PRISONNIÈRE!

Quelle était cette cachette?

Prévoyant qu'un jour ou l'autre, Madame pourrait bien être obligée de se

réfugier à Nantes et de s'y cacher, on avait préparé une cachette dans

la mansarde du troisième étage. C'était un recoin formé par la cheminée

établie dans un angle.

On y pénétrait par la plaque qui s'ouvrait au moyen d'un ressort. La

pensée de la cachette était donc venue aussitôt. Il ne fallait pas que

la princesse négligeât cette seule chance qu'elle avait de se sauver.

Aussitôt, elle se jeta sur l'escalier, suivie de M. de Ménars et de

mademoiselle Stylite de Kersabiec. Sa soeur, mademoiselle Eulalie de

Kersabiec, madame de Charette et les demoiselles Deguigny, ne courant

pas de danger mortel, devaient se laisser arrêter.

Ici, nous copions, purement et simplement, le rapport du général

Dermoncourt. C'est de l'histoire et, d'ailleurs, Madame a approuvé

elle-même la vérité des faits qui y sont allégués.

* * * * *

Parvenus à la mansarde, la plaque de la cheminée ouverte, une discussion

s'établit pour savoir qui passerait le premier; ce n'était point ici une

vaine querelle de préséance et d'étiquette, le passage n'était point

facile, les soldats pouvaient être arrivés à la mansarde, avant que la

dernière personne fût entrée; alors la cachette se refermait, et la

dernière personne restait prisonnière.

De plus, la cachette était si étroite que deux hommes auraient eu de la

peine à s'y introduire les derniers. En bonne stratégie, et lorsqu'on

opère une retraite, le commandant doit marcher le dernier. Mademoiselle

Stylite entra donc, Madame derrière elle; les soldats ouvraient la porte

de la rue, lorsque celle de la cachette se refermait.

Les soldats entrèrent au rez-de-chaussée, précédés de commissaires de

police de Paris et de Nantes, qui marchaient le pistolet au poing; le

pistolet de l'un d'eux partit même par son inexpérience à se servir de

cette arme et le blessa à la main. La troupe se répandit dans la maison.

Mon devoir avait été de la cerner et je l'avais fait; le devoir des

policiers était de la fouiller et je les laissai faire.

Monsieur Joly reconnut parfaitement l'intérieur aux détails que lui

avait donnés Deutz, il retrouva la table, dont on ne s'était pas encore

servi, avec les sept couverts mis, quoique les deux demoiselles

Deguigny, madame de Charette et mademoiselle Eulalie de Kersabiec

fussent en apparence les seules habitantes de l'appartement; il commença

par s'assurer de ces dames, et, montant l'escalier comme un homme

habitué à la maison, alla droit vis-à-vis la mansarde, la reconnut, et

dit assez haut pour que Madame l'entendit: _Voici la salle d'audience_.

Madame ne douta plus dès lors que la trahison que lui annonçait la

lettre arrivée de Paris le même jour ne vint de Deutz.

Une lettre était ouverte sur une table. M. Joly s'en empara: c'était

celle que la Duchesse avait reçue de Paris, et que Deutz lui avait vu

passer entre ses mains. Dès lors il n'y eut plus de doute que Madame ne

fût à la maison; le tout était de la trouver.

Des sentinelles furent aussitôt placées dans tous les appartements,

tandis que la force armée fermait toutes les issues. Le peuple

s'amassait et formait une seconde enceinte autour des soldats; la ville

tout entière était descendue dans ces places et dans ces rues. Cependant

aucun signe royaliste ne se manifestait. C'était une curiosité grave, et

voilà tout: chacun sentait l'importance de l'événement qui allait

s'accomplir.

Les perquisitions étaient commencées à l'intérieur, les meubles étaient

ouverts lorsque les clefs s'y trouvaient, défoncés lorsqu'elles

manquaient: les sapeurs et les maçons sondaient les planches et les murs

à grands coups de hache et de marteau; des architectes, amenés dans

chaque chambre, déclaraient qu'il était impossible, d'après leur

conformation intérieure comparée avec leur conformation extérieure,

qu'elles renfermassent une cachette, ou bien trouvaient les cachettes

qu'elles renfermaient.

