De X... (Turquie.)

Mon cher ami,

Je viens de lire à l'instant dans le _Petit Var_ du 2 mars (qui nous

parvient aujourd'hui), une tartine au sujet du différend de Loti et des

officiers du _Bruix_. J'avais bien pensé que c'était vous qui aviez

fourni les tuyaux à Loti; et je comprends à présent que ce sont ceux que

je vous avais envoyés. Je ne me rappelle plus aujourd'hui les termes

exacts que j'ai employés, à cette époque, pour vous peindre les

atrocités qui se sont commises en Turquie d'Europe. Mais, ce que je peux

vous dire, c'est que je maintiens sans restriction tout ce que je vous

ai conté; et que je vous remercie de n'en avoir point douté. Ces notes

avaient été écrites au jour le jour et sous l'impression des événements.

D'ailleurs je retrouve les faits détaillés dans mes papiers, avec la

collection des télégrammes T. S. F. se rapportant aux événements. Tout

cela est d'autre part encore entièrement présent à ma mémoire. Puisqu'il

paraît y avoir discussion sur cette matière, je juge bon d'y ajouter

d'autres détails que je ne vous avais pas signalés à cause de la

longueur déjà exagérée de mes lettres précédentes.

Comme vous le dites très justement: _Le démenti des officiers du _Bruix_

est TOUT DIPLOMATIQUE et ne se rapporte certainement qu'à l'expression

«VU DE LEURS YEUX»._ On n'a, en effet, pas l'habitude de nous convier à

ces petites fêtes (bien qu'il soit quelquefois possible de commettre des

indiscrétions ainsi que vous le verrez plus loin). Je ne crois pas en

commettre une contre le secret professionnel en vous communiquant des

extraits de télégrammes du _Bruix_ qui, envoyés en clair par T. S. F.,

n'avaient par conséquent rien de confidentiel et d'ailleurs ont été

interceptés par tous les croiseurs étrangers, puis publiés partiellement

dans divers journaux du Levant. Voici donc:--Le 14 novembre, je lis:

«_Des notables musulmans ont renouvelé aujourd'hui auprès de moi de

pressantes demandes d'assistance contre les assassinats et les excès

abominables que commettent les soldats Grecs... je suis assailli de

plaintes de FRANÇAIS VOLÉS ET MALTRAITÉS PAR LES GRECS..._»

En date du 17 novembre: «_Des témoignages incontestables me sont fournis

au sujet des atrocités commises par les Chrétiens à l'égard des

Musulmans de la province de Salonique. IL S'AGIT D'UN MASSACRE GÉNÉRAL

entrepris dans des conditions particulièrement odieuses... LES SOLDATS

TURCS BÉNÉFICIANT DE LA CAPITULATION DE SALONIQUE et évacués sur

l'intérieur SONT AUSSI ASSASSINÉS EN COURS DE ROUTE..._» Ceci émanait du

_Bruix_, ne l'oubliez pas.

Je pourrais vous en citer d'autres, mais ceux-là sont, je crois,

suffisamment nets et catégoriques. Ils font d'ailleurs le plus grand

honneur au commandant qui a osé les rédiger dans cette forme et les

transmettre en clair. C'était ce que je vous disais je crois, au sujet

du _Bruix_.

Quant à l'histoire des prisonniers turcs aveuglés, je n'ai naturellement

pas assisté à l'opération, mais cela nous a été rapporté de divers côtés

_en pays chrétien_ et en _particulier par DEUX FRANÇAIS EMPLOYÉS DANS

UNE GRANDE ADMINISTRATION LOCALE_. D'ailleurs je ne conçois pas quelle

raison on peut avoir d'en douter, honnêtement, car des exercices de ce

genre ne sont pas tellement rares dans ces parages. Croyez bien que ces

«gentillesses» n'ont pas été les seules de l'espèce commises... Mon cher

ami, quand mon esprit se reporte sur tout ce que j'ai vu dans ces

régions, le coeur m'en lève de dégoût. Je ne suis pas suspect de

sensiblerie. J'ai déjà vu la guerre de près, je l'ai faite, au Maroc et

ailleurs, et je conçois tout ce qu'elle comporte de misère et

d'horreurs. Mais en ce qui concerne les façons de faire des alliés, je

ne peux m'empêcher de penser à l'invasion des Huns, dont ils sont

d'ailleurs les dignes descendants.

Je vous disais plus haut qu'en dépit du soin que les orthodoxes prennent

de faire endosser leurs atrocités aux Musulmans, on peut arriver parfois

à en apercevoir des échantillons non équivoques. Je m'explique. Il

s'agit encore de Dedeagatch. Je ne reviendrai pas sur les conditions

dans lesquelles la ville fut prise par quelques centaines de comitadjis

bulgares, conditions que je vous ai déjà relatées et qui permirent aux

Grecs d'assouvir leurs haines personnelles (en dénonçant des

«Turcophiles» immédiatement massacrés par les Bulgares), et surtout de

piller, voler, violer, etc...

Je vais simplement vous conter trois petites histoires dont j'ai été le

témoin... j'ai vu moi-même, VU DE MES YEUX, cette fois:--Je me promenais

à terre, avec un camarade, tous deux en tenue. A un certain moment, nous

regardions des cadavres de Musulmans qui gisaient, nus, sur la plage.

