Le roi des Français commence à douter, de l'habileté de ses serviteurs,
de Montalivet lui-même. On lui a promis un traître. Où est le traître?
Par malheur, Deutz n'avait pas encore pu parvenir auprès de Madame.
Quand nous disons par malheur... ce n'est qu'une simple ironie, un
sentiment de pitié pour cet infortuné gouvernement qui a préparé
soigneusement une vilenie, et qui est navré parce que la vilenie est
longue à se commettre.
Il résulte de tout cela que des ordres furent expédiés à M. Maurice
Duval[10], préfet de la Loire-Inférieure, de hâter les recherches. Nous
avons déjà écrit le nom de M. Maurice Duval. Le lecteur sait qu'il
arrivait de Grenoble, où il avait joué un assez triste rôle. L'autorité
militaire, de son côté, était fort ennuyée.
Quel que soit leur drapeau, blanc ou tricolore, des soldats français
n'en sont pas moins des hommes d'honneur, auxquels répugne tout ce qui
ressemble à l'infamie. L'armée voulait bien combattre avec acharnement
les Vendéens, poursuivre même la duchesse de Berry et tenter de la faire
prisonnière, mais ces bruits de trahison qui lui revenaient de Paris la
révoltaient. Les deux généraux qui commandaient à Nantes, le comte
d'Erlon, divisionnaire, et Dermoncourt, brigadier général, en étaient
particulièrement indignés.
Les soldats couraient la campagne sans se lasser, car si Madame avait
disparu, ses partisans étaient toujours là, plus endiablés que jamais.
Ce n'étaient plus de vraies batailles comme à Château-Thibaut où à
Vieillevigne, mais des escarmouches.
Les chouans se cachaient, au nombre de quinze ou vingt, dans un fourré;
une compagnie de ligne ou un demi-escadron de cuirassiers passait,
aussitôt deux, trois, quatre décharges successives partaient et
couchaient dans la poussière les soldats.
D'autres fois, des forces vendéennes, plus fortes qu'on aurait pu le
croire, se portaient tout à coup sur un point déterminé et
interceptaient des convois.
Il y avait un mois que cet état de choses durait, quand un jour, une
colonne revint à Nantes, après avoir traversé tout le département. O
miracle! rien ne l'avait arrêtée dans sa route. Les chouans semblaient
évanouis, disparus, sans laisser la moindre trace. Les soldats avaient
fouillé les bois de Machecoul, de Rassé et de Clisson, mais vainement.
Pas un seul Vendéen n'était apparu.
Qu'étaient-ils donc devenus?
À cinq lieues de Nantes, avant de laisser à gauche Château-Thibaut pour
prendre la route de Pornic, s'étend le lac de Grandlieu; la lande qui le
borde a des aspects variés; mais on y trouve, çà et là, entre une touffe
de genêts et une racine de bruyères, un trou assez large.
Demandez au paysan ce que c'est que ce trou, il vous répondra en
clignant de l'oeil:
--Lapin!
En effet, c'est bien un terrier, à l'apparence. Cette réponse faite,
vous passez votre chemin; mais, à dix mètres plus loin, vous apercevez
un nouveau trou; à vingt mètres, un troisième trou, et ainsi de suite.
Vue d'ensemble, et à hauteur, la lande doit avoir l'aspect d'une énorme
écumoire. Tout d'abord vous vous dites qu'il y a beaucoup de lapins dans
ce pays; puis vous réfléchissez que ces terriers pourraient bien avoir
une cause particulière.
Voyez-vous ce dolmen à l'horizon? C'est là qu'est l'explication du
mystère.
La Bretagne n'est pas seulement le sol où la fidélité germe drue et
haute comme la moisson, elle est aussi la patrie des légendes. Sous ce
dolmen s'ouvre une caverne qui se change en souterrain, et a, sous la
lande, une profondeur d'à peu près un kilomètre.
Aujourd'hui, ce souterrain n'existe plus; mais en 1832, non-seulement il
était l'asile de plus d'un contrebandier, mais encore l'autorité civile
n'en avait pas connaissance. Les paysans se rappelaient que, pendant les
grandes guerres de la République, leurs pères y avaient trouvé un asile.