Dans une de celles-ci on trouva divers objets, entre autres des

imprimés, des bijoux et de l'argenterie, qui donnaient la certitude du

séjour de la princesse dans la maison.

Arrivés à la mansarde, soit ignorance, soit générosité de leur part, les

architectes déclarèrent que là, moins que partout ailleurs, il ne

pouvait y avoir une retraite. Alors on passa dans les maisons voisines,

où les recherches continuèrent: au bout d'un instant, Madame entendit

les coups de marteau que l'on frappait contre le mur de l'appartement

contigu à sa retraite; on le sondait avec une telle force, que des

morceaux de plâtre se détachèrent et tombèrent sur les captifs, et qu'un

instant il y eut crainte que le mur tout entier ne s'écroulât sur eux.

Pendant que ces choses se passaient en haut, les demoiselles Deguigny

avaient montré un grand sang-froid, et, quoique gardées à vue par les

soldats, elles s'étaient mises à table, invitant la baronne Charette et

mademoiselle Eulalie de Kersabiec à en faire autant qu'elles. Deux

autres femmes étaient encore de la part de la police l'objet d'une

surveillance toute particulière: c'étaient la femme de chambre Charlotte

Moreau, signalée par Deutz comme très-dévouée aux intérêts de Madame, et

la cuisinière nommée Marie Bossy. Cette dernière avait été conduite au

château, puis de là à la caserne de la gendarmerie, où, voyant qu'elle

résistait à toutes les menaces, on tenta de la corrompre. Des sommes

toujours plus fortes lui furent offerte et étalées devant ses yeux

successivement; mais elle répondit constamment qu'elle ignorait où était

la Duchesse de Berry. Quant à la baronne de Charette, elle s'était fait

passer d'abord pour une demoiselle Kersabiec, et elle avait été

reconduite, après le dîner, avec sa soeur prétendue, à l'hôtel de cette

dernière, qui est dans la rue, trente pas plus haut à peu près.

Néanmoins, après des recherches infructueuses pendant une partie de la

nuit, les perquisitions se ralentirent; on croyait la duchesse évadée;

et les deux ou trois autres descentes inutiles, déjà tentées dans

différentes localités, semblaient prédire le même résultat à celle-ci.

Le préfet donna donc le signal de la retraite, laissant par précaution,

un nombre d'hommes suffisant pour occuper toutes les pièces de la

maison, ainsi que des commissaires de police qui s'établirent au

rez-de-chaussée. La circonvallation fut continuée et la garde nationale

vint en partie relever la troupe de ligne qui alla prendre un peu de

repos. Par la distribution des sentinelles, ce furent les gendarmes qui

se trouvèrent dans la mansarde où était la cachette.

Les reclus furent donc obligés de rester cois, quelque fatigante que fut

la position des quatre personnes entassées dans une cachette de trois

pieds et demi de long sur dix-huit pouces de large, vers l'une des

extrémités, et huit ou dix pouces vers l'autre. Les hommes éprouvaient

un inconvénient de plus, c'est que la cachette se rétrécissant aussi au

fur et à mesure qu'elle s'élève, leur laissait à peine la faculté de se

tenir debout, même en passant la tête entre les chevrons; enfin, la nuit

était humide et le froid filtrait entre les ardoises et tombait sur les

prisonniers, mais aucun n'osait se plaindre, car Madame ne se plaignait

pas.

Le froid était si vif, que les gendarmes qui étaient dans la chambre n'y

purent résister. L'un d'eux descendit et remonta avec des mottes à

brûler; dix minutes après, un feu magnifique brillait dans la cheminée,

derrière la plaque de laquelle était cachée la Duchesse.

Ce feu, qui n'était fait que dans l'intérêt de deux personnes, profita

bientôt à six, et glacés comme ils l'étaient, les prisonniers se

félicitèrent d'abord. Mais le bien-être que leur procura le feu se

changea bientôt en un malaise insoutenable. La plaque et le mur de la

cheminée, en s'échauffant, communiquaient à la petite retraite une

chaleur qui alla toujours en augmentant. Bientôt le mur fut brûlant à ne

pas y tenir la main, et la plaque devint rouge. Presque en même temps,

et quoiqu'il ne fît point encore jour, les travaux des ouvriers

perquisiteurs recommencèrent: les barres de fer et les madriers

frappaient à coups redoublés sur le mur de la cachette et l'ébranlaient.

