L'ATTENTE

Deutz rentra chez lui, s'endormit et fit de beaux rêves. Il est

impossible que la nature ait créé de même tous les êtres humains. Cet

homme ne semblait pas avoir la conscience qu'il s'apprêtait à vouer son

nom à une exécration séculaire. Il dormait parce qu'il était fatigué

d'avoir cherché à trahir, et il faisait de beaux rêves, parce que sa

trahison lui paraissait immanquable!

Le lendemain, de très-bonne heure, il se rendit à la préfecture. Le

télégraphe avait apporté déjà la nouvelle de l'acquittement de Berryer.

C'était le 1er novembre.

--Eh bien? lui demanda M. Maurice Duval, dès qu'il l'aperçut.

--Je l'ai vue hier.

--Où demeure-t-elle?

--C'est ce que je vous dirai demain soir.

--Vous ne le savez donc pas maintenant?

--Je pourrais me tromper. _Elle_ ne m'a reçu qu'assez avant dans la

soirée, et de plus, cette réception a été entourée de précautions si

nombreuses que je craindrais de commettre une erreur.

--Que vous a-t-_Elle_ dit?

--Je _lui_ ai annoncé l'acquittement. Cela _lui_ a aussitôt inspiré la

plus grande confiance en moi. Puis, je _lui_ ai remis la lettre de la

reine d'Espagne. _Elle_ va lui répondre, et c'est pour me donner cette

réponse qu'_Elle_ m'a accordé une seconde entrevue.

--Pourquoi doit-_Elle_ vous remettre cette réponse?

--Madame a la plus grande confiance en moi. Elle désire que je porte

moi-même sa lettre en Espagne.

Deutz avait prononcé cette phrase comme si elle eût été des plus

naturelles. M. Maurice Duval fut obligé de s'avouer qu'il avait sous les

yeux la plus riche nature de coquin qu'il eût jamais eu le loisir

d'étudier pendant le cours de sa vie administrative.

--C'est demain que Madame doit vous recevoir de nouveau?

--Demain, oui.

--A quelle heure?

--Je l'ignore.

--Je le regrette. J'aurais pu détacher un ou plusieurs agents après

vous, et de cette façon...

Au grand étonnement de M. Maurice Duval, la figure de Deutz, de jaune

devint grise. La pâleur se traduisait ainsi chez lui.

--Ne faites pas cela! Je ne veux pas que vous fassiez cela, s'écria-t-il

avec emportement. Mon argent est gagné, je ne veux pas qu'on me fasse

perdre mon argent! Une imprudence pourrait tout compromettre.

--Soit, je n'en ferai rien. Mais pensez qu'il me faut un renseignement

sûr demain soir, autrement...

--Autrement?...

--Notre marché est rompu.

Deutz, en écoutant le préfet, jouait avec un canif à la lame

très-légère. Il eut un tressaillement si fort, que la lame se brisa net

en deux parties.

--Vous n'auriez garde de rompre _notre_ marché, dit-il. Vous avez trop

besoin de moi. Croyez-vous que je sois un niais? Je sais ce qui se

passe. La Chambre s'impatiente et veut voir la fin de la guerre

vendéenne. Cette fin n'arrivera que le jour où Madame sera votre

prisonnière. Or, moi seul je puis vous la livrer. Vous voyez bien que

vous avez encore plus besoin de moi que je n'ai besoin de vous!

--Savez-vous bien, monsieur, que vous êtes un drôle? ne put s'empêcher

de dire M. Maurice Duval, outré que Deutz osât lui parler ainsi.

--Insultez-moi, si cela vous fait plaisir, riposta tranquillement le

juif. Tout cela est payé.

Il se leva.

--J'ai le regret de prendre congé de vous, monsieur le préfet. Mais il

est sept heures du matin, et je ne veux pas manquer la messe...

La messe! Chez cet homme, tout était calcul et hypocrisie. Il avait

réfléchi que quelques chouans devaient aller à l'église ayant dans la

paroisse de la rue Haute-du-Château, et il tenait à ce qu'on l'y vit.

Son pressentiment ne l'avait pas trompé. Henry de Puiseux,

Jean-Nu-Pieds, Aubin Ploguen et quelques autres étaient déjà assis dans

l'église, quand Deutz y entra:

--Il faut qu'on me voie, murmura-t-il. On le vit.

Mais il avait tort de croire qu'il était important pour lui de dérouter

les soupçons. Personne n'en éprouvait.

A la sortie de l'office, Deutz traversa la nef et alla demander à se

confesser. On lui fixa le jour suivant.

Il rentra chez lui et attendit. Henry de Puiseux avait son adresse et

devait le faire prévenir de l'heure à laquelle Madame daignerait le

recevoir.