Nous échangions la remarque qu'ils avaient bien été tués à coups de

baïonnettes et par derrière, ainsi qu'on nous l'avait dit. Ces pauvres

diables avaient dû fuir dans les rues et être lardés par les bourreaux

lancés à leur poursuite. Un comitadji qui nous considérait s'avança

alors, et nous dit en ricanant: «Bien sûr, Turc pas valoir une balle!»

L'homme avait un tel air et une telle face de bandit, qu'instinctivement

j'ai fouillé ma poche pour y sentir mon revolver.

2º Quelques heures plus tard, dans la ville turque. Les chacals grecs

avaient passé par là, et il ne restait plus aucune chose ayant un nom.

De loin en loin, des femmes en larmes assises sur des ruines fumantes.

Tous les hommes tués ou enfuis. Une très vieille femme turque s'est

jetée à nos pieds, pleurant à chaudes larmes, baisant nos mains, etc...

Elle racontait une histoire que, en unissant notre sabir, nous ne

parvenions pas à saisir. Mais il était visible qu'elle était en proie à

une vive émotion, et qu'elle implorait quelque chose. Nous lui avons

fait signe de marcher devant et nous l'avons suivie. Elle nous a

conduits, au pas de course, à quelques centaines de mètres plus loin, et

là, nous avons compris: dans une chose qui avait dû précédemment être

une maison, deux jeunes femmes et une gamine turques, figures

découvertes, pleuraient silencieusement. A côté, deux soldats bulgares,

sans armes, la face congestionnée, se rajustaient, l'air désagréablement

surpris de notre arrivée inopinée. Un gamin, pâle comme un linge, nous a

désigné les deux soldats, en hurlant une histoire d'où il ressortait

qu'il avait voulu faire fuir les femmes, et que les soldats l'avaient

menacé de leurs couteaux. Nous avons escorté tout ce monde sanglotant,

en lieu sûr, _non sans avoir fait constater le fait à un officier

bulgare qui passait par là_. (Il avait l'air embêté.)--Ce qui s'était

passé n'était que trop net,--et trop net aussi que nous étions arrivés

trop tard.

3º Le lendemain, après-midi, je regardais la ville, du bord, dans la

lunette du télémètre Barraud Strond. Vous savez que cet instrument,

utilisé comme longue-vue, donne, outre un fort grossissement, un relief

remarquable. D'autre part nous n'étions pas très éloignés de terre. Je

voyais donc toutes choses comme si je les avais touchées du doigt. J'ai

vu deux bons vieux bateliers turcs poursuivis, sur la plage, par des

soldats bulgares. La chasse a duré cinq bonnes minutes. Les deux

bateliers ont été tués à coups de bâton. J'ai su ensuite qu'ils avaient

été découverts dans leurs caïques où ils étaient cachés depuis quatre

jours.

Voilà. Je m'arrête parce qu'un pareil sujet n'a pas de limites et qu'il

faut une fin. Je suis content, tout de même, qu'en dépit du pacte de

silence de la presse, la vérité commence à se faire jour. Mais on ne

dira jamais assez quelle engeance immonde sont ces soldats soi-disant

chrétiens;--les Grecs surtout. Quant aux Bulgares, je veux bien que la

plupart des horreurs aient été commises par leurs comitadjis. Mais,

comme les réguliers ne les renient même pas, c'est à mon sens le même

tabac.

Adieu, mon cher ami. Excusez le pêle-mêle de cette lettre écrite à la

six-quatre-deux. Je m'en serais voulu de retarder d'un jour mon

témoignage, que je vous apporte non comme une justification, mais bien

comme une confirmation de ce que vous avez avancé. Il va de soi que je

vous laisse entièrement libre d'en faire l'usage qui vous conviendra,

voire même de la publier intacte et sous ma signature, si vous le jugez

préférable. Par ailleurs, je vous serais obligé d'en donner connaissance

au commandant Viaud. Je trouve rudement chic l'attitude qu'il a prise

vis-à-vis des Turcs, et je serais désolé qu'il pût penser un seul

instant que j'aie pu, indirectement, l'induire en erreur, bien que je

n'aie pas l'honneur de le connaître personnellement.

Je pense d'ailleurs pouvoir causer bientôt de tout cela avec vous: nous

serons à Toulon à la fin du mois... Tant mieux. C'est assez d'atrocités

comme ça!...

(_Signature._)

_P.-S._--Encore un autre radio, malheureusement incomplètement reçu par

suite de brouillage, en date du 19 novembre. Adressé _du BRUIX au

GAMBETTA pour Ambassade: «Massacres épouvantables par bandes

bulgaro-grecques... la malheureuse population musulmane... centaines de

cadavres femmes, enfants, affreusement mutilés... sans sépulture...

horribles représailles exercées par éléments orthodoxes. 50 WAGONS DE

CADAVRES._

C'est peut-être les Turcs qui ont tué eux-mêmes leurs femmes et leurs

enfants, qui sait?

Turquie agonisante · 第 41 / 101 题