Il semblait aux prisonniers qu'on abattait la maison Deguigny et les

maisons voisines. Madame n'avait donc d'autre chance, si elle échappait

aux flammes, que d'être écrasée sous les décombres.

Cependant, au milieu de tout cela, son courage et sa gaieté ne

l'abandonnaient point.

La conversation des gendarmes tarit bientôt. L'un d'eux s'était endormi,

malgré le vacarme effroyable qu'on faisait à côté de lui, dans les

maisons voisines. Car, pour la vingtième fois, toutes les recherches

venaient de se concentrer autour de la cachette. Son compagnon,

réchauffé momentanément, avait cessé d'entretenir le feu. La plaque et

le mur se refroidissaient.

M. de Ménars était parvenu à déranger quelques ardoises du toit et l'air

extérieur avait renouvelé l'air intérieur. Toutes les craintes se

retournèrent vers les démolisseurs; on sondait à grands coups de marteau

le mur qui les touchait et un placard placé près de la cheminée. A

chaque coup, le plâtre se détachait et tombait en poussière au dedans.

Les prisonniers voyaient à travers les fentes, dont le mur se lézardait

à chaque instant, presque toutes les personnes qui les cherchaient...

Enfin ils se croyaient perdus, lorsque les ouvriers abandonnèrent cette

partie de la maison que, par instinct de démolisseurs, ils avaient si

minutieusement explorée. Les prisonniers respirèrent. Madame se crut

sauvée. Cet espoir ne fut pas long.

Le gendarme qui veillait, désirant profiter du moment de silence qui

venait de succéder au fracas diabolique qui avait ébranlé toute la

maison, secoua son camarade afin de dormir à son tour. L'autre s'était

refroidi dans son sommeil, et se réveilla tout gelé. A peine eut-il les

yeux ouverts, qu'il s'occupa de se réchauffer; il alluma en conséquence

le feu, et comme les mottes ne brûlaient pas assez vivement, il profita

d'une énorme quantité de paquets de _Quotidiennes_ qui se trouvaient

dans la chambre pour attiser le feu qui brilla de nouveau dans la

cheminée.

Le feu, produit par les journaux, donna une fumée plus épaisse et une

chaleur plus vive que les mottes ne l'avaient fait la première fois.

Il en résulta pour les prisonniers des dangers réels: la fumée passa par

les lézardes des murs ébranlés par les coups de marteau, et la plaque

qui n'était pas encore refroidie devint brûlante. L'air de la cachette

devenait de moins en moins respirable; ceux qu'elle renfermait étaient

obligés d'appliquer leurs bouches contre les ardoises, afin d'échanger

contre l'air extérieur leur haleine de feu; Madame était celle qui

souffrait le plus, car, entrée la dernière, elle se trouvait en face de

la plaque; chacun de ses compagnons lui offrit à plusieurs reprises

d'échanger sa place avec elle, mais jamais elle n'y voulut consentir.

Cependant, au danger d'être asphyxiés venait, pour les prisonniers, de

s'en joindre un nouveau, celui d'être brûlés vifs. La plaque était

rouge, et le bas des vêtements des femmes menaçait de s'enflammer. Déjà

deux fois même le feu avait pris à la robe de la Duchesse et elle

l'avait étouffé à pleines mains, aux dépens de deux brûlures dont elle

conserva longtemps les marques: chaque minute raréfiait encore l'air

intérieur, et l'air extérieur fourni par les trous du toit entrait en

trop petite quantité pour le renouveler.

La poitrine des prisonniers devenait de plus en plus haletante. Rester

dix minutes de plus dans cette fournaise, c'était compromettre les jours

de Madame. Chacun la suppliait de sortir, elle seule ne le voulait pas;

ses yeux laissaient échapper de grosses larmes de colère qu'un souffle

ardent séchait sur ses joues. Le feu prit encore une fois à sa robe, une

fois encore elle l'éteignit; mais, dans le mouvement qu'elle fit en se

levant, elle souleva la gâchette qui fermait la porte de la cachette, et

la porte de la cheminée s'entr'ouvrit un peu; mademoiselle de Kersabiec

y porta aussitôt la main pour la faire rentrer dans le pêne, et se brûla

violemment.

