Quelques lettres ou fragments de lettres, dont je n'ai eu connaissance
qu'après l'impression de ce livre, et qui attestent encore non seulement
les atrocités chrétiennes, mais la haine des orthodoxes contre les
catholiques et les «uniates». J'ai voulu prendre les plus typiques,
parmi d'innombrables qui ne cessent de m'arriver; mais pourquoi les
unes, plutôt que les autres qui apportent les mêmes accablants
témoignages? Je crains d'avoir choisi trop à la hâte; il aurait fallu
les publier toutes!... Du moins, parmi celles que je vais citer un peu
au hasard, il n'en est pas une dont le signataire ne me soit connu et
dont je ne puisse garantir l'absolue véracité.
Au moment où ces notes complémentaires sont déjà à l'impression, je
reçois la liste détaillée des grandes tueries d'ensemble commises dans
les environs de Roptchoz, Doïran, Kilkish et Serrès. Dans ces seules
régions, cinquante-deux bourgs ou villages, dont j'ai la liste,
anéantis, incendiés, les hommes massacrés, les femmes violées,
quelques-unes converties de force à l'orthodoxie et puis emmenées par
les alliés pour les besoins des soldats!... Trop tard pour publier tout
cela, trop tard pour publier les lettres et documents qui continuent de
m'arriver chaque jour: ce livre lugubre ne peut pas être interminable,
il faut finir. D'ailleurs la cause est entendue, pour tous les gens de
coeur et de bonne foi, on sait de quel côté sont les assassins.
Les hommes politiques affirment que l'intérêt de notre pays est
maintenant avec les alliés, c'est là une thèse soutenable peut-être,
bien que dangereuse infiniment. Mais que la France, notre chère France
soit devenue tout à coup celle qui ne s'indigne plus des pires
abominations, c'est un signe de déchéance, hélas! et un présage de
malheur...
I
_Nouvelle lettre de M. Claude Farrère au _Gil Blas_, à propos de
l'incident du _Bruix_._
Au moment de la prise d'Andrinople, j'y reviens... Mais je me trompe
fort, ou ce sera pour la dernière fois. Je ne crois pas que beaucoup de
gens, même de la plus mauvaise foi, oseront ergoter sur le document que
j'apporte.
Pardon à tous ceux dont le coeur se soulèvera, quand ils liront ce
document-là.
Un mot d'explication d'abord.
Il y a trois ou quatre mois, en décembre dernier, un de mes camarades,
officier de marine embarqué dans la division navale du Levant, écrivait
à sa femme une lettre familière, au cours de laquelle il lui dépeignait
en termes indignés les abominations commises par les troupes grecques et
bulgares de Thrace et de Macédoine.
Cette lettre me fut communiquée. Je la communiquai à mon tour à force
personnalités parisiennes. L'une d'elles, M. Raoul Aubry, écrivit alors,
sous la forme d'une interview prise à moi, un très bel article où la
lettre en question était relatée.
Se fiant aux termes exacts de cet article, que j'avais eu le tort de ne
pas relire mot à mot, mon maître révéré, Pierre Loti, écrivit à son
tour, dans sa très noble _Turquie agonisante_, que «les officiers du
_Bruix_ AVAIENT VU les troupes grecques et bulgares crever les yeux de
leurs prisonniers turcs».
Or, ces officiers-là n'avaient en réalité pas vu,--j'entends vu de leurs
yeux, ce qui s'appelle vu,--l'atrocité ci-dessus rapportée. Sollicités
par le prince Nicolas de Grèce, ils furent donc contraints de le
déclarer officiellement. Et force gens,--ceux-là mêmes dont je parlais
tout à l'heure, les gens de mauvaise foi,--essayèrent de transformer
cette déclaration, toute visuelle, si j'ose dire, en un démenti que les
officiers du _Bruix_ auraient infligé à Pierre Loti.
De là à conclure que les alliés balkaniques n'avaient jamais crevé les
yeux du moindre prisonnier turc, il n'y avait qu'un pas.
Et ce pas-là, divers journalistes peu recommandables se risquèrent
sournoisement à le franchir, en écrivant divers articles, tous fort
vilains, au commencement de ce mois-ci, mars 1913.
Par malheur, un de ces articles-là tombait, le 11 mars, sous les yeux de
mon camarade, embarqué dans la division navale du Levant,--l'officier de
marine qui avait écrit en décembre dernier la fameuse lettre, source de
ma précédente documentation, et origine de toute l'affaire.
Et cet officier,--dont je persiste à taire le nom, tenant à ne point
l'exposer aux couteaux des assassins prétendus soldats qu'il soufflette
comme on va voir,--sautait immédiatement sur sa plume, et m'écrivait,
dans le premier jet de son indignation, la nouvelle lettre que voici.
Je m'en voudrais à mort d'y changer une virgule; et je n'en supprime que
la date et que la signature, pour la bonne raison exposée ci-dessus[10]:
[10] La rédaction de _Gil Blas_, tout en s'associant à la juste
indignation de Claude Farrère, prend sur elle de supprimer dans la
lettre en question quelques termes énergiques dont l'auteur
stigmatise les faits rapportés par lui,--cela par pur et simple
respect dû aux lectrices de ce journal.
_A Monsieur le lieutenant de vaisseau Claude Farrère, 5, rue de
l'Échelle, Paris. A bord du ..._