois colonnes, dont le général Dermoncourt prit

le commandement, accompagné du comte d'Erlon et du préfet, qui dirigeait

l'opération.

La première, conduite par le commandant de la place, descendit le Cours,

laissant des sentinelles jalonnées tout le long des jardins de l'évêché

et des maisons contiguës, longea les fossés du château et se trouva en

face de la maison Deguigny, où elle se déploya.

La seconde et la troisième colonnes, à la tête desquelles le général

Dermoncourt s'était mis, traversèrent la place Saint-Pierre et se

divisèrent là.

L'une descendit la grande rue, l'autre fit coude par celle des Ursulines

et vint rejoindre par la rue Basse-du-Rempart la colonne commandée par

M. Simon Larrieu[14].

La troisième, descendit directement la rue Haute-du-Château, et vint,

sous la conduite du colonel Lafeuille, du 56e, et du commandant Viaris,

rejoindre les deux autres, qui se réunirent à elle, en face la maison

Deguigny[15].

Ainsi l'investissement fut complet. Il était environ six heures du soir.

La soirée était belle. A travers les fenêtres de l'appartement où elle

était, la duchesse de Berry voyait la lune se lever sur un ciel calme,

et sur sa lumière se découper, comme une silhouette brune, les tours

massives du vieux château[16].

Il y a des moments où la nature nous semble si douce et si amie, qu'on

ne peut croire qu'au milieu de ce calme un danger veille et nous

menace[17].

Les craintes qu'avaient éveillées chez Madame les lettres reçues de

Paris, s'étaient évanouies à ce spectacle.

Lorsque tout à coup M. de Puiseux, en se rapprochant de la fenêtre, vit

luire les baïonnettes et avancer vers la maison la colonne conduite par

le colonel Simon Larrieu.

À l'instant même il se rejeta en arrière en criant:

--Sauvez-vous, Madame, sauvez-vous.

Madame se précipite aussitôt sur l'escalier, où tout le monde la suivit.

Il n'y avait pas une minute à perdre. Le danger était imminent,

terrible.

--Le chemin secret, murmura Madame.

Le lecteur se rappelle que l'on pouvait facilement faire communiquer la

maison de Madame avec celle où Jean et Henry de Puiseux se tenaient

cachés. Elle descendit, suivie de ses amis, et ouvrit la porte de la

cave; mais au même instant la porte d'entrée s'éventrait sous les coups

de crosse et les coups de hache qu'y portaient les soldats.

Les malheureux n'avaient plus qu'une minute pour s'enfuir.

Madame comprit qu'elle seule parviendrait à s'arracher au danger. Elle

allait s'engager dans le corridor obscur, lorsque Henry de Puiseux

parut, pâle, livide, en sueur, dans l'obscurité de la cave.

--Ne venez pas, Madame! notre maison est occupée! Que faire?

La porte d'entrée menaçait de tomber en dedans: on entendait

l'essoufflement de ceux qui frappaient.

Ils remontèrent tous au second étage. Les troupes se massaient

nombreuses et serrées autour de la maison. Il fallait cependant aviser

au plus vite à sortir de cette situation terrible.

Quitter la maison? C'était impossible. S'enfuir? C'était encore plus

impossible.

--Allons, dit Madame en souriant, car elle avait gardé tout son

sang-froid: il ne nous reste plus qu'une ressource, la cachette!

X

Jean-nu-pieds, Vol. 2 chronique de 1832 · 第 100 / 112 题