Le mouvement de la plaque avait fait rouler les mottes appuyées contre

elle, et avait éveillé l'attention du gendarme qui se délassait de son

ennui en lisant des _Quotidiennes_, et qui croyait avoir bâti son

édifice pyrotechnique avec plus de solidité. Le bruit produit par les

tentatives de mademoiselle de Kersabiec fit naître en lui une singulière

idée: il se figura qu'il y avait des rats dans la cheminée, et, pensant

que la chaleur allait les forcer de sortir, il réveilla son camarade et

tous deux, le sabre à la main, se mirent de chaque côté de la cheminée,

prêts à couper en deux le premier qui paraîtrait.

Ils étaient dans cette position, lorsque Madame, à qui il avait fallu un

courage extraordinaire pour résister si longtemps, déclara qu'elle ne

pouvait plus tenir; au même instant, M. de Ménars, qui depuis longtemps

la pressait de se rendre, repoussa la plaque d'un violent coup de pied.

Les gendarmes étonnés se reculèrent en disant:

--Qui est là?

--Moi, répondit Madame! Je suis la duchesse de Berry.

Les deux gendarmes s'élancèrent aussitôt sur le feu qu'ils dispersèrent

à coups de pieds. Madame sortit la première, forcée de poser ses pieds

et ses mains sur le foyer brûlant; ses compagnons la suivirent. Il était

neuf heures du matin, et depuis seize heures ils étaient renfermés dans

cette cachette sans aucune nourriture.

Les premières paroles de la duchesse furent pour demander le général

Dermoncourt. Un des gendarmes descendit le chercher au rez-de-chaussée

qu'il n'avait pas voulu quitter. Pendant ce temps, elle remettait à

l'autre un sac qui l'embarrassait, et dans lequel étaient renfermés

13,000 francs en or, dont une partie en monnaie d'Espagne.

Le général Dermoncourt monta aussitôt près de la princesse; son devoir

et le sentiment des convenances l'y appelaient. Lorsqu'il entra, Madame

avait quitté la chambre de la cachette, et se trouvait dans celle où

elle avait vu Deutz, et que M. Joly avait appelée la chambre d'audience.

Elle s'avança vivement vers Dermoncourt.

--Général, dit-elle, je me rends à vous et me remets à votre loyauté.

Le général la conduisit vers une chaise; elle avait le visage pâle, la

tête nue; elle portait une robe de mérinos simple et de couleur brune,

sillonnée en bas par plusieurs brûlures; et ses pieds étaient chaussés

de petites pantoufles de lisières. En s'asseyant elle dit:

--Général, je n'ai rien à me reprocher; j'ai rempli le devoir d'une mère

pour reconquérir l'héritage d'un fils. Sa voix était brève et accentuée.

A peine assise, elle chercha des yeux les autres prisonniers et les

aperçut.

--Général, dit-elle, je désire ne point être séparée de mes compagnons

d'infortune.

Le général Dermoncourt le lui promit au nom du comte d'Erlon, sûr qu'il

ferait honneur à sa parole.

Madame paraissait très-atterrée, et quoique pâle, elle était animée

comme si elle avait eu la fièvre. On lui fit apporter un verre d'eau

dans lequel elle trempa ses lèvres: la fraîcheur la calma un peu. Le

général lui proposa d'en boire un autre, elle accepta, et ce ne fut pas

chose facile que de trouver un second verre d'eau dans cette maison

bouleversée. Enfin on en apporta un. Lorsque la princesse eut bu, elle

fit asseoir le général sur une chaise proche de la sienne; jusque-là, il

s'était tenu debout devant elle.

Pendant ce temps, la secrétaire et l'aide de camp du général s'étaient

rendus, l'un chez M. le comte d'Erlon, et l'autre chez M. Maurice Duval,

pour les prévenir de ce qui venait de se passer.

M. Maurice Duval arriva le premier. Il entra dans la chambre où était

Madame, le chapeau sur la tête, comme s'il n'y avait pas eu là une femme

prisonnière qui, par son sang, par ses malheurs, par sa grandeur d'âme,

méritait plus d'égards qu'on ne lui en avait jamais rendus. Il

s'approcha de Madame, la regarda en portant cavalièrement la main à son

chapeau, et, le soulevant à peine de son front, il dit:

--Ah! oui, c'est bien elle. Et il sortit pour donner ses ordres.