Mais la journée s'écoula sans qu'il reçût aucun message. C'était bien

pour le lendemain cependant que son audience lui avait été fixée. Quand

le Judas vit grandir le crépuscule et l'ombre de la nuit couvrir la

ville, il eut un horrible battement de coeur. Pas de nouvelles! il

n'avait pas de nouvelles! Est-ce que Madame se serait ravisée? Il eut

l'envie de courir à la préfecture, et de dire au préfet:

--Madame demeure rue Haute-du-Château, n°3, dans une maison à trois

étages. Envoyez les soldats.

Mais la même pensée qui l'avait empêché de faire cela une première fois,

l'arrêta encore.

Il était fort possible que Madame ne l'eût pas reçu dans la maison

qu'elle habitait. Si, par hasard, il avait raison dans ses craintes, une

fausse manoeuvre ne servirait qu'à mettre les royalistes sur leurs

gardes, et à les avertir qu'on était sur les traces de la princesse.

La soirée s'écoula, lente, personne ne vint.

Deutz ne se possédait plus.

--On me volera mon argent! murmura-t-il en se promenant à grands pas

dans sa chambre, et quand il eut entendu sonner minuit à l'horloge

voisine.

--Pourquoi ne m'a-t-on fait rien dire? Cinq cent mille francs! je

pourrais perdre une pareille somme! Oh!...

Ses yeux s'injectaient de sang.

Il se jeta sur son lit et tâcha de dormir.

Mais il ne put retrouver son sommeil lourd et profond de la nuit

précédente, alors qu'il était si heureux, si fier d'avoir bien suivi sa

piste.

Le lendemain, 2 novembre, il s'éveilla tard. Pendant toute la journée,

il s'astreignit à ne pas sortir. Son visage avait repris cette teinte

grise que nous lui avons vue la veille chez le préfet. Sa rage tournait

à l'abattement.

Toute la soirée s'écoula encore sans que la lettre attendue arrivât,

puis la nuit. Cette fois il s'endormit, brisé par l'émotion de

l'attente, par la fièvre de la crainte. Il rêva, et, dons son rêve, il

vit un monceau d'or, qu'il croyait avoir à portée de sa main, et qu'il

ne parvenait cependant pas à toucher. Il s'éveilla plusieurs fois, le

front moite de sueur. Cet homme était horrible à voir dans son sommeil.

Son visage était contracté; ses dents serrées laissaient échapper deux

mots qu'il répétait:

--Mon argent! mon argent!

Le 3 novembre, au matin, il entendit frapper à sa porte; il se hâta de

s'habiller et d'ouvrir: c'était Henry.

--Avez-vous donc été malade, monsieur? lui demanda le jeune homme, à la

vue de la figure contractée qui s'offrait à lui.

--Oui... oui... ce n'est rien.

--Madame vous recevra dans trois jours. Tenez-vous prêt pour le 6

novembre, à trois heures du soir. Votre audience est fixée à quatre.

Deutz avait repris son assurance.

--Dans trois jours? dit-il.

--Oui.

--Vous viendrez me prendre?

--Oui.

Le chouan resta quelques instants de plus, afin de donner encore des

instructions à Deutz. En se retirant, il mit sur la cheminée un sac

d'or.

--Vous savez sans doute que Madame daigne vous confier une mission en

Espagne. Elle vous donnera elle-même sa lettre quand elle vous recevra.

Voici une somme de deux mille francs pour vos frais de voyage.

Comment allait-il passer ces trois jours d'attente qui lui étaient

imposés? Il avait tant souffert pendant les deux fois vingt-quatre

heures qui venaient de s'écouler. Puis il sentait que, pour rien au

monde, il ne fallait risquer de tout perdre par une imprudence.

D'un autre côté, s'il voulait éviter d'aller à la préfecture, il était

de toute nécessité qu'il pût avertir M. Maurice Duval du retard survenu.

Vers midi, il s'était mis à sa fenêtre, quand la voix d'un mendiant

attira son attention. Ce mendiant chantait une complainte, et tendait la

main en demandant la charité.

Deutz n'aurait certes pas continué de s'occuper du vagabond, s'il ne lui

avait semblé qu'il levait fréquemment les yeux sur lui. Alors il

l'examina avec plus de soin, et il reconnut un des espions attachés à la

police de la préfecture.

Aussitôt il prit un carré de papier, sur lequel il écrivit cette ligne:

_Trois jours. Chose faite._

Puis il enveloppa une pièce de monnaie dans ce carré de papier, et jeta

le tout dans la rue.

Le mendiant ramassa prestement le petit paquet et s'éloigna.

Le soir même, Deutz recevait une lettre de M. Maurice Duval, par la

poste, laquelle lettre lui donnait le moyen de correspondre secrètement

avec la préfecture et sans qu'on pût se douter de l'accord qui existait

entre eux.

Alors, il écrivit à M. Maurice Duval, en lui racontant tout ce qui

s'était passé, et en lui annonçant que trois jours après tout serait

fini.

Jean-nu-pieds, Vol. 2 chronique de 1832 · 第 99 / 112 题