La tradition s'en était conservée.
Vers le milieu du mois de juillet, si nous y entrons en pleine nuit,
nous saurons pourquoi les soldats n'avaient plus trouvé de chouans sur
leur chemin. Tous ceux qui pouvaient encore porter les armes, tous ceux
que les travaux de la terre n'avaient pas forcés de rentrer chez eux, y
étaient réunis, sous le commandement de M. de Charette et du marquis de
Kardigân.
À côté de Jean-Nu-Pieds sont ses fidèles, ses héroïques amis, Henry de
Puiseux et Aubin Ploguen. Le souterrain contient environ deux cents
chouans, avec une abondante provision d'armes et de munitions. Ils
attendent là que le moment soit venu de prendre d'un coup de main Nantes
et la citadelle, selon le plan que nous avons expliqué. Le jour fixé est
le 20 juillet, c'est-à-dire le surlendemain.
Mais celui qui depuis un mois n'aurait pas revu Jean-Nu-Pieds, ne
l'aurait pas reconnu. Le fiancé de Fernande n'était plus que l'ombre de
lui-même. Son visage portait le sillon creusé par les larmes.
Quand nous pénétrons dans le souterrain, les soldats dorment: lui, les
bras croisés, l'oeil fixe, immobile, il reste accroupi devant une lettre
étalée sur le sol.
--Qu'est-elle devenue? murmure-t-il; qui me l'a prise? M'oublier? Non,
elle ne m'a pas oublié, j'en suis certain! Elle est de ces créatures
bénies qui ne savent ni tromper ni mentir... Mais où est-elle?
Ses yeux ne savent pas pleurer; ils sont vides de larmes pour en avoir
trop répandu.
Jean-Nu-Pieds reprit la lettre ouverte devant lui et la lut. C'était la
dixième fois peut-être. Le papier était froissé, comme par un long
usage, et cependant il n'y avait que deux jours que le marquis de
Kardigân l'avait reçue.
«Jean, j'ai cherché partout. Jérôme et moi ne connaissons ni lassitude
ni découragement. Je n'ai rien de nouveau à vous apprendre. Les traces
de M. Grégoire sont introuvables. J'espérais un moment mettre la main
sur cet agent de police qui a aidé M. Grégoire à enlever Fernande, mais
jusqu'à présent, cela nous a été impossible.
... Mon pauvre Jean! comme tu dois être malheureux! La fatalité se joue
de ton bonheur incessamment, et la destinée humaine ne se lasse pas de
te frapper. Crois en moi, espère en moi. Ton devoir te rattache à la
Bretagne: moi, je suis libre de mes actes, et tout ce que la volonté,
tout ce que l'énergie peuvent faire, je le ferai...»
La lettre était de Robert Français, de Philippe de Kardigân. Malgré la
volonté du vieux marquis, les deux frères étaient rapprochés par la
communauté de la souffrance. Aucun des deux n'avait abjuré sa foi.
Le républicain croyait à la République, et le royaliste croyait à son
roi.
L'honneur battait dans ces âmes loyales, mais l'amour de l'un n'avait
d'égal que le dévouement désintéressé de l'autre.
--Pauvre enfant! murmurait Jean-Nu-Pieds, qu'est-elle devenue! Où ce
père infâme l'a-t-il conduite? Qu'en a-t-il fait?
Un sanglot sortit de la poitrine du jeune homme. Malgré la force qu'il
avait sur lui-même, il ne pouvait pas résister. Aubin Ploguen s'éveilla
à ce sanglot.
--Maître, maître, espérez... dit-il.
--Espérer!
--Voulez-vous que je parte, moi? Voulez-vous que je trouve ses traces?
Quand je devrais y mourir, je réussirai dans ma tâche!
--Aubin, tu ne peux pas partir. Comme moi, tu es enchaîné ici. Le devoir
pour nous est ici et non pas ailleurs...
Une ombre s'interposa entre les chouans et le faible rayon lumineux qui
filtrait par l'ouverture du souterrain. C'était M. de Charette, qui,
accompagné de deux Vendéens, venait d'explorer les environs. Le jour
n'était pas loin. Une aube jaunâtre et triste perçait.