--Qu'est-ce que cet homme? demanda la princesse.

Sa demande n'était pas intempestive, car M. le préfet se présentait sans

aucune des marques distinctives de sa haute position administrative.

On répondit à Madame que c'était le préfet.

--Est-ce que cet homme a servi sous la Restauration?

--Non, Madame.

--J'en suis bien aise pour la Restauration.

En ce moment le comte d'Erlon arriva, employant pour entrer toutes les

formes que M. le préfet avait jugées inutiles.

--Vous m'avez promis de ne pas me quitter, dit-elle au général

Dermoncourt.

Il lui réitéra sa promesse.

La duchesse se leva alors vivement, alla à M. d'Erlon, et lui dit:

--Monsieur le comte, je me suis confiée au général Dermoncourt, je vous

prierai de me l'accorder pour rester près de moi; je lui ai demandé de

n'être point séparée de mes malheureux compagnons, et il me l'a promis

en votre nom: ferez-vous honneur à sa parole?

--Le général n'a rien promis que je ne sois prêt à ratifier, Madame; et

vous ne me demanderez aucune des choses qui sont en mon pouvoir, que

vous ne me trouviez prêt à vous les accorder avec tout l'empressement

possible.

Ces mots rassurèrent Madame, qui, voyant que le comte d'Erlon attirait

dans un coin le général Dermoncourt, alla causer avec M. de Ménars et

mademoiselle de Kersabiec.

En ce moment, M. Maurice Duval rentra et demanda à la Duchesse ses

papiers. Madame dit de chercher dans la cachette et qu'on y trouverait

un portefeuille blanc qui y était resté. Le préfet alla prendre ce

portefeuille et le rapporta à Madame.

--Monsieur, ajouta-t-elle avec dignité, les choses renfermées dans ce

portefeuille sont de peu d'importance, mais je tiens à vous les donner

moi-même, afin que je vous désigne leur destination.

A ces mots, elle l'ouvrit.

--Voilà, dit-elle, ma correspondance; vous la donnerez à la police.

--Ceci, ajouta-t-elle, en tirant une petite image peinte, est un _saint

Clément_ auquel j'ai une dévotion toute particulière; il est plus que

jamais de circonstance.

Dermoncourt s'approcha alors de Madame, et lui dit que si elle se

trouvait mieux, il serait temps de quitter la maison.

--Pour aller où? lui demanda la Duchesse en le regardant fixement...

Pour me conduire où?

--Au château.

--Ah! bien; et de là à Blaye, sans doute?

Mademoiselle de Kersabiec s'avança alors vers le général et lui dit:

--Général, Son Altesse ne peut aller à pied.

--Oh! Madame, ne perdons pas de temps, je vous en supplie; le château

étant à deux pas, jetez un manteau sur vos épaules, c'est tout ce qu'il

faut.

--Allons, dit la Duchesse, puisqu'il répond de moi, il faut bien que je

fasse un peu ce qu'il veut. Partons, mes amis.

A ces mots, elle prit le bras de Dermoncourt et sortit la première.

--Ah! général, lui dit-elle en jetant un dernier regard dans la mansarde

et sur la plaque ouverte, si vous ne m'aviez pas fait une guerre ouverte

à la saint Laurent, ce qui, par parenthèse, est indigne d'un brave

soldat, ajouta-t-elle en riant, vous ne me tiendriez pas sous votre bras

à l'heure qu'il est.

Lorsque Madame sortit de la maison, le préfet ouvrait la marche avec

mademoiselle de Kersabiec; la duchesse et le général suivaient

immédiatement.

Arrivé dans la rue, M. Duval invita le colonel de la garde nationale à

prendre l'autre bras de la duchesse; Madame daigna y consentir.

La troupe de ligne et la garde nationale formaient la haie depuis la

maison des demoiselles Deguigny jusqu'au château, et, derrière, toute la

population s'entassait, se haussant sur les pieds pour mieux voir, et

formant une ligne dix fois plus épaisse que celle des soldats. Il y

avait parmi ces hommes qui les regardaient, les yeux étincelants, des

murmures sourds qui grondaient sur la route; quelques cris commençaient

à battre l'air. Le général Dermoncourt s'arrêta et réclama les égards

dus à une femme, surtout lorsque cette femme était prisonnière.

Heureusement, le chemin n'était pas long, soixante pas à peine

séparaient du château. Madame ne montra, tout le long de la route, aucun

signe de crainte. Mais la Duchesse était tellement affaiblie par les

émotions qu'elle venait d'éprouver, que le général Dermoncourt fut

obligé de la soutenir pour l'aider à monter à l'appartement que le

colonel d'artillerie, gouverneur du château, s'était empressé de lui

céder, et, se trouvant mieux, elle dit qu'elle prendrait volontiers

quelque chose; elle était à jeun depuis trente-six heures.

On s'empressa de faire servir une collation qui parut remettre un peu

Madame de sa fatigue. Madame manifesta ensuite au général Dermoncourt le

désir d'écrire à sa soeur, la reine d'Espagne, et à son frère, le roi de

Naples.

--Je n'ai à leur faire part que de mon malheur, dit-elle, mais j'ai peur

qu'ils ne soient inquiets de ma santé, et que, vu l'éloignement où nous

sommes les uns des autres, des rapports faux ne leur soient faits.

Elle ajouta après un silence:

--Général, me serait-il permis d'avoir des journaux?

--Je n'y vois aucun inconvénient, Madame, répondit le général

Dermoncourt, et si Votre Altesse Royale veut m'indiquer ceux qu'elle

désire...

--Mais, voyons... l'_Écho_ d'abord, la _Quotidienne_, le

_Constitutionnel_ et aussi le _Courrier français_.

--Le _Courrier_, mais Votre Altesse n'y pense pas, elle va devenir

jacobine.

--Écoutez, général, moi j'aime tout ce qui est franc et loyal, et le

_Courrier_ est franc et loyal; je désire aussi l'_Ami de la Charte_.

Celui-là pour un autre motif, dit-elle avec une extrême mélancolie;

celui-là m'appelle toujours Caroline, et c'est mon nom de jeune fille:

mon nom ne m'a pas porté bonheur.

En ce moment, M. Maurice Duval entra; comme la première fois, il

négligea de se faire annoncer; comme la première fois, il souleva son

chapeau à peine; il alla droit au buffet, où l'on venait de porter des

perdreaux desservis de la table de Madame. Il se fit donner une

fourchette et un couteau, et se mit à manger, tournant le dos à la

duchesse.

Madame dit au général Dermoncourt:

--Savez-vous ce que je regrette le plus dans le rang que j'ai perdu?

--Non, Madame.

--Deux huissiers, pour me faire raison de cet homme!

Cette conduite de M. Duval avait tellement révolté la Duchesse, qu'elle

revenait sans cesse sur son chapitre.

--Chapeau sur la tête! chapeau sur la tête! murmurait-elle.

Le lendemain, à minuit, on réveillait Madame, mademoiselle de Kersabiec

et M. de Ménars. Ils montèrent dans une voiture qui les conduisit à la

Fosse, où les attendait un bateau à vapeur sur lequel se trouvaient déjà

MM. Palo, adjoint du maire de Nantes; Robineau de Bougon, colonel de la

garde nationale; Rocher, porte-étendard de l'escadron d'artillerie de la

même garde; Chousserie, colonel de gendarmerie; Ferdinand Petit-Pierre,

adjudant de la place de Nantes, et Joly, commissaire de police de Paris,

qui devaient conduire la duchesse à Blaye. Madame était accompagnée, en

se rendant au bateau, de M. le comte d'Erlon, de M. Ferdinand Favre,

maire de Nantes, et de M. Maurice Duval.

À quatre heures, le bateau partit glissant en silence au milieu de la

ville endormie. À huit heures, ou était à Saint-Nazaire, à bord de la

_Capricieuse_.

Madame resta deux jours en rade; les vents étaient contraires: enfin le

16, à sept heures du matin, la _Capricieuse_ déploya ses voiles, et,

remorquée par le bateau à vapeur qui ne la quitta qu'à quatre lieues en

mer, elle s'éloigna majestueusement. Quatre heures après, elle avait

disparu derrière la pointe de Pornic...

Jean-nu-pieds, Vol. 2 chronique de 1832 · 第 101 / 112 题